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VENDREDI 20 A V R I L 1906 SOMMAIRE:
![]() INFORMATIONS ET DOCUMENTS France :
Rénovation
nécessaire .- A l'occasion
des Elections. La Direction
des Cultes. - Le Denier du Culte.
Mutualité
ecclésiastique. - La
Gratuité des
Sacrements. - Officiers
déracinés. La Gendarmerie mobile. Saint-Siège
et Italie: Le Marquis Vitelleschi. Les Démocrates
chrétiens. Les
Ouvriers agricoles. - Allemagne:
La Ligue navale. - Spectacles
religieux. - Interdiction. Angleterre:
La Question scolaire. - Brésil:
L'Eglise et l'Etat. - Canada:
Un Arbitrage épiscopal. Etats-Unis:
Statistique religieuse. - Jeux universitaires. - Russie:
Les Elections.
- Suisse: Traitement du Clergé. - Un Office du Travail Turquie:
Les
Progrès de l'Islamisme. - Au Mont des Oliviers.
REVUE DES PERIODIQUES
Après les
élections (Sillon). -
Catholicisme et Protestantisme en
Allemagne (Univers). - La
Démocratie chrétienne en Italie (Bulletin de
l'Espérance). - La Situation religieuse et sociale en
Sicile (Culture
Sociale). NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
Le Christianisme et
les Classes ouvrières en Angleterre, par George
Shaw. - La Question Biblique au XX. siècle, par A. Houtin. - Les
Métiers possibles du Prêtre de demain, par M. Louis Ballu. Dernières Publications
![]() BULLETIN POLITIQUE
M. Poincaré, ministre des Finances, vient d'adresser à
ses
subordonnés une circulaire qu'il convient d'approuver sans
réserve et
que nous voudrions espérer ne pas devoir rester lettre morte.
Après
avoir rappelé à tous les fonctionnaires qu'étant
les serviteurs de la
République, ils n'ont pas à lui marchander leur
dévouement, il trace
très nettement les devoirs politiques qui leur incombe,
spécialement en
temps d'élections. Les fonctionnaires ne doivent pas seulement
respecter la liberté des électeurs et s'abstenir d'user
au profit de
qui que ce soit de l'influence qu'ils tiennent de leurs fonctions; il
importe encore qu'en se tenant à l'écart de toute
agitation électorale,
ils n'offrent à personne un prétexte de se
prévaloir de l'apparence
même d'une faveur officielle. Quel que soit le sort
réservé à cette
circulaire, il faut l'enregistrer parmi les symptômes
réconfortants de
l'heure présente. Elle est la condamnation formelle des
procédés de
gouvernement de l'avant-dernier ministère. De toutes parts, des
voix
républicaines s'élèvent pour repousser le
régime de terreur
administrative et de délation qui, sous prétexte de le
défendre, a trop
longtemps opprimé
|
l'idéal
républicain. La
République doit être, en
effet, sous peine de faillite irrémédiable, un
régime de paix, de concorde, de
collaboration féconde pour le soulagement des faibles et, par
dessus
tout, un régime d'absolue loyauté. C'est à
l'orienter de plus en plus
résolument vers ces hauteurs que doivent travailler, sans
arrière-pensée, tous les bons citoyens.
Le discours prononcé dimanche dernier par M. Doumer devant ses électeurs, produit une vive sensation. Ses accents de catilinaire, la netteté de ses déclarations démocratiques ont mis certaines gens dans un grand embarras. La meilleure preuve d'une telle manifestation a porté c'est que les journaux démagogiques ont pris le parti de s'en taire. M.. Doumer a juxtaposé au programme politique du parti progressiste, tel que MM. Aynard et Ribot viennent d'en donner la formule appropriée aux circonstances, un programme à la partie positive certainement plus accentuée, plus « radicale », mais ont les exigences et les aspirations, sur le terrain du patriotisme, de l'ordre, de la salubrité nationale, ne sont pas moindres. Il faut nous féliciter d'une bonne partie des paroles prononcées par le président de la Chambre des députés et y voir le gage d'une politique de concentration républicaine, libérale et démocratique, loyale et bien française, au triomphe de laquelle. à l'abri de toutes chimères, il importe de travailler. L 'heureuse conclusion de la conférence d'Algésiras a pour principal résultat de créer dans le sein de la Triplice un état de violent malaise, qu'une dépêche de l'empereur Guillaume au comte Goluchowski est venue encore aggraver. Les journaux italiens défendent énergiquement le droit pour l'Italie d'avoir une politique méditerranéenne conforme à ses intérêts et de ne pas la sacrifier aux vues personnelles de ses alliées. La presse allemande, par contre, accuse l'Italie de trahison et lui pose un véritable ultimatum, lui donnant à choisir entre ses alliances et ses amitiés. On comprend que dans ces conditions la prochaine déclaration du ministre des Affaires étrangères à la Chambre italienne soit attendue avec anxiété dans les milieux diplomatiques. La démocratie sociale, entendons par là les classes ouvrières préoccupées de conquêtes politiques et économiques, entre en campagne sur tous les points du monde à la fois. Le Canada qui n'avait guère connu jusqu'à ce jour, à l'exemple de la Métropole, que les luttes classiques entre conservateurs et libéraux, va avoir, lui aussi, son parti ouvrier. Un siège de député fédéral au Parlement du Dominion a été conquis par le candidat des Unions ouvrières, dans le comté de Maisonneuve. Cette élection cause une vive sensation au Canada. Nombre de journaux anglais l'enregistrent comme un événement. Ajoutons que le clergé catholique canadien, qui était resté jusqu'à ce jour si étroitement lié à tous les conservatismes, se préoccupe tout particulièrement de cette victoire électorale et que quelques-uns de ses membres éprouvent le besoin de se rapprocher de la démocratie ouvrière et de comprendre ses légitimes aspirations un peu plus qu'ils ne l'avaient fait jusqu'ici. Il faut féliciter les uns et les autres de ce salutaire rapprochement. |
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Le Chinois et les Idées religieuses
