|
Première
année, Numéro 32
VENDREDI 1er JUIN 1906
SOMMAIRE:
![]() INFORMATIONS ET DOCUMENTS France.
- L'Assemblée des Evêques. - Les dispenses
ecclésiastiques. -
Réparations des Eglises. - La chaire du Syllabus. - Les Missions
.laïques. - Les élections et l'Ecole, etc. - Saint-Siège
et Italie:
L'encyclique "Rerum novarum'. - Elections partielles. Le
patriarcat de
Jérusalem. - Le nouveau Cabinet. - La "Cultura sociale", etc. - Angleterre :
Contre la Chambre des lords. - Les armements. -
L'entente
anglo-russe. Allemagne:
Le ministère des Colonies. - Le culte en plein
air. - Divorce princier. - Autriche:
Démission du Cabinet. - Les
"Consumvereine", etc. - Belgique: Les Elections. - Pologne:
Une
Encyclique. - Russie:
Les partis à la Douma. - Suisse:
La Séparation à
Genève. - La Vente de l'absinthe.
REVUE DES PERIODIQUES
La
philosophie du Droit (Revue de
l'Institut catholique de Paris). - IBSEN (Le Salut Public), etc.
![]() BULLETIN POLITIQUE |
de fois manifesté notre
opinion, d'exprimer un seul
désir: c'est que la paix
reste avec la France et avec l'Eglise
de
France. Les organes catholiques et conservateurs continuent à épiloguer sur les causes de la défaite de l'Opposition et sur les remèdes qu'il convient d'apporter à une situation, que, pour notre part, en l'envisageant sous ses espèces traditionnelles, nous croyons absolument désespérée. Ils parlent de la constitution d'un parti catholique français, analogue au parti catholique belge et au Centre allemand. Léon XIII, dans sa clairvoyance, ne cessa de combattre cette chimère. Depuis sa mort, les raisons de la repousser se sont encore considérablement accrues. Un parti catholique équivaut déjà au plus déplorable des contresens chrétiens. Que serait-ce d'un tel parti dans un pays chrétien encore, mais profondément anticlérical, dans un pays qui ne veut plus entendre parler d'une « certaine clientèle catholique réactionnaire », en laquelle il a moins que jamais confiance. Dans ce parti sacrilège ment dénommé, viendraient se confondre tous les impuissants et discrédités débris de ce qui s'appela boulangisme, nationalisme, orléanisme, impérialisme plébiscitaire et de ce qu'on nomme déjà « biétrysme » aujourd'hui. Notre idéal chrétien et notre sens catholique nous font un impérieux devoir de combattre cette utopie. Une opposition est vaincue. Mais l'Opposition ne l'est pas. Toute assemblée politique, fut-elle absolument homogène, en engendre spontanément une, par les rivalités de personnes à défaut des compétitions de principes. C'est ce qui se produit pour la Chambre nouvelle avant même qu'elle se soit réunie. Une scission violente et profonde menace de se déclarer entre la coterie plus spécialement maçonnique qui formait, avec MM. Combes, Pelletan, Vallé, Jaurès, Berteaux, le pivot de l'ancien bloc, et les radicaux plus francs mais non moins pleins d'ambition et d'appétits dont M. Clemenceau est, par excellence, le type représentatif. A l'adresse de la Douma et aux programmes dé réformes et mesures de clémence qu'elle proposait au tzar, ce dernier vient de répondre par un non possumus absolu. Depuis lors, toutes relations sont rompues entre le gouvernement et l'Assemblée. Le président de la Douma, M. Mouromtseff, n'a pas été invité, à Péterhoff, aux fêtes de l'anniversaire du couronnement. Les députés, sentant la nation derrière eux, ont accueilli avec une imperturbable possession d'eux. mêmes le message que M. Goremykine, le successeur de M. Witte, leur a transmis de la part du souverain autocrate. Par contre, la déception et la colère sont profondes chez les paysans auxquels les députés ont immédiatement transmis la volonté de l'empereur d'enterrer la question agraire. L'impression européenne s'est traduite par une nouvelle baisse des fonds russes. Et le sentiment de l'Europe est on ne peut plus justifié. Du train dont les choses se sont mises à marcher en Russie, le conflit entre l'empereur et la Douma ne peut se terminer que par la dispersion de cette dernière à main armée ou le renvoi du premier ministre, autrement dit la capitulation de l'empereur. On dit que les puissances amies opéreraient une discrète pression sur la Cour pour amener Nicolas Il à ce dernier parti. |
||||||||||
|
Page 3
