Nos:
Première  année, Numéro 05
VENDREDI 24 NOVEMBRE 1905
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE










NOTRE PROGRAMME














Paul BUREAU, professeur
 à la Faculté libre de Droit de Paris. . . . 
  Les Syndicats jaunes
A. ROULES. . . . . . . . . . . . . . .
 Correspondance de Lamennais 
et de l'abbé Guéranger (1829-1832).
W.-J. WILLIAMS . . . . . . . . . . .
  Lettre d'Angleterre

INFORMATIONS ET DOCUMENTS
    France: Honoraires de Liquidateurs. - Mgr Batiffol et la Séparation. Prêtres paysans. La Séparation et les Protestants. La Législation du Mariage. Saint-Siège et Italie. Le Pape et Lourdes. Le Budget de la Guerre. Le Suffrage universel.  Allemagne: La Marine   L'Allemagne coloniale.  Le Bloc anti-socialiste.- L'Union des juifs allemands. Autriche: Le Suffrage universel. Congrès catholique. Espagne: Le Mariage du Roi. Turquie: La crainte de la Liberté. Russie: Un journal socialiste. Le Congrès des Zemstovs.
REVUE DES PÉRIODIQUES
Le Rôle de la Philosophie religieuse (Les Annales de Philosophie chrétienne}. Une maladie Intellectuelle (La Justice sociale). La Souffrance humaine (Ouest-Eclair). La Révolution russe (Le Journal des Débats et le Courrier européen).. Le Pape et la France (La République Française). - L'Eglise et l'Etat en Irlande (Le Correspondant). - Les Ouvriers des Arsenaux (L'Energie Française). - La Relégation dans la Guyane Française (La Femme contemporaine). - Le Banditisme politique aux Etats-Unis (La Revue).. - Les Synodes (Renaissance).
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
La Foi et la Raison. - Les Catholiques français. - Politique religieuse et Séparation.- L'Historique de l'affaire Dreyfus.
   « DEMAIN » laisse à ses collaborateurs avec la plus grande liberté de s'exprimer, l'entière responsabilité de leurs opinions.
    Nous serons reconnaissants à nos souscripteurs de vouloir bien 
s'acquitter aussitôt que possible, sans attendre le recouvrement postal qui nous occasionnerait, ainsi qu'à eux, des frais inutiles.
LES SYNDICATS JAUNES
S'il est vrai que le premier devoir de l'écrivain loyal et progressif est de traiter chaque institution comme elle le mérite, de louer la probité et la pureté des intentions là où il les rencontre et de fustiger aussi l'autoritarisme dominateur, les manœuvres sournoises et la servilité, on peut penser que parmi les institutions sociales il en est peu sur lesquelles ll soit aussi difficile de porter   une appréciation ferme et judicieuse que celle des syndicats jaunes. L'engouement
qui se manifeste, dans certains milieux, en faveur de ces groupements, rend encore la tâche plus difficile: il est toujours périlleux de s'attaquer aux  idoles du jour: Pourtant, je voudrais présenter quelques notes sur les  syndicats jaunes: un grand nombre d'esprits étroits se sont déjà fourvoyés et ont accordé leur suffrage à une entreprise qui ne le méritait pas: il importe beaucoup, pour le bon renom des doctrines qui leur sont chères et le bien du pays, que chacun soit renseigné sur le caractère exact...