Si l'on veut chercher la position d'esprit du Chinois en face de la religion chrétienne et de la pensée occidentale, d'abord noter les principes de ses croyances propres; or, s'il est assez facile de tracer les grandes lignes de sa pensée au sujet des questions morales, sociales, métaphysiques qui sont impliquées dans l'idée de religion, il est plus délicat de démêler quelle est, dans sa forme mentale, la vraie valeur de ces représentations en tant que motifs d'action et, par suite, quelle est pratiquement leur importance relative. Faute d'avoir poussé dans cette direction leur analyse, beaucoup d'auteurs nous ont montré en Chine trois religions : confucianisme, bouddhisme et taoïsme, ce qui est exact en un sens, et ils ont, conscients ou non, répandu l'idée que la Chine se partage entre des trois religions, comme l'Europe entre les diverses confessions chrétiennes. Cette opinion n'est nullement contenue dans les prémisses, ne correspond à aucune réalité. On peut toutefois lui trouver une origine chinoise, puisque les Chinois parlent parfois des trois religions et que tels contes, assez irrévérencieux, représentent Confucius, le Bouddha et Lao-Tseu discutant amicalement sur les mérites des trois doctrines et de leurs sectateurs; mais ce sont là expressions grossières du peuple, qui ne voit que la surface, et langage tendancieux des religieux qui, volontiers, montrent le Bouddha et Lao-Tseu aussi rapprochés de Confucius. Il suffit de peu d'observation pour constater que ces religieux prennent des illusions pour des faits; presque tout Chinois, mandarin ou homme du peuple, recourra, en un jour donné, au bonze ou au tao-chi, ou aux deux à la fois, comme tant de nos compatriotes vont consulter la somnambule et le médium; bien faible est le nombre de ceux qui règlent habituellement leur vie sur les préceptes du taoïsme ou du bouddhisme; ces deux doctrines sont donc la religion pour l'exception parmi les Chinois, sont pour la majorité affaire de convenance ou d 'habitude, superstition dont on sourit, ainsi que fait celui d'entre nous qui refuse ne s'asseoir treizième à table. La croyance générale et active est autre. Le Chinois a été profondément ému du mystère de la filiation. L'homme, par un acte volontaire, donne naissance à un homme semblable à lui-même, comme le ciel en répandant la chaleur en pluie fait croître du sein de la terre la multitude des êtres. Quelle vertu éminente réside donc dans le père et dans le ciel? Alors que le Chinois, esprit terre-à-terre, ne remonte pas à l'acte créateur initial, il respecte religieusement la création renouvelée qui se manifeste dans la nature et dans l'espèce humaine; il y faut insister, son imagination religieuse, gardée par un sens moral très élevé, ne s'est jamais égarée là où ont glissé, en partant d'un point analogue, des sectes hindoues et autres. Le père est donc le "ciel". de son fils, qui ne peut admettre que cette puissance vénérée disparaisse : au jour de la mort, elle ne s'éteint pas, elle change de forme en gardant son essence. Le fils sert son père vivant, il présente aux mânes du mort les mets pour le nourrir et la soie pour le vêtir, il y ajoute l'encens qui répond à sa forme sublime. Le lien est donc perpétué par delà le tombeau, il s'étend de proche en proche à l'aïeul paternel, à tous les auteurs de la race; culte des ancêtres, il fait de ceux-ci, qui sont presque des dieux, et des descendants tous. agnats, qui sont comme des prêtres actuels ou éventuels, une société, à la. fois une famille et une église. Ce culte familial parait avoir modelé toutes les conceptions religieuses de la Chine; le ciel est le père mythique du souverain et du peuple; les chang-ti, "souverains d'en haut ", adorés avec le ciel, ou identifiés avec lui, sont probablement des souverains terrestres divinisés, comme sont divinisés les ancêtres; les dieux locaux de la terre, ceux des moissons, ceux des éléments, des fleuves sont des hommes divinisés, soit bienfaiteurs de l'humanité, soit souverains anciens ou personnages Telle est dès avant Confucius la doctrine consacrée, telle on la trouve aujourd'hui formulée dans les articles. que le code consacre aux religieux taoïstes et bouddhistes, aux chefs et prêtres de cultes |
4hétérodoxes. Quelques indications suffiront à faire connaître cette législation : défense de fonder de nouveaux monastères ou d'agrandir les anciens, sauf autorisation spéciale de l'Empereur; défense à quiconque d'entrer dans les ordres religieux sans avoir acheté des mandarins un diplôme d'ordination; défense d'entrer dans les ordres à tout homme de plus de seize ans, à toute femme de moins de quarante ans, à tout homme qui a moins de trois frères; défense, d'autre part, à tous les chefs ou prêtres d'évoquer des divinités hétérodoxes (sont orthodoxes les seuls dieux autorisés par l'empereur et les mandarins), d'écrire des charmes, de célèbres. Les esprits patrons des villes, des corporations n'ont pas d'autre origine. Le taoïsme n'est guère plus qu'un culte des héros ethniques assaisonné d'éléments bouddhiques et de légendes locales; le bouddhisme n'a pu se répandre et devenir pour quelques siècles une religion populaire qu'en faisant une large place aux cérémonies pour les défunts. Partout nous retrouvons le culte des ancêtres à peine déguisé; sous la forme la plus directe, les premiers documents écrits nous le révèlent, il est encore pratiqué aujourd'hui par l'Empereur comme par le paysan, véritable pierre angulaire de la famille et de l'Etat, A cette religion, Confucius n'a rien ajouté, il n'en a rien retranché: Je continue et n'invente pas, disait-il. et le secret de sa durable possession de l'esprit chinois est justement qu'il a personnifié et systématisé le respect de l'antiquité. Son enseignement a consacré une formule des dogmes sociaux et moraux anciens, affermissant, probablement aussi rétrécissant la tradition, facilitant par la netteté du texte révéré la formation d'une orthodoxie; ses disciples, d'abord gardiens et continuateurs de la pensée du maître, se sont bientôt réduits au rôle de commentateurs des King ou « Livres Canoniques", surtout