Nos:
Première  année, Numéro 34
VENDREDI 15 JUIN - 1906
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE















NOTRE PROGRAMME



















Edouard LE ROY . . .   Scolastique et Philosophie moderne
Joseph AYNARD . .
 La Révolution Française et les Poètes Anglais
LETTRES A L'EDITEUR
 L'Enseignement supérieur libre. - A-M.-P. Ingold: Le costume du clergé.
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
    France: Un siècle d'assujettissement. - Un ouvrage de Mgr Fuzet. - Le synode protestant. - L'arbitrage obligatoire. - Contre Lourdes, etc. - Saint-Siège et Italie: Bruits et démentis - M. Figazzaro. - Don Romolo Murri. - Le cercle universitaire, etc. - Allemagne: Guillaume II et le français. - Les vieux catholiques etc. - Alsace-Lorraine: L'accession au Centre. - Angleterre: L'Education Bill, etc. Belgique: Les Mutualistes, etc. - Espagne: Le nouveau Ministère. - Etats-Unis: Les futures Elections, etc. - Portugal: Mgr Macchi. - Suisse: Le Congrès social protestant.
.L'Assemblée des Evêques. - L'Osservatore Romano, L'achèvement de Montmartre. - Le Terrianisme. Congrès du Sillon.
    REVUE DES PÉRIODIQUES
Le Problème religieux (Annales de la jeunesse laïque). - Le comte Alexandre Carolyi (Le Peuple français). - Les vrais coupables (l'Univers). La Finance véreuse (Pages libres).
    NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
Der Syllabus, par le Dr Franz Heiner.
    Dernières publications

BULLETIN POLITIQUE
       La déclaration ministérielle lue mardi à la Chambre et au Sénat est conçue en termes assez modérés. Elle est copieuse et explicite, si l'on en excepte un passage ou deux, notamment celui où il est dit que le gouvernement poursuivra la laïcisation complète des écoles, et entre les lignes duquel il nous semble lire que le monopole de l'enseignement est dans les vœux d'une majorité libérale, ce document aurait fort bien pu être signé par un ministère Méline ou Ribot quelque peu prévoyant. Le cabinet y annonce son intention de réduire ses dépenses et de déposer un projet d'impôt sur Je revenu sans caractère inquisitorial. Il promet d'étudier sérieusement les moyens d'atteindre les conflits devenus chaque jour plus fréquents entre le capital et le travail. Dans les futures concessions minières, les ouvriers seront appelés à participer aux bénéfices, etc. Qu'il nous suffise de noter ces points et d'affirmer, sans nourrir d'ailleurs la moindre illusion, que la part des possibilités nous paraît dépasser de beaucoup celle des utopies dans le langage gouvernemental. La caractéristique théorique de ces propos n'a malheureusement aucune importance par elle-même. Tout cela ne peut valoir que par sa réalisation. Le pire des programmes se
transformera en  quelque chose d'acceptable aux mains des braves gens. Inversement, appliquée par de scélérats, et nous ne prétendons point que ce soit encore  le cas, la plus heureuse des victimes...
    La visite de l'empereur allemand à l'empereur d'Autriche-Hongrie a occupé un instant l'Europe. Il faut convenir que les déplacements de Guillaume II ne sont pas tous également heureux. La raison en est peut-être qu'il tient à vivre en homme et non en monarque seulement. Cette fois, ce fut une dépêche italienne mal transmise, mal traduite ou mal interprétée. La presse allemande, férue d'exégèse, épilogua vigoureusement. Triplice ou Duplice? Et l'Italie fut mise une fois de plus en mesure de s'expliquer. Elle vient de le faire par l'organe de M. Giolitti qui, pour ses débuts, a déclaré lundi à Montecitorio que la Triple Alliance était debout et que l'Italie restait fidèle à ses engagements. Tout est donc pour le mieux, puisque, tempéré par des contre-alliances et des amitiés, ce traité a fait, malgré peut-être l'attente de quelqu'un de ses cosignataires, ses preuves prolongées sur le terrain de la paix.
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    La situation déjà très tendue entre la Cour et la Douma s'est encore aggravée. M. Goremykine et son entourage affectent de ne plus considérer l'Assemblée réunie au palais de Tauride que comme un ramassis d'agitateurs dont un tiers au moins, selon le mot de M. Dournovo à la Zeit, mériterait d'être pendu. Ce dédain dangereux pousse au paroxysme la sourde surexcitation des députés qui ont parlé jusqu'ici dans le vide et dont les injonctions restent lettre morte. Dans quelques jours, les représentants de la nation reprendront le chemin de leurs provinces respectives où le pillage et les assassinats ont recommencé de plus belle, persuadés que sont les paysans qu'ils n'ont désormais rien à espérer. On annonce cependant que le ministère Goremykine s'apprête à réaliser une partie du programme agraire de la Douma. En réalité, une lutte de classes qui dépasse en profondeur et en étendue tout ce que
l'Histoire a pu noter de tel jusqu'ici et qui a tout l'empire Tusse pour théâtre, s'organise sous la forme politique classique. La paix séculaire faite de servage et de résignation a vécu en Russie. Avec un peu de temps, le moujik réalisera son idéal. Il possédera de la terre.
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    Deux nouveaux cabinets, le cabinet Giolitti, à Rome, le cabinet Moret, à Madrid, viennent d'être constitués. Le premier s'est déjà présenté devant le Parlement et a obtenu une forte majorité, sans que nous saisissions au juste le sens de cet accueil. Le second a fort bien précisé sa signification et son attitude, au cours d'une conversation que M. Moret, lui-même, vient d'accorder à un rédacteur du Temps: « Ce ministère, a déclaré le nouveau président du Conseil espagnol, s'opposera aux partis du passé qui veulent immobiliser l'Espagne. II est homogène, avec accentuation vers la gauche; nullement révolutionnaire ou excessif, mais réformateur: quelque chose comme jadis votre cabinet WaldeckRousseau. »
     Et cela, a conclu M. Moret, selon la volonté même du jeune roi.

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Scolastique et Philosophie moderne
On parle souvent de la "philosophie moderne" comme d'une doctrine, qui contredirait point par point la philosophie scolastique, dite "philosophie ancienne", mais qui présenterait cependant les mêmes caractères, étant, comme elle, un système clos et achevé, avec réponse toute prête pour toutes les questions. C'est la une grande erreur, dont il serait avantageux de dissiper l'illusion, car aujourd'hui plus que jamais elle est cause de malentendus et de méprises toujours déplorables, parfois ridicules.
    Il n'y a pas deux philosophies, l'une ancienne, l'autre moderne, opposées comme le bon et le mauvais principe des Manichéens. Il a simplement la philosophie perennis philosophia, dont "l'ancienne" a été un moment, dont la "moderne» est le moment présent. Et chacun de ces moments se résout à son tour en plusieurs autres.
