In Memoriam: DEMAIN, (27/10/1905-26/07/1907), stupidement assassiné !
INTRODUCTION: 01, 02, 03, 04, 05, 06, 07, 08, 09, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30,
31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61,
62, 63, 64, 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 87, 88, 89, 90, 91, 92

Nos:
Première  année, Numéro 38
VENDREDI 13 JUILLET 1906
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE
















NOTRE PROGRAMME




















Paul OLIVIER-LACROYE
  Marxisme français et action démocratique
Mgr PECHENARD, recteur de
 l'Institut catholique de Paris

Albert LECLERE, professeur
 à l'Université de Berne

J. BULLIOT,Institut Catholique de Paris
 L'Enseignement supérieur  libre
Jean BARRALLON . . . . . . .
  Scolastique et Philosophie moderne

LETTRE A L'ÉDITEUR
J. FRANON : Réponse au P. Tyrrell.
INFORMATIONS ET DOCUMENTS

    REVUE DES PÉRIODIQUES
       Anticléricalisme et Catholicisme (Journal de Genève), etc.   
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

BULLETIN POLITIQUE
       La Chambre vient de procéder dans ses bureaux à la nomination d'une commission de vingt-deux membres chargés d'examiner les projets et propositions de loi relatifs au suffrage universel. Rompant avec le système d'exclusion jalouse dont elle donna il y a quelques jours l'exemple, lors de la nomination des grandes commissions parlementaires, la majorité a permis, cette fois, à la minorité d'y avoir accès. L'opposition est représentée dans la commission nouvelle par huit de ses membres: MM. Aynard, Alicot, Charles Benoist, Dansette, Duclaux, Monteil, Flandin, Grousseau et Krantz. L'importance de cette commission se mesure à celle du principal objet qui va lui être soumis: la question de la représentation proportionnelle. Exclure la minorité d'une commission où il se doit agir surtout de ses revendications et de ses droits, eût été, à vrai dire, d'un beau non-sens. La représentation proportionnelle est l'unique ressource électorale des minorités... Commencer par retrancher ces dernières de la délibération et leur enlever la voix, eût été proclamer l'inutilité de réunir le chapitre. Au surplus, la minorité de la commission n'est point seule à se prévaloir du principe de la représentation proportionnelle. Huit membres de la majorité politique s'en réclament aussi. De telle sorte que la majorité même de la commission lui est favorable. La représentation proportionnelle n'a d'ailleurs pas lieu d'inquiéter outre mesure les détenteurs actuels du pouvoir. Le proportionnalisme peut, en effet, s'établir au bénéfice de tous les partis, sans qu'il lui soit cependant possible d'entamer les sanctions d'une majorité bien établie. L'intérêt de la représentation proportionnelle est d'exprimer plus équitablement les forces