après que la faveur impériale, succédant à la persécution des lettrés et à l'incendie des livres, eut mué la philosophie confucianiste en une sorte de religion. On saisit, toutefois,' que le confucianisme, le système social et moral uniquement positif et terrestre tel que Confucius l'a exposé, après les anciens, ne peut être appelé sans abus une religion; ce qu'il implique de culte envers les ancêtres, envers les héros, envers Confucius lui-même, est bien antérieur à ce moraliste et eu dehors de sa doctrine explicite. Dès lors, de commentaire en commentaire, l'idée d'orthodoxie a grandi, favorisée par la fortune des lettrés, Ceux-ci se recrutent depuis le début de l'ère chrétienne par une sorte de cooptation prenant la forme d'examens, où la connaissance de la « doctrine correcte" est le critérium; par de nouveaux examens, ils fournissent l'aristocratie des mandarins, La "doctrine", qui est la pierre de touche, a été définie toujours plus strictement, séparée d'abord des théories non confucianistes, puis purifiée en rejetant les commentaires non orthodoxes: depuis plusieurs siècles seule était admise l'interprétation de Tchou-Hi et elle n'a perdu ce rang que par le décret récent qui a supprimé les examens mêmes. II
L'attitude de l'homme
moral envers soi-même, envers la famille, envers le royaume,
l'essence
des rapports sociaux est fixée par le ciel même; elle a
été enseignée
jadis par les premiers sages plus proches de la pureté
originelle, et
transmise jusqu'à Confucius, qui l'a recueillie et
exprimée pour les siècles ultérieurs. Seule cette
conformité à la nature assure la vie, la
prospérité de l'homme et de
l'Etat; apanage de la race chinoise, don éminent des sages de
cette
race, cette orthodoxie s'oppose naturellement aux idées
hétérodoxes
contraires au ciel, source de tous les maux. S'attacher à
l'hétérodoxie, combien cela est funeste! » ainsi
s'exprime Confucius,
s'appuyant sur l'autorité de l'antique empereur Yu, qui disait:
"Ecartez sans hésiter tout ce qui n'est pas la doctrine
correcte. »
L'autorité, dans la famille comme dans l'Etat, a donc pour
premier
devoir, pour raison d'être, d'assurer le triomphe de
l'orthodoxie, de
réaliser l'unité morale. |
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5consacrer de l'eau, d'avoir secrètement des livres ou des images, de leur offrir de l'encens, de tenir des assemblées la nuit. De nombreux décrets encouragent la délation, récompensent ou châtient les mandarins d'après leur activité dans la chasse à l'hérétique. Pour les transgressions aux lois qui touchent le bouddhisme et le taoïsme, le code prononce la bastonnade, la confiscation, l'annulation de l'ordination; quand il s'agit des chefs et sectateurs de cultes hétérodoxes, l'auteur principal est étranglé, les complices sont exilés au Turkestan ou dans les localités réputées malsaines des provinces méridionales. Cette gradation des peines correspond à la diversité des sentiments que le législateur chinois ressent pour le bouddhisme et le taoïsme, religions de forme connue, faciles à surveiller et à restreindre, pour les cultes hétérodoxes, tous issus des deux précédents diversement amalgamés, mais vivant prudemment dans l'ombre, formés en hiérarchies laïques, malaisés à saisir, d'autant plus redoutés. C'est dans ces sociétés secrètes que le peuple chinois, privé par la loi d'un culte public qui le satisfasse, donne carrière à ses aspirations religieuses, car la religion officielle est trop raide et trop froide, le culte des ancêtres renfermé dans la famille ne répond à aucun besoin d'expansion. Si telles sont les dispositions de l'autorité orthodoxe à l'égard de croyances et de rites ou purement chinois, ou depuis des siècles répandus dans l'Empire, on peut penser de quel œil elle regarde les religions étrangères, dont les dernières venues et les plus puissantes sont l'islamisme et le christianisme. Contre toutes les hétérodoxies, la persécution a fait rage, depuis la première persécution du bouddhisme, au Vè siècle, jusque bien avant dans le XIXè : biens confisqués, monastères rasés, images détruites, livres brûlés, religieux et fidèles battus, torturés, exilés, esclaves, mis à mort, renégats récompensés, lois perfides qui doucement tarissent le recrutement du clergé, la vie de la religion, tout se trouve dans cette lamentable histoire esquissée de main de maître par un éminent sinologue néerlandais (1). Et l'on voit aussi la révolte des opprimés qui font trembler leurs oppresseurs et son. enfin noyés dans le sang: il suffit de rappeler les rébellions musulmanes et le soulèvement des Thai-phing. L'état normal est la persécution violente des dissidents. On peut se demander comment les dissidents subsistent, depuis des siècles que ces lois sont en vigueur, renforcées toujours par de nouveaux décrets. Il faut ici, d'une part, rendre hommage à la conviction religieuse qui, traquée, s'est cachée, puis a reparu sous le même nom ou sous de nouveaux noms, qui a inventé sans relâche de nouvelles formes pour satisfaire aux aspirations du peuple vers l'au-delà: le peuple chinois païen, musulman, chrétien, a courageusement souffert pour la liberté religieuse. Il ne faut pas, d'autre part, oublier que l'action des lois n'a pas été continue, mais tantôt exaspérée, tantôt mitigée, voire suspendue, soit dans tout l'Empire, soit dans quelques provinces, grâce à la bienveillance ou à la négligence des mandarins, ou par le caprice impérial. C'est ainsi que beaucoup d'Empereurs ont construit des bonzeries, favorisé quelques bonzes, que d'autres, aux XVIIè et XVIIIè siècles, ont attiré, protégé, employé au Palais, toléré au dehors les Jésuites européens. La liberté religieuse n'a jamais existé, la tolérance, tout au moins l'absence de violences, a été assez fréquente, coupée de paroxysmes sanglants. C'est encore un état de tolérance pour le christianisme qui a été consacré par l'édit de 1844, obtenu par M. de Lagrené ; le traité franco-chinois de 1858 a transformé cette tolérance volontaire en un droit véritable dont la France est garante. Mais le fond de la législation subsiste, quand bien même on a supprimé de certaines éditions du code les passages dirigés nommément contre la religion chrétienne. III