    Défions-nous des classifications trop simples, des dichotomies statiques inventées pour les besoins du langage. L'histoire ne tient pas dans une antithèse. Le problème philosophique ne se pose pas sous la forme d'un dilemme éternel: En réalité, la pensée humaine fait mieux qu'osciller entre deux termes extrêmes, entre deux limites immobiles, entre deux pôles d'une alternative sans nuances. Malgré telles ou telles régressions transitoires, son mouvement d'ensemble est un progrès continu toujours dans le même sens, non pas une option globale, un choix par oui ou non à opérer une fois pour toutes entre deux partis contraires également définitifs, entre deux "blocs" antagonistes.
    Est-ce-à dire qu'il n'y ait pas de vérité, ou (ce qui reviendrait au même) que la vérité soit chose purement relative, changeant de fond en comble d'une époque à l'autre? Nullement. Mais cela signifie que la vérité  (en tant qu'accessible à l'esprit humain) est chose vivante, qui se développe, qui évolue, qui se transforme avec suite. Elle s'accroît par intro-susception comme un organisme, non comme un minéral par addition numérique. On n'a pas à choisir entre deux modes de cristallisation définis, qui seraient totalement distincts l'un de l'autre. La réalité, c'est un passage graduel et progressif à travers une série d'états qui se différencient par degrés insensibles. La série est d'ailleurs convergente; mais on ne saisit sa convergence que dynamiquement, non dans aucun de ses termes isolés.
    Quel reproche adresse-t-on justement aujourd'hui aux partisans obstinés de la philosophie "ancienne"? Celui de s'enfermer dans un moment de l'histoire, comme si la philosophie était chose désormais faite et terminée, ne pouvant plus s'accroître que par addition matérielle, mais non se perfectionner ou se développer intérieurement dans ses principes mêmes. La scolastique a été à son heure la philosophie "moderne", mais il y a six cents ans de cela, et aujourd'hui, rien ne pourra faire qu'elle ne soit pas la philosophie d'il y a six cents ans. Pourquoi vouloir arrêter la vie de la vérité à l'un des stades de son développement? C'est la tuer. Car en tant qu'humaine, elle n'est pas une essence éternelle, transcendante à tout devenir. Qui cesse de progresser, diminue; qui cesse de s'adapter et de se transformer, vieillit et meurt. L'esprit ne s'épuise dans aucun de ses moments; et un quelconque de ses moments - si glorieux  soit-il - une fois séparé de ce qui le précède et de ce qui le suit, n'est plus qu'un cadavre inerte, bientôt un fossile. Le meilleur de chaque système, c'est de préparer ce qui la dépassera un jour. La vérité le traverse, mais ne s'arrête pas en lui.
    Pour bien comprendre ma pensée à cet égard, rappelez-vous les Sommes de philosophie scolastique (1) : non pas la Somme de saint Thomas, qui fut à sa date une nouveauté, mais celles qui se bornent, aujourd'hui à répéter littéralement saint Thomas, et qui ainsi ne font point ce qu'il a fait. Qu'y trouvez-vous? Un certain système
de concepts et de principes dans lequel on s'enferme comme dans un

(1) Ce sont bien, malheureusement, des sommes, non des organismes; rien de moins homogène, on dirait un travail de marqueterie
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 point de vue définitif, et d'où l'on se contente d'assister, au mouvement ultérieur de la pensée philosophique sans y prendre part, avec une attitude de défense et de réfutation uniquement. Deux choses manquent tout à fait: l'esprit de recherche et le sens de l'histoire.
    Les scolastiques ne doutent pas assez, n'ignorent pas assez, ne sentent pas assez le mystère et l'infini des choses. Ils se comportent comme s'ils avaient définitivement résolu tous les problèmes, comme si, après eux, il n'y avait plus rien à chercher. Ils se contentent d'appliquer mécaniquement des principes tout faits, sans jamais refaire leur examen de conscience. Et, de plus, ils ne se préoccupent nullement d'entrer dans la pensée des autres, semblant admettre par postulat qu'ils n'ont rien à en apprendre, qu'ils n'ont qu'à la juger d'après sa ressemblance avec la leur. Et quelle idée enfantine s'en font-ils! Leurs anathèmes contre le kantisme ne le montrent que trop.
    C'est le jour où l'on a cru devoir ainsi s'arrêter qu'est né le conflit entre ce qui a continué d'être à chaque époque la "pensée moderne" et ce qui est devenu depuis lors la "pensée ancienne", de plus en plus ancienne, en effet. Le conflit ne pourra que s'aggraver toujours davantage tant qu'on persistera dans la même attitude. L'écart ira croissant. On se comprendra de moins en moins, parce qu'on parlera des langues de plus en plus différentes. La philosophie est par nature invention et réinventions perpétuelles: mouvement en profondeur plutôt qu'en étendue, mouvement qui s'accomplit d'ailleurs avec suite, non par une succession incohérente de bouleversements et de révolutions, mouvement comparable, en un mot, au progrès de la vie, dont chaque état subsiste dans l'état suivant. De là, les caractères de la recherche philosophique: jamais de questions closes, point de résultats séparables de la méthode qui les engendre ou du système qui les enveloppe, des étapes successives dont chacune prépare la suivante en renouvelant les conditions de l'enquête, et non pas une marche linéaire à la façon de la science. La conquête du réel se fait par découverte de couches successives. La source jaillit plus riche, plus limpide, à mesure que l'op creuse davantage. Bref, approfondissement régressif plutôt que progrès par déduction, on avance vers un point de départ autant que vers un point d'arrivée; d'où nécessité d'un recommencement perpétuel. Donc, si nous voulons compter parmi les philosophes, ne repoussons pas plus Aristote et saint Thomas que Platon, Descartes ou Kant; mais aussi, ne nous en tenons pas plus à saint Thomas et Aristote qu'à Kant, Descartes ou Platon.
