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Newman
et Manning
Avec un troisième
volume
qui va de la mort de Wiseman à la mort de Manning (1865-1892),
M. Thureau-Dangin termine sa grande histoire de la Renaissance
catholique en Angleterre. Je sais peu de livres modernes qui donnent,
à un pareil degré, l'impression d'une œuvre
achevée, d'une œuvre, au noble sens de ce mot. La documentation
du livre défie la plus exigeante des critiques. Ouvrages
d'exposition doctrinale ou de controverse, biographies, recueils de
lettres, revues, journaux, l'auteur a lu tout ce qui, de près ou
de loin, pouvait le renseigner sur cet immense sujet. D'autre part,
mérite beaucoup plus rare, il domine, il maîtrise, il
ordonne, il anime cette matière presque infinie avec cette
aisance qui est peut-être la marque souveraine du
véritable écrivain, il se meut librement à travers
cette période de soixante années d'histoire religieuse
(1830-1893), il montre les points lumineux qui marquent les
étapes principales de cette longue évolution, il appelle
tour à tour et laisse tomber dans leur néant les
personnages secondaires et les comparses, il concentre notre attention
et ramasse nos sympathies sur les quelques figures essentielles
d'où tout rayonne et auxquelles tout doit revenir. Le livre est
écrit avec une noble sérénité qui n'exclut
ni la chaleur ni le pittoresque. On voit bien où va l'admiration
la plus cordiale de l'auteur, mais il ne nous impose jamais ses
préférences, et il nous empêche de condamner trop
absolument ou trop vite ceux-là même dont il
déplore, avec une réserve éloquente, ou les
injustices ou les maladresses. Ainsi conçue, ainsi conduite,
cette histoire s'impose aux réflexions approfondies de tous ceux
qui mettent la question religieuse au-dessus de toutes les autres et
qui cherchent dans les expériences du passé une
lumière pour s'orienter au milieu des difficultés
d'aujourd'hui et de demain.
Comme il
était facile de le prévoir, l'auteur, dans ce
troisième volume aussi bien que dans le second, a
été obligé de dédoubler son sujet
pour suivre séparément les deux courants issus du
mouvement d'Oxford: d'une part, le courant proprement catholique; de
l'autre, le courant "anglo-catholique" qui tendait à
catholiciser plus ou moins l'anglicanisme ». A dater, en effet,
de la conversion de Newman, ces deux courants n'ont presque plus rien
de commun et, dans un sens, on peut presque dire qu'ils ne se
rencontrent que pour se combattre.
L'anglicanisme d'un Keble, d'un
Pusey pouvait, à la rigueur, être considéré
comme une dernière étape sur la route qui mène
à Rome. Le ritualisme, au contraire, dans ses derniers
développements, précisément parce qu'il fait
profession de revenir aux dogmes et aux pratiques du catholicisme, s'il
n'arrête pas toujours les conversions individuelles, me semble
tout à fait funeste au grand mouvement de 1845. L'auteur a donc
été bien inspiré de raconter
séparément cette double histoire, bien inspiré
aussi d'arrêter son récit à la mort de Manning et
au triomphe ritualiste de 1892. A partir de cette date, ni pour les
catholiques, ni pour les ritualistes, on ne saurait plus parler de
renaissance. De part et d'autre, pour le moment du moins,
l'époque héroïque semble finie. Est-ce à dire
que le mouvement d'Oxford ait épuisé sa
fécondité initiale, pour ma part, je ne le crois pas. Je
pourrais citer, dans l'anglicanisme contemporain, bien des hommes qui
n'appartiennent pas au ritualisme et qui pourtant sont moins loin de
nous que lord Halifax lui-même. Mais c'est là de
l'histoire en formation et que nous n'avons pas encore le droit de
raconter. Qu'il nous suffise de rappeler que chez tous les anglicans
dont je parle, on montrerait sans aucune peine l'influence, directe ou
indirecte, du newnanisme, sinon toujours de Newman lui-même. M.
