Première
année, Numéro 13
VENDREDI
19 JANVIER
1906
SOMMAIRE:
BULLETIN
POLITIQUE
Joseph
AYNARD . .
|
Poète
de la Démocratie américaine: Walt Whitman |
Ch. Van
HAECKEN
 |
Les
Partis Politiques en Belgique |
H. T. . . . . . . . . . . .
|
La Pensée
catholique en
Angleterre |
INFORMATIONS
ET DOCUMENTS
France:
L'Eglise et le Peuple. - Petits Schismes.- Le Synode protestant. -. Saint-Siège
et Italie: Nominations épiscopales. - Le Vatican et la
Séparation.
- Un Livre noir. - La Conférence de La Haye. - Les Missionnaires
italiens en Chine. - Maçonnerie et Socialisme.- Le Successeur de
Carducci.- Allemagne: Nouveaux impôts.- Le Duel
dans
l'armée.- Les meilleurs Soldats .- Evêque, vieux
catholique.
- Alsace-Lorraine: La Panique - Elections d'indigènes. - Belgique:
L'Instruction obligatoire.- Russie: Un Concile national.

REVUE
DES PERIODIQUES
Le
Rôle
des Laïques dans la défense de la Foi (La Quinzaine).
- La Séparation des Eglises et de l'Etat (Revue de Fribourg).
-Les Associations cultuelles dans le passé (Gazette des
Tribunaux).
NOTES
BIBLIOGRAPHIQUES
Les
Limites
de la Biologie par J. Grasset. Deux études sur la
Grèce
moderne, par le comte de Gobineau. - Conciles et Bullaire du
diocèse
de Lyon, par l'abbé J.-B. Martin.

BULLETIN
POLITIQUE
M.
Fallières a été élu président de la
République par le Congrès de Versailles. Ce choix est
conforme
à l'esprit ombrageux des assemblées et des
régimes
démocratiques, où tout le monde ne pouvant être
élu
chacun vote du moins croit voter pour celui qu'il estime au-dessous de
lui-même. L'élection de M. Fallières est, à
cet égard, d'une rigoureuse signification |
classique.
A le considérer avec philosophie, ce choix est excellent en ce
sens
qu'il est la juste synthèse des médiocrités
politiques
dont il émane. De braves gens s'obstinent dans le regret, peu
logique
en vérité, que le jeu parlementaire et
représentatif
n'amène jamais sur la scène un homme. Le Congrès
de
Versailles ne pouvait pas élire un homme. Et l'eut-il choisi que
c'eût été vain. Le salut est en nous-mêmes.
Il
n'est ni dans une institution, ni dans un individu.
Rome
continue à garder le silence, un silence qui contient sans doute
une grande leçon, encore qu'il ne nous appartienne pas de
l'interpréter.
Tournés vers le Vatican dans l'attitude de l'expectative et
d'une
passive soumission, trop de membres de la société
catholique
française, les genoux pliés et les bras croisés...
Les
élections générales pour le renouvellement de la
Chambre
des Communes qui ont actuellement lieu en Angleterre", se
caractérisent
par une défaite sans précédent des partis
conservateur
et unioniste. Les troupes sont fauchées en même temps que
décapités les chefs. Le généralissime
lui-même
reste sur le terrain. M. Balfour, l'ex-premier, est battu dans la ville
de Manchester qu'il représentait depuis vingt ans. C'est plus
qu'une
déroute pour le conservatisme britannique, c'est un
écrasement.
L'impérialisme qui eut Joseph Chamberlain pour homme d'Etat et
Rudyard
Kipling pour poète, ne s'en relèvera pas de sitôt.
Le protectionnisme succombe en même temps que le politique de
conquête,
ce dont l'Allemagne, à bon droit, se réjouira. En un mot,
le torysme a vécu et une nouvelle ère parlementaire se
lève
pour l'Angleterre...