    Les philosophes contemporains ne veulent nullement proscrire en bloc la philosophie scolastique: ils savent très bien qu'elle fut à sa date la philosophie tout court, et pour eux, l'histoire de la philosophie fait partie de la philosophie elle-même. Mais ils ne sauraient accepter qu'on leur impose ce moment de la philosophie comme l'expression ne varietur de la vérité, comme norme, définitive et indiscutable, de ce qui doit être à jamais pensé. Ils se sentent, eux, en continuité avec l'Ecole, car ils ont recueilli son âme, le souffle de vie qui l'a autrefois traversée et qui est en eux maintenant; et ce sont, au contraire, les scolastiques d'aujourd'hui qui leur paraissent avoir rompu la continuité du progrès, avoir brisé la tradition, en cessant, à partir d'une certaine époque, de chercher, d'inventer, de se renouveler, c'est-à-dire de vivre. Aussi bien. regardez l'histoire. Jusqu'au XIVè siècle environ, tant que l'Ecole a élaboré sa doctrine, elle a été la philosophie vraie, j'entends la philosophie génératrice de vérité, la philosophie vivante, féconde, progressive. Comme elle ressemblait peu, alors, au squelette pétrifié qu'on présente aujourd'hui sous son nom! Quelle variété d'opinions et de théories! Quelle hardiesse de spéculation et de recherche! C'était un être vivant et agissant, non point cette nécropole de formules où dorment des idées-momies. Plût à Dieu qu'on ose encore ce qu'on osait jadis! Le conflit aurait cessé, car c'est un conflit d'esprit, d'attitude et de méthode, beaucoup plus qu'un conflit de thèses. Mais un jour désastreux est venu, - et il dure encore, - où l'Ecole a cru avoir définitivement trouvé, où, par suite, elle s'est immobilisée, fixée, où elle a renoncé aux libres initiatives, où elle a pensé n'avoir plus à
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fournir aucun effort de conquête, où elle a donc cessé de chercher vraiment, pour se complaire aux jeux dialectiques, pour se borner désormais à se maintenir et à se défendre. C'est alors qu'elle a cessé aussi d'être féconde, qu'elle a perdu son empire sur les esprits, parce qu'elle ne produisait plus rien, parce qu'elle n'était plus dans la voie de la vérité croissante. Les faits parlent ici plus haut que toutes les dénégations, Quelles sont les œuvres de la scolastique contemporaine? On la voit réfuter, contredire, tout au plus se concilier péniblement (quand la résistance est devenue impossible) avec ce qui s'est fait sans elle ou contre elle. Mais le principe de son mouvement n'est plus en elle. D'après sa propre définition de la vie, motus ab intrinseco, elle n'est plus vivante. On dirait qu'elle s'est résignée à ne plus recevoir d'impulsion que de ses adversaires. Qu'aurait-elle à dire, je le demande, si, par hasard, ceux-ci se taisaient? En un mot, elle apparaît stérile. Voilà exactement de quoi elle meurt. La parabole évangélique des talents doit être ici rappelée. Qui ne fait pas fructifier perd même ce qu'il avait. Ne pouvoir conserver qu'en acquérant toujours: c'est la loi universelle de la vie.
    Voilà bien vraiment l'origine réelle du conflit. Les scolastiques d'aujourd'hui sont séparés de nous par six cents ans de spéculation philosophique. Les intermédiaires leur manquent, ils ne peuvent nous comprendre. Ils se sont arrêtés et nous avons continué à marcher: voilà toute l'affaire. Aujourd'hui, sur le chemin qui monte en tournant le long de la montagne, nous avons sur eux un tour entier d'avance; ils se croient tout près et pensent qu'ils vont facilement nous atteindre; et, en effet, quelques mètres seulement nous séparent; mais ce sont quelques mètres d'inccessible rocher.
    On dit parfois que la philosophie moderne, loin d'avancer avec méthode, s'épuise en réactions et revirements brusques, en discordes, polémiques et contrariétés, comme dans un état de crise perpétuelle. Rien n'est plus faux. L'accord est fait et s'affermit chaque jour sur un grand nombre de points. Même au sujet des autres, la diversité d'opinions n'est pas un chaos. Sans doute, l'histoire de la philosophie ne constitue pas une marche indéfectible vers le mieux, sans défaillances ni vicissitudes. On y observe des régressions, des écarts. Cependant, pour qui la considère dans son mouvement d'ensemble, dans l'orientation générale de son courant, un progrès continu y est visible, du moins en ce qui concerne l'esprit et la méthode, Les mêmes oppositions doctrinales reparaissent toujours, je le veux bien, mais à des plans différents; et les divergences diminuent, il y a deux manières pour une variable de tendre vers une limite: soit en marchant toujours dans le même sens, soit en oscillant de part et d'autre. La seconde manière est souvent celle de la philosophie. A mesure que les distinctions se multiplient et deviennent plus fines, plus nuancées, plus délicates, plus subtiles, à mesure que la pensée discerne mieux la richesse infinie, latente au fond, des grands principes générateurs de systèmes, à mesure aussi ces derniers se montrent capables d'un perfectionnement interne, qui suffit, d'ailleurs, à le rapprocher peu à peu, dans la proportion même où ils s'élargissent et s'épurent.
    Il semble à quelques-unes que le conflit qui nous occupe soit entre deux philosophies radicalement différentes. Nullement. Il est entre deux âges de la philosophie, Or, un conflit de ce genre ne peut se résoudre que dynamiquement. Pour voir, en effet, comment deux formes embryologiques successives sont bien le même être vivant, il faut suivre la transformation graduelle qui mène de l'une à l'autre à travers une série continue d'intermédiaires. Le rapprochement brutal des deux extrêmes n'éclaircirait rien. Et c'est pourquoi, en dépit de demandes réitérées, aucun de nous n'écrira une « somme de philosophie moderne» pour la comparer, thèse par thèse, aux sommes de philosophie scolastique.
    L'esprit humain a d'ailleurs une tendance instinctive à cesser de faire effort, à se complaire dans les résultats acquis à croire qu'il est parvenu au terme de son progrès. Il y a une scolastique issue de Descartes. une autre issue de Leibniz, une autre encore issue de Kant, et je suis certain d'avance qu'un jour il y en aura une issue de M. Bergson et de M. Blondel, une scolastique de l'action qui a déjà
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peut-être commencé. Et d'avance je repousse cette dernière au même titre que toutes les autres. Or, le précis de philosophie moderne que d'aucuns réclament ne serait pas autre chose qu'un manuel de cette scolastique nouvelle.
     Du reste, je n'entends point dénier par là toute légitimité ni toute valeur à l'attitude scolastique. Elle a son domaine et son rôle. Dans l'ordre du dogme, notamment, elle fournit une sorte de formulaire mathématique officiel, quelque chose comme un procès-verbal d'inventaire, bref, une description statique assez analogue à un règlement de police intellectuelle, et cela peut avoir son utilité en des questions qui ont un côté légal et administratif. La scolastique, en un mot, apparaît, à bien des égards, comme une codification juridique ordonnée au jugement des causes doctrinales; et, envisagée sous cet aspect, pourvu qu'on ne la canonise pas plus qu'un code, elle se justifie sans peine. Mais aussi, sous cet aspect, elle n'est aucunement philosophique, de même qu'un code n'est pas la morale, et ceux qui la cultivent aujourd'hui sont des juristes plutôt que des philosophes.
    Aujourd'hui comme hier, au XXè comme au XIIIè siècle, il existe une manière, et une seule, d'être philosophe : c'est de comprendre et de pratiquer la philosophie "moderne", philosophie qui est d'ailleurs un esprit et une méthode beaucoup plus encore qu'une doctrine. Entrer dans la dialectique séculaire des systèmes et la revivre d'abord pour la continuer ensuite: tout autre moyen serait en contradiction avec le but même poursuivi. Mais, pour étudier, les systèmes avec fruit, il ne faut pas se borner à les regarder du dehors, d'un point de vue extrinsèque, ni à les juger au nom d'un système particulier, établi d'avance, une fois pour toutes, comme un absolu. Ce qu'il faut faire, c'est prendre chacun d'eux comme une expérience de la pensée, un moment de sa vie progressive, où la prétention de s'arrêter engendre aussitôt l'erreur, où la vérité transparaît, au contraire, dans la tendance dynamique.