Thureau-Dangin indique, avec sa pénétration ordinaire, ce
prolongement indéfini. de l'influence newmanienne.
«
La
confiance de Newman, dit-il au sujet de la Grammar of assent, n'a pas
été trompée. Les idées qui avaient
étonné au jour de leur apparition... ont pu être
enseigné d'autorité à toutes les natures
d'intelligences et leur apportant la solution de tous les
problèmes religieux? Newman n'a jamais eu une telle
prétention; il a dit seulement ce qui l'a satisfait
lui-même. mais, en ce faisant, il se trouve avoir ouvert' des
vues, indiqué des voies où beaucoup d'esprits
troublés, inquiets, et non des moins affinés ni des moins
ouverts aux idées du temps présent, aperçoivent
aujourd'hui le moyen de se délivrer de leurs doutes et
d'affermir leur foi. Aussi, parmi les philosophes chrétiens de
l'heure présente, plusieurs se montrent-ils curieux
d'étudier la Grammar of assent, de s'en approprier sinon toutes
les idées, du moins les plus importantes, et semblent-ils y
découvrir, comme dans l'Essai Sur le développement, l'un
des éléments de cette apologétique nouvelle,
jugée nécessaire, pour faire face à des attaques
également nouvelles. Considéré sous ce jour,
Newman n'est plus uniquement ce que le public est surtout
habitué à voir en lui, le créateur de ce
fécond mouvement
d'Oxford qui a
revivifié le ferment catholique enfoui dans l'Eglise anglicane,
le grand converti qui, par son exemple et son enseignement, a
montré à tant de belles âmes le chemin qui les
ramenait à la véritable Eglise; il est, en outre,
l'initiateur d'une philosophie religieuse où beaucoup d'esprits
croient trouver aujourd'hui réponse aux objections ou aux
anxiétés de la pensée moderne; et, sans vouloir
diminuer le bienfait de la première de ces œuvres,
n'apparaît-il pas que la seconde révèle un
génie supérieur, qu'elle a une portée plus vaste,
qu'elle intéresse non plus seulement l'Angleterre, mais le monde
entier, qu'elle ne se borne pas à apporter un remède
à une crise du passé, mais qu'elle vise à
résoudre le problème de l'avenir (p. 109, 110). »
Je
mettrai,
pour ma part, moins de différence entre ces deux œuvres. La
seconde, à mon sens, n'est que la continuation et
l'épanouissement de la première. Sous une forme nouvelle,
c'est toujours le mouvement d'Oxford. En tout cas, on voit bien que la
grave, l'impartiale histoire, fait à Newman la part du lion. Par
le simple récit des faits, M. Thureau-Dangin aura
travaillé plus quel personne à l'apothéose du
grand cardinal. Autant et plus encore que les deux premiers, ce dernier
volume montre aux yeux les plus prévenus
l'incomparable puissance de
cet
homme et l'indéfectible justice de sa cause. Suspect,
inlassablement dénoncé à Rome, traversé
dans tous ses projets d'apostolat, condamné toujours, soit qu'il
parle, soit qu'il se taise, ce catholique fidèle qui a tout
sacrifié à l'Eglise reste, pendant des années,
sous la menace d'une réprobation solennelle. La lumière
est faite, cruelle et décisive, sur ces incidents lamentables.
Nous avons en main tous les papiers qui circulaient sans relâche
de Westminster à Rome et de Rome à Westminster.
"Il faut
écraser l'esprit de Newman », écrit de Rome Mgr
Talbot, "il y a dans sa réponse à Pusey des
passages qui ne sont ni catholiques ni chrétiens»; et
Manning, de son côté: "Ce que vous écrivez sur le
docteur Newman est vrai... c'est le catholicisme mondain. » Aux
yeux de l'archevêque, Newman est moins loin de Pusey que de
Rome.
