Nos:
Première  année, Numéro 30
VENDREDI 18 MAI 1906
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
Romolo MURRI . . . . . .
  L'Action sociale en Italie
A. P. . . . . . . . . . . . . . . . .
  Culte privé
Gaiétano ORTIZ . . . . . .
  Correspondance espagnole: L'Intégrisme
P. SERTILLANGES, . . . Institut catholique de Paris   Lettre à l'éditeur : Anthropomorphisme    
  et  agnosticisme
Charles VALLIER . . . . .
  Les Colonies de vacances

INFORMATIONS ET DOCUMENTS
France : Nominations épiscopales. - Les Associations protestantes. .. Le Bloc et la Séparation. - Une Lettre de M. Renault-Morlière. - Le procès Dreyfus. - La Réforme du mariage. - Saint-Siège et Italie: Incident parlementaire. - L'Action sociale. - Vatican et Quirinal. - Bruits de condamnations. - La Garde noble pontificale. -  Angleterre: La Question du désarmement - L'Education Bill. - Belgique: A propos de Fiches. - La néo-scolastique. - : Brésil: Concordat et séparation. -  Canada: L'Immigration. - Espagne: Le Mariage du roi. - Suède: L'Antimilitarisme.
    REVUE DES PÉRIODIQUES
    La question religieuse (Le journal des Débats). - La politique de résistance (Justice sociale). - "Il Santo", (Gazette de Lausanne). - Le décret de l'Index (Semaine religieuse de Paris).
 NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
   Après la Séparation, par P. Le Verdier.

BULLETIN POLITIQUE
    Le scrutin de ballottage aura lieu dans des conditions d'inflexible discipline de la part des groupes :constitutifs du Bloc. Tout au plus note-t-on deux désistements de candidats radicaux en faveur de progressistes plus favorisés qu'eux au premier tour. Il y a donc lieu de pronostiquer une seconde victoire le l'alliance anticléricale et démagogique. Cet accord si discipliné ne semble pas devoir survivre aux opérations électorales de dimanche prochain, si nous nous en rapportons du moins aux déclarations de M.. Jaurès. Le leader socialiste, intimidé sans doute par la rentrée au Parlement de quelques collectivistes de marque, dont il nous suffira de nommer M. Guesde, et conscient de l'accroissement d'influence, d'autorité et d'indépendance, par conséquent, qui vient d'échoir au parti radical, s'est fait de suite une raison de ce qui ne tardera pas à devenir une nécessité. Il a prononcé la séparation du parti radical et du parti socialiste pour la date du 2.1 mai. Le premier étant désormais assez fort pour tenir tête au cléricalisme et gouverner en pleine indépendance et en toute responsabilité, il importe que le second qui s'était attardé à lui donner un fraternel coup de main, se remette en marche vers son idéal propre et vers ses naturelles destinées. Telle est la morale que M. Jaurès a tiré des résultats du premier tour de scrutin. -  On ne s'est point mépris sur l'importance et le
sens d'une telle déclaration. On y a justement vu la dislocation de l'ancien bloc et la formation d'un bloc radical homogène non moins anticatholique, mais plus modéré au point de vue économique et social. Certains, sur les conclusions desquels nous. Faisons toutes nos réserves, veulent même voir dans la reprise, sans compromissions gouvernementales, de ]a politique socialiste doctrinale et intransigeante, un retour possible vers une politique de concentration destinée à rassurer les intérêts matériels tout en continuant à inquiéter les consciences. L'avenir nous dira en quoi de tels pronostics peuvent être fondés.
    Le malheur n'est pas toujours un mauvais conseiller. Il se dégage de la lecture de nombre de journaux de droite, parés du titre de catholiques, que le sens des responsabilités encourues semble arriver, par un dur chemin, il a conscience de nombre de gens. L'invective s'atténue; la forfanterie se raréfie. L'échéance de décembre 1906, apparaît plus nettement aux yeux, il mesure que la date inéluctable se rapproche et que toute .chance de s'y soustraire s'est évanouie. C'est avec une surprise pleine de satisfaction que nous assistons aux premiers efforts tentés pour ramener les esprits, des orageuses et chimériques altitudes où on les avait hissés, aux réalités dont il faudra s'accommoder sous peine de périr. Il convient de féliciter ces organes du courage qu'ils déploient il leur tour et qui, après tant d'écarts de langage et d'intolérable présomption, n'est pas moindre, nous voulons bien le supposer, que celui dont d'autres durent faire montre en tenant, durant des nous, le langage de ]a raison la plus impopulaire.