    Le premier syndicat jaune, d'abord connu sous le nom de syndicat n° 2, fut fondé au Creusot, le 1er novembre 1899. Depuis plusieurs années, l'esprit révolutionnaire et anarchiste entravait le fonctionnement de ce grand établissement métallurgique; à tout propos et hors de propos, des grèves tumultueuses éclataient, accompagnées des violences les plus inadmissibles contre les personnes et les biens; les ouvriers qui se permettaient de penser que l'injure adressée au patron, la rupture brutale du contrat du travail, au besoin, le pillage et la défenestration n'étaient pas le dernier mot de la tactique syndicale, étaient considérés comme des parias, en butte à toutes les vexations de leurs camarades. En cet état, il était nécessaire que les ouvriers pacifiques et désireux de maintenir l'ordre matériel et la liberté du travail, se réunissent en un groupement organique et stable, et on doit penser que M. Mangematin rendit un service réel au Creuset, en particulier, et à l'industrie française en général, en démontrant que 'les hommes modérés et amis de la paix sociale ne devaient pas mettre moins d'empressement que leurs adversaires à utiliser la grande force de l'association.
        Quelques semaines plus tard, le 17 décembre 1899, un syndicat n° 2 fut aussi fondé à Montceau-les-Mines, pour répondre à un besoin similaire Mais déjà, la direction du mouvement était faussée et la pression clandestine du patronat se joignait à la servilité de certains ouvriers pour tendre un piège à la loyauté des braves gens. Aux lecteurs qui auraient quelques doutes à ce sujet, on pourrait conseiller de lire le compte rendu d'une communication faite par M. de Bellefonds, lui-même, à une des réunions de la Société d'Economie sociale, (1). Ils y apprendraient que « les patrons de Blanzy, qui avaient toujours été soucieux de l'avenir de Montceau, s'étaient imposé la tâche de détenir le plus d'autorité possible... » Aussi la Société avait renforcé sa police secrète et son action politique et «l'embauchage des ouvriers avait été confié à un bureau spécial » chargé d'éliminer les éléments perturbateurs. Bien plus, estimant que « des institutions purement patronales avaient pu favoriser les progrès du socialisme» et que les ouvriers éprouvaient un besoin d'activité qui ne se tournait vers la révolution que faute de trouver un emploi normal, la gérance avait résolu d'organiser les employés en associations multiples de sports, de secours mutuels, de consommation, etc., dont la: direction apparente avait été remise aux mains des intéressés. La Société constatait avec regret que « le courant était irrésistible vers l'association », mais « les associations bien dirigées contribuent puissamment à consolider la paix sociale, car elles apprennent aux braves gens à se compter, à se connaître, à s'apprécier; elles permettent de démasquer les meneurs, les nullités tapageuses (2). »