Divers
journaux, et maintes ligues politiques font appel a la
générosité
de leurs Lecteurs ou de leurs adhérents, en vue de l'imminente
«
campagne électorale », Quelques-unes de ces souscriptions
sont annoncées dans les termes les plus modestes. Tel ce journal
« recevra tout ce qu'on voudra bien lui envoyer ». Ligues
ou
Comités tendent plus ou moins fièrement leur
aumônière
électorale. Ce geste nous répugne. L'opinion publique
n'est
pas a vendre. Et il en coûte si peu pour l'éclairer! Un
mot
juste., des actes conformes à ses principes: l'Exemple, en un
mot.
C'est l'essentiel. Mais que le Million ne puisse rien contre
l'Idée,
voilà l'éternel honneur de cette dernière,
fut-elle
au service de la pire des causes
|
La
Pensée catholique en Angleterre
(La
Pensée catholique dans l'Angleterre contemporaine, par Ernest
Dimnet.
(Paris, LecofIre 1906, 212 p.)
«Un
prêtre peut enlever à un adversaire intelligent et droit
la
moitié de ses préjugés, simplement en lui laissant
voir qu'il n'est ni ignorant, ni mal élevé, ni ennemi de
la civilisation ou du progrès! et en ne se réjouissant
pas
trop vite de la faillite de la Science »
Cette
phrase, que M. l'abbé Dimnet a écrit; quelque part
à
propos de Wiseman, pourrait servir d'épigraphe à son
livre.
La première impression qui se dégage de ces
études,
consacrées aux apologistes anglais contemporains, est, en effet,
une impression de confiance envers leur auteur. L'entière bonne
foi, la singulière ouverture d'esprit avec lesquelles il discute
quelques-uns des rapports de la science et de la foi l'ont vite rendu
sympathique
et nous doutons que les adversaires les plus décidés de
sa
cause, si le livre leur tombe entre les mains, refusent de le lire
jusqu'au
bout.
Ce n'est un
secret pour personne que les livres d'apologétique trompent
souvent l'attente de qui a voulu s'en servir. La foi qu'on y cherche
est
avant tout un don de Dieu et, par suite, il ne faut pas
s'étonner
qu'on ne l'y trouve pas nécessairement. Mais, en dehors de cette
considération supérieure, beaucoup des livres en question
ne pèchent-ils pas par un défaut de méthode? Nous
n'avons, certes, ni le goût, ni .la prétention de
critiquer
les auteurs de ces livres: ceux de leurs travaux que nous connaissons
nous
semblent écrits avec une hauteur de vues indiscutable et nous ne
saurions les ouvrir sans v apprendre quelque fait nouveau.
Pourtant, il nous sera bien permis de dire, sans nous attaquer à
aucun d'eux en particulier, qu'ils ne doivent pas avoir beaucoup de
prise
sur des esprits contemporains. Tandis, en effet, que ceux-ci,
habitués
à la méthode des sciences historiques, physiques ou
naturelles,
sont instinctivement et comme malgré eux les disciples des
méthodes
expérimentales, les livres auxquels nous faisons allusion
procèdent
trop volontiers avec un apriorisme qui désole ,et rebute les
meilleures
volontés. On nous pardonnera de ne pas insister sur ce point:
notre
pénible impression est celle d'assez de catholiques
sincères
pour que nous nous contentions de l'indiquer.
Le
malheur est, pour bon nombre de nos contemporains, qu'ils prennent la
forme
pour le fond, le manteau peu attrayant sous lequel leur est
présentée
la religion pour la religion elle-même. De ce que le livre de
l'abbé
X... ou du Père Y... n'a pas amené le lecteur, même
bien disposé, à la conviction qu'il désirait,
notre
lecteur conclut qu'il ne saurait être convaincu et sans doute, le
cas échéant, il se dispensera de recommencer
l'expérience.
« Pourquoi lirais-je Newman? nous écrivait un ami au
lendemain
du naufrage de sa foi. On m'a déjà conseillé tant
de livres et de si excellents abbés! Et cependant ni livres ni
abbés
n'ont réussi à éloigner de moi la
résolution
à laquelle je viens de m'arrêter.» Sans le vouloir
assurément,
l'abbé X... ou le Père Y... a pu contribuer à
aggraver
cette large et profonde plaie de notre époque, qui s'appelle
l'ignorance
religieuse.