Un Christianisme sans dogmes est-il possible? Il n'est pas douteux que la religion n'ait pour but de conduire l'homme à la perfection morale, et l'on s'explique aisément qu'un homme pour qui il n'existe d'autre perfection morale que celle dont la philosophie peut donner la formule, nie la nécessité de dogmes religieux d'ordre historique ou d'ordre métaphysique. On s'expliquerait moins que l'incrédule niât la nécessité d'opinions métaphysiques quelconques sur la nature des choses pour fonder la morale; car comment moraliser sans donner des raisons qui justifient. la manière dont on moralise, sans affirmer ou mer au sujet de Dieu, de l'âme, de la liberté, des lois de l'univers? La morale ne peut reposer en l'air; il n'est pas de théorie de l'idéal qui ne suppose une théorie du réel. Plus précisément, il n'est pas de morale qui puisse achever de se fonder, qui puisse se déployer et se parfaire sans une philosophie générale, sans affirmations métaphysiques vraies ou fausses. Donc, l'incrédule lui-même doit approuver le chrétien, qui croit à une perfection morale dont la formulation dépasse la compétence de la philosophie, de vouloir asseoir ses convictions morales les plus hautes sur des dogmes proprement dits; car lui-même doit se reconnaître obligé d'asseoir la morale naturelle, dont il se contente, sur une philosophie théorique, sur une philosophie de l'être. Aussi les protestants ne sont-ils pas dans le vrai lorsqu'ils refusent de se soumettre à une autorité en matière de dogme; car, par hypothèse, une religion positive surpasse la capacité de l'intelligence humaine; les opinions religieuses de quiconque adhère à une religion positive, ne peuvent pas ne pas être des dogmes; la croyance au dogme, sans laquelle il n'est pas de christianisme-religion positive, mais seulement une philosophie chrétienne, ne peut donc se régler uniquement sur l'interprétation que l'individu est amené, par la nature propre de son esprit, à faire des données du christianisme. Et qu'on ne parle pas d'une illumination immanquable, par la Divinité, de tout esprit qui l'aurait invoquée avant de lire quelque passage des Livres Saints; il est impossible que Dieu ait inspiré tant d'interprètes qui se sont contredits, et il n'y a pas plus de grâce nécessairement illuminante attachée à la méditation des Ecritures, qu'il n'y a de grâce nécessairement déterminante attachée à toute prière faite en vue de bien agir. Qu'est-ce donc si l'on ne parle plus de grâce, mais seulement d'une aptitude naturelle à percer le sens des Ecritures! Qui oserait prétendre qu'elles soient claires? Ce ne sont, pour des raisons en partie identiques et en partie opposées, ni les incrédules, ni les théologiens. Les protestants, d'ailleurs, ont si bien senti l'impossibilité d'une croyance religieuse dégagée de toute contrainte intellectuelle d'ordre ecclésiastique, qu'ils ont maintenu, dans les diverses confessions, une autorité dogmatique minima. Les diverses autorités de ce genre sont en lutte, ce qui, semble-t-il, devrait amener chacune à douter d'elle-même, Pourtant, les variations des églises protestantes ne les scandalisent que peu. Pourquoi donc? C'est peut-être parce que ce qui subsiste en ces églises d'autorité dogmatique suffit à maintenir une certaine homogénéité entre les ensembles de règles morales qu'elles préconisent. D'où l'on peut conclure, non pas que les dogmes sont indifférents à la morale, car accord dogmatique, dans la mesure où il existe, est un facteur très important de l'accord des morales au sein du protestantisme, mais bien que la multiplicité, la diversité, l'opposition des autorités dogmatiques est un obstacle regrettable à l'établissement d'une homogénéité parfaite en matière de morale. Si donc il existait, - mais je n'en connais pas, du moins parmi ceux qui comptent, et en disant que je n'en connais pas, le ne songe point a Imiter ceux qui soutenaient que les fameuses propositions n'étalent pas dans Jansénius! - s'il existait des catholiques pour qui les dogmes n'auraient |
Page 4
