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MARXISME
FRANÇAIS ET ACTION
DÉMOCRATIQUE
La philosophie
inspirée des
travaux de M. Bergson, recueille des sympathies et des adhésions
dans les milieux les plus divers, - chez les catholiques d'une part,
chez les socialistes de l'autre. Cette constatation peut étonner
ceux qui imaginent le développement philosophique sous la forme
d'un développement logique de principe à
conséquence: comment l'élaboration d'un même
principe aboutirait-elle à raffermir la foi catholique, la foi
démocratique, la foi socialiste? Ne doit-il pas y avoir, d'un
côté ou d'un autre, une pétition de principes, un
syllogisme boiteux? Mais on admettra beaucoup plus facilement
l'influence convergente de la philosophie nouvelle sur des fois
diverses si l'on voit surtout dans cette philosophie, et
peut-être dans la philosophie plutôt que tel système
ou qu'une combinaison de systèmes, le passage d'un
système à un autre et l'effort pour saisir, à
travers les formules intellectuelles et par leur moyen, l'intuition
directe de la vie. Il n'y a pas de raison pour que cet effort de
réflexion et d'adaptation de la pensée à la vie ne
soit pas accompli dans des milieux très différents et
n'inspire pas une sympathie intellectuelle réciproque il ceux
qui l'accomplissent.
Mais
l'idée d'une adaptation de la pensée à la vie
n'est-elle pas toute superficielle? N'implique-t-elle pas cette autre
idée d'une pensée dont la vie serait absente? Exception
faite de pensées strictement individuelles, toute pensée,
et surtout toute pensée sociale, est de la vie. Seulement la vie
n'est pas uniforme; son rythme est large ou serré, lent ou
précipité; elle ne s'écoule pas toute sur le
même plan, elle est plus ou moins profonde, plus ou moins riche,
plus ou moins originale. Et, suivant qu'elle revêt telle ou telle
modalité, elle se laisse enfermer en des systèmes clos ou
défie tout arrangement théorique. L'attention à la
vie est en raison directe de la force et de l'intensité de la
vie.
Nous
voudrions
noter rapidement l'évolution qui, dans le socialisme
français, a entraîné la .décomposition d'un
système qui se donnait comme définitif.
Un
système a dominé pendant un certain temps la
pensée socialiste française. C'est le marxisme tel que le
comprirent et l'exposèrent, depuis 1876, MM. Jules Guesde et
Paul Lafargue, - le socialisme scientifique ou plutôt le
socialisme dogmatique. MM. Guesde et Lafargue crurent que Marx avait
trouvé la vérité définitive sur la
société capitaliste et sa transformation radicale en
société collectiviste, et que le dernier des
économistes avait dit sur ces sujets le dernier mot ». Il
n'y avait plus qu'à enseigner les quelques
théorèmes très simples qui la résumaient.
Ce qui
permet de
mesurer la proportion dans laquelle les différentes
classes d'objets sont échangeables les uns contre les autres,
c'est la quantité de travail consacrée, en moyenne,
à la fabrication de chacune d'elles Par conséquent, tout
profit, tout prélèvement opéré sur le prix
du produit, en plus des frais de production et des salaires qui
rémunèrent ce travail, source de la valeur, est un
détournement d'une valeur qui devrait, légitimement,
revenir au producteur ouvrier. C'est du travail non payé. Sur ce
point, l'antagonisme de l'employeur et de l'employé est
irréductible. L'un cherche nécessairement à
accroître son profit, l'autre à accroître son
salaire, et salaire et profit varient en raison inverse. Or, la
concurrence universelle, qui est un des premiers principes de
l'organisation capitaliste, attise ce conflit en obligeant, d'une part,
les patrons à abaisser constamment le salaire, comme tous les
frais de production, et à remplacer le travail ouvrier par le
travail mécanique, et en obligeant, d'autre part, les ouvriers
à accepter les conditions de travail les plus dures et les plus
dégradantes. Mais si le déterminisme social plonge les
ouvriers dans la misère et l'abjection, il les délivrera,
un jour prochain. La concurrence qui secoue la société
capitaliste la simplifie;
elle fait
tomber dans le prolétariat les petits producteurs comme des
fruits trop mûrs, tandis que ceux qui restent sur l'arbre
profitent désormais de toute la sève. Les vainqueurs de
la lutte, adoptant les modes grandioses de la production moderne,
réunissent les ouvriers dans de vastes usines et, à la
faveur de cette réunion, un esprit nouveau, où les
vaincus mettent la rancune de leurs déceptions et tout l'espoir
de leur délivrance, souffle dans la masse ouvrière
jusqu'alors inerte et dispersée, l'unifie et l'anime, Elle
devient la classe ouvrière; elle prend connaissance de
l'évolution économique, elle prend conscience de son
antagonisme avec la classe bourgeoise; elle se "pose" et "s'oppose". Et
le progrès se poursuit ainsi, accumulant la puissance du capital
à un pôle, la puissance du
nombre conscient à
l'autre,
jusqu'à ce que le nombre conscient ait socialisé le
capital.