    La Chambre des communes vient de voter ]e principe du projet de loi de M. Birell sur la suppression de l'enseignement confessionnel dans les écoles primaires et le maintien seulement dans les programmes scolaires, des notions religieuses communes à tous les cultes chrétiens. Elle a adopté par 410 voix contre 204. C'est une éclatante victoire pour les libéraux, mais une victoire escomptée déjà et dont les vainqueurs ne voudront certainement pas abuser, lors de la discussion et du vote des articles. Cette controverse législative qui va sans doute occuper une partie de la session, offrira aux catholiques et aux anglicans, tout spécialement lésés dans leurs droits moraux et leurs situations acquises, l'occasion de quelque revanche ou le bénéfice de. quelques accommodements sur le terrain pratique. En Angleterre, les partis politiques n'abusent pas de leurs victoires.
Beaucoup de grands événements historiques passent inaperçus au moment où ils s'accomplissent, de même que le profil des montagnes est ignoré de ceux de leurs habitants qui ne s'en éloignent jamais. A moins que l'importance des uns et la figure des autres soient le résultat d'une déformation subjective provoquée par la perspective et par l'histoire. Quoi qu'il en soit, la réunion du premier Parlement russe n'a pas tenu dans la presse de cette semaine la place qu'il occupera dans les annales de la Russie future. Et cependant ce fut un solennel, redoutable, unique événement. Les représentants de cette énorme nation ont parlé très haut. Et le tzar, inaccessible encore la veille, est apparu timide, modeste, petit. La révolution russe est accomplie.

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La nouvelle Organisation catholique en Italie
    Une lettre de S. E. le Cardinal Secrétaire d'Etat de S. S. Pie X, adressée le 1er avril aux triumvirs chargés de diriger la réorganisation des forces catholiques en Italie, a approuvé définitivement l'œuvre de ces triumvirs et celle de la réunion qu'ils avaient convoquée à 'Florence, et qui a eu lieu à la fin du mois de février. L'ancien Second Groupe, dans son organe officiel l'Azione Popolare, a publié récemment les statuts définitifs des trois Unions, les règles pour les directions diocésaines et les documents pontificaux sur lesquels repose en grande partie la nouvelle organisation. Le cycle préparatoire est ainsi désormais fermé et nous pouvons maintenant connaître d'une manière précise dans quel esprit et selon quels principes sera tentée cette réorganisation des groupements catholiques militants, dont on parle déjà depuis le mois de juin de l'année dernière. Il importe donc de jeter un coup d'œil sur lc chemin parcouru depuis lors par les promoteurs et sur les résultats obtenus,
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    Dans ses lignes essentielles, le mouvement est ainsi organisé; en commençant par la base on trouve les organisations catholiques de toutes sorte, reconnues et approuvées par l'autorité ecclésiastique. Cette approbation est nécessaire pour faire partie de l'organisation officielle; en sont donc tout d'abord exclues les associations qui ayant demandé cette approbation, ne l'auraient pas obtenue, ou qui, voulant rester dans le domaine purement économique et politique, pour déployer sans préventions hostiles de la part du public une action qui, bien qu'inspirée par les principes sociaux du christianisme, ne se recommande que par sa seule efficacité politique et. sociale, ne croient pas opportun de se donner une couleur confessionnelle. C'est précisément dans cette situation que se trouvent les sections de la Ligue démocratique nationale qui a groupé les jeunes démocrates chrétiens, ces terribles révoltés dont on a tant parlé et qui ont si fort troublé le sommeil des sauveurs de l'Eglise en Italie.
    A la tête des associations locales se trouve, dans chaque diocèse, la direction diocésaine, D'où est venue l'idée de créer ces directions, on l'ignore. Elle se fit jour lorsque l'idée première d'une large organisation centrale qui avait été émise par deux Prêtres jésuites de la Civitta cattolica, accueillie dans la lettre pontificale aux Italiens du mois de juin dernier et avait reçu l'adhésion des jeunes eux-mêmes, eut été écartée et que des principes plus rigides eurent prévalu.