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AUTRICHE: Le Suffrage universel.
    Le projet d'introduction du suffrage universel en Hongrie a eu pour résultat immédiat de provoquer en .Autriche une très forte agitation pour l'obtention du  même droit. De formidables manifestations socialistes ont eu lieu à Vienne et dans la plupart des grandes villes, et l'exemple contagieux de la révolution russe pourrait  amener en Autriche une grève générale politique à bref délai. Le ministre Gautsch, par un communique officiel, a annoncé que dès la rentrée du Reichsrath, il ferait une proposition touchant le suffrage universel: il espère ainsi sans doute gagner du temps. Son projet, du reste, ne concède pas en réalité le droit général et égal de voter; mais l'échéance escomptée viendra rapidement, et le gouvernement autrichien sera alors obligé de céder au .mouvement démocratique: les événements qui se produisent dans l'empire voisin ne seront pas sans influence sur les destinées de la monarchie autrichienne, et déjà les conservateurs de Vienne se lamentent amèrement en prévoyant la naissance d'un état de choses nouveau,  qu'ils abominent et dont ils tâchent seulement de retarder la venue au jour,
Congrès catholique.
    Un congrès catholique se tient actuellement à Vienne. Le nonce du pape, beaucoup de hauts dignitaires de l'Eglise, des membres de la Chambre des seigneurs et de la Chambre des députés, le bourgmestre de Vienne, M. Lueger, le président de la Diète de la Basse-Autriche et un nombreux public assistaient à la séance d'ouverture. : Le congrès a élu pour président M. Rhomberg, président de la Diète du Vorarlberg, qui a proposé l'envoi à l'empereur et au pape de télégrammes exprimant le dévouement des membres du congrès pour leurs personnes et a terminé sa proposition en poussant des hourras en l'honneur de l'empereur et du pape.
ESPAGNE:  Le Mariage du Roi.
    Alphonse XIII épousera-t-il une princesse allemande ~ ou une princesse anglaise? C'est ce qu'on se demande avec une certaine anxiété dans le monde de la haute Carrière. Les journaux berlinois ont conclu du voyage que le jeune roi vient d'accomplir en Allemagne et de l'accueil presque paternel de Guillaume II que des noces allemandes auraient lieu. A quoi la presse espagnole riposte que les fiançailles d'Alphonse XIII avec une princesse anglaise seront officielles dès le retour du souverain à Madrid. La réelle préoccupation de la diplomatie espagnole est d'éviter un mariage protestant. Mais la pénurie de princesses catholiques est telle qu'on ne sait, dit-on, à quelle solution classique aboutir.
TURQUIE: La crainte de la Liberté:
    Depuis que la révolution russe a pris l'intensité que l'on sait, le gouvernement d'Abdul-Hamid redouble de précautions à. l'effet de laisser le peuple turc dans une ignorance absolue des faits se rapportant aux événements de Russie. C'est ainsi que la censure interdit rigoureusement aux journaux   locaux de
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parler, sous quelque forme que ce soit, des troubles et des conflits armés qui bouleversent en ce moment empire slave. Les classes éclairées turques et arméniennes sont l'objet d'une surveillance étroite toute particulière, Au cours du dernier mois, plus de cinq cents personnes ont été incarcérées pour cause politique...
RUSSIE: Un Journal socialiste.
    Le premier journal quotidien socialiste de la Russie vient de faire son apparition. C'est "a Vie Nouvelle", Novaïa Jisu, dont le premier numéro a paru le 10 novembre. Le rédacteur en chef en est Maxime Gorki, le romancier et agitateur politique dont la réputation européenne s'est faite si rapidement. La Novaïa Jisu fait le procès de la bourgeoisie (la bourgeoisie voudrait vivre en toute tranquillité et en toute beauté, sans prendre une part active à la lutte actuelle. Une vie paisible sur les derrières de l'armée la plus forte, voilà la position qu'elle affectionne; elle appelle le prolétariat à la curée.
Le Congrès des Zemstovs.
    Le Congrès des Zemstvos des villes s'est ouvert mardi, à Moscou. Vingt-six gouvernements étaient représentés, ainsi que treize gouvernements où les Zemstvos ne sont pas établis, et trente-neuf villes. La Pologne a envoyé vingt-trois députés. Le comte Heyden a déclaré que toute la Douma sera libérale; les Zemstvos, quoiqu'ils soient basés sur la distinction des classes, ont toujours voté les libertés. Il est nécessaire que le gouvernement lui-même ne tombe pas dans les contradictions du pouvoir autocratique qui existe à. côté de la Constitution. On a proclamé des libertés et en même temps on a établi l'état de siège  on a envoyé dans les provinces des généraux aides de camp, avec des pouvoirs illimités; il faut avoir des garanties solides que le gouvernement ne reviendra pas en arrière. Il faut envoyer dans les provinces des législateurs et non pas des généraux ; il faut assurer la garantie des droits des citoyens par la justice régulière. La deuxième séance du Congrès a été marquée par l'apparition des orateurs polonais Dobrotvorski et Lednitzki. Ces deux orateurs ont exprimé des opinions modérées et demandé simplement que l'état de siège soit levé en Pologne, que l'enseignement soit donné en langue polonaise dans les écoles primaires et que l'usage de cette langue soit admis à nouveau dans les institutions administratives et publiques. M.Lednitzki a formellement protesté contre l'assertion selon laquelle la Pologne songerait à. se détacher de la Russie. La seconde partie de la réunion a été consacrée à une discussion sur l'attitude à prendre relativement au ministère Witte. Des dispositions conciliantes ont été exprimées par le prince Volkhonsky, M. Stakhovitch et le prince Paul Dolgorouki; seul M. Chtchepkine n'a pas craint de reprocher au comte Witte de n'avoir pas accordé en trois semaines les libertés que la Russie attend depuis trois cents ans.