respectives du suffrage universel. Mais son impuissance est avérée en face du fait   gouvernemental dont l'unité ne peut être entamée; en face de la loi qui, même avec la représentation proportionnelle, sera toujours en accident d'être votée par la moitié des législateurs plus un et devra toujours être, «volentes, nolentes»,  indistinctement appliquée à tous les citoyens. Mais si le système électoral nouveau, réclamé surtout par des  minorités auxquelles le suffrage rudimentaire actuel impose le silence, ne peut introduire l'échelle de : relativité dans le fait légat et gouvernemental, elle est susceptible du moins d'accroître le nombre, la .qualité et la sincérité des parties en face du tribunal du juge. Il serait donc équitable que cette réforme, en dépit de son insuffisance à créer de la justice, fut prise en considération et réalisée.
    La politique espagnole nous a ménagé une surprise ces jours derniers. Les Libéraux  sont actuellement la majorité aux Cortès et M. Moret est le représentant le plus qualifié du parti libéral. M. Moret, président du Conseil, vient cependant de donner sa démission, non par convenance personnelle, mais parce qu'il se trouvait dans l'impossibilité de gouverner avec la majorité dont il avait l'estime et non les votes. Le maréchal Lopez Dominguez, président du Sénat, représente également la politique libérale, à ceci près qu'il jouit d'un peu moins d'autorité que M. Moret. Il s'est fait fort de reconstituer l'équipe gouvernementale sans avoir besoin d'élections nouvelles, contrairement à M. Moret qui sollicitait du roi la dissolution des Chambres. Sa besogne est terminée, il avait promis l'an dernier son concours à M. Moret. A son tour, M. Moret lui promet le sien. Mais comme le premier de ces concours fut modérément accordé, il y a lieu de penser que la promesse de l'autre sera médiocrement tenue. Ils ne se seront point combattus, s'étant contentés de se laisser réciproquement choir. On nous donne de ces choses, espagnoles si vous le voulez, mais humaines tout d'abord, l'explication que voici: le parti libérai, à peu près analogue à notre gauche anticléricale la plus modérée, possède beaucoup de chefs de talent mais pas un conducteur d'énergie et de génie. En l'absence du capitaine qui rallierait le commandement, les lieutenants se partagent la menue monnaie du pouvoir; ils l'exercent précairement tour à tour. .Pendant ce temps-là les conservateurs et M. Maura, leur chef, tirent des circonstances tout le parti possible. Ils travaillent à l'ajournement d'un certain nombre d'innovations laïques et se rapprochent du pouvoir à pas timides et prudents. Mais le roi, averti de la direction prise par l'opinion publique et désireux de ne pas trop rester en arrière de ses sujets, se comporte déjà avec la prudence de quelque vieux président de République blanchi sous le harnais.
    L'anarchie russe, résultat tout naturel de l'autocratie, bat son plein. La Douma pérore et gesticule, la bureaucratie se cramponne, l'armée s'impatiente, le tzar ne sait ou ne peut ce qu'il veut. Quoi qu'il en soit cependant, tout conspire en faveur d'un geste d'émancipation contre lequel rien ne prévaudra. On eût pu craindre, un instant, que la Tradition se ressaisirait et que le désir de libération du peuple russe. périrait noyé dans le sang. Les chances d'une telle éventualité diminuent chaque jour. Une transition libérale semble se préparer, en attendant la Révolution, légale revanche inévitable.