absolument qu'une signification et une utilité morales, je leur tiendrais ce langage: Vous imitez à votre manière les protestants, car vous visez comme eux à rendre minima l'autorité dogmatique; mais cela, c'est dans la logique du protestantisme et c'est le rebours du catholicisme. Vous faites même en un sens, pis qu'ils ne font, si vous réduisez toute la dogmatique à une dogmatique morale dont l'aspect théorique ne serait qu'une sorte de symbolisation, une enveloppe charnelle et un vêtement, comme disaient les Kabbalistes (Cf. le Zohar). Une telle doctrine, où la dogmatique proprement dite ne servirait plus guère que comme un moyen de s infuser à soi-même un certain nombre de sentiments moraux: et de stimuler son âme à engendrer une dogmatique morale à peu près purement telle, irait droit au naturalisme, à ce naturalisme, peut-être, que nous expose Spinoza dans le Tractatus théologico-politicus, ou le Zohar est dépassé, Je ne m'arrête pas à défendre les catholiques que Ion a accusés de verser dans ce sens; ils ont énergiquement protesté et se sont assez expliqués. Mais je crois devoir dire que la mise en formule des erreurs que l'on pense trouver chez eux n'est pas sans danger: n'est-elle pas propre à créer la demi-hérésie que l'on redoute? Toutefois, puisqu'on la craint et qu'on l'a formulée, il nous faut en parler et l'examiner. Sans aucun doute, nous aurons avec nous les accusés comme les accusateurs, puisque les premiers entendent adhérer, pour l'essentiel, à ce qu'objectent les seconds. La réfutation de l'opinion qu'il s'agit de combattre ne peut être mieux entreprise qu'en partant du principe même dont cette opinion paraît découler logiquement, à savoir que le but de la religion est de nous conduire à la perfection, à une perfection surhumaine, En effet, une morale, quelle qu'elle soit d'ailleurs, doit être tout d'abord précise ; sa précision est même la première des conditions qui puissent permettre de l'embrasser avec certitude. Mais une morale n'est précise que si l'on possède un moyen de la rendre. telle. or ici, de toute évidence, ce moyen est l'établissement, par l'autorité compétente, de règles de conduite promulguées dogmatiquement, de dogmes moraux susceptibles d'être reconnus comme de véritables dogmes, grâce à leur rapport manifeste à des dogmes historico~métaphysiques qui les sous-tendent. Les adversaires que nous feignons acceptent une dogmatique morale; la logique veut qu'ils acceptent aussi, comme requise par celle-ci, une dogmatique historico-métaphysique ou dogmatique proprement dite, et non comme sortant de la première, mais comme la fondant (1). Il est clair que les obligations du culte chrétien, intérieur ou extérieur, n'ont de sens que si l'on adhère à la Trinité, à l'Incarnation, à l'Eucharistie, etc., et que vouloir bénéficier des expériences morales de la prière ou de la réception des sacrements catholiques en oubliant la dogmatique qui les définit et définit l'économie du surnaturel, c'est: ou bien réduire la pratique du culte à un ensemble de recettes dont on devrait ruer l'efficacité sur toute mentalité pourvue d'esprit critique, - puisqu'une intelligence bien faite ne devrait voir, dans les dogmes auxquels se rattachent les actes cultuels, que de simples symboles valant surtout par leur utilité, utiles seulement quand ils sont pris pour plus que des symboles, indignes en somme d être médités et de diriger notre piété... (1) Ce qui ne veut pas dire que l'on doive débuter en apologétique par des preuves historiques, ni, à plus forte raison, que des preuves historiques parfaites puissent être données. Nonobstant, la croyance ferme à l'Eucharistie, par exemple, suppose la croyance à son institution par Jésus. - Ne rajeunissons pas le docétisme! |
||||||||||
Page 5
réduire la pratique du culte à un moyen de pénétrer, à l'aide presque exclusive de notre propre esprit, et pour notre plus grand bien d'ailleurs, le sens de dogmes qui pourtant donnent au culte toute sa signification et qui, si l'on suppose l'Eglise divine, doivent pouvoir jouir de la même autorité que des dogmes purement moraux. Qu'on ne préfère peut-être ceux-ci aux autres que parce qu'ils ressemblent moins à des dogmes qu'à les vérités connaissables naturellement. Dans l'un et l'autre cas l'adhésion au dogme n'a plus aucune précision, et la raison d'être d'une Eglise enseignante s'évanouit tout entière à vrai dire. Dans le premier cas, en effet, la perfection de la foi est de se découvrir finalement toute symbolique et superflue, sans restrictions; dans le second, l'on transporte, toutes choses égales d'ailleurs, dans la