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"Qu'on
n'aille pas, d'ailleurs, s'exagérer l'influence de ces
mauvais convertis; sauf quelques prêtres
et les jésuites
anglais ce catholicisme dilué ne trouvera aucune
faveur en
Angleterre », p. 78, 79. Un jour vient pourtant où les
catholiques anglais se révoltent et écrivent à
Newman "que tout coup qui le touche inflige une
blessure à l'Eglise catholique en Angleterre » (p.
85). Le
pauvre prélat, déjà sur le seuil de la
démence, ne voit dans cette adresse "qu'une insulte au pape et
à l'archevêque ». Ils commencent, ajoutait-il,
à montrer le pied fourchu que je leur connais depuis
longtemps... Quel est le département des laïques? Chasser
à courre, au fusil, traiter leurs invités. » Enfin,
il écrit son inconcevable phrase: "Le docteur Newman est l'homme
le plus dangereux d'Angleterre", (p. 87).
Comme Newman le disait,
à
cette heure même, "il n'y a
pas là de quoi nuire à
quelqu'un. » De telles attaques "sont la preuve qu'une
œuvre se
fait », et il parlait en homme qui sait la valeur des mots, de ce
silence qui n'est que l'indifférence ou timidité,
mais patience» (p: 80). Patience! Cette histoire est vieille de
quarante ans et cependant, quand on la relit aujourd'hui, on croit se
rappeler un absurde cauchemar. Comme tout cela est loin de nous! Qui se
soucie aujourd'hui des anathèmes de Ward, des
dénonciations de Manning et des injures de Talbot; qui songe
qu'en 1879 il fallut presque un coup d'Etat pour que justice fût
enfin rendue? M. Thureau-Dangin raconte, à ce sujet, une
anecdote très savoureuse et dont l'authenticité ne laisse
aucun doute: « Quelques années plus tard, lord Selborne,
au cours d'une audience du Saint Père, ayant eu l'occasion de
prononcer le nom de Newman, la figure de Léon XIII s'illumina:
"Mon" cardinal! dit-il. Ce ne fut pas facile; non, ce ne fut «
pas facile. Ils disaient qu'il était trop libéral:
mais j'avais résolu d'honorer l'Eglise en honorant Newman.
J'ai toujours eu un culte pour lui. Je suis fier « qu'il m'ait
été donné d'honorer un tel homme. » (page
232).
La
généreuse initiative de Léon XIII effaçait
pour toujours Newman de la liste des suspects. Aujourd'hui,
ceux-là même que sa gloire semble gêner n'osent
guère l'attaquer en face. Ils prennent, pour arriver
jusqu'à lui, d'étranges chemins de traverse par où
les honnêtes gens ne passent jamais. La plus avouable de leurs
manœuvres consiste à plaisanter tantôt de la ferveur
enthousiaste, tantôt du petit nombre de disciples de Newman. Eh!
bonnes gens, si, comme vous dites, nous ne sommes que deux ou trois
à vivre de la pensée de Newman, si nos livres de
propagande newmanienne languissent chez le boutiquier, est-ce bien la
peine de dépenser contre nous tant de rhétorique et tant
de dépit. Laissez nos éditeurs se ruiner tout à
leur aise, ou tâchez de les enrichir d'une autre façon.
Quant à notre enthousiasme, j'avoue qu'il peut irriter certaines
gens, mais il paraîtra bien excusable à ceux qui savent
qu'en exaltant Newman, nous entendons exalter l'Eglise elle-même
et défendre les fondements de notre foi. C'est ce qu'a compris
et formulé admirablement le chroniqueur théologique de la
Revue du Clergé français. Ce théologien, vigoureux
et sincère, a toujours fait preuve d'une orthodoxie scrupuleuse.