Le christianisme est
donc
toléré par le gouvernement parce qu'il est
protégé par les étrangers:
ce n'est pas une condition de nature il le faire apprécier des
Chinois,
toujours dédaigneux des barbares. En eux-mêmes, la
religion de
l'Occident est, autant que l'islamisme, contraire aux idées
chinoises,
puisqu'elle condamne ouvertement toutes cérémonies,
toutes idées
païennes, et se refuse à tout compromis avec les croyances
religieuses
indigènes. Le culte rendu aux ancêtres et à
Confucius est surtout ]a
pierre d'achoppement; on en a vu plus haut l'importance dans toute la
société chinoise, celui qui est exclu de ces rites est
véritablement un
out-cast. Les premiers missionnaires s'étaient efforcés
d'accueillir le
plus possible des idées chinoises en les vidant de leur sens
païen et
les christianisant; ils pensaient ainsi |
6s'inspirer de la conduite de l'Eglise aux premiers siècles; ils autorisaient donc les chrétiens à prendre part aux cérémonies en l'honneur des ancêtres et des sages et expliquaient ces rites comme purement civils: telle fut, d'ailleurs, l'interprétation que l'empereur Khang-hi, très lettré, donna du culte en question. L'opinion tolérante de la plupart des Jésuites fut combattue par les Dominicains et par d'autres ordres; la fameuse question des rites fut enfin tranchée à Rome (1742), et dès lors les chrétiens, devant détruire les tablettes de leurs ancêtres, se mettaient hors de la société chinoise. Cette décision dogmatique fit plus que la persécution pour arrêter la propagation du christianisme. La même question s'est posée, au XIXè siècle, aux missionnaires protestants et n'a pu recevoir d'eux une solution unique. Je n'ai pas à examiner la valeur théologique de l'interdiction des rites chinois: je veux, toutefois, noter que des personnes compétentes ne croient pas la sentence irréformable, et que la même difficulté se présentant ailleurs au XIXé siècle, on a délibérément évité de provoquer une décision en maintenant le caractère civil aux rites suspects. La question des rites n'est d'ailleurs qu'une face du problème. La science, la morale de l'Occident, même séparées de tout élément religieux, ne sont, pas moins que le christianisme, hétérodoxes aux yeux du lettré, puisque leur conception de la nature et de la société est sur quelques points diamétralement opposée à celle des sages anciens: les actions spirituelles dont le Chinois se sent baigné sont difficilement conciliables avec les forces naturelles régulières, mesurables, l'âge d'or des premiers empereurs est l'antipode de la croyance au progrès; la forme hiérarchique de la société est la négation de l'individualisme européen. Tous ces principes modernes étrangers sont également hétérodoxes et condamnables. L'antinomie semble donc absolue entre la pensée de l'Occident et celle de la Chine. Le mandarin, le lettré comprennent que non seulement nos idées, mais toute notre habitude mentale, nient la "doctrine" même, attaquent indirectement leur autorité, leur existence comme aristocratie. Le peuple, qui ne voit pas si loin, est indifférent à ces considérations, mais il a besoin de la liberté religieuse, de la liberté de la pensée, il profite des nouveautés occidentales, il serait donc notre allié naturel contre le régime orthodoxe en vigueur; mais son ignorance, sa confiance implicite dans l'aristocratie le rendent dangereusement excitable. Hier, un modus vivendi entre chrétiens et païens était imposé par les canons de l'Europe: une conciliation sera-t-elle possible demain? Cette question se ramène à une autre: que sera le développement interne de la Chine entre l'aristocratie mandarine orthodoxe et les classes inférieures, marchands et cultivateurs, contents jusqu'ici de se laisser conduire, de se révolter quand le joug était trop pesant? Sans doute, l'aristocratie conserve son credo, on l'a bien vu tout récemment (1904), quand les élèves chrétiens du collège de Tsi-nan ont eu à choisir entre la génuflexion devant Confucius et l'expulsion; mais l'alliance d'un groupe important de mandarins avec des hétérodoxes avérés, les Boxeurs, est déjà un signe d'affaiblissement; depuis lors, les conservateurs ne maintiennent plus leurs positions: le développement des écoles occidentales, la suppression des examens sont pour eux des coups graves. Les marchands s'agitent, s'organisent, communiquent de corporation à corporation, de ville à ville, de Chine en Amérique et à Singapour. Les mandarins se rapprochent des marchands et délibèrent avec eux. Un nouvel état social s'élabore, où la position des hétérodoxes, la conception de l'orthodoxie seront différentes; la stricte orthodoxie n'est plus tenable avec la situation faite à la Chine depuis un demi-siècle, les lettrés eux-mêmes soupèsent tout ce qui s'impose à eux et que le Sage n'avait pas, prévu, déjà les faits courbent leur orgueil vers la conciliation. Aussi bien, il ne s'agit pas de renoncer à tout le corps de la «doctrine»; une interprétation a prévalu jusqu'ici, une autre lui peut être substituée. Les commentateurs, des Han aux Tshing, ne sont pas d'accord, et il n'est pas jusqu'au passage célèbre cité plus haut (Lwenyu, II, 16. « S'attacher à l'hétérodoxie, combien cela est funeste») qui ne reçoive une interprétation opposée: « Attaquer l'hétérodoxie combien cela est funeste! » Et l'on rappelle aussi Mencius, II, l, III, 2 : « Les peuples ne se soumettent pas de cœur à celui qui les soumet par la force, la force n'y suffit pas; à celui qui les soumet par sa vertu, ils se soumettent la joie au cœur, et c'est la véritable soumission, celle des soixante-dix disciples de Confucius." Il y a donc conciliation doctrinale possible. Maurice
COURANT, Professeur à l'Université de Lyon.