religion positive, le point de vue kantien: c'est la religion, une religion plus ou moins réduite à une dogmatique morale - si toutefois le mot « dogmatique» est encore de mise - qui est révélée par la moralité-naturelle et la moralité religieuse vécues, et non plus la foi religieuse qui fonde tout au moins la morale religieuse ainsi que, dans le domaine de la vraie philosophie, la spéculation théorique fonde les règles de la pratique. On pourrait encore dire que la doctrine ici visée ressemble à ce que l'on a appelé « la morale indépendante », dont les partisans, toujours nombreux sous des appellations nouvelles, entendent dégager la morale, au moins et surtout à sa base, de toute métaphysique. S'il existait, au sein du catholicisme, un dogmatisme moral pur, il consisterait à proposer une piété dégagée, tout au moins à sa base, de toute histoire et d~ toute métaphysique religieuses, une piété n'ayant pour principe qu'un sentimentalisme moral préjugé capable de mener à la foi. Mais cette foi, préjugée identique à la foi catholique, serait bien étrange en somme et bien peu catholique, car, en admettant que le dit sentimentalisme ait cet effet nécessairement, qu'est-ce qu'une foi catholique dont l'objet serait considéré, lui aussi, surtout par le cœur, dans sa pure signification morale, dont l'objet serait, en d'autres termes, désintellectualisé, dédogmatisé? Ce point de vue serait absurde; aussi n'a-t-il pas été réellement proposé. On a seulement insisté sur ce fait que la pratique réagit fortement sur la croyance, ce qui est vrai et fut toujours dit, mais sans l'être assez. Ajoutons, au reste, qu'en divers camps, l'on n'insiste pas assez non plus, ou pas de la bonne façon, sur la part, qui doit être à notre avis prépondérante, du raisonnement pur en apologétique. Mais nous ne voulons pas examiner ici s'il faut débuter, en apologétique, par des arguments relatifs à la réalité des événements qui furent à l'origine du christianisme, ou par des arguments qui justifient surtout la métaphysique spéciale du christianisme et ne rapprochent de sa morale en ce qu'elle a de spécial que par des considérations Où le sentiment ici-même est envisagé froidement, d'une manière toute intellectuelle. Notre unique dessein, en cet article, est de montrer qu'il n 'y a pas de religion chrétienne en dehors d'une adhésion au dogmatisme chrétien, et que celui-ci vient logiquement avant celle-là, bien que la perfection chrétienne soit la fin suprême, la seule fin du christianisme. Pour le dire en passant, les motifs métaphysiques - où je range ceux-là mêmes qui reposent sur la considération toute intellectuelle des sentiments et des besoins moraux de l'homme, - les motifs métaphysiques de reconnaître la rationalité d'une adhésion au supra-rationnel chrétien, sont assez forts, aussi forts que les preuves historiques sont insuffisantes à faire croire qui ne croit pas déjà, pour servir de base première à l'apologétique. Il se faut défier du sentiment pur, même le plus pur; qu'il peut mener à tous les égarements. Qu'il est dangereux sans une préparation rationnelle. Aussi dangereux qu'il est utile à la suite d'une telle préparation ! Car alors, alors seulement, on est orienté comme on doit l'être. Qu'ensuite, porté sur |
Page 6les deux ailes de la raison métaphysique et d'un amoureux désir, on ajoute aisément foi, si Dieu fait cette grâce, à des faits historiques que l'orthodoxie oblige d'admettre, que la science refuse cependant de déclarer à jamais impossibles à expliquer naturellement, et que l'histoire refuse, de son côté, de prouver réels comme elle prouve, - dans la mesure où elle en est capable - la réalité des autres événements humains, je n'y contredis point. Mais, quoi qu'il en soit, c'est toujours l'élément intellectuel qui doit être, en matière religieuse, l'élément primordial; c'est la raison qui commence et doit commencer l'œuvre de la foi, non le sentiment, la volonté et la grâce, qui seulement l'achèvent. Et quand la foi s'est établie, c'est encore la toi, intellectuelle, - la foi au dogme, la seule qui soit capable de préciser la morale religieuse et de faire de nous autre chose que des disciples purement philosophes du Jésus de l'exégèse, - qui doit avoir le primat; autrement, la moralité religieuse serai t sans