    Au congrès de Florence, - congrès qui devait être comme la constituante de la nouvelle organisation et qui a soulevé tant de critiques pour la manière dont furent choisis les trente-quatre représentants, - ces directions diocésaines furent soustraites aux discussions des membres du congrès et établies par ordre du Pape, au nom de qui furent aussi présentées les règles de leur constitution. Ces règles établissent que l'évêque, dans chaque diocèse, choisit les personnes qui doivent constituer la Direction, approuve ses statuts, lui donne un assistant ecclésiastique; il a de plus une :surveillance directe sur tous ses travaux. Il est évident que l'action locale est ainsi remise entièrement aux mains des évêques. Cette question souleva au congrès de Florence, de la part de la minorité, de nombreuses observations et protestations qui furent trouvées justes par les triumvirs  eux-mêmes et l'on résolut de soumettre respectueusement au Saint-Siège un mémoire contenant les remarques  des évêques à l'action catholique. Dans la 
suite, la relation de quelques audiences accordées par Pie X aux représentants de la minorité fit penser que les règles relatives aux
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 directions seraient changées, mais il est évident que celles-ci répondaient à. un plan précis et voulu et elles demeurèrent intactes.
    A la tête du mouvement national se trouvent les trois Unions: Union sociale populaire des catholiques italiens,. Union électorale des catholiques italiens; Union économique et sociale pour les catholiques d'Italie. La première a pour but la propagande populaire des idées. Sa constitution demeure indécise et vague, bien qu'elle ait été profondément transformée à la suite de très graves: critiques soulevées par le premier projet du professeur Toniolo, qui semblait vouloir créer une espèce de sous-Eglise laïque orthodoxe ayant à sa tète un saint synode soustrait à tout contrôle.. Il résulte de cette indécision qu'il est très difficile de dire ce que sera cette Union, si elle arrive à se constituer. Elle doit former une association unique, s'étendant par ses correspondants et ses représentants dans chaque diocèse. Elle sera établie lorsqu'on aura atteint le nombre de 50.000 adhérents et son action sera aux mains d'un organisme central dont les attributions sont jusqu'à présent définies d'une manière assez peu précise.
     Ce n'est pas sans une peine profonde que dans le rapport présenté sur cette Union au Congrès de Florence, on trouve annoncé, sous les vives couleurs d'un bel optimisme, le merveilleux réveil que devrait susciter, comme par enchantement, l'Union populaire. Pour donner le plus puissant élan à son rôle de «créatrice et d'organisatrice", on compte sur le concours "des associations de jeunes gens de toute nature, qui, débordantes d'énergie et de courage, viendront soutenir, avec la sincérité de la foi ancienne et l'intuition des méthodes nouvelles, l'édifice de l'Union populaire qui est sur le point de naître". N'oublie-t-on pas trop facilement que c'est précisément contre les jeunes et parce qu'on se défie d'eux, que ce grand engrenage de directions et d'Unions a été construit? Pendant de longues années, on a pu voir les jeunes, malgré tout l'enthousiasme et la bonne volonté qu'ils ont mis au travail, en butte à des attaques insidieuses et tenaces et à d'insurmontables et d'innombrables hostilités; ils sont maintenant dans un état douloureux de prostration et de lassitude d'où ils ne pourront être tirés que par des moyens entièrement opposés à ceux que comptent employer les triumvirs.
     Les statuts de l'Union électorale méritent un jugement meilleur; mais les membres de la présidence se trouvent être en majorité hostiles aux tendances sociales modernes, et il est certain que cette Union s'embourbera aussi dès le début, si toutefois elle peut se constituer, dans ces alliances clérico-modérées qui sont aujourd'hui à la mode. A son sujet, d'ailleurs, la confiance est aussi très minime et, ce qui le prouve, c'est que la réunion des membres de la présidence, qui devait se tenir fin avril, a dû être retardée.
     La troisième Union devrait être le centre des associations économiques et professionnelles; elle a déjà une base existante assez large dans l'organisation du Second Groupe, seul survivant de l'écroulement de l'Œuvre des Congrès. On sait quelle est l'importance des critiques faites relativement aux principes restrictifs et rigidement confessionnels qui ont présidé à la direction du Second Groupe; pendant longtemps encore ces mêmes principes auront le dessus, le Saint-Siège ayant décidé que les membres actuels du Second Groupe feront tous partie à vie du conseil-directeur...
