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Examinons
notre Conscience
Le sentiment
qui me pousse à envoyer à Demain ce court article,
c'est l'étonnement où je suis de ne voir presque jamais
indiquée,
ou de .voir reléguée au second plan par ceux qui
l'indiquent,
la cause principale de tous les malheurs dont souffre actuellement
l'Eglise
catholique.
On
accuse la paresse d'esprit de Ceux qui s'attachent à outrance
à
tout ce qui n'est pas indispensable à l'orthodoxie, à ce
qui peut faire croire la foi hostile à la raison; on n'a pas
tort
en ceci, mais ce mal n'est pas le plus grave.
On accuse
encore l'orgueil et la fantaisie de ceux qui modernisent en
théologie;
on n'a pas toujours tort, mais ce mal est assez léger, Car il
n'est
guère de novateurs dangereux. Beaucoup de ceux qui semblent tels
sont plutôt mal compris.
On
accuse surtout la haine des ennemis de l'Eglise, du christianisme, de
toutes
religions. Certes, cette haine existe, souvent brutale, féroce
'même,
autant qu'absurde. Mais ce mal, plus réel que les deux premiers,
n'est pas encore le plus effrayant.
Le
plus effrayant, le voici. Dussé-je faire sourire, et bien que
n'ayant
aucun titre à prêcher les autres, je ne crains pas de
l'affirmer:
nous souffrons par dessus tout de la diminution du nombre des saints.
C'est
cela que notre Religion a. pour raison suprême de produire, et il
y en a moins que jadis,
Est-il juste
de reprocher si amèrement à nos adversaires
la conduite qu'ils tiennent à notre égard? D'abord,
souffrons-nous
bien profondément de la situation qui nous est faite? Je vois en
nous beaucoup de colère, mais la colère n'est pas
l'indignation.
Je vois en nous beaucoup de haine et une grande disposition à la
violence; c'est comme si, de l'Evangile, nous avions retenu surtout le
passage où on lit que Jésus chassa les vendeurs du Temple
et oublié à peu près le reste, à commencer
par le crucifiement. Notre unique raison d'être, dans ce monde,
est
pourtant d'y vivre autrement que les autres. Leur empruntons-nous,
à
ces autres, ces manières de parler et d'agir que notre religion
condamne plus sévèrement encore que ne fait la raison?
C'est
en vain, dès lors, que nous revendiquons notre droit à
exister.
Car valons-nous la peine que nous prendrions pour nous défendre,
si nous sommes devenus semblables à ceux que nous blâmons,
si nous nous défendons comme ils attaquent? Ceux d'entre nous
qui,
en ce moment même, ne perdent aucune occasion de s'amuser,
ont-ils
une douleur sincère des souffrances de l'Eglise? Comment la
sauver,
disent-ils? C'est très simple. On sera capable et digne de la
sauver
quand, convaincu qu'elle souffre parce qu'on a trop peu fait
soi-même
pour elle et parce qu'on a perdu, ou à peu près, le sens
chrétien, on sentira le désir violent, effectif, d'une
vraie
conversion. C'est Se moquer que de dire: « Je veux que l'Eglise
vive
", et de se refuser à faire vivre d'abord le christianisme dan;
son âme propre. La première condition du triomphe de la
foi
dans le monde, en grand, c'est le triomphe de cette foi dans les
individus
qui la prétendent posséder. Qu'il est inepte et
lâche
d'attendre ce triomphe de l'appui des gouvernements, qui ont d'ailleurs
des fins toutes différentes et dont tout l'effort ne pourrait
produire
de la véritable foi gros comme un grain de sénevé!
Si l'on est à tel point désemparé quand manque cet
appui extérieur et factice, c'est vraisemblablement que l'on
voudrait
voir la foi victorieuse sans sérieusement combattre
soi-même
pour elle. Et pourquoi veut-on cependant sa victoire? serait-ce,
ô
honte! Afin surtout qu'elle contribuât à conserver un
ordre
social dont on se trouve assez bien? A l'origine de tous les grands
mouvements
de rénovation religieuse ou nationale, que voit-on? Des
épidémies
d'héroïsme.