La vérité s'analyse en systèmes comme la lumière en couleurs. Il ne fait donc pas médire des systèmes, non plus que vouloir s'en tenir à l'une des nuances du spectre. En somme, les systèmes sont avant tout des méthodes. Leur diversité a sa fonction propre, son rôle utile et fructueux. Chacun d'eux agit comme réducteur et antagoniste des autres, et aussi comme réactif du réel, dont il dévoile un aspect. Nous ne réalisons jamais, effectivement qu'une pensée partielle et limitée; quoi de plus nécessaire, dès lors, que de pratiquer plusieurs modes de limitation différents? Nous prenons conscience des limites par leurs changements de place et de nature. De là, nous apprenons ensuite à découvrir la direction dans laquelle il convient de faire effort pour nous affranchir de plus en plus.
    Que la vérité cristallise dans des systèmes divers, c'est justement ce qui la dégage pour nous de toute forme discursive définitivement arrêtée. Par là, nous parvenons, suivant le mot de M. Bergson (2), à rompre la glace des concepts et à retrouver au-dessous le libre courant de la pensée. La vérité absolue, en définitive, ce n'est ni un système particulier, ni la somme de tous les systèmes, ce serait plutôt leur enveloppe, la courbe dont ils sont les tangentes; disons mieux: c'est leur mouvement, leur progrès, leur devenir, leur vie, leur évolution, leur convergence (3).
    En résumé, le grand désaccord entre les scolastiques .et nous, porte sur la notion même de vérité. La leur est statique. Ils se représentent la vérité comme une chose, ils lui accolent tout naturellement les épithètes éternelle et immuable. Nous croyons, au contraire, que la vérité est vie, donc mouvement, croissance plutôt que terme, caractère de certains progrès plutôt que de certains résultats. Toute proposition, dès lors qu'on l'isole et qu'on l'arrache au courant de la pensée, tout système, dès lors qu'on le clôt et qu'ainsi on l'érige en  absolu, par là même deviennent erreur. Propositions ou systèmes sont des tangentes à la vérité, tangentes qui indiquent...

(2) Discours sur le bon sens et les études classiques prononcé à la distribution des prix du Concours général, en 1891.
(3) C'est là le véritable éclectisme: éclectisme dynamique, très différent de la marqueterie statique, préconisée par Cousin.
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CONGRES DU SILLON
    Samedi 9 et dimanche 10 juin, s'est tenu, à Lyon, le premier congrès régional du Sillon pour l'Est et le Sud-Est, organisé par le jeune Sillon lyonnais. Des délégués de tous les Sillons de la région et de plus loin y ont pris part.
    Le congrès s'est ouvert samedi, à 4 heures, par une réunion réservée aux dames, naturelles éducatrices de la démocratie future. A 8 h. 1/2 avait lieu la première séance de travail du congrès, présidée par M. Marc Sangnier. L'ordre du jour comportait la discussion d'un rapport sur le Sillon et les Classes sociales. Peut-être, faute de préparation de la part des congressistes, la discussion dévia un peu sur les à-côtés de la question. Les conclusions importent d'ailleurs seules.
    Nous sommes en face d'un fait, - la différenciation du travail, - qui crée dans la nation des groupes distincts d'individus. Ces groupes ne doivent pas rester indépendants les uns des autres; en un mot, ne doivent pas être des castes fermées. La démocratie intervient dans la différenciation et la hiérarchisation des individus en mettant chaque citoyen à la place où sa conscience et sa responsabilité sociales étant développées au maximum, il rendra un maximum de services pour l'intérêt général. Plus d'esprit de classe par conséquent, puisque, seuls, différencient les hommes les groupes naturels établis par la variété des compétences. L'indivision la plus absolue doit exister entre les hommes pour toutes les questions d'intérêt général. Si l'on passe maintenant à la pratique, comment, étant donnée la variété des compétences, peut-on arriver à donner à chacun le sens des intérêts généraux, sens en qui réside l'esprit démocratique. Deux moyens sont reconnus par les congressistes susceptibles d'arriver à ce résultat: une culture professionnelle aussi poussée que possible, aidée par la culture religieuse. Il Importe donc pour commencer de donner à la nation l'éducation démocratique, et, tout, d'abord, de fonder une élite par les cercles d'études, etc. Le Sillon travaille à la formation de cette élite susceptible de comprendre ses devoirs.
    Dans la séance du dimanche matin, à 9 heures, présidée par M. Bruchon, du Sillon jurassien, la question à étudier était: La Vie et la Discipline du Sillon; le Sillon dans les milieux ruraux. Il y fut établi, après une intéressante discussion, quelle devait être la méthode à suivre pour la diffusion du Sillon dans les milieux ruraux. Pour la création des cercles d'études, les moyens varient suivant les circonstances; c'est au sens perspicace de chacun de voir quel sera le plus pratique et le plus efficace chez lui. Mais il reste qu'avant tout le Sillon doit s'efforcer de gagner les âmes; l'œuvre première est un apostolat personnel et que tous les Sillonistes doivent exercer autour d'eux. Une fois l'élite nécessaire recrutée par cet apostolat personnel, on !'éduquera par les publications du Sillon qui renferment sa doctrine. Dans  la pratique, on s'efforcera autant que possible d'utiliser les groupes existants en travaillant à les gagner à l'esprit du Sillon. Et il importe en tout et partout de bien établir l'unité et l'homogénéité essentielles du Sillon, unité basée sur l'amitié; homogénéité par l'apport de tous à l'œuvre commune.
    Cette unité du Sillon est d'ailleurs l'impression qui ressort de toutes les réunions du Sillon, et c'est la principale affirmation de tous et le but de tous d'infuser autour d'eux l'âme commune du Sillon.
    En somme, le but de ces séances de travail intime était de bien préciser entre Sillonistes les doctrines communes et de voir les moyens les plus propres à les faire aboutir dans la nouvelle région à conquérir: le Sud-est.