boussole; il serait logique d'y renoncer tout à fait. Est-ce à .dire qu'il faille regarder comme immuable ce qui, dans la définition du dogme, tient visiblement à des opinions scientifiques, philosophiques ou même politiques propres aux divers temps ou ils furent formulés. Est-ce à dire que toute liberté soit interdite au chrétien dans la méditation des dogmes? Loin de là. L'implicite peut devenir explicite, les excroissances et les déviations contingentes peuvent disparaître, des conclusions si merveilleuses qu'elles équivalent à des nouveautés sans en être absolument, peuvent être trouvées par les chrétiens enseignés eux-mêmes en ces Livres Saints ou, brochant sur l'œuvre humaine, il y a la pensée divine. Mais la pensée divine, ne l'oublions pas, fut toujours incomplètement exprimée en ces livres, dont chacun fut un écrit de circonstance. Et ce qui se peut dire des Livres Saints, se peut redire de l'enseignement de l'Eglise. Je ne soutiendrais pas, au reste, qu'il soit aisé de concilier le respect absolu du dogme, sans lequel il n'est plus de communauté catholique ni même de religion chrétienne positive, mais seulement une école de moralistes christianoïdes, avec l'usage pleinement libre de l'intelligence. Mais, je le demande, qu'est-ce donc qui est aisé en ce monde? Il n'y a que les sots qui croient à l'existence de besognes faciles. La sagesse serait-elle donc de renoncer à chercher la solution des conflits? Non, dans les conflits, il faut voir des problèmes à résoudre. La tâche nous serait peut-être moins ardue si nous savions toujours comprendre la force des objections de nos adversaires. Dussé-je étonner, je dirai, par exemple, que celui-là est incapable de bien démontrer l'existence de Dieu qui ne sent pas la puissance des arguments de l'athée. En ce qui concerne la question ici traitée, il n'appartiendrait qu'aux esprits étroits de prétendre que ce n'est point, finalement, en vue de notre perfectionnement moral seul qu'il nous est ordonné de croire à ces mystères que nous ne pouvons comprendre ou même penser qu'incomplètement; ou de prétendre constituer une église à l'aide d'une foi toute sentimentale en des vérités simplement morales dont le moindre défaut, si on les sépare des dogmes proprement dits, est de se réduire à des opinions morales sans unité, sans fixité' sans précision. Le Christ n'a certes pas enseigné la morale indépendante amorphe où conduirait certaine doctrine en laquelle le dogme s'évanouit, Mais, d'autre part, il condamnait les Pharisiens, à qui ressemblent fort tels polémistes qui voudraient bien faire croire que le Pape doit penser comme eux. Eux aussi, ils se flattent! Albert LECLERE,
Agrégé à la. Faculté des Lettres de l'Université de Berne. |
||||||||||
Page 7
Henri-Frédéric Amiel: A propos d'un petit Livre Rome, mai 1906. Le cas d'Amiel est presque unique dans l'histoire littéraire. Voilà un homme qui n'a rien fait de grand, rien créé, à peu près rien écrit sa vie durant et qui d'un coup atteint la célébrité par un petit ouvrage posthume dans lequel il nous entretient presque exclusivement de sa vie personnelle. Les deux volumes de son Journal intime sont un aveu de l'inutilité et de l'impuissance de toute sa vie; ils nous intéressent cependant aussi vivement que s'il s'agissait de l'auto-biographie d'un grand poète ou d'un héros. Amiel nous répète: "Ma vie est une vie perdue»; mais il nous ledit avec un accent qui nous émeut, nous ébranle et nous pousse à faire un retour sur nous-mêmes et à nous livrer à un examen de conscience. De plus, il se fait aimer, il nous fait sentir que son âme mourante est une âme pleine de vie, riche, exquise, capable de haute générosité. Il excite aussi notre admiration, car c'est un artiste, un poète ignoré qui se révèle, sachant animer la nature, exprimer une pensée géniale, profonde et personnelle; on sent que cette intelligence était capable de produire de grandes œuvres. Et pourquoi ne les a-t-il pas produites? Voilà le problème, le drame de cette vie, l'intérêt de ce livre. Un esprit puissant toujours réduit à l'impuissance, voilà le paradoxe tragique de cette vie. L'acte de sincérité suprême qui la couronne, cette confession candide, transparente et sans réticence, nous montre que l'homme ne peut être taxé de lâcheté, donne à cette