Et
l'on voudrait le maintien, la diffusion de la religion du sacrifice par
des moyens autres que l'héroïsme? Modifier quelques
élections,
organiser quelque! bagarres, c'est trop peu pour sauver l'Eglise du
Christ,
en vérité! Il est étrange aussi que l'on oublie
à
tel point que la persécution promise aux chrétiens comme
une épreuve et comme une grâce et que les premiers
triomphes
de leur foi eurent précisément pour cause les
défaites
qui les décimaient? Ce n'est pas pour travailler à son
propre
salut et à celui du christianisme dans la satisfaction
béate
d'une vie confortable que nous existons; c'est pour travailler à
ces deux fins dans' la souffrance. Si nous voulons y travailler
autrement,
notre christianisme est un non-sens.
Certes,
il est inexact que la vertu donne toujours la lumière et donne
toute
lumière; il faut qu'elle s'appelle vertu intellectuelle, pour
mener
à la solution des problèmes qui touchent à la
morale
et à la religion elles-mêmes. Mais la vertu intellectuelle
suppose cependant des vertus morales. Si nous combattons en nous
l'orgueil,
la paresse et la sensualité, ne serons-nous pas plus
disposés
à examiner sans préjugés toutes les
nouveautés,
à creuser notre propre pensée jusqu'à mettre
à
~u, en elle, les affirmations qui sont essentielles à la raison
même, à rejeter toutes solutions des problèmes
moraux
et sociaux que nous n'admettons que par intérêt?
Bref,
la seule manière efficace de nous imposer au monde, c'est
d'être
tels que l'on nous envie, c'est d'être les chrétiens qu'en
général nous ne sommes pas. On s'explique assez bien que
nous soyons peu séduisants quand on remarque combien peu nous
réalisons
notre idéal.
Quel
sera, dans l'avenir prochain, l'état du monde? Quelles
difficultés
naîtront? Quels problèmes se poseront? On ne le peut dire
exactement. Mais une chose est certaine, en dépit de
l'universelle
relativité: c'est que la sainteté, je ne dis pas
seulement
la sainteté individuelle, mais aussi la. sainteté du
saint
social, sera la seule puissance capable de promouvoir la transformation
du monde à laquelle on aspirera. Du renoncement, de
l'héroïsme,
des âmes sachant se vaincre et chercher le vrai et le bien avec
une
sincérité absolue, avec une entière bonne
volonté:
voilà ce qu'il faudra au monde pour marcher vers
l'étoile,
quelle qu'elle sera, à laquelle, pour reprendre une expression
d'Emerson,
l'humanité voudra accrocher son char. Nous savons notre Evangile
assez riche pour qu'on y retrouve toujours le meilleur des
idéaux
inédits que l'on pourra prêcher; ne noua laissons donc pas
prévenir par d'autres inventeurs, évitons avec d'autant
plus
de soin de laisser faire à d'autres œ que nous pouvons faire
nous-mêmes,
que seul l'enthousiasme
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religieux peut opérer la grande
rénovation
dont tous sentent le besoin. Pourquoi ce culte de l'Humanité
dont
on fait si grand bruit depuis
Auguste
Comte? Parce que si la morale ne devient point une religion, t'en est
fait
d'elle; nos adversaires en conviennent volontiers. Mais sont-ils
propres
à jouer ce rôlede prophètes et de prêtres
qu'ils
affectent parfois? Où puiseront-ils la foi sans
hésitation,
la charité parfaite, le courage sans mesure qui sont
nécessaires
pour l'œuvre qu'ils rêvent? Les faits le prouvent: sans une
religion
positive, sans cette inspiration à nulle autre pareille que l'on
rencontre dans le christianisme, On ne possède pas ce qui est
requis
pour une telle œuvre. Combien vite toute religion naturelle se dissout
en pure philosophie? Donc, en définitive, le monde a besoin de
nous;
nous sommes ceux dont le zèle peut être
précisément
celui qu'il faut avoir pour réaliser le bien qu'entrevoit la
raison
naturelle, mais que l'homme livré à lui-même ne
peut
faire descendre de l'idéalité dans les faits. Ne
commettons
pas le crime de refuser d'être le sel de la terre? Ayons
conscience,
enfin, de notre responsabilité, qui est si engagée dans
les
événements que nous déplorons; ou bien, alors, si
nous sommes prêts à prendre notre parti de manquer au
monde
qui a besoin de notre force, à l'Eglise qui ne sera que ce que
nous
serons, au Christ qui ne veut point de sépulcres blanchis,
à
Dieu qui vomit les tièdes de sa bouche, eh! bien, cessons donc
de
nous dire chrétiens et catholiques, ce sera plus franc. «
Sois toi-même », a dit un philosophe; que chacun de nous
médite
cette parole.