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7 Informations
& Documents
FRANCE:Rénovation nécessaire. Mgr du Vauroux, le nouvel évêque d'Agen, s'exprime ainsi dans son premier mandement: « Les dispositions actuelles des vrais catholiques de France nous permettent d'espérer qui ni leurs efforts ni les nôtres ne seront vains. D'un bout à l'autre du pays, les âmes attachées au Christ comprennent qu'il y a quelque chose à faire, Dans les régions du savoir ou dans l'ordre de la vie morale et sociale, des progrès s'imposent au clergé et aux fidèles; une rénovation religieuse est indispensable; par suite, l'union la plus intime entre les chefs et les membres de l'Eglise se présente avec tous les caractères d'une urgente et absolue nécessité. Nul parmi vous, Nos Très Chers Frères, ne doute de ces grandes vérités. Aussi, malgré les divergences inévitables d'opinions, le besoin le plus impérieux que vous ressentez avec tous vos frères de France, c'est, à coup sûr, de recevoir une impulsion unique, c'est de marcher d'un commun accord dans les sentiers tracés par le pape et par les évêques. » ** * A l'occasion des Elections. Le cardinal-archevêque de Lyon vient d'adresser aux curés des paroisses du diocèse une lettre dont voici quelques extraits: « Une occasion favorable va se présenter à nous de placer, si nous le voulons, le remède à côté du mal, en donnant aux affaires publiques de notre pays une direction meilleure: ce sont les élections législatives qui auront lieu dans quelques jours. Nous n'hésitons pas à redire à tous, prêtres et fidèles, les devoirs qu'ils ont à remplir sur ce point, Le premier de ces devoirs, et celui-là regarde tous les catholiques sans: exception, est d'adresser à Dieu de ferventes prières pour obtenir qu'il protège la France et qu'il y fasse régner cette union des esprits, cette concorde des volontés, sans laquelle les nations ne peuvent pas ne pas courir tôt ou tard à l'abîme, Le second devoir, celui de tout catholique appelé à exercer par le vote son influence sur les destinées du pays, est de se rappeler: 1° que c'est une faute grave de ne pas voter dans des circonstances aussi importantes que celles où nous sommes; 2° que le vote d'un catholique doit se porter sur le candidat qui, vu les conditions particulières de chaque région, y représente la plus grande somme de garanties pour la sauvegarde des intérêts de la religion et de la patrie; 3° que le devoir commande pareillement de mettre de côté les préférences personnelles et l'esprit de parti, d'éviter avec soin tout ce qui pourrait être une cause de division. » Le cardinal Coullié recommande ensuite aux curés de ne point fixer la première communion dans leur paroisses aux dates du 6 et du 20 mai. *** La Direction des Cultes. M. Briand, ministre des cultes, a fait approuver par le Conseil, les dispositions arrêtées par lui en vue de la liquidation de la direction générale des cultes. Les deux bureaux, pour les édifices paroissiaux et pour les édifices diocésains, sont réunis en un seul qui est transféré au sous-secrétariat des Beaux-Arts, Les cinq autres bureaux sont ramenés à trois, dont l'un n'aura qu'une existence provisoire, En raison de la suppression de la direction générale des cultes, M. Dumay, directeur général, est autorisé à prendre un congé jusqu'à ce qu'il soit appelé à d'autres fonctions. *** .Le Denier du Culte. Mgr Germain, archevêque de Toulouse, adresse à son clergé une lettre pastorale où il lui demande son avis sur le projet suivant: on établirait, sauf pour les indigents, une taxe moyenne de 3 francs par personne, d'après l'échelle suivante: une personne seule, 5 francs; un ménage de deux personnes, 4 francs par personne; un ménage de trois personnes, 3 francs par personne; un manage de quatre personnes, 2 francs par |
8personne; un ménage de cm personnes et au-dessus, 1 franc par personne. Si ce projet de taxe était accepté, ajoute Mgr Germain, ne conviendrait-il pas de considérer les personnes qui, à la date marquée, auraient opéré leur versement, comme ayant contracté une espèce d'abonnement et comme ayant acquitté d'avance les frais perçus à l'occasion des cérémonies du culte, telles que manages et sépultures? La conséquence serait que, pour elles, ces cérémonies ne donneraient lieu à l'acquittement d'aucune somme, dès qu'elles se contenteraient d'un cérémonial ordinaire et absolument convenable, et sauf les suppléments pour objets réputés de luxe. Sans traiter avec défaveur les paroissiens qui n'auraient pas cru devoir prendre un abonnement, ne serait-il pas juste, dans le cas où ils viendraient demander les cérémonies du culte", d'exiger d'eux pour la classe ordinaire une somme proportionnelle à leur fortune révélée par la feuille d'impositions? Un tarif serait déterminé à trois degrés, dont le degré inférieur ne serait pas plus élevé que la moins élevée des classes dans le tarif actuellement en usage. Que la moitié seulement des diocésains de Toulouse versent un abonnement moyen et annuel de trois francs, et on aurait les six septièmes de la somme nécessaire au diocèse. Les paroisses auraient pour les besoins locaux la presque totalité des dépenses de luxe, le casuel des neuvaines et des anniversaires, les quêtes, le produit de la location des bancs et chaises, etc. Mutualité ecclésiastique. Un groupe de prêtres du diocèse de Reims a établi, sous l'égide de la loi du 1er avril 1898, une caisse libre de secours mutuels et de retraites. Les statuts ont été régulièrement déposés et la société va fonctionner selon le droit commun. Profitant de la présence à Reims de très nombreux ecclésiastiques venus le 5 avril dernier pour l'intronisation du nouvel archevêque, Mgr Luçon, les organisateurs convoquèrent ces prêtres et obtinrent