inutilité une bienfaisance inattendue, lui obtient la rédemption et le pardon de la postérité. Amiel est un malade, rongé par un mal inconnu, qui se dit: "J'aime les hommes et je veux faire quelque chose pour eux. Je ne vivrai pas longtemps. Ma maladie m'empêche d'agir. Je donnerai à mes frères ma souffrance même. Allons donc, médecins, hommes de science, prenez mon corps, jetez-le sur le lit de vos cliniques, interrogez-le, pénétrez jusque dans mes entrailles avec vos scalpels luisants, révélez aux hommes le secret qui me détruit et les remèdes qui les préserveront de ce mal impitoyable. » Les lecteurs d'Amiel l'ont trop souvent lu en érudits, cherchant plutôt à apprendre qu'à comprendre, ou bien encore en dilettanti en quête de sensations nouvelles. Ils n'ont su répondre avec amour à cet appel d'un mourant. Giulio Salvadori, au contraire, a compris. L'essai qu'il vient de publier (F. Amiel, Rome. Pusthet, 1906) en est la preuve. En le lisant, on dirait que l'auteur a traversé une crise assez semblable à celle qui subjuguait l'âme d'Amiel, mais que chez lui la maladie n'a pas pu prendre la forme chronique et qu'il s'en est relevé tout à. fait guéri. Avec une sincérité égale à celle du grand malade, il nous livre le secret de sa guérison. Quelques traits de la biographie de l'auteur nous confirmeront dans cette supposition. Giulio Salvadori qui, aujourd'hui, est classé parmi nos meilleurs écrivains, a débuté en se rangeant dans l'école de néo-classicisme révolutionnaire qui, il y a vingt-cinq ans, inspirait si puissamment la lyre de Giosué Carducci. Plus tard, il sortit de cette voie pour nous donner des œuvres poétiques de la plus haute inspiration chrétienne. C'est aussi un critique très autorisé et un excellent historien de nos origines littéraires, de l'époque de notre première renaissance, de la période qui va de saint François d'Assise à Dante. La forme, la méthode et la pensée de sa brochure sur Amiel dénotent ces qualités. L'auteur s'est efforcé de saisir des réalités substantielles, éliminant de son style tout ce qui pouvait nuire à son objectivité. S'il pèche, c'est plutôt par excès de sévérité et de simplicité. Mais les faits historiques et psychologiques qu'il expose sont pour nous d'une importance telle que le ton sérieux, prudent et religieux de sa parole est parfaitement justifié. La maladie d'Amiel, c'est la maladie de notre siècle, nous en sommes tous atteints à différents degrés. Il est convenu de l'appeler "intellectualisme» ou encore « maladie du doute ». Mais Giulio Salvadori ne s'arrête pas à de vaines généralités trop souvent répétées. Il ne suffit pas de dire que l'intellectualisme est l'abus de l'intelligence. |
Page 8Comment et quand cet abus commence-t-il? Voilà la question à laquelle le livre paraît répondre. L'abus de l'intelligence consiste-t-il dans l'excès du travail ou bien dans le respect trop scrupuleux des lois de la raison? Non, assurément. Nous connaissons bien des grands hommes, dans le passé, qui ont épuisé leur vie dans les études, au point d'en souffrir même physiquement, et qui, toutefois, n'en ont pas été empoisonnés. Notre travail n'est ni plus profond, ni plus fécond et sincère que celui de nos aïeux. Nous devrions plutôt avouer qu'il l'est moins. Les faits que l'on peut constater chez nous témoignent moins du développement de nos puissances intellectuelles que de leur paralysie. L'intellectualisme, si l'on veut se servir de ce mot, paraît être la raison qui se détruit elle-même, ou, pour le dire plus exactement, c'est l'homme qui tue sa raison et en même temps sa volonté. Il fait cela lorsqu'il se renferme en lui-même, lorsqu'il isole sa raison et son cœur de la lumière qui lui vient du dehors et d'en haut. Il fait cela par une disposition et par un acte du cœur et de la volonté, qui réagit sur l'intelligence. L'homme est un, l'erreur d'Emmanuel Kant consiste à avoir cru que pour réagir contre le positivisme il suffisait d'établir la nécessité de la foi seulement en vue de la raison pratique, coupant ainsi d'un coup d'épée l'homme en deux, chose qui, logiquement, devait le tuer. Ce qui est nécessaire à l'homme pour agir lui est aussi nécessaire pour voir et penser. Tout acte de la raison qui affirme ou qui nie implique un commencement d'action intérieure, un