La
persécution qui, d'ailleurs, nous est annoncée, promise
par
l'Evangile, est un excellent réactif de la valeur des
âmes;
elle fait connaître l'état des cœurs par la manière
même dont ils l'accueillent. Or, puisque nous sommes
étonnés
par la persécution qui, pourtant, fait partie intégrante
de nos destinées, et qui convient éminemment à
notre
qualité de fidèles d'une religion où
l'élément
moral est prépondérant, - car être moral, c'est
accepter
d'être plus souvent vaincu que vainqueur dans la lutte pour la
vie,
- c'est donc que nous sommes insuffisamment chrétiens,
insuffisamment
moraux?
Un
autre signe de notre infirmité, c'est l'indiscipline qui
règne
parmi nous, l'indépendance tapageuse que les soi-disant leaders
de notre cause affichent à l'égard des pasteurs, et les
incohérences
de conduite de plusieurs parmi ceux-ci. Où donc avez-vous vu
dans
l'Encyclique que le pape approuvât les bagarres où vous
vous
plaisez? « Soyez en paix, nous répond-on, les
hérésies
ne sont plus guère possibles. » Je le crois, car notre foi
n'est plus amie des discussions théologiques, et les
débats
théologico-philosophiques qui nous plaisent, ne mènent
pas
à l'hérésie; ils confirment dans la foi ou jettent
dans l'incrédulité. Mais le schisme, le schisme stupide
qui
peut tenter les esprits bornés et têtus, il est à
nos
portes . Oh ,'vainquons-le, écartons-le de nous avec d'autant
plus
de vigueur qu'il serait sans aucune excuse. La large liberté de
pensée que l'Eglise laisse à ses fidèles rendrait
absurde toute tentative pour briser la hiérarchie.
Si
seulement
les catholiques de France savaient avec quelle
sévérité
leur manière de résister est jugée à
l'étranger. Et quelles panacées bizarres ils
inventent pour sauver
l'Eglise. Je n'ai pu lire sans stupeur, par exemple, le manifeste
de l'Institut
d'Action française. D'abord, l'outrecuidance avec laquelle il y
est parlé de l'Université est révoltante. Alors,
Messieurs,
vous pensez qu'on n'a pas su travailler à l'avancement des
sciences
dans l'Université française? Que tout l'immense labeur de
ses. mathématiciens, de ses physiciens, de ses biologistes, de
ses
philologues et de ses philosophes est sans valeur aucune? Vous
êtes
difficiles. Et vous avez une bien haute idée de
vous-mêmes,
une idée que je voudrais vous voir justifier, pour vous croire
capables
de faire mieux qu'on n'a fait depuis cent ans dans cette
Université.
Vous jetez aussi l'anathème, sans vergogne, sur Londres,
Genève
et Berlin, auxquelles cités vous joignez Jérusalem!
C'est
de l'inconscience, tout simplement. Et pourquoi toutes ces
condamnations?
Pour entonner ensuite un cantique en l'honneur d'Auguste Comte,
dont
le meilleur de la doctrine vous est inconnu à presque tous, je
le
jurerais, et dont vous ne louez que les rêves politiques, qui
sont
un défi jeté au bon sens. De grâce, renoncez donc
à
ce projet de constituer un Conseil de l'instruction publique nouveau
modèle.
Il en est parmi vous qui sont riches: qu'ils dotent les associations
cultuelles
pauvres.
Vous
appartenez
tous à la classe des gens bien élevés qui tend
à
s'éteindre: perpétuez les précieuses traditions de
bonne compagnie qui faisaient jadis l'honneur de notre pays et
empêchez.
dans la mesure de vos forces, notre démocratie de s'encanailler
comme elle ne tend que trop à le faire. Quelques-uns de ceux
dont
je lis le nom ont fait leurs preuves d'écrivains: qu'ils
cultivent
de leur mieux le domaine où ils ont réussi. Que chacun
reste
dans sa spécialité et accorde son zèle avec ses
compétences.