les adhésions immédiates à la mutualité ecclésiastique rémoise de presque tous les assistants. Des membres honoraires sont déjà acquis; une souscription de mille francs a été versée. Tout laisse prévoir que cette mutualité deviendra très florissante et rendra les plus grands services au clergé rémois. *** La Gratuité des Sacrements. La Semaine Religieuse, de Paris, publie le communiqué suivant: « On répand le bruit que, désormais, il faudra payer pour la réception des sacrements, pour le baptême, pour le catéchisme, pour la première communion, etc." Nous croyons devoir prémunir les familles chrétiennes du diocèse de Paris contre ces insinuations malveillantes et absolument dénuées de fondement. Comme autrefois, aucune rétribution n'est exigée pour l'administration des sacrements. Seule, la solennité donnée aux convois et aux mariages continue à être taxée à raison des frais qu'elle entraîne et selon le tarif de la classe librement choisie par la famille. » Maintes autres Semaines religieuses, notamment celle de Lyon, publient des avis analogues. *** Officiers déracinés. A la suite des incidents des inventaires, le ministre de la guerre a décidé que désormais aucun officier ne pourra tenir garnison à proximité d'une ville où il a des intérêts ou des attaches de famille. En conséquence, il a demandé aux généraux commandants des corps d'armée de lui faire parvenir pour le 15 mai prochain, un état nominatif par régiment et par grade des officiers qui tiennent actuellement garnison dans des régions où ils ont des attaches de famille ou d'intérêts avec indication de la date de l'arrivée dans la garnison. Ces états seront accompagnés de propositions en vue des mutations qu'il serait nécessaire de prononcer soit immédiatement, soit dans un avenir plus ou moins rapproché. A l'avenir, toute demande d'affectation ou de changement de corps par mutations ou permutations sera accompagnée des indications suivantes: 1° domicile de la famille; 2° si l'officier est marié... |
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Page 9CORRESPONDANCE: Oxford, 13 avril 1906.
De récents articles du Times, en même temps
qu'ils entrouvrent de
curieuses perspectives d'avenir à la vie parlementaire
britannique,
jettent un jour instructif sur la force réelle des partis aux
prises.Les chiffres allégués, s'ils sont exacts, révèlent, ce dont on se doutait bien un peu, que l'écrasante défaite des conservateurs est surtout une fantasmagorie constitutionnelle, et que leur prodigieux affaiblissement sur les bancs de la Chambre des communes ne correspond nullement à un revirement populaire aussi considérable. A tout le moins, le rapport des forces en présence à Westminster est hors de toute proportion il. leur rapport véritable dans le pays: "From the Scilly Isles to the isles that are far from silly", comme le dit avec tant d'élégance spirituelle et intraduisible sir Henry Campbell-Bannermann. Le lecteur qui désire en juger par lui-même, devra résigner à subir d'affligeantes statistiques. Au lieu que la précédente législature comptait 370 unionistes contre 212 libéraux, celle-ci en compte 157 contre 380, auxquels on peut ajouter 15 ou 16 libéraux ouvriers. Dans 525 circonscriptions de Grande-Bretagne (borough and comty constituencies), les candidats des deux partis se sont disputé le succès. Les 396 libéraux représentent 2.818.878 votes. Les 129 conservateurs (le reste vient d'Irlande ou de circonscriptions non disputées) représentent 2 millions 233.685 votes. Sur un total de plus de 5 millions de voix, la différence se réduit donc à un peu plus de 585.000, c'est-à-dire à un peu plus d'un neuvième. Sur un total de 525 élus, la différence s'élève à 267, c'est-à-dire à plus de moitié. En d'autres termes, un membre libéral représente une moyenne de 7.118 électeurs, tandis que son collègue conservateur en représente 17.315. Le rapport des votes est celui de cinq à quatre; le rapport des sièges est celui de trois à un. Le nombre des voix libérales a dépassé de 26 % celui des voix conservatrices; le nombre des députés libéraux dépasse celui des conservateurs de 207 %. Et tandis que le gouvernement s'appuie, à la Chambre des communes, sur une si formidable majorité, majorité capable de battre par 90 voix une coalition générale de tous les autres groupes: ouvriers, irlandais et unionistes, sur neuf citoyens de Grande-Bretagne, il ne compte, en réalité, que cinq partisans. Le paradoxe saute mieux encore aux yeux lorsque, de ces considérations générales, nous descendons aux exemples particuliers. Dans le pays de Galles, les conservateurs n'ont remporté aucun mandat: ils ont recueilli, pourtant, 52.637 votes. Et leurs adversaires, qui occupent 30 sièges, toute la représentation de la principauté, n'en ont pas réuni le double: 91.620. En Ecosse, où il y a 222.932 unionistes, le parti n'a gardé que 10 sièges, sur un total de 72. Et peu s'en est fallu que plusieurs de ceux-ci même ne lui échappassent: dans six endroits, les majorités sont si faibles qu'en les additionnant, elles ne dépassent pas 1.778. Manchester et Salford sont représenté aujourd'hui par 10 libéraux, qui ont obtenu 51.721 voix. Les unionistes, chassés de partout, n'en ont pas moins rassemblé 33.907 votes. Voilà qui nous éclaire sur .la mesure exacte de leur impopularité; sur leurs chances de se ressaisir, de reconquérir l'opinion et de reprendre le pouvoir; peut-être même, jusqu'à un certain point, sur la durée raisonnable du délai qu'ils peuvent assigner à leurs espérances. . Mais à ce problème historique s'ajoute un problème constitutionnel: la question de fait implique une question de principe. Aussi bien, si l'on analysait le détail de chaque élection, plus d'un cas se révélerait où .les rôles se