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<<<BRÉSIL  : Concordat et séparation.
    L'Italie publie la note suivante, dont il faut lui laisser la responsabilité: « Nous sommes en mesure d'annoncer que le gouvernement de la République du Brésil avait fait proposer au Saint-Siège de rétablir le Concordat qui fut rompu après la chute du régime impérial au Brésil. Le Saint-Siège, après avoir pris le temps de la réflexion, a répondu à celte proposition en la repoussant nettement. Le Vatican estime, en effet, qu'il a beaucoup plus gagné que perdu à la rupture de ce Concordat. Et, de fait, les catholiques brésiliens s'étant organisés en parti politique après cette rupture, ont acquis une force beaucoup plus grande que celle qu'ils possédaient auparavant. Il est même vraisemblable que c'est pour canaliser miteux cette force que le gouvernement républicain a proposé le rétablissement du Concordat. »
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CANADA: L'Immigration.
    Le nombre des immigrants entrés au Canada en 1905 s'élève à 144.618 personnes, soit une augmentation de 10.395 sur le chiffre de 1904. Là-dessus, les arrivants d'Amérique étaient au nombre de 44.424 et ceux du Royaume-Uni de 64.863. Les journaux canadiens font observer que la somme de ces deux contingents, c'est-à-dire les immigrants parlant anglais, forme environ 80 % de l'immigration totale. Beaucoup de sociétés privées et même de particuliers, dans les Iles-Britanniques, ont entrepris de diriger un courant régulier d'émigration vers le Canada. On affirme que, dans le Haut Ontario et l'Ouest, près de deux cent mille agriculteurs réclament des ouvriers et fourniront volontiers de l'ouvrage aux nouveaux arrivants. L'Armée du Salut joue un rôle important dans ce mouvement; elle est devenue, en fait, une sorte d'agence officielle des autorités de plusieurs provinces et même du Dominion; il a été question, ces jours derniers, en plein Parlement d'Ottawa, des conditions 'de ce concours. L'Armée du Salut réunit et envoie au Canada de préférence des laboureurs ou domestiques agricoles; elle touche une prime du gouvernement par tête d'émigrant. De tous, les provinces de Manitoba, Alberta, Saskatchwan et Ontario ont fait offrir au général Booth, chef de l'Armée, des concessions considérables de terres libres. Les convois qui montent des Etats-Unis vers la Prairie canadienne déversent un flot ininterrompu d'immigrants; le Canadian Pacific et le Canadian Northern ont mis en marche, en une seule semaine de mars, pour cette clientèle spéciale, quatorze trains complets.
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ESPAGNE: Le Mariage du roi.   
    L'Osservatore Romano annonce que le Souverain Pontife enverra à Madrid, à l'occasion du mariage d'Alphonse XIII, une mission extraordinaire qui sera chargée de présenter au couple royal les félicitations de Pie X, accompagnées d'un riche présent.
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SUÈDE:  L'Antimilitarisme.
    Il s'est produit, ces derniers temps, en Suède, un assez fort mouvement antimilitariste, et le gouvernement vient de déposer un projet de loi spécial contre les agitateurs antimilitaristes qu'il traite de fauteurs de trahison. La peine pour celui qui, soit par la parole dans les réunions publiques, soit par des décrets quelconques, journaux,. brochures ou livres, aura Incité a la trahison, c'est-à-dire a l'indiscipline, la mutinerie ou la désertion, sera de six ans de travaux forcés au maximum. Il est interdit à tout militaire d'assister aux réunions de propagande antimilitariste. En même temps, la peine pour les fauteurs d'émeutes ou de résistance à la loi est aggravée et portée à un an de travaux forcés, tandis que pour les simples manifestants qui peuvent être considérés comme entraînés, elle est réduite à deux mois de travaux forcés ou à la simple prison. Si les fauteurs d'émeutes ont encouragé les. attentats contre les personnes ou les propriétaires, la peine est pour eux de quatre ans de travaux forcés. La loi sera certainement votée à une immense majorité.
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L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS
    Nous avons déjà parlé de la pétition adressée au Parlement par le Groupe d'Etudes et de Propagande rationalistes en vue de faire établir dans les Universités, les lycées et même à l'école primaire un 
enseignement critique de l'Histoire des Religions, Nous donnons ici in
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extenso, à titre documentaire, cette pétition dont la gravité n'échappera à  personne.