Mais il a étudié longuement et sans parti pris le
newmanisme et les différents systèmes qui s'y rattachent,
et il résume les conclusions de son étude avec la
fermeté tranquille d'un homme qui ne cherche que la
vérité. c Cet accord spontané d'esprits si divers,
- c'est ainsi qu'il parle dans sa chronique du 15 mai, montre qu'il y a
dans ces essais plus qu'un rêve de nouveauté dangereux,
mais la réponse à un besoin de la conscience moderne,
soucieuse de sauvegarder, jusque dans l'acception d'une autorité
extérieure, l'autonomie de la personne humaine, plus curieuse
d'introspection psychologique que de spéculations
métaphysiques et de syllogismes. Il ne serait pas difficile de
prouver que ce changement de perspective est un rajeunissement, non un
bouleversement de l'apologétique traditionnelle. Qu'on
médite cet article de M. Dubois, qu'on relise la forte page de
M. Thureau-Dangin que je citais tantôt, et on comprendra pourquoi
des disciples de plus en plus nombreux, - hélas! ils ne sont pas
tous des jeunes gens, - saluent aujourd'hui avec tant
d'allégresse l'apothéose de Newman (1).
Le livre
de M.
Thureau-Dangin nous montre la nécessité d'une autre
révision, plus laborieuse, assurément, mais qui s'impose
aux psychologues de l'avenir. Ni les uns ni les autres, nous ne sommes
peut-être tout à fait justes envers Manning. Je crois bien
que ses
amis l'ont encore plus mal
servi
que ses adversaires.
Mais,
à mon sens, il
ne
mérite ni la dangereuse estime des uns, ni les
sévères critiques des autres. Non, en
vérité, il reste trop grand pour qu'on ne voie en lui que
le confident de Talbot et que le censeur de Newman. Assurément,
on ne reprochera pas à M. Thureau-Dangin d'avoir rien fait pour
diminuer ce personnage ou pour le sacrifier à son rival. Je
regrette seulement que les dissections impitoyables du psychologue
soient interdites à l'historien et que notre auteur, sous
peine de rompre l'équilibre de son livre, ait dû renoncer
à creuser lentement le portrait, à résoudre
l'énigme de Manning. Que n'aurions-nous pas donné
pour être tout près de l'archevêque, au moment
où lui arrive, par exemple, la réponse de Newman
à Pusey, ou bien la lettre au duc de Norfolk. Qu'est-ce qui se
passe au plus profond de cette âme, prévenue sans doute,
irritée, mais, j'en suis sûr, noble, à sa
façon, et généreuse? A quoi pensait-il vraiment,
lorsque, en pleine guerre, - et quelle guerre! - il arborait le drapeau
blanc: u Je me refuse à vous comprendre », lui
écrivait Newman, qui savait que cette main tendue vers la sienne
n'était pas la main d'un ami. Mais nous devons, nous, le
comprendre, nous devons montrer comment certains gestes, en apparence
inconcevables, ne prouvent rien, néanmoins, contre la droiture
essentielle et le désintéressement de cette vie. Encore
un coup, une sorte d'instinct m'assure que les antinomies ne sont pas
réelles et que, par exemple, Manning ne s'est prêté
à aucune manœuvre consciente pour empêcher la promotion de
Newman au cardinalat.
Mais je voudrais qu'on m'expliquât le
secret des fuyantes démarches que l'archevêque esquissait
alors et qui toutes semblaient tendre à faire échouer le
projet de Léon XIII. On nous expliquera cela quelque jour, et
les autres secrets de cette carrière d'abord si glorieuse et qui
s'achève d'une façon si pathétique dans une sorte
d'isolement désabusé. En tout cas, le futur biographe de
Manning ne trouvera pas de guide plus sûr que M.Thureau-Dangin.,
et pour ne plus revenir ici sur les autres mérites de cet
admirable livre, c'est beaucoup, je pense, pour la gloire d'un
écrivain, que d'avoir su peindre et raconter, sinon avec une
même sympathie, du moins toujours avec une égale justice,
un Newman et un Manning.
Henri BREMOND.