Voyez,
votre projet est la condamnation implicite des Universités
catholiques
elles-mêmes; on dirait qu'elles vous sont suspectes, suspectes
pour
ce que l'on y fait de vraie science. Elles aussi protesteraient
très
justement. Je ne suppose pas que vous ayez inventé une nouvelle
espèce de vérité; votre révélation
',viendrait
un peu tard. Collaborez, si vous le pouvez, avec les vrais savants;
vous
le ferez sans crainte si, ayant vraiment la foi, vous croyez en
conséquence
que toute vérité peut rapprocher de Dieu.
Ah!
la foi réelle, celle qui produit des œuvres qui en manifestent
la
sublimité, combien il est à craindre qu'elle ne soit trop
rare. La manière dont nous saurons nous conduire au milieu de
difficultés
qui n'ont pas empêché le catholicisme de prospérer
en d'autres pays, montrera ce que vaut, ce qu'est, au fond, notre
catholicisme
français. Examinons notre conscience: c'est l'heure de le faire
ou jamais; nous n'aurons de bonnes raisons de croire possible
l'espérance
que si notre conscience est encore assez droite pour nous faire
entendre
que le mal vient en grande partie de nous-mêmes et que le mal qui
est dans le monde y est surtout parce que nous n'avons pas assez
transformé
le monde ainsi que notre devoir était de le faire. Et pourquoi
n'avons-nous
pas transformé le monde? Parce que nous n'avons pas
travaillé
à notre propre conversion. Encore une rois, nous souffrons
surtout
de ce qu'il n'y a pas assez de saints parmi nous.
Albert
LECLÈRE, professeur à l'Université de Berne.
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Les
Partis politiques en Espagne, L'INTÉGRISME
Barcelone,
1 février.
J'accomplis
donc ma promesse et commence, dès aujourd'hui, à faire
connaître
aux lecteurs de Demain nos partis. Beaucoup seront surpris en me voyant
débuter par l'intégrisme. Rares sont chez vous ceux qui
ont
le soupçon de son existence. Vos journaux, qui parlent peu de
l'Espagne,
parlent encore moins de cet caractéristique des races latines en
général et de l'Espagne en particulier. Il ne serait
possible
ni en Amérique, ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni
peut-être
en Russie, je ne sais pas en Laponie. Mais par delà les
Pyrénées,
il s'est développé comme dans le sol natal, il y a pousse
des racines profondes, sinon touffues. Je me trompe pourtant en
affirmant
qu'il a poussé des racines profondes, car le caractère
singulier
de ce parti est de n'avoir à peu près aucun contact avec
les réalités de ce bas monde. Il plane bien haut dans les
régions célestes. Aristophane pour se moquer, à
tort
d'ailleurs, des abstractions de Socrate, l'avait
représenté,
sur le théâtre d'Athènes, dans une corbeille et
dissertant
au milieu d'une nuée. Ainsi le parti intégriste et son
chef,
don Ramon Nocedal, lâchant pied à la terre, se sont
campés
bien loin au-dessus de cette pauvre planète. Enveloppés
d'un
nuage épais qui les empêche de voir notre Espagne telle
qu'elle
est à cette aube du XXè siècle, ils raisonnent et
discernent souvent éloquemment sur ses gloires passées,
sur
l'inquisition, moyen efficace de salut, sur le retour aux principes de
gouvernement de Philippe II, le roi grand, sacré et immortel et
surtout contre tous les libéralismes présents,
passés
et à venir. De temps en temps, des éclairs et des
tonnerres
sortent de la nue. C'est le grand-prêtre qui s'irrite et foudroie
quelque téméraire, carliste, alphonsiste ou mestizo, qui
a osé dire que lui, Nocedal, devrait, avec son modeste
bataillon,
descendre ici-bas pour vivre, agir, penser et lutter avec des
idées
sans doute, mais aussi avec des hommes et des contingences qui ne
permettent
jamais de réaliser complètement ces idées...