De ce
système se dégageaient pratiquement deux idées:
1° le régime économique est soumis à un
déterminisme tel qu'on ne saurait y introduire aucune
modification économique importante; 2° c'est par sa
quantité croissante que le prolétariat peut exercer une
influence; or, le nombre est d'abord une force politique,.. surtout en
pays de suffrage universel. Laissons donc faire la force fatale des
choses économiques, traçons sur le registre de la
politique la courbe de l'évolution sociale, et pour cela,
occupons-en toutes les pages. Conquérons les pouvoirs publics;
le prolétariat est déjà le nombre, il nous donnera
le pouvoir politique si nous aidons l'influence fatale des choses de
toute l'influence de notre enseignement. Parlons 1
Cette doctrine d'inaction
économique et d'action politique et d'enseignement
n'était pas du marxisme. On répétait des phrases
de Marx, on ignorait complètement son esprit; il eût suffi
d'un peu d'exégèse pour le constater. Mais elle
répondait assez bien à l'état de la classe
ouvrière française à l'époque où
elle se répandit avec succès, - vers 1879 et jusque
vers 1892.
L'organisation
ouvrière n'en était qu'à ses débuts;
l'Internationale était morte à la fois des
persécutions venues du dehors et de l'opposition, en son sein,
de deux tendances, l'une vers la centralisation politique, l'autre vers
la décentralisation économique. La loi de 1884 ne devait
porter ses fruits que longtemps après sa promulgation. Les
ouvriers étaient donc, pour la plupart, dépourvus des
groupements où peuvent se concentrer, s'animer et se
réfléchir leur vie et qui peuvent seuls donner quelque
influence à leur activité. Mais en un tel état
d'isolement et d'impuissance, chacun d'eux n'était-il pas
porté à considérer le régime capitaliste
comme une immense machine dont il était un rouage impuissant
à réagir sur l'ensemble, ou comme une force de la nature
qui l'emportait? Machiavélisme despotique du patronat ou
déterminisme oppresseur d'un système économique.
Peut-être faut-il penser
aussi que les crises de 1877
et de
1882, en pesant lourdement sur les affaires, rendaient plus difficile
l'amélioration du sort des ouvriers et contribuaient à
rejeter ceux-ci vers la politique. La politique, au contraire, se
faisait de jour en jour plus accueillante; des perspectives nouvelles
s'ouvraient pleines de promesses pour le prolétariat auquel on
venait enseigner précisément que par son accroissement
numérique, il pourrait constituer une majorité qui
remporterait la victoire. Il est vrai que, pas plus qu'ils ne
prévoyaient le développement de l'activité
économique du prolétariat, les guesdistes ne
prévoyaient la transformation de son
activité politique.
Pour
eux, tout était fort simple. Il fallait, par la. parole,
dessiller les yeux aux prolétaires qui ne manquaient pas
d'envoyer au plus tôt au Parlement, - l'évolution
économique était assez avancée pour cela, - une
majorité socialiste. En somme, une pareille doctrine pouvait
convenir à un mouvement ouvrier encore jeune, inorganisé,
inexpérimenté comme la jeunesse et, comme elle, rempli
d'espoirs impatients.
Mais le
prolétariat développa son action, une double action,
d'une part démocratique et législative, d'autre part
syndicale et socialiste.