(1) Je
me permets d'appeler aussi
l'attention sur l'étude très remarquable dont la Revue de
Philosophie vient de commencer la publication. Bien qu'il n'ait pas
encore formulé ses conclusions, je sens que M. Baudin n'est pas
tout à fait des nôtres. Qu'importe! nous aurons tout
intérêt à suivre attentivement cette critique
directe, loyale et pénétrante. M. Baudin ne s'amuse pas
à insinuer que nous avons faussé la pensée du
maître. Il lui a suffi de lire la Psychologie de la Foi pour voir
que négliger même de souligner celles qu'on pouvait
utiliser contre nous. C'est un charme de le lire et j'enrage de n'avoir
pas écrit cet exquis parallèle entre Platon et Newman.
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CHRONIQUE: A
propos de la
Séparation par M. Paul SABATIER
La
brochure de
M. Paul Sabatier sur la Séparation, - que nous avons
annoncée et critiquée à son heure (Demain, 6
février 1906), - ayant été très rapidement
épuisée, l'auteur a dû en publier une seconde
édition considérablement augmentée (1). .
Parmi
les
additions, il convient de signaler de nombreux documents nouveaux qui
ne contribuent pas peu à augmenter l'intérêt et
l'utilité de ce travail. Si, comme il est probable, une
troisième édition est rendue nécessaire, il est
à souhaiter que cette partie documentaire soit fortifiée
et développée encore, afin de rendre ces pages de plus en
plus profitables à ceux qui veulent étudier la situation
religieuse de notre pays.
Mais ce
qui,
dès à présent, donne à cette seconde
édition une importance spéciale, c'est une préface
de 84 pages où sont précisés certains points de
l'exposé primitif et où l'auteur répond à
quelques critiques faites à sa première édition.
Le moment semble donc venu de parler en toute franchise de l'ensemble
du travail de M. Paul Sabatier.
Parmi
les
critiques qui lui ont été faites, il en est une que nous
avons présentée ici même et sur laquelle nous voulons revenir en peu de mots,
ne pensant pas que M. Sabatier y ait répondu. d'une
manière entièrement satisfaisante. Pourquoi,
puisqu'il étudiait en historien ~ les causes de la
Séparation, ne pas montrer, parallèlement aux torts et
aux erreurs des esprits sectaires de droite les torts et les
erreurs des sectaires de gauche ! M. Sabatier nous parle de la
démocratie et il inclut dans ce mot un idéal très
élevé d'autonomie de l'individu, de solidarité, de
poursuite désintéressée du mieux, mais pourquoi
abstraire complètement cet idéal de ceux qui s'en font
les champions? Il y a lieu, bien entendu, de distinguer entre eux et la
cause, qu'ils prétendent servir, de même que M. Sabatier
distingue avec beaucoup de raison entre le catholicisme et ceux qui le
compromettent, mais puisqu'il parle de ceux-ci pour nous dire la part
de responsabilité qui leur revient dans la situation actuelle,
pourquoi ne pas nous parler aussi de ceux-là au même point
de vue? Si les violences d'une certaine presse de droite ont compromis
le catholicisme qui n'a pas su s'en désolidariser nettement, les
violences d'une, certaine presse de gauche ne compromettent-elles pas
également la cause de la démocratie et celle-ci
s'est-elle donc désolidarisée d'avec elle? Sans parler
encore de la délation maçonnique, - et il n'est pas
besoin de croire les racontars qui ont cours sur la
Franc-Maçonnerie pour la juger sévèrement, - M.
Sabatier n'ignore pas que nos anticléricaux emploient parfois
des procédés de polémique qui ne le cèdent
en rien à ceux de la Libre Parole, de la Vérité
française, etc... Il sait certainement, par exemple, l'usage que
font du «scandale clérical» de grands journaux de
gauche, qu'on ne peut forcer à se rétracter que par une
condamnation judiciaire. Ce n'est pas aux cléricaux, nous
dit-il, qu'il appartient de reprocher à leurs adversaires leur
cléricalisme à rebours. Soit, mais l'historien n'est pas
clérical et il a non seulement le droit, mais le devoir, de
peser également les responsabilités de chacun. Un de nos
amis nous écrivait très justement à ce
sujet:« Il y aurait lieu de montrer comment on peut fausser un
exposé en ne disant que des choses exactes. » Eh! oui, le
réquisitoire de M. Sabatier est exact, trop exact
malheureusement, mais l'exposé général n'en est
pas moins faussé, non par ce qui y est, mais par ce qui n'y est
pas.