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POUR L'HISTOIRE du «PARTI CATHOLIQUE»
    Dans son discours du 13 novembre, M. Monis, sénateur de la Gironde. ayant fait allusion à l'appel lancé  en 188; par M. le comte de Mun pour la formation d'un  parti catholique, il a reçu de celui-ci une importante lettre où le rôle du Pape Léon XIII dans cette question est nettement marqué. Nous reproduisons, d'après l'Officiel, à titre de documents historiques. la lettre de M. de Mun et le passage du discours de M. Monis qui en a été l'occasion. (Séance du 11 novembre I905.)

M. MONIS. J'entendais l'honorable M. Charles Dupuy dire: "Prenez garde! ce parti de l'Eglise, ce  parti menaçant qui réunira toutes les forces contre la République, ce parti qui n'a jamais pu se former, il va se former au lendemain de la Séparation.  Mais ce parti, ( je l'ai déjà vu se former, ou plutôt j'ai vu la forme exacte  qu'il prend. Quand je suis entré dans la politique, il y a s vingt années, j'ai vu un éloquent appel de M. de Mun, qui ne demandait rien moins que la formation de ce parti  catholique  "dans le but, disait-il, d'unir dans une pensée supérieure de défense religieuse, les partis monarchistes,  les partis impérialistes et même, si possible, des fractions de républicains modérés ». Il avait adressé son appel au  vicomte de Bélisal, le 1er novembre 1885, en lui demandant de fonder ce parti catholique avec lui. 

    "Le parti catholique. que vous proposez de fonder. est fondé, c'est le parti royaliste. L'important était de précipiter la chute de la République et le retour de la monarchie.     Cette réponse fut sans doute considérée comme suffisante, car les journaux religieux nous apportaient  le 9 novembre 1885, la courte lettre de M. de Mun ainsi conçue:
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   "Monsieur le Rédacteur en chef, 
    "Afin de ne pas soulever une division entre les catholiques, je renonce à donner suite au projet d'organisation lue j'avais annoncé par ma lettre au vicomte de Bélisal. 
                     A. DE MUN.

    Le parti catholique n'était pas à former, il était fondé, c'était le parti royaliste, et nous avons compté avec lui depuis trente ans... 

Séance du 14 novembre 1905:  
 M. MoNIs. - Je désire porter à la connaissance du Sénat un document qui m'arrive à l'instant même. Si je n'avais eu plus tôt, je l'aurais produit par voie de rectification au procès-verbal. !

    M. le comte de Mun m'a adressé une lettre ainsi conçue:

    "Monsieur le Sénateur, 

    Dans le discours que vous avez prononcé hier à la tribune du Sénat, vous avez, afin de justifier vos attaques contre l'Eglise, rappelé la tentative que j'ai faite en 1885,' pour organiser le parti catholique. A ce propos, vous avez, en les plaçant entre guillemets, dans le compte-rendu officiel, cité comme de moi et pour définir mes intentions des paroles que je n'ai jamais écrites ni prononcées. J'ai sous les yeux la lettre que, pour lui annoncer mon projet en le priant de s'y associer, j'ai adressée au vicomte de Bélisal et que vous avez invoquée comme si votre citation en était extraite.