sont renversés et où leurs antagonistes ont été victimes de la même infortune. Il en est ainsi à Sheffield,' Il en a été de même à Birmingham, dont les unionistes accaparent les huit sièges, avec 51.658 votes, tandis que 22.938 libéraux demeurent sans porte-parole. En 1895, un phénomène analogue s'était produit sur toute la ligne: le nombre de sièges gagnés par les conservateurs était dérisoirement plus grand que le nombre de votes qui les séparaient de leurs rivaux. Certes, ceci n'a rien de particulier à l'Angleterre. Le Times cite d'autres pays où l'on retrouve pareille disproportion. Et si le même travail s'est fait, ou se faisait pour la France, il serait, sans doute, singulièrement édifiant de s'y arrêter. Mais ce qui nous intéresse, pour l'instant, c'est, après avoir dégagé ce que ces faits répandent de clarté sur la situation présente des partis en Angleterre, d'examiner aussi ce qu'il est permis d'en augurer pour l'avenir. Sur ce point, l'opinion du Times est bien nette. Le seul remède à cette inégalité, qui entraîne une véritable iniquité, c'est, la représentation proportionnelle. Equitable en tout état de cause, elle devient, dans les circonstances actuelles, une pure et pressante nécessité : qu'il soit attribué à chaque parti un nombre de sièges proportionnel au chiffre de suffrages qu'il a réunis. Le Times ne dit pas cela simplement parce que, sous le système traditionnel, le parti qu'il préfère vient d'être battu. A l'appui de sa thèse, il avance des arguments qui ne sont point négligeables. Dans leurs discours politiques de ces derniers mois, les hommes d'Etat anglais ont beaucoup parlé de l'oscillation du pendule. Saluons avec respect cette image: elle va entrer dans l'histoire, dans le grand repos des musées d'archéologie et de tout ce qui n'est plus. Elle se rapporte à une phase simple de la mécanique parlementaire, à cette longue période où le va-et-vient des portefeuilles ministériels et de la. politique générale était déterminé par le jeu de deux forces contraires. Dans ce mouvement de droite à gauche, et vice versa, il était facile de noter les diverses positions d'équilibre, de saisir l'instant précis où la ligne médiane se trouvait franchie, dans un sens ou dans l'utile. Et l'on en pouvait infailliblement conclure que l'une ou l'autre force l'emportait. Sur chaque point, comme dans l'ensemble du territoire, c'était bien, après tout, la pluralité des suffrages qui triomphait encore. Et ceux-là recevaient le pouvoir qui représentaient, en effet, les vœux de la plus grande partie de leurs concitoyens. Ces conditions sont en train de se transformer. Le nombre des influences ou des tendances composantes se multiplie. La figure se complique: à peine rappelle-t-elle encore le mouvement élémentaire et régulier du balancier. Au dualisme des partis en quelque sorte héréditaires, petit à petit se substitue une abondante complexité de groupes. Les mots de whig et de tory n'ont déjà plus de signification distincte que d'un point de vue rétrospectif. Voilà une vingtaine d'années que la question irlandaise a rompu cette belle symétrie, en amenant l'alliance des conservateurs et de la fraction libérale hostile à l'autonomie de l'île-sœur, sous le nom commun d'unionistes. M. Chamberlain, qui n'y avait pas été étranger, a de nouveau fortement contribué à embrouiller cette mêlée, par sa campagne de réforme fiscale: alors ont surgi, et subsistent encore, parmi les unionistes, une avant-garde qui tend au protectionnisme, une sorte de juste milieu qui se contenterait du droit de représailles, une queue de mécontents qui veulent s'en tenir au libre-échange, tandis que les plus récalcitrants allaient ou |
Page 10retournaient grossir les rangs des libéraux. Ceux-ci ne brillent pas plus par l'unanimité, mais ce ne sont point les théories économiques qui les divisent. C'est leur plus ou moins de sympathie pour les classes laborieuses et pour la législation sociale. Ce sont également leurs vues sur le sort qu'il convient d'accorder à l'Irlande. D'une manière plus large, c'est leur attitude à. l'égard de l'Empire britannique. "Personne à songe il. annexer le désert de Kalahari,» me disait, avec quelque pitié condescendante, un radical avancé, m'énumérant les nuances du nouveau Parlement, et à qui je demandais s'il n'avait pas oublié les libéraux-impérialistes. Peut-être les événements lui auront-ils montré, depuis lors, qu'il y a, au moins, deux manières d'être ou de ne pas être impérialiste, et que, si l'on s'accorde à ne point annexer de déserts, il s'agit encore de décider si l'on gardera ce que l'on possède et quelle méthode permettra le mieux d'y réussir. Les libéraux-impérialistes auront leur tâche propre à remplir, et il ne semble pas que ce doive être une sinécure. Aux divisions d'opinions se juxtaposent les divisions d'origines. Inutile d'insister sur le parti irlandais: le monde ne risque pas d'en oublier l'existence, et ses quatre-vingt-deux membres font du bruit pour plusieurs centaines. Mais on connaît moins, jusqu'à présent, le parti gallois, qui a pourtant sa vie spéciale et ses aspirations passablement ambitieuses. Et pourquoi n'y aurait-il pas aussi un parti écossais, sinon que, de toute éternité, les Ecossais se trouvent spontanément groupés, partout où ils sont au moins deux? L'état de parti est leur état de nature. Il n'a besoin d'être ni proclamé m défini. Les intérêts religieux forment pareillement des centres de cristallisation. La Haute-Eglise a le sien. Les sectes chrétiennes détachées de l'Eglise romaine et de l'Eglise d'Angleterre en ont une autre qui leur est commun, et sur les 670 membres du présent Parlement, ces non conformistes ne se déclarent pas moins de 200. Enfin quelqu'un, qui devait être un franc-maçon