On
pourrait
aussi instituer une discussion sur plusieurs points de détail,
mais la phrase est tellement chargée de pensées,
d'impressions, évoquant avec elles une multitude de questions de
tout ordre, que c'est là une tâche qu'il convient de
laisser à la méditation du lecteur. Aussi
n'insisterons-nous que sur un de ces points qui est spécialement
important.
M. Sabatier écrit:
«
Le Parlement a voulu faire une loi de liberté et
d'indépendance. Qu'il ait réussi, c'est ce que prouve la
façon calme et souvent joyeuse dont elle a été
acceptée par les protestants et les israélites. La lutte
contre la loi ne prouverait qu'une chose, c'est que l'Eglise ne peut
pas se contenter du même traitement que les autres cultes et
qu'elle est inapte à accepter un régime de
liberté. » Cette affirmation ne nous semble pas
parfaitement exacte. La loi du 9 décembre 1905 n'établit
pas une séparation absolue. Il existe encore, sous le nouveau
régime, des rapports (réduits au minimum, il est vrai)
entre les Eglises et l'Etat. Il pourrait donc fort bien se faire
qu'étant donnée la diversité de constitution et de
discipline de l'Eglise catholique et des communautés
protestantes et israélites, ces rapports pussent être
facilement acceptés par les unes, tout en restant inconciliables
avec l'organisation de l'autre. Nous sommes très à l'aise
pour formuler ces réserves ayant toujours pense, pour notre
compte, qu'en fait, la loi actuelle laisse à l'Eglise la
liberté d'introduire dans le contrat et les statuts les
garanties nécessaires à sa discipline propre et que, par
conséquent, l'essai peut en être loyalement fait par les
catholiques.
La
partie la
plus importante de la brochure est incontestablement celle où M.
Sabatier salue avec joie le renouvellement intellectuel et moral qui
s'opère actuellement dans le catholicisme. « ...Je
désire constater ici dit-il, le travail profond qui s'accomplit
au sein du clergé catholique romain. Assimilation intellectuelle
et scientifique, assimilation politique et sociale il s'essaye à
tout avec un entrain et un bonheur dont on ne saurait guère
prévoir les résultats,.. que se passera-t-il quand la
France connaîtra ce nouveau clergé? quand elle verra
devant elle des prêtres qui ne songeront même pas à
s'occuper de politique; qui, au lieu d'être les" esclaves du
passé, en seront les fils reconnaissants, respectueux - et
intelligents... Je crois que, ce jour-là, la France sera saisie
d'une indescriptible émotion. Et si parmi les prêtres dont
je viens de parler et les penseurs libres à côté
desquels ils se trouveront tout naturellement, il y a quelque
prophète au cœur débordant et du verbe enflammé,
nous aurons dans œ pays un réveil de foi tel qu'on n'en a vu
nulle part ailleurs. »
Nous ne
sommes
nullement étonnés du concert de lamentations que ces
paroles ont soulevé. On a voulu y voir ce qu'on y cherchait, la
preuve d'un vaste complot dans l'Eglise même. Il existerait un
parti réformateur ayant des chefs et un programme, et ceux qui
se proclament hautement les providentiels gardiens de l'orthodoxie
n'ont pas manqué de remercier M. Sabatier d'avoir fourni contre
ce parti un document écrasant. Or, comme tous ceux qui ne sont
pas volontairement aveugles, M. Sabatier sait fort bien qu'il n'existe
ni .parti, ni programme de cette sorte. Observateur Impartial, il a
simplement dit ce qu'il a vu : des catholiques faisant loyalement usage
de leur raison et aboutissant, d'ailleurs, à des conclusions
différentes sur bien des points. Voilà le fait et ce fait
l'a rempli de joie, car il y a trouvé le gage, pour notre pays,
d'une ère nouvelle, où la lutte stérile
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Page 6
du
catholicisme et de l'esprit moderne cessera, pour faire place à
une collaboration féconde et loyale.