consentement de la volonté, une disposition confiante de l'être. Si l'homme se dit: tu te suffis; tu es tout; la vie est par toi et en toi; tu es dans les choses comme les choses sont dans ta pensée; rien n'existe au-dessus de toi ou au dehors; si tu te prosternes, c'est à toi-même que tu adresses ta louange et ta prière, à tout ce qu'il y a de grand et de noble en toi-même; tu n'as d'autre modèle, d'autre idéal que celui que crée ta propre intelligence; alors l'homme s'aveugle volontairement, il' enlève tout appui à sa volonté, tout principe de certitude et d'autorité à sa pensée. Dans ce langage on reconnaît le point de départ de tout idéalisme et particulièrement de cet idéalisme allemand dans lequel Amiel s'égarait, à l'époque de sa jeunesse universitaire, et d'où il ne put jamais sortir; malgré son besoin très vif de réalisme religieux et chrétien. L'idéalisme, voilà le fond de sa maladie. Plusieurs se scandaliseront de cette affirmation, car, chez nous, l'idéalisme a été remis à la mode. Il avait été vaincu, en France et en Italie, par le positivisme matérialiste; il se présente derechef, à la dernière heure, comme dispensateur de vie sur les ruines de la science fausse, bornée et sans idéal. Il prétend satisfaire rationnellement les aspirations légitimes et irréfrénables de l'homme vers lm ordre de choses meilleur, plus élevé, plus beau que la réalité présente. Il met la pensée au-dessus des faits brutaux; il consacre les droits du rêve. C'est une délivrance, oui; mais c'est la délivrance par l'illusion, c'est la délivrance par l'ivresse. L'homme crée le monde! des idées et il peut aussi le détruire. La critique qui a proclamé la raison maîtresse d'elle-même et de l'univers, ne peut donner aux créations de la raison qu'une valeur subjective, relative et arbitraire. Elle ne peut pas rendre à l'homme l'espérance et la foi active à la possession et à la réalisation future de son idéal. Pour vouloir, pour aimer, pour agir, il faut croire, il faut pressentir l'union intime de l'idéal et du réel; il faut être en possession d'un fait où ces deux termes soient unis: le Dieu vivant et son amour. Dans sa Théosophie (vol. I, 553), Antonio Rosmini a déjà montré l'identité de l'intellectualisme et de l'idéalisme. "Il y a abus et excès de spéculation, dit-il, chaque fois qu'on veut réduire l'homme entier à la spéculation, chaque fois qu'on présume que tout le bien de l'homme peut être compris dans la spéculation et qu'on s'efforce, avec la raison, de rejeter le réel dans l'idée... |
||||||||||
Page 9
Une Réponse du P. Tyrrell Storrington, Sussex, 21 mai 1906. Monsieur le Directeur, En réponse aux observations de M. Franon, permettez-moi de dire: 1° Que "Religion as a factor of life" n'a jamais été mis en vente pour le public, mais seulement communiqué, avec mon consentement, aux personnes que leur intelligence et leur sentiment de l'honneur rendaient dignes de cette confiance, J'ai permis à l'expéditeur de faire payer, pour la poste, pour son temps et sa peine, mais non pour le livre, Il n'a pu tomber dans des mains hostiles que par une regrettable erreur ou par un abus .de confiance, 2° Ce livre, revu et corrigé en tenant compte des critiques autorisées, fut incorporé et ainsi publié dans Lex Orandi, et n'est pas, par conséquent, une de ces brochures confidentielles auxquelles s'appliquaient mes observations. Il faut compter au nombre de ces dernières la lettre à un professeur dont je me propose de publier bientôt le texte avec son histoire et sa défense, ainsi que l'Eglise et l'Avenir, que je me propose de corriger et d'augmenter, à une date indéterminée encore. 30 Si je pensais à quelqu'un en particulier quand je parlais de dénonciateurs de profession qui se mettent eux-mêmes à l'abri en portant témoignage contre les autres, ce n'était pas à M. Franon. La délation ne prend pas, généralement, la forme d'un article de journal. Cependant, dans la mesure où il a fondé ses attaques contre moi, sur des expressions d'opinions qu'il savait être provisoires et confidentielles, je ne puis approuver sa manière d'agir à mon égard. Veuillez agréer, etc. G, TYRRELL. P. S. - Si M. Franon veut se reporter au titre de "Religion as a factor of life", il verra que M, Pollard, d'Exeter, n'est pas un éditeur, mais un imprimeur. Il