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MARXISME FRANÇAIS ET ACTION DÉMOCRATIQUE
La philosophie inspirée des travaux de M. Bergson, recueille des sympathies et des adhésions dans les milieux les plus divers, - chez les catholiques d'une part, chez les socialistes de l'autre. Cette constatation peut étonner ceux qui imaginent le développement philosophique sous la forme d'un développement logique de principe à conséquence: comment l'élaboration d'un même principe aboutirait-elle à raffermir la foi catholique, la foi démocratique, la foi socialiste? Ne doit-il pas y avoir, d'un côté ou d'un autre, une pétition de principes, un syllogisme boiteux? Mais on admettra beaucoup plus facilement l'influence convergente de la philosophie nouvelle sur des fois diverses si l'on voit surtout dans cette philosophie, et peut-être dans la philosophie plutôt que tel système ou qu'une combinaison de systèmes, le passage d'un système à un autre et l'effort pour saisir, à travers les formules intellectuelles et par leur moyen, l'intuition directe de la vie. Il n'y a pas de raison pour que cet effort de réflexion et d'adaptation de la pensée à la vie ne soit pas accompli dans des milieux très différents et n'inspire pas une sympathie intellectuelle réciproque il ceux qui l'accomplissent.
    Mais l'idée d'une adaptation de la pensée à la vie n'est-elle pas toute superficielle? N'implique-t-elle pas cette autre idée d'une pensée dont la vie serait absente? Exception faite de pensées strictement individuelles, toute pensée, et surtout toute pensée sociale, est de la vie. Seulement la vie n'est pas uniforme; son rythme est large ou serré, lent ou précipité; elle ne s'écoule pas toute sur le même plan, elle est plus ou moins profonde, plus ou moins riche, plus ou moins originale. Et, suivant qu'elle revêt telle ou telle modalité, elle se laisse enfermer en des systèmes clos ou défie tout arrangement théorique. L'attention à la vie est en raison directe de la force et de l'intensité de la vie.
    Nous voudrions noter rapidement l'évolution qui, dans le socialisme français, a entraîné la .décomposition d'un système qui se donnait comme définitif.
    Un système a dominé pendant un certain temps la pensée socialiste française. C'est le marxisme tel que le comprirent et l'exposèrent, depuis 1876, MM. Jules Guesde et Paul Lafargue, - le socialisme scientifique ou plutôt le socialisme dogmatique. MM. Guesde et Lafargue crurent que Marx avait trouvé la vérité définitive sur la société capitaliste et sa transformation radicale en société collectiviste, et que le  dernier des économistes avait dit sur ces sujets le dernier mot ». Il n'y avait plus qu'à enseigner les quelques théorèmes très simples qui la résumaient.
    Ce qui permet de mesurer la  proportion dans laquelle les différentes classes d'objets sont échangeables les uns contre les autres, c'est la quantité de travail  consacrée, en moyenne, à la fabrication de chacune d'elles Par conséquent, tout profit, tout prélèvement opéré sur le prix du produit, en plus des frais de production et des salaires qui rémunèrent ce travail, source de la valeur, est un détournement d'une valeur qui devrait, légitimement, revenir au producteur ouvrier. C'est du travail non payé. Sur ce point, l'antagonisme de l'employeur et de l'employé est irréductible. L'un cherche nécessairement à accroître son profit, l'autre à accroître son salaire, et salaire et profit varient en raison inverse. Or, la concurrence universelle, qui est un des premiers principes de l'organisation capitaliste, attise ce conflit en obligeant, d'une part, les patrons à abaisser constamment le salaire, comme tous les frais de production, et à remplacer le travail ouvrier par le travail mécanique, et en obligeant, d'autre part, les ouvriers à accepter les conditions de travail les plus dures et les plus dégradantes. Mais si le déterminisme social plonge les ouvriers dans la misère et l'abjection, il les délivrera, un jour prochain. La concurrence qui secoue la société