    Des phrases comma celles qui annoncent "qu'on étudiera la création relativement récente de l'évêché de Rome..", montrent suffisamment dans quel esprit on désire que cet enseignement soit donné, Nous aurons sans doute bientôt l'occasion de revenir sur cette question dont il importe qu'on envisage loyalement la gravité:
    Messieurs les Sénateurs, Messieurs les Députés,
    "Les journaux viennent de publier une « lettre encyclique" adressée par le pape aux archevêques, évêques, au clergé et «au peuple français».
    Pour ne pas s'étaler arrogamment comme dans l'encyclique Quanta cura et dans le Syllabus, la prétention de la hiérarchie romaine à courber les esprits sous son joug n'est pas moins affirmée une fois de plus. En effet, la thèse qu'il faut séparer l'Etat de l'Eglise est déclarée « très gravement injurieuse pour Dieu, parce qu'elle est basée sur ce principe que l'Etat ne doit reconnaître aucun culte religieux ». Et ce n'est pas la liberté des consciences individuelles qu'on revendique, car on ajoute immédiatement que « nous devons à Dieu, non seulement un culte privé, mais un culte public et social pour l'honorer » et « non scellement le pouvoir civil ne doit pas faire obstacle à cette conquête (la conquête de la béatitude éternelle), mais il doit encore nous y aider ». « Les sociétés humaines ne peuvent pas, sans devenir criminelles, se conduire comme si Dieu n'existait pas ou refuser de se préoccuper de la religion comme si elle leur était chose étrange ou qui ne leur pût servir à
rien... »
    Il convient que ceci soit bien compris. La République française ne sera gouvernée au gré du pontife romain que le jour où elle rendra un culte public et social au Dieu de l'Eglise, et le jour où elle aidera les Français à gagner le ciel. Jusque-là, elle sera une société criminelle, parce qu'elle se conduira comme si Dieu n'existait pas. Et si le malheur veut, un jour, que les partis de réaction escaladent le pouvoir avec l'appui des forces cléricales, voilà le prix que Rome exigera de ses complices dès qu'ils seront assez forts pour le lui payer!
    Quant aux objections qui pourront lui être opposées par les catholiques, écoutez le cas que l'encyclique en fait: « L'Eglise est par essence une société inégale, c'est-à-dire une société comprenant deux catégories de personnes.. les pasteurs et le troupeau... ceux qui occupent un rang dans les différents degrés de la hiérarchie et la multitude des fidèles. Et ces catégories sont tellement distinctes entre elles que dans le corps pastoral seul
résident le droit et l'autorité nécessaires pour promouvoir et diriger tous les membres vers la fin de la société. quant à la multitude, elle n'a pas d'autre devoir que de se laisser conduire, et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs. »
    Vous entendez bien, Messieurs les Sénateurs et Députés. Quelques jours après la publication de l'encyclique, vous applaudissiez aux nobles paroles que vous adressait, dans son message, M. le Président de la République : « Le moment n'est pas éloigné où l'on comprendra partout que, dans un pays de suffrage universel, sous un gouvernement de liberté, c'est uniquement par les voies de la raison, du bon droit et de l'équité qu'on arrivera à l'harmonie des intérêts, dans l'unité morale de la nation. »
    Eh! bien, celui qui rendait ainsi un public hommage à la raison, et vous qui l'applaudissiez; vous n'êtes, aux yeux du pape, que les représentants d'une société criminelle. Et ce peuple français qui se croit libre et qui veut un gouvernement fondé sur les droits de la conscience et de l'humanité, ce peuple n'est qu'une multitude et un troupeau dont l'unique devoir est de se laisser conduire vers ses fins supérieures par les pasteurs que le pontife romain daigne lui déléguer.
    On croit rêver quand on entend ces affirmations audacieuses, quatre siècles après que la Réforme a secoué le joug des papes, et plus de cent ans après que la critique du XVIIIe siècle a achevé de ruiner leur autorité. On est aussi stupéfait de penser qu'il se trouve encore des gens de bonne foi pour admettre ces prétentions ou pour les soutenir. Pourquoi cet aveuglement chez une partie de nos concitoyens? C'est que les résultats de la critique religieuse ne sont jamais parvenus jusqu'à eux...