    Elle ne renferme rien qui se rapproche de la phrase que vous avez rapportée.  J'ignore où vous avez puisé le texte de la lettre que m'aurait, à son tour, écrite M. de Casenove de Pradines....
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Lettre d'Angleterre:  Matthew Arnold
Londres, le 10 novembre 1905.
    Dans ma dernière lettre je parlais de la manière dont on avait en Angleterre envisagé la position prise par l'abbé Loisy et je faisais remarquer que le public avait été mieux préparé qu'ailleurs au genre de pensée que la critique religieuse exige. Matthew Arnold s'était donné comme tâche, pendant toute sa vie, de s'opposer au dilemme populaire qui veut qu'on accepte le christianisme en bloc avec tous ses miracles, ses légendes et ses prophéties ou qu'on le rejette tout à fait. Il voulait montrer qu'il y a une profonde vérité naturelle dans le christianisme, une beauté unique et une compréhension qui lui permettra de survivre à tous les effets désagrégeants de la critique, d'autant plus qu'il a remplacé, absorbé, dissipé, spiritualisé ou vivifié de son propre esprit universel tant de religions classiques ou barbares.
    Mais un des défauts de Matthew Arnold était de traiter d'une manière insuffisante les idées contenues dans des mots comme « dogme »,« Eglise", « Royaume des cieux », «croyance " « sacerdoce », « catholicité ». Il aborda, en effet, tous ces sujets, et souvent avec une lucidité et une précision remarquables, mais il dut à ses relations avec les Liberal Churchmen et les ecclésiastiques qui avaient été les amis de son père, une manière superficielle et méprisante de traiter l'histoire religieuse et les dogmes, ainsi qu'une profonde aversion pour les prétentions sacerdotales. On peut, jusqu'à un certain point, excuser et quelquefois même justifier cette attitude, mais elle l'empêcha de traiter avec l'impartialité qu'il avait apportée à d'autres études, soit ce qu'il appelait l'ecclésiasticisme » ou "dogme", soit l'opposition au dogme des non-conformistes ou des protestants dissidents (c'est-à-dire de ces protestants qui font opposition à l'Eglise anglicane).
    Il y avait donc en Angleterre une grande difficulté à introduire la critique dans des questions qui touchent à l'enseignement du dogme et à l'histoire de l'Eglise. Percy Gardner va jusqu'à dire que les dogmes de l'Eglise sont tous ensemble sans valeur aucune, étrange manière, sans doute, de critiquer l'expression suprême du christianisme considéré au point de vue social et comme religion du monde! D'autre part, le parti ecclésiastique avait parfois montré une tendance à séparer complètement le dogme de l'histoire et à prétendre qu'aucune distinction, aucune modification, aucun développement n'était possible dans l'expression de la foi chrétienne: il parlait comme si nous, chrétiens, nous étions liés par les expressions d'une métaphysique (ayant subi à ses origines des influences payennes) aussi étroitement que nous le sommes par l'idéal chrétien lui-même.
    C'est donc là, sans doute, que se trouve la grande difficulté, le problème capital que la pensée religieuse doit maintenant résoudre: les rapports de la critique avec le dogme. Et c'est surtout ici, comme on peut s'y attendre, que beaucoup d'Anglais n'ont pas compris la position de l'abbé Loisy, - bien qu'ils aient admiré son courage et que quelques-uns aient considéré comme nécessaire 1a position qu'il avait prise. L'intelligence nouvelle et plus exacte qu'on a maintenant de la profondeur, de la réalité et de la vérité de la religion juive, et par conséquent de la religion chrétienne primitive, a fait naître un désir général de faire table rase de l'Eglise du moyen âge et du christianisme historique et de retourner à la. religion du Christ vue dans ses plus fraîches couleurs, dans la signification très profonde que les prophètes y avaient mise, dans sa vigueur spontanée, dans sa foi vive et dans ses rapides progrès. « Il y a maintenant, dit-on, quelques chances de voir se réaliser la signification très profonde des religions juive et chrétienne, telle qu'elle ne l'a jamais été auparavant, avec une plus grande ampleur et même avec plus de précision que dans les premiers temps, car lorsqu'on a les idées elles-mêmes, on peut négliger les imperfections qui les accompagnaient et on n'a pas besoin de s'attarder, comme le faisaient les premiers chrétiens, à des questions qui ne provenaient que de l'ignorance scientifique 
   Tel est, semble-t-il, l'idéal vers lequel tend la grande masse des laïques chrétiens, y compris, jusqu'à un certain point, des écrivains