ne vend pas de livres et pas un seul exemplaire de la brochure en question n'a été expédié de son établissement, ________________________ Associations cultuelles et Schisme Saint-Etienne, le 28 mai 1906. Monsieur le Directeur, Les journaux quotidiens nous entretenaient naguère d'un certain abbé Cavaillé, curé de Saint-Pierre-de-Puymasson, qui, relevé de ses fonctions et frappé d'interdit par l'évêque d'Agen, se serait refusé à quitter la paroisse. Ce n'est pas là un fait sans précédent: chaque année, on signale çà et là quelques cas analogues. Mais les informateurs ajoutent que fabriciens et fidèles ont formé une association cultuelle, pris fait et cause pour leur curé et maintenu à ce dernier la possession du presbytère et de l'église en écartant par la violence, les successeurs que lui avait donnés l'évêque: celui-ci, à la suite de ces faits déplorables, a rendu une ordonnance prescrivant la fermeture de l'église. Voici les réflexions que cet événement local inspire à la Vérité française: |
Page 10"Ainsi la première association cultuelle est une association schismatique. Si elle persiste dans sa rébellion, c'est elle qui héritera, le 9 décembre prochain, des biens de la fabrique, car c'est elle qui aura l'existence légale, c'est elle que le pouvoir civil reconnaîtra et l'évêque sera dépouillé de toute autorité et de toute juridiction sur elle. Ce sera le commencement du schisme en France. Un tel scandale est de nature à ouvrir tous les yeux sur les périls de la loi, sur le vice radical des associations cultuelles, Après l'exemple du diocèse d'Agen, on ne peut plus nier que l'établissement de ces associations ne soit propre à faire de la France un pays schismatique. Et sera-t-il permis encore aux partisans de l'accommodement, aux soumissionnaires trop confiants de conseiller au Saint-Siège de faire l'essai d'un régime essentiellement contraire aux principes de sa constitution? L'essai loyal dont on parle, n'est-il pas déjà condamné avant d'avoir été mis à exécution ?.. C'est avec des notes de la nature de celle-ci que les journaux quotidiens ont fait l'opinion des catholiques . Il est facile de montrer que les inexactitudes y abondent. A qui seront dévolus l'église et les biens de la paroisse de Saint-Pierre-de-Puymasson? A une association cultuelle qui sera choisie par la fabrique, ou, si la fabrique néglige de le faire, par un décret. Si une association schismatique se forme seule, il est probable que la dévolution sera faite à son profit. Elle n'y aura cependant aucun droit puisque n'étant pas en communion avec l'évêque, elle ne se sera point conformée aux règles générales d'organisation du culte catholique, mais elle n'aura trouvé en face d'elle personne qui puisse légalement faire échec à sa prétention. Si, au contraire, une autre association cultuelle, soumise à l'évêque se fonde, elle pourra soit obtenir la dévolution des biens à son profit, soit, au cas où l'association schismatique lui serait préférée, porter le litige devant le Conseil d'Etat qui sera obligé, à moins de violer la loi, d'attribuer les biens à l'association en communion avec l'évêque, puisque les chrétiens qui ont rompu avec la hiérarchie ne sont plus des catholiques, mais des schismatiques. On voit donc, par l'exemple de Saint-Pierre-de-Puymasson, que le moyen le plus sûr de provoquer le schisme serait de ne pas faire d'associations cultuelles, les biens ecclésiastiques et les églises, devenus ainsi vacants, pourraient alors être la proie d'une poignée de révoltés qui trouveraient devant eux le champ libre et n'auraient à redouter aucune compétition légale. Il est vrai que, sous le régime de Séparation, l'évêque sera désarmé en face d'un prêtre qui, appuyé sur une association cultuelle, refusera d'obéir; c'est là un des multiples inconvénients d'une loi qui veut ignorer l'autorité religieuse et se refuse, en tout état de cause, à lui prêter main forte, mais il convient de remarquer que l'impuissance de l'évêque ne sera pas moindre si le curé rebelle s'appuie sur des paroissiens révoltés, quand bien même ceux-ci n'auraient constitué aucune association. Le seul moyen légal de débusquer une association schismatique de l'église et des biens usurpés sera, au contraire, de lui susciter une association catholique concurrente.. |