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Les Partis politiques en Espagne: L'intégrisme
Barcelone, le 5 mai l906.
    J'avoue aux lecteurs de Demain qu'en terminant ma dernière correspondance, j'ai eu un scrupule et une hésitation. Je me demandais s'ils ajouraient foi à ce que je venais de leur dire sur le « nocédalisme". Est-il possible, auront sans doute observé plusieurs, qu'un tel parti, vive, agisse, parle ainsi en souverain, faisant trembler autour de lui évêques, prêtres, religieux et laïques influents?
Je prie d'abord ces étonnés de regarder autour d'eux. Ils se convaincront sans peine, je crois, que ce type de rêveur et de fabricant d'abstractions politiques n'est pas aussi rare qu'ils le pensent, surtout dans les palais latins. Je suis de près, et il y a assez longtemps, le mouvement des esprits et les faits parmi les catholiques, en France et en Italie. Il y sont vraiment nombreux encore, ceux qui, à l'exemple de nos ineffables intégristes, vivent enveloppés du nuage épais qui leur dérobe à la fois la vue du passé, du présent et de l'avenir chez eux. Ces gens-là, en vertu d'une sorte d'autosuggestion, n'aperçoivent que des idées élaborées dans des songes creux, loin de toute réalité. Je reconnais pourtant sans peine que l'exemplaire castillan atteint la perfection de ces chercheurs de quintessence. Et pour prouver aux lecteurs de Demain que je n'ai rien exagéré en caractérisant la doctrine et la secte intégristes, je tiens, avant d'aller plus loin, à apporter deux citations et à laisser parler un fait récent. Ce sera suffisant, je l'espère, pour rassurer sur mon exactitude et sur ma loyauté.
    Voici d'abord le fait. Je me réserve d'en expliquer plus tard la genèse et les suites. Deux jésuites, les PP. Minteguiagna et Villada, avaient soutenu dans leur Revue, Razon y Fé, qu'entre deux candidats, dont l'un est moins mauvais que l'autre, il était PERMIS de voter pour le moins mauvais. Par exemple, M. Maura, monarchiste conservateur, se présente contre M. Canalejas, monarchiste démocrate. Tous les deux, dans 
l'hypothèse des écrivains précités, sont mauvais, parce que libéraux.
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 On peut cependant voter pour M. Maura - qui, soit dit en passant, est plus que catholique très pratiquant -  parce qu'il offre des garanties, surtout au point de vue  religieux, qu'on ne trouve pas chez son adversaire. Il est donc licite, en certaines circonstances, de choisir un moindre mal pour en éviter un pire. Dans l'occurrence, en Espagne, les conservateurs, même libéraux, sont un moindre mal que les démocrates, les socialistes et les républicains anticléricaux.
    Cette conclusion n'a pas été du goût de Ramon Nocedal. Il a soutenu que le moindre mal n'était pas Maura, Alejandro Pidal ou «el Universo" (1), mais Canalejas, Salmeron, Soriano ou le socialiste Pablo Iglesia, et cela en s'appuyant sur le P. Villada lui-même: « Je me suis permis, disait-il, de rappeler le jugement très autorisé de l'illustre moraliste, d'après lequel ceux qui admettent la théorie du moindre mal doivent comprendre que le mal passager que fait la démagogie avec ses destructions brutales, pour si horrible qu'il soit, cause un dommage bien moins grave, moins profond...

(1) C'est le grand journal catholique qui soutient en Espagne la politique de ralliement à la monarchie d'Alphonse XIII. Fondé il y a sept ans par Orti y Lona, un professeur de métaphysique à l'Université de Madrid, désabusé de l'intégrisme, il tire à plus de dix mille exemplaires. Sa rédaction n'est malheureusement pas très brillante ni très homogène. Il publie, par exemple, une correspondance de Paris, signée « Amicus », qui serait mieux à sa place dans le Siglo Futuro. On m'assure que cet « Amicus » est un assomptionniste. Il y a peu de temps, il félicitait « l'Action libérale» de faire de plus en plus oublier ce qu'avait de choquant son qualificatif «libérale». Je crains aussi que le dévouement de El Universo à la monarchie alphonsiste et au conservatisme ne lui fasse un peu perdre de vue les grands devoirs sociaux et intellectuels auxquels nul catholique clairvoyant ne peut se soustraire à l'heure présente.
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