capitaliste la simplifie; elle fait tomber dans le prolétariat les petits producteurs comme des fruits trop  mûrs, tandis que ceux qui restent sur l'arbre profitent désormais de toute la sève. Les vainqueurs de la lutte, adoptant les modes grandioses de la production moderne, réunissent les ouvriers dans de vastes usines et, à la faveur de cette réunion, un esprit nouveau, où les vaincus mettent la rancune de leurs déceptions et tout l'espoir de leur délivrance, souffle dans la masse ouvrière jusqu'alors inerte et dispersée, l'unifie et l'anime, Elle devient la classe ouvrière; elle prend connaissance de l'évolution économique, elle prend conscience de son antagonisme avec la classe bourgeoise; elle se "pose" et "s'oppose". Et le progrès se poursuit ainsi, accumulant la puissance du capital à un pôle, la puissance du
nombre conscient à l'autre, jusqu'à ce que le nombre conscient ait socialisé le capital.
    De ce système se dégageaient pratiquement deux idées: 1° le régime économique est soumis à un déterminisme tel qu'on ne saurait y introduire aucune modification économique importante; 2° c'est par sa quantité croissante que le prolétariat peut exercer une influence; or, le nombre est d'abord une force politique,.. surtout en pays de suffrage universel. Laissons donc faire la force fatale des choses économiques, traçons sur le registre de la politique la courbe de l'évolution sociale, et pour cela, occupons-en toutes les pages. Conquérons les pouvoirs publics; le prolétariat est déjà le nombre, il nous donnera le pouvoir politique si nous aidons l'influence fatale des choses de toute l'influence de notre enseignement. Parlons 1
Cette doctrine d'inaction économique et d'action politique et d'enseignement n'était pas du marxisme. On répétait des phrases de Marx, on ignorait complètement son esprit; il eût suffi d'un peu d'exégèse pour le constater. Mais elle répondait assez bien à l'état de la classe ouvrière française à l'époque où elle se répandit  avec succès, - vers 1879 et jusque vers 1892.
    L'organisation ouvrière n'en était qu'à ses débuts; l'Internationale était morte à la fois des persécutions venues du dehors et de l'opposition, en son sein, de deux tendances, l'une vers la centralisation politique, l'autre vers la décentralisation économique. La loi de 1884 ne devait porter ses fruits que longtemps après sa promulgation. Les ouvriers étaient donc, pour la plupart, dépourvus des groupements où peuvent se concentrer, s'animer et se réfléchir leur vie et qui peuvent seuls donner quelque influence à leur activité. Mais en un tel état d'isolement et d'impuissance, chacun d'eux n'était-il pas porté à considérer le régime capitaliste comme une immense machine dont il était un rouage impuissant à réagir sur l'ensemble, ou comme une force de la nature qui l'emportait? Machiavélisme despotique du patronat ou déterminisme oppresseur d'un système économique. Peut-être faut-il penser
aussi que les crises de 1877 et de 1882, en pesant lourdement sur les affaires, rendaient plus difficile l'amélioration du sort des ouvriers et contribuaient à rejeter ceux-ci vers la politique. La politique, au contraire, se faisait de jour en jour plus accueillante; des perspectives nouvelles s'ouvraient pleines de promesses pour le prolétariat auquel on venait enseigner précisément que par son accroissement numérique, il pourrait constituer une majorité qui remporterait la victoire. Il est vrai que, pas plus qu'ils ne prévoyaient le développement de l'activité économique du prolétariat, les guesdistes ne prévoyaient la transformation de son
activité politique. Pour eux, tout était fort simple. Il fallait, par la. parole, dessiller les yeux aux prolétaires qui ne manquaient pas d'envoyer au plus tôt au Parlement, - l'évolution économique était assez avancée pour cela, - une majorité socialiste. En somme, une pareille doctrine pouvait convenir à un mouvement ouvrier encore jeune, inorganisé, inexpérimenté comme la jeunesse et, comme elle, rempli d'espoirs impatients.
    Mais le prolétariat développa son action, une double action, d'une part démocratique et législative, d'autre part syndicale et socialiste.
    Action démocratique et législative. - Les guesdistes proposaient comme but au prolétariat l'acquisition de mandats politiques, la  
conquête des pouvoirs publics municipaux ou législatifs; ils