Quelques-uns
de vos lecteurs trouveront peut-être que cette espèce de
politiciens
n'est pas absolument l'apanage de notre Espagne et qu'ils en coudoient
parfois chez vous. Je n'en sais rien. Mais il me semble que les
vôtres
auront de la peine à approcher la perfection du type castillan.
L'intégriste
vaut donc d'être connu comme le chef-d'œuvre du rêveur en
politique.
Et voilà la première raison qui m'a poussé
à
vous parler d'abord de lui. Il en est une autre. Ce parti insignifiant
par le nombre de ses adhérents a cependant réussi,
jusqu'à
cette heure, à apeurer et à terroriser tous ceux qui,
chez
nous, ont cru qu'il y avait autre chose à faire qu'à
raisonner
sans fin contre le libéralisme ou à pleurer
éternellement
auprès des tombeaux. Ils n'ont pu avancer d'un pas, essayer une
démarche, créer une revue ou un journal sans entendre, du
fond de son nuage, M. Nocedal ou un de ses subalternes qui, au nom des
principes abstraits que, d'ailleurs, ils entendaient souvent
très
mal, brisait leur élan et leur courage, les empêchait
d'aller
de l'avant et, au besoin, les excommuniait. Beaucoup
d'évêques,
de très dignes prêtres, d'excellents religieux n'ont pu se
soustraire à cette terreur. Elle va diminuant, grâce au
ciel.
Mais un parti si chétif qui a eu pareille puissance - et tout
catholique
espagnol sincère et au courant la confessera, - ne
mérite-t-il
pas une étude préliminaire ? Le connaître, sera
connaître
un peu notre situation religieuse et, j'ose le dire, la raison de notre
stagnation; je n'ajouterai pas de notre décadence
irrémédiable,
car j'ai confiance en notre relèvement, si nous le voulons.
Une
troisième raison m'a enfin déterminé à
commencer
par lui. S'il vous en souvient, je disais, dans ma
précédente
lettre, que ce groupe de don Quichottes religieux était,
à
son insu, le meilleur auxiliaire de la république et du
socialisme
dans la péninsule. Ces partis avancés n'ont, en effet,
qu'à
citer les thèses outrancières et ridiculement abstraites
soutenues par l'intégrisme pour enlever peu à peu au
peuple
espagnol, déjà si travaillé par toutes les
tendances
que nous ramassons dans le mot de franc-maçonnerie, sa foi
religieuse
et ses convictions monarchiques. Les « nocedalinos" sont et
seront
surtout dans quelques années les meilleurs agents
électoraux
des révolutionnaires et des anticléricaux. Et je ne
voudrais
pas, par exemple, que vos journaux sectaires s'avisent de lire nos
intégristes,
dont ils donneraient évidemment les élucubrations comme
la
pure doctrine catholique.
Avant
d'étudier l'origine, les développements et les hauts
faits
de l'intégrisme, je vais' essayer, pour plus de clarté,
de
le caractériser aussi nettement et objectivement. Il est une
doctrine,
il est une secte, et il est surtout un homme.
L'intégrisme
est une doctrine dont le dogme fondamental et accepté
de tous est celui-ci: « l'Espagne moderne peut et doit
réaliser
dans son intégrité la thèse catholique. »
Ceux
qui, pour une raison ou pour une autre, ne veulent pas l'admettre dans
leurs actes, leurs paroles ou leurs écrits, sont des
libéraux,
pires que les monstres de la Commune. Voilà le leitmotiv,
étudié
commenté, développé et dilué à
satiété
par lés orateurs et les journalistes du parti. Par thèse
intégrale, .ils entendent l'application rapide, hic et nunc,
à
notre pays de toutes les propositions du Syllabus, au sujet duquel ils
se gardent bien de faire les distinctions nécessaires et
autorisées,
sinon exigées, par le bon sens et par l'Eglise {1). Crois ou
meurs,
telle est la formule. L'idéal d'un gouvernement serait d'avoir
aujourd'hui
à la tête de l'Espagne un autre Philippe II qui, ayant
à
ses ordres (2) une Inquisition sévère, se
débarrasserait
aisément des méchants et des hérétiques.