La séance du dimanche soir eut une portée plus générale. On avait fait appel à la contradiction afin, comme le disait Sangnier, de permettre au Sillon de préciser et peut-être de rectifier ses doctrines. Les journaux (suite 8)
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quotidiens ont donné des comptes rendus détaillés de cette conférence. Il nous importe, avant tout, de faire ressortir les idées générales exprimées par l\Iarc Sangnier comme étant la doctrine du Sillon. Au fond, cette doctrine est commune à beaucoup de démocrates catholiques, et le programme exposé dimanche par Marc Sangnier n'est pas sans avoir de grands rapports avec celui que développait au mois de novembre, M. Imbart de la Tour, à l'assemblée fédérale des groupes du Sud-est. Cette concordance d'aspirations entre des catholiques appartenant à des œuvres parallèles sont faites pour donner un espoir toujours plus grand à ceux qui veulent arriver à établir par le catholicisme, la République démocratique. Et c'est là, en effet, le point principal de ce programme. Une démocratie est impossible si elle ne s'appuie sur une force morale extérieure à elle. Cette force morale, seul peut la lui donner le catholicisme. Ceux qui ont entendu Marc Sangnier dimanche diront avec quelle foi ce programme fut exposé, avec quelle foi semblaient le vivre tous les  membres présents du Sillon.   
    Avant de se séparer, l'assemblée s'est ralliée à l'ordre du jour suivant: "Deux mille citoyens, réunis au Palais de Glace, après avoir entendu le citoyen Marc Sangnier, constatent l'impuissance du socialisme étatiste et du néo-monarchisme pour résoudre la crise sociale actuelle et affirment leur foi dans la République démocratique. Ils ont confiance dans le Sillon pour aider à son établissement."
    Un banquet fraternel réunit ensuite les congressistes. L'abondance des toasts caractérise les banquets du Sillon, aussi bien tous n'ont-ils pas la même importance. Dans la quantité de ceux qui furent prononcés, j'en distinguerai deux: celui de M. Valentin Smidt, un royaliste maurassiste qui est venu affirmer sa foi en l'idéal démocratique commun et sa sympathie pour le Sillon, et celui de Marc Sangnier. Remerciant le Sillon de Lyon de l'œuvre accomplie, Sangnier évoque le souvenir de ceux qui, depuis quinze ans, luttent pour l'établissement de la démocratie et du catholicisme dans le Sud-Est, ceux de la Chronique du Sud-Est. Il boit ensuite à l'amitié du Sillon qui a attiré à lui des hommes d'expérience et de bon conseil, qui ne craignent pas de se mêler aux jeunes. Une fois de plus, il affirme sa foi dans le Sillon qui unit les âmes pour l'effort commun dans l'œuvre difficile qu'il s'est assignée.
    Nous ne chercherons pas à prévoir les résultats de ce congrès. Il fut une belle manifestation d'énergie et de foi. Il en sortira pour le Sillon un encouragement à continuer son œuvre; pour ceux qui ne sont pas du Sillon, ce sera un stimulant à travailler avec une noble émulation, par des méthodes autres, peut-être, pour l'idéal commun.


L'ACHEVEMENT DE MONTMARTRE
.MM La Caille et Rohault de Fleury, secrétaires généraux de l'œuvre de Montmartre, viennent d'adresser à l'Univers une lettre où ils font appel à la générosité des catholiques pour l'achèvement de la basilique. Cette lettre demande quelques explications. Il semble, en effet, que ces Messieurs attachent à cet achèvement une véritable vertu magique ou miraculeuse pour le salut de notre pays. Dieu attendrait que le «vœu national", soit accompli pour révéler sa puissance et nous sauver. Ce serait là un état d'esprit très dangereux - qu'il importe de ne pas laisser se répandre. Que les catholiques donnent, pour l'achèvement de Montmartre l'argent nécessaire, - pourvu que cet argent ne soit pas ainsi enlevé à des œuvres plus urgentes et infiniment plus vitales. - il n'y a rien là à reprendre. Mais qu'ils se gardent d'attendre le salut de la France d'un miracle qu'obtiendrait cet achèvement: le salut  est en eux et en eux seuls: l'attente vaine d'un sauveur
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 La Révolution Française et les Poètes Anglais (1)
    Nous finirons par bien connaître l 'histoire de la Révolution française en Angleterre, c'est-à-dire de l'influence qu'elle a eue sur les esprits. MM. Angellier et Legouis en ont parlé dans leurs excellents livres sur Robert Burns et sur Wordsworth, livres tels qu'il n'en a pas été écrit d'aussi complets et d'aussi profonds, en Angleterre même, sur les mêmes sujets. Après eux, M. Ch. Cestre nous donne un volume sur la Révolution française et les Poètes anglais, où il étudie en particulier l'influence que la Révolution a eue sur Coleridge, Wordsworth et Southey. Choix un peu arbitraire peut-être, car, si on veut traiter de l'influence générale
de la Révolution française sur les poètes anglais, comment ne pas parler de Shelley? Mais ce n'est là peut-être qu'une chicane; contentons-nous de ce que nous donne M. Cestre, dans un travail si consciencieux et si approfondi que le champ ne pouvait en être très étend!!. Aussi bien nos lecteurs n'attendent pas de nous une étude d'histoire littéraire. Essayons seulement de déterminer quelques conclusions générales sur l'esprit anglais de l'époque, d'après le travail de M. Cestre, et de l'esprit de réaction contre la Révolution ne sont pas encore vivants en quelque manière dans l'Angleterre d'aujourd'hui. Une réponse claire à cette question serait une donnée précieuse pour la solution d'un problème qui nous intéresse tout particulièrement: à quelles conditions une « entente cordiale " de la France avec l'Angleterre est-elle possible?
    Dans son admirable Histoire de la littérature anglaise, qui n'est pas une histoire de la littérature anglaise, Taine a presque passé sous silence les trois poètes dont s'occupe surtout M. Cestre, et l'influence de la Révolution française en Angleterre. Il ne faut pas trop s'en étonner : l'influence de la Révolution française en Angleterre est un fait qui s'accorde mal avec sa théorie de l'âme anglaise et, très inconsciemment du reste, Taine n'aimait pas les faits qui n'étaient pas d'accord avec ses théories. Que peut-on imaginer de plus contraire à. l'esprit anglais, tel que Taine l'a défini, que les Droits de l'Homme et toute la théorie politique de la Révolution? Cependant, nous voyons qu'elle a suscité en Angleterre ces enthousiasmes assez nombreux et assez ardents pour inquiéter tout ce qu'il y avait d'esprits conservateurs, attachés à la tradition quelle qu'elle fût. M. Cestre nous paraît avoir diminué plutôt qu'exagéré l'importance de œ mouvement. Les sociétés révolutionnaires eurent des milliers d'adhérents, les "Droits de l'Homme" de Thomas Paine, des milliers de lecteurs, et avec toutes les réserves de prudence nécessaires c'était bien une théorie révolutionnaire qu'ils propageaient, celle de l'individualisme démocratique à la Rousseau. Rousseau lui-même exerça une profonde influence non seulement sur de jeunes poètes exaltés, mais sur de calmes théoriciens à la Spinoza, comme William Godwin. Et nous n'assistons pas seulement à une contagion théorique par les idées, mais à une véritable conversion il l'enthousiasme du sentiment, dans un cas comme celui de Wordsworth, dont l'admirable Prélude (qui n'est malheureusement traduit en français que par fragments, dans le livre de M. Legouis), écrit alors que l'auteur était déjà à moitié dégagé de l'idée révolutionnaire, est encore le plus beau et le plus sincère témoignage sur le sentiment révolutionnaire que nous connaissions. Tout cela disparaîtrait si vite sans les poètes! Si nous n'avions \Vhitman, saurions-nous bien aujourd'hui, après cinquante ans à peine, ce que fut pour les Américains Lincoln? Si nous n'avions le Prélude de Wordsworth, il me semble qu'il nous manquerait un témoignage essentiel, fondamental sur l'émotion universelle qui s'empara du monde quand on crut qu'allait s'ouvrir une ère de justice et de pitié. M. Cestre a admirablement montré tout cela, comment le sentiment reste purement humain citez Wordsworth, qui avait vu les choses par lui-même en France, comment il devient mystique, espèce de vision d'un millénaire d'Apocalypse chez le-mystique Coleridge, comment il se fait un peu terre-à-terre, tout prêt à s'endormir dans une vague espérance de réformes, chez Southey. Mais enfin, le fait est là, que trois des poètes qui représentaient alors l'âme de l'Angleterre nouvelle furent un instant révolutionnaires, et à la manière française. dans un vaste désir de transformation immédiate et universelle qui ne gardait rien des compromis qui passent pour l'atmosphère nécessaire à l'intelligence anglaise.