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ouvraient  le champ de bataille démocratique aux socialistes qui devaient chercher à adapter leur tactique à leur nouveau terrain de combat, Les succès électoraux devaient bientôt hypnotiser le parti tout entier au point de le rendre indulgent sur la manière plus ou moins « socialiste» de les remporter et sur les opinions véritables de leurs électeurs. L'essentiel était d'en avoir beaucoup. Quand on fait du  nombre son instrument principal, le seul moyen de devenir plus fort, c'est d'accroître le u nombre» en question. Les candidats s'efforcèrent donc de rallier les électeurs par leur amabilité. Ils tinrent compte des opinions, des « préjugés », des intérêts de la masse; ils tâchèrent de lui offrir quelques avantages. Ils se déclarèrent toujours internationalistes, mais ils dépensèrent beaucoup d'ingéniosité et d'éloquence à montrer qu'il y a une espèce d'internationalisme qui se concilie fort bien avec le patriotisme, on se déclara patriote. Et, de fait, un internationalisme antipatriotique eût détourné du socialisme la démocratie toute pleine encore des souvenirs de la guerre. Ils se déclarèrent toujours partisans de la propriété collective; mais les plus résolus marxistes eux-mêmes n'hésitèrent pas, pour gagner les paysans, à leur présenter un programme agraire où ils ne se posaient plus en adversaires de cette petite propriété, paysanne dont Karl Marx avait dit pourtant que son maintien serait le maintien de la médiocrité. Ils parlèrent toujours de la lutte de classes et de la révolution, mais ils maintinrent l'une et l'autre sur le terrain de la légalité. Les vieilles formules perdirent ainsi leur sens. Les vastes descriptions de l'évolution économique universelle cédèrent le pas à des propositions de loi précises. N'était-il pas nécessaire, puisqu'on voulait recueillir le plus grand nombre possible de mandats, de fractionner le programme jusqu'à le rendre acceptable à ceux qui les dispensent et de justifier par des résultats la confiance une fois accordée? Les « possibilistes" ont ouvert la marche; quelques protestations qu'ils aient fait entendre, les blanquistes et les guesdistes, en fait, les ont suivis.
,    Mais, à mesure que les socialistes s'adaptaient à la démocratie politique, pour augmenter la puissance électorale qui devait leur donner la victoire, la démocratie politique, de son côté, se préoccupait toujours davantage de "questions sociales". Des bourgeois démocrates apportaient à l'étude de ces questions, posées par le socialisme en termes vigoureux, leur mentalité particulière. Universitaires ou avocats, ils soumettaient difficilement leur esprit à la discipline brutale du marxisme. Les nécessités d'une politique que les «nouvelles couches" renouvelaient, le sentiment de peine éveillé par le spectacle de la misère, l'échec social de la pure économie libérale, les entraînaient vers le socialisme sans les préparer à l'orthodoxie. Ils retrouvaient, d'ailleurs, chez Benoît Malon et ses disciples de la Revue socialiste les traditions du socialisme français épris d'intellectualité avec Saint-Simon; charitable et solidariste avec Sismondi, Villeneuve-Bargemont, Buret, etc.; fédéraliste avec Prudhon. Ils renouaient la tradition interrompue par le Second Empire et Karl Marx. Pouvait-il en être autrement? Pour les socialistes de la Monarchie de Juillet et de 1848, la question sociale est plutôt la question du paupérisme que la question du travail. Les ouvriers sont considérés par eux comme des pauvres, c'est-à-dire comme des consommateurs dont la puissance d'achat est inférieure à la normale, plutôt que comme des ouvriers, c'est-à-dire comme des agents de la production. Pour Marx, au contraire, le point de vue essentiel est celui de la production et la question sociale est celle de savoir si le mode de production capitaliste ne sera pas remplacé nécessairement par un mode meilleur de production: le mode collectiviste. Mais le point de vue marxiste n'a pas prévalu. Le jour où les démocrates ont examiné les questions sociales, ils l'ont fait avec leurs yeux et leur mentalité de démocrates, tout préoccupés des intérêts de la masse. Or, la masse est consommatrice. Il est d'ailleurs plus facile de raisonner sur la consommation que sur la production des richesses, car celle-ci suppose un grand nombre de conditions techniques et de forces obscures. Les plus déterminés socialistes ont adopté le point de vue de la démocratie; ils ont cherché à accroître la puissance d'achat de la classe ouvrière, ses moyens de jouissance; la revendication socialiste par excellence n'a-t-elle pas été le droit au produit intégral du travail, c'est-à-dire la possibilité pour l'ouvrier de racheter l'objet qu'il a produit? Ici encore, malgré leurs réserves, blanquistes et guesdistes n'ont point agi autrement que les démocrates venus au socialisme vers