Qu'est-ce
à dire? C'est sans doute au prix d'une trahison que des
catholiques de plus en plus nombreux peuvent être
qualifiés de penseurs libres par des libres-penseurs
authentiques? Par quel honteux marché ont-ils pu obtenir cette
faveur? - N'en déplaise aux chercheurs d'hérésies,
ce titre ne leur a rien coûté, sinon d'avoir
réellement pratiqué le rationabile obsequium. M. Sabatier
sait fort ,bien que les catholiques dont il parle sont de vrais
catholiques; pour les regarder comme des penseurs libres, il n'exige
pas d'eux qu'ils abdiquent leur foi; il leur demande seulement de ne
pas abdiquer leur raison. Est-ce trop leur demander?
Il
sait, d'ailleurs, que la
science n'est pas le tout de l'homme, et "qu'une certaine notion
absolutiste de la science constitue fatalement une atmosphère
d'inintelligence, d'infaillibilisme et de haine. » A
côté de la science il y a la conscience, qui ne peut
être en conflit avec elle que par suite de malentendus. La foi
n'est-elle pas, comme l'a fort bien définie M. Loisy : «
l'acte de l'homme jugeant avec toute son âme la valeur de la
doctrine religieuse qui lui est offerte », et la théologie
elle-même ne fait-elle pas intervenir dans la préparation
à la foi, avec la volonté, la raison? On voit donc que
vouloir faire sa part à la raison, c'est-à-dire à
l'esprit; critique, c'est vouloir poser de solides fondements sut du
sable mouvant.
Voilà
la très
simple constatation qui, loyalement acceptée; fait que tant de
catholiques peuvent se rencontrer sur un terrain commun avec des
libres-penseurs, sans arrière-pensée comme sans
capitulation. S'il naît entre eux une profonde sympathie, une
fraternité vraie, cela ne peut venir de leurs conclusions, qui
sont différentes, cela vient de la méthode, partant de la
mentalité, qui sont les mêmes. Il est si vrai qu'on
communie plus intimement parfois par la méthode que par les
conclusions identiques! C'est l'expérience de tous les jours.
Peut-être doit-on dire que lorsqu'il expose les idées des
personnalités dont il parle, M. Sabatier présente
quelquefois trop facilement comme admises par tout un groupe de
catholiques des conclusions purement individuelles. Il peut en
ressortir cette impression d'un groupement compact et d'un
système unique qui sont le contraire de la
réalité. Encore une fois, il n'y a de commun qu'une
méthode, une mentalité, et cette mentalité
elle-même n'est pas en tous également précise et
consciente. Il n'y a pas passage brusque du groupe des catholiques
ennemis de la critique au groupe des catholiques dont parle M.
Sabatier. Il y a entre les différentes individualités une
suite et une progression ininterrompue. Chez bien peu, la situation
n'est aussi nette qu'on nous la présente; chez beaucoup, au
contraire, les deux esprits se trouvent à la fois: souvent la
critique triomphe sur un point, tandis que sur un autre c'est le
préjugé. L'esprit conservateur et l'esprit progressiste
sont comme deux forces tendant en sens contraire et c'est de leur
rencontre, de leurs luttes, de leurs compromis qu'est faite la vie
actuelle de l'Eglise.
Cette
remarque
est, d'ailleurs, sans grande importance, si c'est, en dernière
analyse, il la mentalité et à la méthode, non
à des conclusions arrêtées, que va la sympathie de
M.Sabatier, et il n'est pas un lecteur qui puisse se tromper sur ce
point. Ceux qui ont fait de lui un catholique, comme ceux qui l'ont
accusé de noires machinations, se sont également
égarés. « Ma joie étonnera peut-être
ceux qui savent que je ne suis pas membre de l'Eglise, dit-il. Elle est
pourtant réelle et profonde. La vie me réjouit partout
où je la rencontre. On ne discute pas avec des cadavres. La
position de M. Sabatier peut déplaire à droite comme
à gauche, elle n'en est pas moins loyale et c'est sans
arrière-pensée qu'il souhaite que l'Eglise devienne de
plus en plus génératrice d'esprit chrétien et de
vie morale.