C'est
aux âmes attristées de cet état de choses autant
qu'aux
« adversaires intelligents» que s'adresse M. l'abbé
Dimnet. Avec elles certainement il a souffert de voir sa foi mal
comprise
faute de mise au point. Et comme s'il avait voulu réagir tout
à
fait contre des habitudes infructueuses, il n'a procédé
qu'a
posteriori, regardant d'abord vivre et penser quelques maîtres,
très
conscients des progrès des sciences modernes, et champions
ardents
de la foi.
Il n'est pas
étonnant qu'il les ait cherchés en Angleterre.
il nous confie quelque part qu'un des passe-temps
préférés
de son adolescence était d'apprendre l'anglais dans les livres
de
Newman qu'il appelle d'ailleurs, avec M. Ward, le plus grand
théologien
catholique qui ait paru depuis saint Thomas. Newman, qui éclaira
jadis à ses yeux les horizons que d'autres lui avaient
présentés
sous un jour insuffisant, a été le guide de presque toute
sa vie religieuse. Aussi, le jour où il a entrepris
d'écrire
un livre d'apologétique, il n'a pas eu de peine à en
tracer
le plan. Redire au public français que la renaissance catholique
en Angleterre au XIXè siècle, lui rappeler, en insistant
sur sa valeur philosophique, ce que fut la pensée de l'illustre
converti d'Oxford, puis suivre cette pensée chez quelques
écrivains
originaux, laïques ou prêtres, qui, à des titres
divers,
en sont les héritiers, telles devaient en être les grandes
lignes. C'est donc un peu de sa vie religieuse que nous a livré
M. l'abbé Dimnet, et il ne s'en cache pas.
La
caractéristique commune aux écrivains choisis par lui est
une attitude profondément sympathique pour le progrès des
sciences modernes et la conviction que la foi ne peut que s'en
accommoder
et y gagner. M. L'abbé Dimnet partage cette sympathie et cette
conviction:
l'alliance de la science et
 |
de
la foi est sa constante préoccupation. Il nous fait, il est
vrai,
des maîtres en question des portraits assez complexes, et
s'attache
à être leur interprète fidèle, mais ces
maîtres
lui servent surtout d'intermédiaires entre lui-même et
l'objet
proposé, à l'aide desquels il peut mieux le comprendre et
l'apprécier.
Les
questions qu'il leur pose sont multiple, car sa curiosité est
grande
et difficile. a satisfaire. Ici, avec le P. Tyrrell, il nous parle
Sciences
naturelles, considérant à loisir la théorie
moniste;
là, avec M. W.S. Lilly, il rêve à l'histoire de la
civilisation et arrête nos regards sur l'attrayante et
énigmatique
figure d'Erasme; et ailleurs il nous entraîne à la suite
de
M. Ward et des catholiques sans peur qui ne craignent pas
d'écrire
à côté du mot théologie le mot
évolution..
(1)
Si
nous voulons, à. défaut d'une synthèse
générale
difficile dans l'espèce, dégager quelques-unes des
idées
fécondes que renferme ce livre, nous pouvons indiquer les
suivantes
qui précisent assez les tendances de l'auteur.
Il y a
d'abord cette idée essentielle de la philosophie de Newman
et de tous ses disciples que la certitude religieuse est une certitude
morale. La foi ne relève pas de l'esprit - ou plutôt elle
n'en relève qu'autant que l'esprit est une des facultés
humaines.