mal déguisé, proposait naguère de constituer en Angleterre un parti catholique, ce qui serait assurément le plus sûr moyen de rallumer aussitôt toutes les défiances et toutes les fureurs protestantes. Ce défilé est imposant: il l'est même de plus d'une façon. En réalité, la portée n'en est pas aussi considérable qu'on serait tenté d'imaginer au premier abord. La multiplicité des espèces s'explique et s'atténue par la diversité même des principes de classification. Tous ces groupes ne se meuvent pas dans le même plan, et les différents plans se recouvrent ou coïncident d'ordinaire. Tous les Gallois, par exemple, sont libéraux, et, si je ne me trompe, non conformistes, ou du moins peu s'en faut. Leur accord, plus étroit sur certains points, ne les empêche pas de s'entendre avec leurs voisins sur la plupart des matières d'intérêt général, et ne les soustrait guère à. la discipline essentielle du parti. Ils constituent moins des divisions que des subdivisions. Ce n'est ni l'existence, pi le pullulement de ces ententes particulières qui ébranlent l'antique structure du Parlement britannique : c'est l'avènement du troisième larron. Une vingtaine de députés officiers ou libéraux ouvriers ont, il est vrai., consenti à siéger sur les bancs ministériels : mais la fraction la plus importante, qui comprend les vingt-neuf élus du Comité pour la représentation du travail, manifeste vue indépendance farouche. Ils proclament très haut ne vouloir se lier à aucun des deux partis historiques, et maintenir intacte, à la poursuite de leurs intérêts de classe, leur liberté de critique et d'opposition. Les deux bandes ouvrières, si elles se refusent à voisiner, n'en fraternisent pas moins à l'occasion. Déjà, elles ont, à plusieurs reprises, démontré au premier ministre qu'il fallait compter avec elles. Si, dans les séances de la Chambre, elles introduisent un élément perturbateur des relations anciennes, elles troublent encore bien davantage l'organisation électorale du pays. Celle-ci s'est élaborée sous l'action. et pour l'usage exclusif des deux partis Elle s'accommode fort d'être négligeable et que l'avenir sans doute renforcera. Il avait six représentants dans le dernier parlement; il en a cinquante dans celui-ci. Il n'avait pas présenté de candidats partout où il l'aurait pu. Et, certes, en maint endroit, l'appui des libéraux l'a aidé à réussir; mais en beaucoup d'autres, les candidats libéraux n'auraient pas réussi sans lui. Dans bien des cas, il s'est mêlé à des élections débattues entre conservateur et libéral; son intervention a fait pencher la balance. Sa récente victoire ne saurait manquer de lui inspirer plus d'audace. Il a menace de cette concurrence gênante rendra peut-être les libéraux plus circonspects à l'encourager et à l'aider. Les « three-corner contests », les élections triangulaires, où trois candidats se disputent les préférences des électeurs, deviendront, selon toutes probabilités, de plus en plus fréquentes et remplaceront la pièce à deux personnages. Or, en Angleterre, le scrutin, qui n'a pas lieu partout le même jour et qui s'espace sur une durée de trois semaines, ne comporte pas de ballottage. Et sa règle est celle, non de notre premier, mais de notre second tour: celui qui obtient le plus de voix, ne fût-ce qu'une seule, est proclamé élu. Ainsi, trois adversaires étant en présence, il suffirait à l'un pour triompher d'obtenir un tiers des suffrages, plus un. Dans toutes les circonscriptions, deux tiers moins un des habitants seraient exposés à n'être point représentés ou à l'être que contre leurs convictions et leurs vœux. Assurément, cela se passe ainsi ailleurs; mais cela paraît révolter l'esprit d'égalité britannique. Au surplus, dans un pays que n'agitent point des questions aiguës ou des passions violentes, et où ne se confrontent ni plus ni moins de trois partis, sous un régime autre que celui de la représentation proportionnelle, leurs combinaisons peuvent aboutir à l'arrêt complet de la machine législative. Lit-dessus, le Times cite l'exemple de l'Australie, où la législature est, à l'heure actuelle, divisée, sur les questions sociales et économiques, en trois fractions à peu près égales. Deux d'entre elles s'entendent toujours assez bien pour contrecarrer la troisième et la renverser du pouvoir, non pour lui succéder dans un harmonieux accord. Il ajoute que si le système de la représentation proportionnelle, en réduisant le chiffre des majorités, semblait conduire à un péril analogue, elle assurerait, en revanche, une plus parfaite continuité, une stabilité plus grande dans le soin des intérêts essentiels et permanents, et que le pays qui l'adopterait serait, par suite, moins à la merci des caprices brusqués, des fantaisies changeantes et des impulsions extrêmes. Quoi que vaillent ces arguments, la thèse qu'ils soutiennent est significative: les élections anglaises de 1906 marqueront, sans doute, dans l'histoire; la majorité presque sans précédent qu'y ont remportée les libéraux n'en est vraiment que le trait le plus accessoire. Ce qui est essentiel et définitif, c'est, entre eux et les conservateurs, l'apparition. d'un troisième parti; ce sont les dispositions nouvelles qui s'y révèlent et les futures tendances qui s'y ébauchent; œ sont tous les remaniements pratiques et le rajustement de rouages qui en seront la conséquence forcée; c'est la transformation la plus profonde qui se soit depuis longtemps accomplie dans la vieille et vénérable machine du parlementarisme anglais, et c'est le contrecoup que ces changements constitutionnels, simples symptômes de l'évolution sociale., exerceront sans doute, à leur tour, la vie du peuple anglais. Augustin LEGER
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