Action
démocratique et législative. - Les guesdistes proposaient
comme but au prolétariat l'acquisition de mandats politiques,
la conquête des pouvoirs publics
municipaux ou législatifs;
ils
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ouvraient le champ de bataille
démocratique aux socialistes
qui devaient chercher à adapter leur tactique à
leur
nouveau terrain de combat, Les succès électoraux devaient
bientôt hypnotiser le parti tout entier au point de le rendre
indulgent sur la manière plus ou moins « socialiste»
de les remporter et sur les opinions véritables de leurs
électeurs. L'essentiel était d'en avoir beaucoup. Quand
on fait du nombre son instrument principal, le seul moyen de
devenir plus fort, c'est d'accroître le u nombre» en
question. Les candidats s'efforcèrent donc de rallier les
électeurs par leur amabilité. Ils tinrent compte des
opinions, des « préjugés », des
intérêts de la masse; ils tâchèrent de lui
offrir quelques avantages. Ils se déclarèrent toujours
internationalistes, mais ils dépensèrent beaucoup
d'ingéniosité et d'éloquence à montrer
qu'il y a une espèce d'internationalisme qui se concilie fort
bien avec le patriotisme, on se déclara patriote. Et, de fait,
un internationalisme antipatriotique eût détourné
du socialisme la démocratie toute pleine encore des souvenirs de
la guerre. Ils se déclarèrent toujours partisans de la
propriété collective; mais les plus résolus
marxistes eux-mêmes n'hésitèrent pas, pour gagner
les paysans, à leur présenter un programme agraire
où ils ne se posaient plus en adversaires de cette petite
propriété, paysanne dont Karl Marx avait dit pourtant que
son maintien serait le maintien de la médiocrité. Ils
parlèrent toujours de la lutte de classes et de la
révolution, mais ils maintinrent l'une et l'autre sur le terrain
de la légalité. Les vieilles formules perdirent ainsi
leur sens. Les vastes descriptions de l'évolution
économique universelle cédèrent le pas à
des propositions de loi précises. N'était-il pas
nécessaire, puisqu'on voulait recueillir le plus grand nombre
possible de mandats, de fractionner le programme jusqu'à le
rendre acceptable à ceux qui les dispensent et de justifier par
des résultats la confiance une fois accordée? Les «
possibilistes" ont ouvert la marche; quelques protestations qu'ils
aient fait entendre, les blanquistes et les guesdistes, en fait, les
ont suivis.
, Mais,
à
mesure que les socialistes s'adaptaient à la démocratie
politique, pour augmenter la puissance électorale qui devait
leur donner la victoire, la démocratie politique, de son
côté, se préoccupait toujours davantage de
"questions sociales". Des bourgeois démocrates apportaient
à l'étude de ces questions, posées par le
socialisme en termes vigoureux, leur mentalité
particulière. Universitaires ou avocats, ils soumettaient
difficilement leur esprit à la discipline brutale du marxisme.
Les nécessités d'une politique que les «nouvelles
couches" renouvelaient, le sentiment de peine éveillé par
le spectacle de la misère, l'échec social de la pure
économie libérale, les entraînaient vers le
socialisme sans les préparer à l'orthodoxie. Ils
retrouvaient, d'ailleurs, chez Benoît Malon et ses disciples de
la Revue socialiste les traditions du socialisme français
épris d'intellectualité avec Saint-Simon; charitable et
solidariste avec Sismondi, Villeneuve-Bargemont, Buret, etc.;
fédéraliste avec Prudhon. Ils renouaient la tradition
interrompue par le Second Empire et Karl Marx. Pouvait-il en être
autrement? Pour les socialistes de la Monarchie de Juillet et de 1848,
la question sociale est plutôt la question du paupérisme
que la question du travail. Les ouvriers sont considérés
par eux comme des pauvres, c'est-à-dire comme des consommateurs
dont la puissance d'achat est inférieure à la normale,
plutôt que comme des ouvriers, c'est-à-dire comme des
agents de la production. Pour Marx, au contraire, le point de vue
essentiel est celui de la production et la question sociale est celle
de savoir si le mode de production capitaliste ne sera pas
remplacé nécessairement par un mode meilleur de
production: le mode collectiviste. Mais le point de vue marxiste n'a
pas prévalu. Le jour où les démocrates ont
examiné les questions sociales, ils l'ont fait avec leurs yeux
et leur mentalité de démocrates, tout
préoccupés des intérêts de la masse. Or, la
masse est consommatrice. Il est d'ailleurs plus facile de raisonner sur
la consommation que sur la production des richesses, car celle-ci
suppose un grand nombre de conditions techniques et de forces obscures.
Les plus déterminés socialistes ont adopté le
point de vue de la démocratie; ils ont cherché à
accroître la puissance d'achat de la classe ouvrière, ses
moyens de jouissance; la revendication socialiste par excellence
n'a-t-elle pas été le droit au produit intégral du
travail, c'est-à-dire la possibilité pour l'ouvrier de
racheter l'objet qu'il a produit? Ici encore, malgré leurs
réserves, blanquistes et guesdistes n'ont point agi autrement
que les démocrates venus au socialisme vers
1892.