Notre logique traditionnelle est trop pauvre et trop sèche pour
satisfaire des besoins qui sont ceux de notre nature entière:
c'est
tout l'homme qui se prosterne et adore, guidé le plus souvent
par
la conscience et le sens "illatif" beaucoup plus que par la raison. II
s'ensuit qu'il n'y a pas de démonstration de la
vérité
chrétienne au sens étroit du mot: les raisonneurs
subtils,
héritiers de la scolastique, qui croient s'acquitter de la
tâche,
n'y réussissent qu'à la condition rarement remplie que
leurs
raisonnements touchent l'homme et le pénètrent tout
entier,
et, d'autre part, l'incrédule qui prétend poser la
question
clairement et réclame une réponse claire n'est qu'un
philistin
et montre seulement qu'il n'a rien compris à la question. Mais,
dira-t-on, qu'est-ce donc que ce sens illatif, plus puissant que les
démonstrations
les plus savamment déduites? Bien hardi serait celui qui
voudrait
le décrire après Newman. Si cependant on veut bien
remarquer
que le monde de la pensée est infiniment plus ample et plus
complexe
que le monde des formules et des mots; si on veut se rappeler le mode
le
plus souvent mystérieux, - et en apparence fortuit, - de
l'éclosion
de nos idées; si, sans se croire capable de sonder ce
mystère,
on en considère les éléments multiples et
insaisissables,
souvenirs, coïncidences, éducation,
hérédité,
- et tout ce que nous portons en nous sans pouvoir l'analyser, on se
rendra
compte que le sens illatif est singulièrement plus large et plus
vivant que la froide logique. C'est à œ sens que doit parler
l'apologiste,
s'efforçant de faire naître chez celui qui l'écoute
de bonne foi des « trains of thought, c'est-à-dire presque
autant des dispositions mentales que des opérations mentales
».
Et sans doute cela ne suffit pas pour entraîner la conviction
religieuse:
elle est l'acte de la volonté libre et rien ne saurait, en
dépit
d'elle-même; nécessiter l'adhésion de celle-ci,
mais
cela suffit pour faire aimer et pour faire comprendre la religion, pour
faire désirer l'acte de foi qui est assurément une
grâce
de Dieu, mais en même temps une conquête de l'homme. Tel
est,
effleuré, le principe de l'apologétique de Newman et du
P.
Tyrrell ; tel est aussi, nous l'avons indiqué, celui auquel se
rallie
M. l'abbé Dimnet.
Un
autre point sur lequel il convient d'attirer l'attention est
l'adhésion
implicite - donnée par l'auteur aux vues en faveur parmi bon
nombre
de critiques contemporains sur l'inspiration des livres saints. On sait
combien il était dangereux, il y a quelque douze ou quinze ans,
de demander, avec le regretté Mgr d'Hulst...
(11)
Il n'est
peut-être pas inutile de noter ici que le livre de M.
l'abbé
Dimnet porte l'imprimatur de M. L'abbé Ordelin
On
le voit, M. l'abbé Dimnet est un fervent de l'esprit moderne
qu'il
a soif de ramener aux lumières et aux consolations de la
foi.
Quiconque le lira conviendra qu'il s'y prend habilement, se montrant
disposé,
chaque fois qu'il le peut, à aller à la rencontre de ses
adversaires ou, comme il dit, à jeter des ponts entre eux et
lui.
D'ailleurs son livre, dont ils pourront faire leur profit, ne
saurait
manquer d'être utile aussi aux croyants. Plus d un lui rendra
grâces
d'avoir dit tout haut ce qu'on pense tout bas, et d'avoir montré
qu'on peut être très large en même temps que
très
orthodoxe.. Car on ne saurait lui adresser l'ombre d'un reproche sur ce
point, délicat assurément, vu les sujets traités.
Partisan déclaré de l'immanence et de l'évolution,
c'est avec un souverain respect qu'il parle de la tradition de
l'Eglise,
de son autorité et de ses définitions. Seulement ,il
demande
à ses lecteurs de comprendre combien l'amour de la
tradition
doit être vivant et agissant, combien le culte de
l'autorité
doit être éclairé, combien enfin l'adhésion
aux définitions doit consister, pour l'esprit, non à
abdiquer,
ses droits en face d'elles, mais à reconnaître les limites
sagement imposées par elles; et à ne pas en sortir.
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