    Comment donc s'en séparèrent-ils au point d'en venir tous trois à haïr la France, sinon la Révolution? Tous trois restèrent plus ou moins c réformistes, en ce qui concernait l'Angleterre, mais achevèrent leur vie dans la conviction:
    1° Que la Révolution française n'avait pas été faite telle qu'elle s'annonçait, qu'elle n'avait réalisé aucun progrès social, mais n'avait été qu'une simple convulsion
sanglante, parce que prématurée et mal conduite;
    2°  Que les Français ne méritaient pas un état social meilleur parce qu'ils étaient simplement et littéralement le rebut de l'humanité, des singes. des diables ou des tigres, disait-on alors, suivant l'inspiration du moment. .Que s'était-il passé et comment se produisit cette désillusion d'une partie notable et de la partie la plus intelligente peut-être du peuple anglais? C'est là que M. Cestre a été peut-être un peu moins clair parce que moins précis que dans la première partie de son livre.
    Il s'était passé ceci, simplement, que l'Angleterre fait la guerre à la France et qu'après l'avoir faite assez longtemps à contrecœur, cette guerre, elle avait fini par s'y mettre à cœur, et par la reprendre encore avec enthousiasme, après la courte paix d'Amiens. Pas d'exemple plus instructif de la puissance du fait. Les trois poètes s'arrêtèrent peu de
temps dans cette situation intolérable d'amis et de partisans de 
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l'ennemi national, il y eut un retour d'une foule de préjugés nationaux et, avec la nation tout entière, ils finirent par trouver tous les vices aux Français, parce que les Français étaient leurs ennemis, et passèrent bientôt de la haine au mépris, enfin, à ce sentiment tout particulier qui n'est pas encore tout à fait éteint en Angleterre, commisération méprisante pour la France, après la défaite de Napoléon. Ce fut un réflexe national de défense, qui prit naturellement la forme de la haine et qui fit que, pendant bien des années, il suffit, pour faire échouer toute réforme, d'appeler « principes français" des principes que les Anglais avaient été les premiers à proclamer et pour lesquels ils avaient fait leur Révolution.
    Ce sentiment de haine s'établit d'autant plus facilement qu'une fois passé l'enthousiasme des premières années, l'Angleterre n'avait plus rien compris à la Révolution française, n'avait pas compris du tout, par exemple, que la Révolution voulue par le Tiers-Etat avait été achevée suivant ses intentions, que le Tiers-Etat était satisfait, si satisfait qu'il ne désirait rien de plus que le rétablissement de l'ordre et acclamait Napoléon non pas comme restaurateur de l'Ancien Régime, mais comme consolidateur et continuateur des conquêtes de la Révolution à l'intérieur. Le mot célèbre sur Napoléon "enfant et champion du jacobinisme"  est de Pitt, revu par Coleridge, mais dans la pensée de l'Angleterre, il s'appliqua à Napoléon conquérant, aventurier, condottiere, au Napoléon que connut l'Angleterre, tandis que Napoléon continuateur à la fois de l'Ancien Régime et de la Révolution lui échappait absolument. Ainsi, la France apparut aux poètes anglais, comme à toute l'Angleterre, comme le peuple capable à la fois d'une révolution sanglante et inutile et d'une longue servilité sous la domination d'un aventurier. Mais, nous le répétons, ce fut là seulement la forme intellectuelle que prit après coup un sentiment de haine éveillé simplement par le fait de la guerre, réveillant des animosités anciennes contre un peuple aussi peu connu que si les deux nations eussent été séparées par la moitié du monde. M. Cestre a été trop homme de goût pour montrer jusqu'où est allé ce sentiment, pour décrire ce monde de grossièretés, de calomnies, de bassesses qui. s'étale dans la caricature de Gillray et dans tous les journaux et écrits de l'époque. Il a eu tort, car ceci est instructif et sans danger, aujourd'hui qu'on peut espérer, pour beaucoup de raisons que nous essaierons peut-être de donner quelque jour, que ces sentiments de haine et de mépris ont disparu pour longtemps d'une Angleterre beaucoup moins dissemblable de la France que n'était 1'Angleterre du commencement du XIX. siècle.
    Un exemple curieux de cet aveuglement sur les véritables causes de la haine de l'Angleterre pour la France, c'est celui de la guerre d'Espagne. Il n'y avait assurément pas de pays, en Europe, qui méritât, comme l'Espagne de la fin du XVIIIè siècle, les qualificatifs que les Anglais adressaient aux Français. Les Espagnols aussi étaient "papistes", asservis à une monarchie peu recommandable, etc. Coleridge, par exemple, les méprisait encore en 1804, alors que, passant à Gibraltar, il notait que les Espagnols n'étaient guère moins dégénérés que les Maures d'en face, Cependant, en 1809, Coleridge, Wordsworth et Southev étaient tous admirateurs de l'Espagne, parce que l'Angleterre trouvait utile de la soutenir contre Napoléon.
    Les peuples se jugent entre eux avec leurs sentiments, car il n'y a pas d'idées collectives à une nation. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier quand on étudie l'histoire littéraire, aussi bien que l'histoire politique, car cela explique bien des revirements subits et bien des
illogismes.