Ainsi se
constituait un parti socialiste bariolé de différentes
couleurs, mais marchant tout entier dans les voies de la
démocratie politique.
Il
était
appelé à y rencontrer. des hommes venus de très
loin et qui, après avoir essayé, comme les guesdistes,
d'utiliser pour des fins particulières le mouvement ouvrier,
avaient été, eux aussi, emportés par le courant:
les catholiques sociaux. Ils reprenaient, comme les démocrates,
les traditions de la Monarchie de Juillet et de 1848, de Bigot de
Morogues, de Villeneuve Bargemont et de bien d'autres (1). Leur point
de vue n'était d'ailleurs pas différent du point de vue
des autres démocrates. Sur la productivité du
régime collectiviste comparée à celle du
régime capitaliste. sur le passage de l'un à l'autre de
ces régimes, l'Evangile et les Encycliques n'ont
évidemment rien à nous apprendre ce sont là
questions techniques que la religion ne résout ni dans un sens,
ni dans l'autre. Mais sur la pauvreté et la richesse, - et
c'était ce que considéraient les démocrates, -
l'Evangile est, au contraire, plein d'enseignements. Cette
manière de poser la question sociale est, pour ainsi dire,
évangélique. Sans doute, l'identité de points de
vue a souvent entraîné chez des hommes d'opinions
très divergentes, d'ailleurs, et pour d'autres causes, une
opposition aiguë : l'optimisme révolutionnaire qui
préconisait une révolution violente, immédiate et
radicale, s'accommodait mal (en même temps que du bon sens) de la
doctrine chrétienne; .mais, du jour où l'effort
démocratique eut fractionné la théorie socialiste
et où les chrétiens eurent montré, par leur
action, les conséquences pratiques de leur doctrine, une
collaboration de réforme sociale parut possible, entre croyants
et non-croyants, entre socialistes réformistes et catholiques
sociaux (2).
L'activité démocratique a brisé les vieilles
formules, les vieux cadres. Surtout elle vise à modifier le
milieu économique; elle implique la croyance que ce milieu est
modifiable et que l'on ne doit pas se reposer de cette modification sur
une sorte de mécanique qui fonctionnerait à son heure,
mais se mettre à l'œuvre tout de suite, accepter toutes les
collaborations loyales, accumuler les résultats. Les
résultats devinrent de plus en plus l'essentiel et, pour les
accroître, on vit des socialistes compléter la politique
parlementaire, jusqu'alors suivie, par une politique
ministérielle. Or, une politique ministérielle est
nécessairement une politique de solidarité nationale et
d'union des classes (3). Sans doute, des protestations
s'élevèrent tout d'abord, mais la politique
ministérielle ne fut pas absolument condamnée et le jour
où elle fut à nouveau pratiquée, le Parti
unifié, nullement ému, se contenta, à
l'égard du nouveau ministre, d'une mise en congé tout
administrative. C'est la banqueroute du marxisme.
Nous avons
constaté la dissolution du marxisme français par la
pratique démocratique suivie depuis vingt ans. Mais ne s'est-il
pas reconstitué dans un autre
(1) Pecqueur
lui-même,
quoique rationaliste, consacrait un chapitre de ses
Améliorations matérielles à justifier le
progrès au point de vue religieux, et intitulait De la
République de Dieu, Union religieuse pour la pratique
immédiate de l'Egalité et de la Fraternité
universelles un ouvrage où il fondait son socialisme sur le
spiritualisme. Nous ne faisons évidemment pas de lui un croyant
catholique...
(2) Et
l'on vit un ministre
socialiste appeler un catholique, M. R. Jay, au Conseil
supérieur du travail, et des socialistes comme M. Arthur
Groussier, M. Edouard Vaillant lui-même, le disciple de
l'antireligieux Blanqui, siéger au Comité de
l'Association pour la protection légale des travailleurs avec
l'abbé Lemire et le comte de Mun. Ne doit-on pas rappeler aussi
la collaboration directe des socialistes à la. loi de
Séparation et l'influence relativement heureuse qu'ils ont
exercée sur la Chambre à ce sujet?
(3) Cf
MILLERAND: Le Socialisme
réformiste français (Cornély). et SARRANTE :
Socialisme d'opposition, Socialisme de gouvernement et lutte de classes.
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