Et,
par hérétiques - et méchants, l'intégriste
entend non seulement les libres-penseurs sectaires et
anticléricaux,
mais tous ceux qui se refusent à proclamer le critérium
infaillible
de don Ramon Nocedal ou de don Sanche y Salvany dans son livre "Le
Libéralisme
est un Péché". Cet ouvrage, dont il nous faudra reparler,
est pour les « nocedalinos" un second Syllabus.
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C'est même
au nom du Syllabus de ce chanoine catalan qu'ils .l'ont tout
récemment
chassé de leur communion, ou mieux, de leur secte. Car
l'intégrisme est une secte. Te veux dire une poignée
d'hommes
passionnés, intraitables et orgueilleux qui, en invoquant sans
raison
des principes très discutables ou en les interprétant
à
la mesure de leur étroitesse, paraissent s'être
donné
la mission d'arrêter chez nous toute action catholique
sérieuse,
pratique et durable.
Et
puisque l'occasion se présente, qu'on me permette une
parenthèse.
Un livre vient de paraître, ces jours passés, dans notre
Catalogne,
qui vise particulièrement les exaltés dont je parle.
L'auteur
en est un jésuite, le P. Palan. Signe des temps! et preuve entre
plusieurs, que j'indiquerai plus tard, que même la Compagnie de
Jésus,
au moins dans plusieurs de ses membres, abandonne l'intégrisme.
L'ouvrage fait pas mal de bruit et notre épiscopat l'accueille
comme
un gage de délivrance après d'autres actes retentissants.
Il a pour titre: "Le Catholique d'action" et porte les approbations
louangeuses
de beaucoup de nos évêques. A l'exemple de l'imitation, il
est sous forme de petits versets. Je veux en citer quelques-uns.
Peut-être
que plusieurs de vos catholiques y trouveront aussi leur profit:
«
Mon fils, quand tu sens les ardeurs du zèle, garde-toi des
excès
du mauvais caractère... Nul ne croira que ce soit esprit
évangélique
de blesser et de blesser encore sans appliquer jamais de remèdes
aux blessures... Ils pensent que les cris peuvent beaucoup, et plus ils
crient et font du tapage et moins on prête attention à ce
qu'ils disent... Si tu veux défendre la foi catholique,
défends-la
surtout avec tes bonnes œuvres... Si tu comprenais combien il est
excellent
et avantageux d'être chrétien, l'incrédule
t'inspirerait
de la compassion et non point de l'aversion...
Ils
sont graves et touchent à la fois aux intérêts
matériels
et aux intérêts moraux de la population. Les catholiques
disent:
«L'assistance scolaire, c'est-à-dire la distribution de
repas
ou des vêtements à des enfants fréquentant les
écoles,
est une question de bienfaisance. Il est parfaitement légitime
que
les pouvoirs publics autorisent cette distribution, mais pour autant
qu'il
s'agisse d'enfants qui en ont besoin. Et, dans ce cas, c'est au bureau
de bienfaisance à intervenir. Vouloir étendre ces
distributions
à des enfants dont les parents sont dans une aisance suffisante,
c'est, en somme, amener ces parents à se décharger sur
les
pouvoirs publics d'un devoir moral et civil qui leur incombe :
nourrir
leurs enfants. D'autre part, c'est faire peser sur la masse des
contribuables
une dépense dont les particuliers devraient s'acquitter .
Les
socialistes voient dans l'assistance scolaire une application du
principe
collectiviste. Ils veulent que la commune assure la soupe et le
vêtement,
- gratuitement, - à tous les enfants des écoles. Ils
prennent
argument de ce que de nombreuses communes n'exigent déjà
aucune rétribution pour l'enseignement primaire qu'elles
donnent,
quel que soit le degré de fortune des parents. Ce sont les
pouvoirs
publics (Etat, provinces, communes), qui doivent, à leur avis,
porter
à leur budget des dépenses qu'ils considèrent
comme
d'ordre scolaire. Le bureau de bienfaisance n'a point à s'en
mêler.