    Les poètes anglais n'ont pas à vrai. dire changé d'oinion sur la Révolution française, mais de sentiment sur la France et, par contrecoup, sur la Révolution. L'Angleterre aurait volontiers laisser s'achever la Révolution française et peut-être l'aurait-elle comprise, si ses intérêts ne s'étaient trouvés en jeu, ce qui réveilla toutes les vieilles haines. Il en résulta que la France et l'Angleterre vécurent pendant un siècle sur un malentendu qui eut un retentissement profond. Même alors que les cabinets décrétèrent l'entente cordiale, sous Louis-Philippe comme sous Napoléon III, l'entente cordiale n'exista jamais; l'incompréhension et la haine continuèrent de régner. L'état de l'Europe a-t-il assez changé,  celui de l'Angleterre s'est-il assez profondément modifie pour qu'on puisse espérer que cette haine, que cette incompréhension ont cessé, vont cesser? C'est ce que nous examinerons peut-être un autre jour, mais l'étude de la Révolution française en Angleterre est indispensable comme préliminaire et le livre de M. Cestré y est un guide nécessaire.
    Un livre comme le sien, venant après, ceux que nous citions au début de cet article, est déjà un, symptôme» qui ne doit pas passer inaperçu. Qu'il se trouve en France un auteur aussi bien informé sur toute une période de la littérature anglaise, aussi avisé dans ses jugements, ceci ne doit pas laisser indifférents nos amis d'Angleterre. Le livre est bien composé (nous lui reprocherions même d'être un peu systématique dans ses divisions) et bien écrit, montrant beaucoup de fidélité et d'intelligence dans les traductions, où il est si difficile de faire passer, sans ridicule déformation, quelque chose de la poésie romantique anglaise. Les portraits sont peut-être moins vivants que les histoires d'idées, car c'est avant tout une étude d'idées, une analyse plutôt qu'une synthèse qu'a voulu faire M. Cestre. Son livre n'en, est pas moins excellent et, venant après la réunion d'essais qu'a donnée, il y a quelques années, sous le titre "French Revolution and English Literature", le grand critique anglais Edward Dowden, il sera le meilleur livre écrit sur ce sujet qui doit également passionner, en France et en Angleterre, les esprits qui s'intéressent à l'histoire des idées.
.Joseph AYNARD.
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DER SYLLABUS
in ultramontancr und antiultramontaner Beleuchtung
par le Dr Franz Heiner
   (Mayence. Kirchheim)
Le temps n'est plus, si fraîche en soit la date, où la littérature ecclésiastique n'attirait que par exception l'attention des érudits, où quelques rares ouvrages, mis en relief par le nom de leur auteur plus que par la valeur foncière de leur contenu, obtenaient avec peine, dans les revues spéciales, l'honneur d'une mention succincte, souvent dédaigneuse. Sur toutes les branches du savoir théologique, la vigoureuse impulsion imprimée aux études sacrées par l'intervention vigilante de Léon XIII, a suscité, en dehors d'une foule toujours croissante de productions estimables, une série d'œuvres vraiment originales et fortes qui servent la cause de la science non moins que de l'Eglise. et il a bien fallu, depuis quelques années. que le Theologischer lahreshericht de Berlin, pour enregistrer les plus saillantes, élargît son cadre et modifiât l'ordre de ses matières.
    L'étude approfondie, d'une trame serrée et savante, que vient de consacrer à la question toujours brûlante du Syllabus le professeur Heiner. de Fribourg-en-Brisgau, appartient à cette catégorie des Œuvres de maîtres, pénétrantes, durables, qui. sur un grand sujet, apportent une grande lumière. et préparent, quand elles n'en donnent point la rigoureuse formule, la solution définitive.
    Bien qu'il soit avant tout un commentaire historique et canonique de chacune des propositions condamnées dans le Syllabus. l'ouvrage n'en contient pas moins. spécialement dans l'introduction un nombre étendu de pages où l'exposé doctrinal  relève directement de la  dogmatique. Il convient de le signaler pour la fermeté des principes  engagés par l    a discussion même que pour la saine raison qui inspire partout et qui règle dans le détail l'application des thèses fondamentales...
    ... Le problème peut être posé: il n'est pas résolu, car la solution, la soumission des fidèles à l'acte pontifical reste une question d'obéissance et, pratiquement, n'engage en rien
la foi: tant que Rome n'aura point dirimé d'un mot clair et décisif la controverse, il sera loisible à chacun, tout en réprouvant les erreurs justement dénoncées par le Syllabus, de ne pas les condamner toutes au même titre et absolument. Les unes sont pure hérésie, monstres d'athéisme. Il est d'autres propositions qui sont évidemment contraires au droit présent de l'Eglise catholique, celles, par exemple, qui touchent directement aux questions de politique religieuse, à la tolérance civile, à la liberté des cultes. Mais rien n'empêche absolument de
croire que ces propositions ne puissent être un jour, dans un ordre de choses différent, interprétées avec moins de rigueur.
    En somme, et il est bien légitime de souscrire à ce jugement, le docteur Heiner, sans reconnaître lui-même au Syllabus l'autorité des décisions infaillibles, ne condamne nullement ceux qui se prononcent pour la valeur irréformable du document, pour la définition ex cathedra. Il Conteste seulement aux théologiens qui défendent cette thèse, le droit d'imposer aux autres une doctrine dont la certitude est loin d'apparaître à tous les veux. Pour lui, le Syllabus impose aux catholiques une direction doctrinale à laquelle tous sont tenus en conscience de se soumettre; par ses drossées fondamentales, Il constitue comme la pierre de touche de l'esprit moderne et permet de discerner, dans le conflit tumultueux des opinions et des doctrines, ce qui s'accorde avec l'esprit chrétien et ce qui lui est hostile. Mais un enseignement n'est pas nécessairement une définition. Les erreurs dénoncées dans le Syllabus gardent dès lors la valeur respective des censures dont elles étaient précédemment frappées. Les uns en vertu d'une décision souveraine et sans appel les autres avec un caractère moins solennel et qui n'implique pas l'infaillibilité pontificale.
    Les déclarations sagement et nettement formulées du docteur Heiner ont rencontré jusqu'ici, dans les revues étrangères, un accueil des plus chaleureux: elles ne manqueront pas d'être reçues en France avec la même faveur, et nous souhaitons vivement qu'un traducteur expérimenté puisse mettre bientôt à 1a portée de tous cet excellant ouvrage. - Paul BERNARD. (Extrait des Etude, revue fondée par des Pères de la Compagnie de Jésus,
5 mai 1906).