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  tels que Sir Oliver Lodge. Mais dans cette tendance de simplification   l'erreur est, en réalité, à peu près celle que ces écrivains croient trouver chez les dogmatistes. Elle consiste à regarder le christianisme comme une collection de déclarations idéales, de commandements, de lois et de pensées qui peuvent être très facilement dégagées des erreurs contemporaines et des corruptions des textes primitifs et alors proposées et interprétées clairement. Mais c'est justement ce qui, d'après ces écrivains, est impossible à faire. Le christianisme est tout cela; il comprend des déclarations, des lois, des commandements et des pensées, mais il est beaucoup plus que cela: c'est un esprit, c'est une manière de considérer les choses. Mais si nous allons chercher ce qu'il est dans sa forme la plus complète possible, nous ne devons l'étudier, ni à une époque, ni dans une région particulière, mais dans son histoire et dans ses rapports avec les autres religions, philosophies et morales.
    Pour le dire plus simplement, le christianisme est la révélation, par l'intermédiaire de certaines personnes, d'une manière de considérer la vie et un sens particulier dans lequel la vie doit être prise. La preuve de la profondeur, de la vérité et de la réalité de cette manière de considérer la vie, se trouve dans son pouvoir de satisfaire, non seulement çà et là un individu ou plusieurs individus, mais aussi d'absorber, de s'assimiler, d'expliquer, d'approfondir et de réconcilier toutes les autres religions, philosophies et morales qui se sont montrées dignes de vivre dans de grandes et nobles âmes.
   Et le dogme est l'expression, dans le langage, de cette tentative faite ainsi par le christianisme pour justifier son existence et sa survivance dans ses rapports avec la pensée grecque et l'organisation romaine, ainsi qu'avec toutes les formes de paganisme qu'il rencontre dans le monde. Ces dogmes peuvent être imparfaits et non scientifiques, il sera peut-être difficile de les modifier ou de les adapter aux exigences de la pensée moderne, mais la pensée moderne elle-même n'aurait pu naître sans eux; d'autre part, le côté superficiel ou la faiblesse de notre propre christianisme ne peuvent être éprouvés autrement que par un retour au développement historique de l'esprit chrétien.
    Si le christianisme est la seule vraie religion du monde, il ne peut avoir été corrompu par les vérités des autres religions, et s'il a été corrompu par des faussetés se trouvant en lui, cela signifie que son développement, son aptitude à recevoir tout le monde, n'est encore qu'incomplète. C'est donc notre devoir non pas de dénoncer la fausseté, mais de découvrir la vérité, non pas de détruire le dogme, mais de l'expliquer par une métaphysique plus profonde, non pas de faire table rase de l'histoire de la pensée passée conservée dans les conciles, le Credo et les articles de foi, mais de montrer comment la vraie ligne de développement peut être tracée, à travers la complexité et la confusion résultant de la différence de race, de pensée, de langage et de temps. S'il y a un genre de pensée avec lequel le christianisme ne peut se rencontrer et auquel il ne peut pas survivre, alors le christianisme n'est pas la seule religion du monde, et s'il y a quelque fausseté d'origine payenne dans la religion chrétienne actuelle, que l'esprit du christianisme ne peut pas combattre avec succès ni finalement détruire, alors cette fausseté doit contenir quelque vérité profonde par laquelle elle survivra. Si cela était vrai, la loyauté envers l'Eglise pourrait coexister avec la critique la plus diligente des documents; et, en effet, il devient chaque jour plus clair qu'une adhésion purement passive aux disciplines de l'Eglise est la plus grave trahison et qu'une obéissance active, par la pensée, la parole et l'action, à l'esprit chrétien, telle qu'elle s'est montrée dans les grands combats de l'histoire chrétienne, non dans la destruction (car la pure négation' n'a pas de sens pour la vie), mais dans la réconciliation, la sympathie agissante, l'assimilation rapide et profonde de toutes les vérités et de tout idéal dignes de 1 'humanité, - une telle, obéissance, indépendante, personnelle, volontaire, est le seul loyalisme que l'Eglise peut trouver digne d'exiger.
Nous espérons parler, dans une prochaine lettre, des écrivains qui partagent cette vue de loyauté catholique.
 W.-.J.WILLIAMS.