Entre ces
deux théories, qui sont bien nettes, dont la première
concilie le principe de la charité avec le respect de
l'institution
familiale, tandis que la seconde cherche à combattre l'une et
l'autre
de ces notions, les libéraux sont assez perplexes. Peu enclins
à
encourager le collectivisme, peu désireux d'aggraver les charges
financières dans les communes où ils ont le pouvoir, ils
seraient, au fond, disposés, pour la plupart, à se
rallier
à la thèse catholique et à considérer ces
modes
d'assistance scolaire: la soupe et le vêtement, comme relevant de
la bienfaisance. Mais dès lors, ils sont obligés
d'admettre
que les enfants des écoles libres doivent
bénéficier
de ces secours de bienfaisance au même titre que ceux des
écoles
communales. La loi de 1888 l'exige. A son défaut,
l'équité
élémentaire le proclame. Enfin, par dessus tout, leur
sectarisme
répugne à la pensée de reconnaître, à
charge du trésor, un droit quelconque aux enfants des
écoles
libres.
En
dépit de tant de divergences, le conseil communal de
Saint-Gilles
a fini par se rallier à un projet transactionnel qui a
été
admis par les trois troupes à titre d'expérience: des
cantines
pour les enfants des écoles communales seront établies
dans
les écoles communales. D'autres cantines pour les enfants des
autres
écoles de la commune seront établies dans d'autres locaux
communaux (autres' que les écoles). La ration de soupe sera
délivrée
à chaque enfant au prix de cinq centimes. Le bureau de
bienfaisance
interviendra pour supporter le prix de la ration à la
décharge
de tous les enfants ayant droit à l'écolage gratuit.
(1)
Nul n'ignore, en effet, par exemple que le dernier membre de la
quatre-vingtième
et dernière proposition du Syllabus: «( L'Eglise ne doit
pas
se réconcilier et composer avec la civilisation", pris dans un
sens
absolu et sans distinction, est faux. Un catholique sincère et
sérieux
peut-il croire que l'Eglise ait voulu condamner la vraie civilisation
dont
elle est et a toujours été la mère et la
protectrice?
(2)
Ce pauvre Philippe II, quel mauvais service lui rendent les
intégristes
en le prenant sous leur protection. Ils donnent ainsi longue vie
à
la légende qui le représente comme un prince dur et
cruel.
Un prêtre de Madrid, don José-Fernandez Montana, a
publié
une histoire de Felipe el Grandi, qui est un dithyrambe et un
défi
aux règles élémentaires de la critique. Ce digne
ecclésiastique
était, il y a quatre ou cinq ans, confesseur de notre
reine-mère,
Marie-Christine. Ayant écrit dans le Siglo Futuro un article
enflammé
et violent contre le libéralisme du gouvernement espagnol,
celui-ci
exigea qu'il fût dépossédé de sa charge.
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NOTES
BlBLIOGRAPHIQUES: QUESTIONS D'ANGLETERRE
par
J.-B. Piolet.(Paris, Librairie des Saints-Pères 1906, 3 fr.50.)
M. Piolet a
réuni dans ce volume trois études
également
documentées et intéressantes sur trois questions
importantes
dans la vie intellectuelle de l'Angleterre: la réforme de la loi
sur l'éducation, l'organisation des bibliothèques
circulantes
et l'organisation des missions protestantes. Il y a cependant un lien
entre
ces trois sujets si divers en apparence, ce sont trois œuvres
d'initiative
individuelle que M. Piolet a voulu étudier. Sur les deux
premiers
points, il est obligé de constater l'infériorité
de
la France vis-à-vis de l'Angleterre; sur le troisième,
son
étude conclut en nous montrant que lorsque l'initiative
individuelle
existe en France, elle réussit parfois mieux qu'en Angleterre.
La
première partie du livre est une étude très
abrégée,
mais claire et exacte, de l'histoire de l'enseignement primaire en
Angleterre
avant l'Education Bill de 1902. On sait combien cette histoire est
compliquée
en Angleterre, où l'enseignement, subventionné par
l'Etat,
ne s'étendait pas, jusqu'en 1902, à la majorité de
la population scolaire. On connaît aussi la solution
adoptée
par le cabinet Balfour. L'Etat subventionne les écoles
confessionnelles,
dont les autorités locales ou religieuses, ou les particuliers
qui
les ont fondées, conservent la propriété et
l'administration
à certaines conditions. On sait à quelles discussions ce
principe est soumis en ce moment en Angleterre et combien il
mécontente
les non-conformistes. Ce qu'il y a de certain, c'est que, si
satisfaction
leur est donnée en quelque manière pour leurs
écoles,
le de libéralisme donné par l'Angleterre
subsistera.