1892.
    Ainsi se constituait un parti socialiste bariolé de différentes couleurs, mais marchant tout entier dans les voies de la démocratie politique.
    Il était appelé à y rencontrer. des hommes venus de très loin et qui, après avoir essayé, comme les guesdistes, d'utiliser pour des fins particulières le mouvement ouvrier, avaient été, eux aussi, emportés par le courant: les catholiques sociaux. Ils reprenaient, comme les démocrates, les traditions de la Monarchie de Juillet et de 1848, de Bigot de Morogues, de Villeneuve Bargemont et de bien d'autres (1). Leur point de vue n'était d'ailleurs pas différent du point de vue des autres démocrates. Sur la productivité du régime collectiviste comparée à celle du régime capitaliste. sur le passage de l'un à l'autre de ces régimes, l'Evangile et les Encycliques n'ont évidemment rien à nous apprendre  ce sont là questions techniques que la religion ne résout ni dans un sens, ni dans l'autre. Mais sur la pauvreté et la richesse, - et c'était ce que considéraient les démocrates, - l'Evangile est, au contraire, plein d'enseignements. Cette manière de poser la question sociale est, pour ainsi dire, évangélique. Sans doute, l'identité de points de vue a souvent entraîné chez des hommes d'opinions très divergentes, d'ailleurs, et pour d'autres causes, une opposition aiguë : l'optimisme révolutionnaire qui préconisait une révolution violente, immédiate et radicale, s'accommodait mal (en même temps que du bon sens) de la doctrine chrétienne; .mais, du jour où l'effort démocratique eut fractionné la théorie socialiste et où les chrétiens eurent montré, par leur action, les conséquences pratiques de leur doctrine, une collaboration de réforme sociale parut possible, entre croyants et non-croyants, entre socialistes réformistes et catholiques sociaux (2).
    L'activité démocratique a brisé les vieilles formules, les vieux cadres. Surtout elle vise à modifier le milieu économique; elle implique la croyance que ce milieu est modifiable et que l'on ne doit pas se reposer de cette modification sur une sorte de mécanique qui fonctionnerait à son heure, mais se mettre à l'œuvre tout de suite, accepter toutes les collaborations loyales, accumuler les résultats. Les résultats devinrent de plus en plus l'essentiel et, pour les accroître, on vit des socialistes compléter la politique parlementaire, jusqu'alors suivie, par une politique ministérielle. Or, une politique ministérielle est nécessairement une politique de solidarité nationale et d'union des classes (3). Sans doute, des protestations s'élevèrent tout d'abord, mais la politique ministérielle ne fut pas absolument condamnée et le jour où elle fut à nouveau pratiquée, le Parti unifié, nullement ému, se contenta, à l'égard du nouveau ministre, d'une mise en congé tout administrative. C'est la banqueroute du marxisme.
    Nous avons constaté la dissolution du marxisme français par la pratique démocratique suivie depuis vingt ans. Mais ne s'est-il pas reconstitué dans un autre 

(1) Pecqueur lui-même, quoique rationaliste, consacrait un chapitre de ses Améliorations matérielles à justifier le progrès au point de vue religieux, et intitulait De la République de Dieu, Union religieuse pour la pratique immédiate de l'Egalité et de la Fraternité universelles un ouvrage où il fondait son socialisme sur le spiritualisme. Nous ne faisons évidemment pas de lui un croyant catholique...
(2) Et l'on vit un ministre socialiste appeler un catholique, M. R. Jay, au Conseil supérieur du travail, et des socialistes comme M. Arthur Groussier, M. Edouard Vaillant lui-même, le disciple de l'antireligieux Blanqui, siéger au Comité de l'Association pour la protection légale des travailleurs avec l'abbé Lemire et le comte de Mun. Ne doit-on pas rappeler aussi la collaboration directe des socialistes à la. loi de Séparation et l'influence relativement heureuse qu'ils ont exercée sur la Chambre à ce sujet?
(3) Cf MILLERAND: Le Socialisme réformiste français (Cornély). et SARRANTE : Socialisme d'opposition, Socialisme de gouvernement et lutte de classes.

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