«
J'ai
salué avec joie l'avènement d'un catholicisme nouveau, -
écrivait M. Sabatier à M. l'abbé Naudet, le 21
juin dernier, "mais nouveau comme est la fleur qui s'épanouit
sur la plante, et, bien loin de voir en ce catholicisme nouveau, -
quoique ancien, - un catholicisme diminué, pour employer votre
expression, ma joie vient précisément de ce qu'il sera un
catholicisme augmenté, de ce qu'il sera le catholicisme,
c'est-à-dire non pas le cléricalisme, secte de gens
accourus de tous les points de l'horizon et réunis seulement par
le besoin de former un syndicat d'égoïsme et
d'intérêts, un organe de résistance à tous
les progrès, mais un catholicisme qui sera l'idée
religieuse se dégageant de l'étreinte
intéressée de tous ceux qui ont voulu le confisquer au
profit de leurs entreprises matérielles, redevenant, au-dessus
des patries particulières, le symbole et le gage de l'union des
peuples. Parmi les nombreuses réflexions que nous a
suggérées la lecture de cette seconde édition, une
question s'est
posée avec plus de force
et d'intensité. Comment M. Sabatier, après avoir
écrit cette brochure, a-t-il pu signer la pétition
présentée au Parlement par le groupe rationaliste pour
l'introduction de l'histoire des religions dans l'enseignement public?
Il ne s'agit pas, bien entendu, du principe même: bien des
catholiques seraient heureux aussi de voir introduire dans les
programmes l'histoire des religions, - tout au moins dans
l'enseignement supérieur et secondaire, car, dans l'enseignement
primaire, cette innovation n'est guère susceptible de bons
résultats, - mais ils sont en droit d'exiger qu'on n'en fasse
pas une arme contre le catholicisme. Pourquoi faut-il que ce soit
précisément la pensée qui paraît dominante
chez les rédacteurs de la pétition. « On se
bornera, nous dit-on, à étudier les religions par la
méthode historique, par une critique exacte des' faits et des
documents .et l'on ajoute: « On étudiera la
création relativement récente de
l'évêché de Rome, etc... ., prétendant
imposer à nos esprits une conclusion a priori au moment
même où on nous parle d'étude scientifique. Que M.
Sabatier ait approuvé, comme historien, la première de
ces propositions, c'est ce qui se comprend sans peine, mais qu'il n ait
pas protesté contre la seconde, au. nom de l'esprit critique,
qu'il ait signé sans restrictions. l'ensemble d'une
pétition ouvertement hostile au catholicisme, quelques jours
après avoir publiquement montré une si vraie sympathie
pour la vitalité catholique, c'est ce qui, pour beaucoup a
été un motif d'étonnement bien
naturel.
Qu'il
faille,
d'ailleurs, préférer au sens douteux d'une signature la
signification précise de pages aussi profondément
pensées que celles dont nous venons de parler, cela nous semble
certain. Il n'en reste pas moins entre les deux, documents une
opposition d'inspiration évidente qui n est pas sans produire
dans l'esprit quelque gêne. Que M. Sabatier nous permette de le
lui dire ici en toute sincérité.
L'œuvre
commune à laquelle il nous convie n'est-elle pas, en effet, de
lutter contre toutes les haines, de gauche comme de droite, et de
ruiner, en nos âmes d'abord, chez nos frères ensuite,
l'esprit de secte?
(1)
A propos de la
séparation des Eglises et de l'Etat par Paul Sabatier, seconde
édition revue et très augmentée, Paris,
Fizchbacher, in-16. 3 francs.
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