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L'Anticléricalisme allemand: La discussion du budget des cultes,. dans le grand-duché de Bade, a donné lieu à l'expression de sentiments anticléricaux assez marqués. La commission du budget a préconisé la suppression de certains crédits intéressant les étudiants en théologie catholique. D'autre part, un député socialiste a longuement développé la théorie de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Enfin, le ministre d'Etat, répondant aux réclamations d'un membre du  centre au sujet des difficultés opposées à l'établissement  dans le pays de couvents et d'ordres religieux nouveaux,  a déclaré que l'attitude de l'autorité ecclésiastique rendait, sous ce rapport, toute entente impossible. D'autre  part, l'intervention du clergé dans les élections du duché m de Bade vient de faire l'objet d'une interpellation à la seconde Chambre. Il existe dans la loi cultuelle badoise  un article punissant les ministres du culte qui usent. de leur autorité pour exercer une influence sur les électeurs  au profit de l'un ou de l'autre parti. A la suite de la  récente campagne, le gouvernement badois a invoqué cet  article et a réclamé des poursuites contre plusieurs curés catholiques. En réponse aux interpellateurs, le baron de  Dusch, président du Conseil, ministre de la justice, des cultes et de l'instruction publique, a blâmé l'intervention du clergé. Il a signalé ces abus aux autorités ecclésiastiques, en leur demandant d'user de leur pouvoir  disciplinaire pour y porter remède. L'autorité ecclésiastique a répondu en transmettant une circulaire du comité central du Centre, déclarant que « 1a direction du parti était bien  éloignée de croire ou de désirer que les curés usent d'une  façon quelconque de leurs fonctions ecclésiastiques, soit  en chaire, soit n'importe comment, pour favoriser les intérêts politiques du centre. »
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Remerciements pontificaux
    Le pape a fait remettre au Lloyd allemand ses remerciements pour l'aide continuelle, donnée par cette compagnie de navigation aux missionnaires catholiques.
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ALSACE-LORRAINE : L'Adhésion au centre.
    L'appel lancé par le « Comité national du Centre alsacien-lorrain » n'a obtenu l'adhésion d'aucune des personnalités politiques influentes de l'Alsace-Lorraine. Les  députés du pays se tiennent systématiquement à l'écart  d'une agitation dont ils se méfient et dont ils craignent les  contrecoups sur les masses électorales. On a été d'autant  plus surpris de voir un ancien député saluer avec enthousiasme le ralliement de certains groupes catholiques au  Centre allemand. Et on pourrait l'être encore davantage de voir certains journaux français, de 1a nuance catholique réactionnaire, se réjouir de l'événement. Le chanoine  Guerber, qui fut pendant vingt-quatre ans, de 1874 à  1898, député-protestataire de l'arrondissement d Guebwil1er au Reichstag, a déclaré qu'il adhérait à l'appel en  faveur du centre. « Nous autres, Alsaciens, écrit-i1 dans  une lettre que le Volksbote et l'Elsœsser publient, devons  beaucoup à ce Parti et à son fondateur chevaleresque. Lutter et pouvoir se reposer à l'ombre de cette tour  d'ivoire, voilà notre bonheur. L'union fait la force, l'activité engendre l'énergie: le Centre nous enseigne ces deux choses » Depuis huit ans, M. Guerber s'est entièrement
retiré de la lutte politique et n'exerce plus aucune influence. Il convient donc de ne pas accorder à son adhésion, toute individuelle, une importance qu'elle ne saurait avoir.
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ANGLETERRE  L'Immigration israélite.
.    La question d'immigration occupe beaucoup les sphères juives d'Angleterre. Une grande émotion a été soulevée par la nouvelle que quatre-vingt mille juifs russes ,dénués de toute ressource, devaient émigrer en Angleterre dans le courant de l'été et que cette émigration était organisée par. des Juifs charitables de l'Europe occidentale... Les feuilles conservatrices reprochent au gouvernement d'avoir modifié la loi sur l'immigration et d'avoir, de la sorte, occasionné cette invasion.
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L'Armée du Salut et le paupérisme.
Un commissaire de l'armée du Salut a déclaré à un rédacteur du Daily News que le général Booth avait reçu d'un gouvernement étranger l'offre de donner asile à dix mille émigrants anglais. Le général Booth a accepté cette offre, mais on ne peut encore dire quel est ce gouvernement. On sait que l'Armée du Salut s'occupe activement de résoudre le problème du paupérisme et du chômage en Angleterre en favorisant l'émigration au Canada des habitants de ce quartier surpeuplé qu'est l'East-End de Londres. Le quatrième navire chargé d'émigrants est parti de Liverpool en emmenant mille quatre cents personnes.
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CANADA : La Bible et la géographie.
    On mande de Toronto au Morning Post, à la date du 14 juin: "Des attaques ont été dirigées, principalement par des clergymen de l'Eglise d'Angleterre au Canada, contre les livres de géographie en usage dans les écoles publiques de l'Ontario. Ces ministres allèguent que les théories exposées dans ces ouvrages sur l'origine du monde sont contraires aux enseignements de l'Ecritures. Des représentations ayant été faites à ce sujet, une commission a été nommée par le gouvernement pour examiner tous les livres de géographie actuellement en usage et faire un rapport. L'assemblée de l'Eglise presbytérienne, qui siège en ce moment à Londres, a voté, à l'occasion de cet incident, une résolution demandant qu'une mesure générale soit prise pour introduire l'enseignement systématique de la Bible dans les écoles publiques du Canada. »
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ESPAGNE : Les Congrégations.
    On lit dans les Débats.. " L'un des principaux articles du programme du nouveau cabinet Moret est la reprise du projet de loi sur les associations, présenté par Sagasta dans ses dernières années, en faisant table rase des négociations ultérieures des ministères conservateurs ou libéraux avec le Vatican. A ce propos, il convient de retracer la genèse de cette question en Espagne. La loi sur les associations du 30 juin 1887 exceptait, par son article 2, les ordres autorisés par le Concordat au nombre de trois, mais stipulait pour tous les autres l'obligation de présenter leurs statuts aux gouvernements civils, de s'inscrire sur registre spécial, d'annoncer par écrit les jour et heure de leurs réunions, de dresser un registre d'associés et un livre de comptabilité; enfin, d'ouvrir les portes de leurs domiciles, en tout temps, au gouverneur et à ses délégués. Ces prescriptions ne furent généralement pas observées, pas plus que l'interdiction du port en public des habits religieux aux membres d'associations non reconnues. Tel était l'état des choses lorsque l'exode en Espagne des congrégations expulsées de France provoqua le décret du 19 septembre 1901, assignant aux associations monastiques un délai de six mois pour s'inscrire. Le Saint-Siège protesta aussitôt et le nonce menaça de se retirer. C'est alors que M. Moret, d'accord avec lui, concerta par l'ordonnance royale du 9 avril 1902, le modus vivendi, accordant l'existence légale à toutes les associations, sous réserve des accords ultérieurs du Gouvernement et de la Curie. Puis vint le convenio du 19 Juin 1904, signé par les conservateurs, et dont l'article premier donne l'exequatur aux congrégations inscrites dans le Modus Vivendi, soit 535 communautés de religieux et 2.697 de religieuses comprenant 12.146 personnes les premières et 42.722 les secondes. Les libéraux protestèrent, et, à sa venue au pouvoir en 1915, M. .Montero-Rios adressa au Saint-Siège une note assez énergique, formulant les réserves de l'Etat espagnol. C'est de cette dernière note que M. Moret déciderait de faire abstraction pour en revenir au projet de loi de 1892. »
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