M. Piolet est peut-être tenté de ne pas estimer à
sa
juste valeur le sérieux et l'importance des revendications
non-conformistes. Son étude était écrite avant le
triomphe électoral des libéraux, auquel ils ont tant
contribué,
qui leur donnera certainement satisfaction dans la mesure raisonnable.
En tout cas, la lecture de cette première partie du livre est la
meilleure préparation à l'intelligence de cette question
capitale de l'enseignement primaire, qui passionne en ce moment
l'Angleterre.
.
La
seconde, intitulée la Lecture en Angleterre, et qui traite de
l'organisation
des différentes bibliothèques de prêt et
bibliothèques
circulantes, a son importance qu'il est impossible de négliger.
Grâce à ces admirables institutions dues à
l'initiative
privée, à ces entreprises purement commerciales de Mudie,
de Smith et de la London Library, qui est cependant due, à
l'origine,
à une idée de Carlyle, tout Anglais peut se procurer
à
bon marché la lecture de tous les livres qui paraissent dans son
pays et des meilleurs livres étrangers.
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C'est un résultat
inestimable, car bien souvent l'ouvrier ou l'employé n'a
que faire de posséder les
livres qu'il veut et qu'il doit lire. Le choix même des
bibliothèques
de gare, d'après M. Piolet, contribue, par son sérieux,
à
l'éducation intellectuelle et morale du peuple anglais. II y a
peut-être
un peu d'optimisme ici. Trop souvent, c'est la vulgarité niaise
qui tient la place de la pornographie, et la littérature des
périodiques
anglais à bon marché qu'on s'efforce en ce moment de
copier
chez nous, ne valait pas la peine d'être imitée.
Mais,
dans l'ensemble, il est vrai que le choix des livres offerts est
meilleur
et impose par là même, comme l'a très bien vu M.
Piolet,
un niveau supérieur à la lecture courante. Il ne trouve
à
citer en France, comme analogue des grandes bibliothèques
circulantes,
que la Bibliothèque Cardinal, mais il fait une allusion
discrète
en terminant à l'œuvre qu'il connait bien, les
Bibliothèques
Hippolyte Taine, dernière pensée de la femme admirable
que
fut Mme Taine, qui arrivera, espérons-le, à
rénover
ce qui, dans la vie d'un peuple, devrait être surveillé et
respecté à la fois comme une partie importante de
l'honneur
national: le commerce et la circulation des livres.
Sur la
dernière partie de son programme, M. Piolet était
encore plus compétent, s'il est possible, car s'il connaît
admirablement l'Angleterre, on sait que c'est à lui qu'est due
la
belle publication des Missions catholiques françaises au XIXe
siècle
(6 vol. in-8°, librairie Armand Colin). Nous ne voulons pas entrer
dans la controverse sur la valeur relative des missions catholiques et
protestantes, qu'il nous suffise de dire qu'il nous parait avoir
marqué
avec justesse les défauts principaux de ces dernières. En
tout cas, il s'est efforcé de les traiter avec
impartialité,
il en a donné pour la première fois en France une
statistique
exacte empruntée aux sources officielles des Missions, et chacun
peut mesurer ainsi l'effort donné et le résultat atteint,
et la proportion de l'un à l'autre. Il y a beaucoup à
admirer
dans cette œuvre immense, quand ce ne serait que la
générosité
initiale des dons et contributions volontaires et
l'opiniâtreté
à une tâche ingrate qui est souvent mal
récompensée.
Terminons en nous associant à un regret exprimé par M.
Piolet
pour une lacune que lui-même s'est efforcé de combler. Il
n'y a pas en France de Bibliothèque et de Musée central
des
Missions, ni d'Annales dignes de ce nom. On les aimerait plus. et
peut-être
serait-on plus généreux si on les connaissait davantage.
Avec les renseignements qu'elles ont entre les mains, les Missions ont
eu tort de ne pas continuer l'œuvre géographique
commencée
dans les siècles derniers et qui leur assurerait au moins
l'intérêt
de tout le monde civilisé, sans distinction de croyances.
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