Nos:
Première  année, Numéro 41
VENDREDI 3 AOUT 1906
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE











NOTRE PROGRAMME















J.-A. C. . . . . . . . . . . . . .    L'Authenticité de la Santa-Casa
GIULIO VITALI . . . . . .
 Les Emigrés Italiens à l'étranger
BENALI-FÉKAR . . . . .
  L'Islam et la Civilisation moderne
INFORMATIONS ET DOCUMENTS

    REVUE DES PERIODIQUES
Lex Credendi ( Annales de Philosophie chrétienne). - Lamennais et la Séparation (La Quinzaine). - Il Santo et le R. P. James Forbe (Le Figaro). -  La Déroute de l'opposition (Annales de la Jeunesse laïque). - M. Stolyine (journal des Débats).

BULLETIN POLITIQUE
        Une lettre vient d'être adressée par le pape aux évêques italiens, à la date du 28 juillet. Cette lettre est principalement dirigée contre la Ligue démocratique nationale, dont le siège est à Torrette, près d'Ancône. Pie X interdit au clergé de s'y affilier, sous les peines canoniques les plus sévères. La ligue en , question est une organisation puissante, liant en .un solide faisceau un grand nombre de catholiques Italiens à tendances plébéiennes. Le grief principal invoqué contre eux, repose, croyons-nous, sur leur refus de se soumettre, en matière sociale et politique, à la juridiction de l'Episcopat, contrairement aux instructions du pape. Par analogie, on peut comparer l'attitude présente d'une partie des démocrates chrétiens d'Italie à celle que prirent en France tant de catholiques réactionnaires à l'égard des instructions de  Léon XIII, - à cette différence de forme près que les premiers font actuellement une opposition beaucoup plus franche aux désirs de Pie X que ne la firent  naguère aux directions de Léon XIII les réfractaires français. Les démocrates italiens se soustraient ouvertement à des ordres que ceux-là étouffèrent dans le silence et l'inertie. L'hypocrisie de ces derniers ne se démasque point. C'est ainsi que nous les voyons piétiner aujourd'hui des adversaires qu'ils croient vaincus, les piétiner au nom d'une discipline qu'ils furent les premiers à braver, le jour où elle leur pesa. Nous voyons surtout s'empresser à cette besogne des journaux dans .les colonnes desquels on eut vainement cherché trace des plus graves enseignements du précédent pontificat. La Ligue démocratique nationale comptait de très nombreuses sympathies dans le clergé populaire italien, hostile à l'Œuvre des Congrès, dont l'esprit est analogue à celui de notre Action libérale populaire française. Toute la politique religieuse italienne se meut, malheureusement, autour de deux tendances sociales imprudemment soulignées et qu'il sera sage désormais de pacifier en les dominant l'une et l'autre de très haut. Ce sera l'œuvre de l'avenir.
  La question du désarmement, dont l'initiative pratique revient à l'Angleterre, semble entrer dans la voie des réalisations. Pour marquer d'un fait, si modeste qu'il soit, une intention bien arrêtée, le roi Edouard vient de licencier un de ses régiments. L'idée d'une limitation des armements sourit à toutes les nations écrasées de charges budgétaires. Sauf par quelques organes nationalistes qui y voient un piège, la proposition du gouvernement anglais a été des mieux accueillies chez nous. Il en est de même en Italie, où l'on se déclare prêt à réduire de dix à douze le nombre des corps d'armée, si la réduction est acceptée par toutes les puissances. La question fera naturellement l'objet des principales délibérations du prochain congrès de la Haye. Le point de vue maritime risque, malheureusement, de rendre illusoires une partie de ces bonnes dispositions. C'est surtout par la concurrence acharnée qu'elles se livrent en matière de constructions navales que les puissances marchent vers les crises financières, sinon vers les faillites. La tâche du Congrès devrait être de modérer, si possible, cet effort insensé. L'Angleterre, nous le répétons, se montre disposée à en donner l'exemple. Mais voici que l'opinion publique proteste vivement, en Allemagne, contre la proposition anglaise. Les forces navales de l 'Angleterre sont telles, écrivent les journaux pangermanistes, que si un arrêt international dans 1a construction devait se produire, la Grande-Bretagne n'en resterait pas moins, avec sa supériorité acquise, maîtresse indéfinie de la mer. Limitation des armements, tant qu'on voudra! mais après l'établissement d'une proportionnalité de forces terrestres et navales qui corresponde à l'importance de chacune des puissances intéressées. On peut néanmoins formuler l'espoir d'une solution possible sur une donnée loyale.
    Les graves mutineries militaires qui viennent de se 1 produire en Finlande nous rappellent, après quinze jours d'accalmie, aux réalités de la Révolution russe.  Depuis la brusque dissolution de la Douma, quelques optimistes, prompts à se remettre la tête sous l'aile, i après un orage passager, estimaient que l'ancien ordre  de choses était rétabli et qu'il suffisait de regarder la révolution en face pour la faire reculer. Il n'en est naturellement rien. Le phénomène révolutionnaire poursuit son cours implacable avec la régularité bien définie de la plus normale des gestations. La Révolution russe, sauf le criminel fait divers d'une tête tranchée, est d'ailleurs essentiellement accomplie. Pressé par la nécessité et bien convaincu qu'il n'y a désormais rien à tenter contre le besoin du peuple russe de posséder plus de liberté et plus de terre, le gouvernement affirme nettement son caractère constitutionnel et son intention de faire droit aux légitimes exigences de la nation. La capitulation morale de l'autocratie est signée. Si le gouvernement nouveau avait l'audacieux courage de sacrifier les biens de la couronne, : il est probable que la révolution politique, laquelle  n'est point du tout nécessaire à l'autre, serait contenue. Mais il est douteux qu'il ose créer un pareil précédent. Il est donc probable que de manifestes révolutionnaires en mutineries militaires, on aboutira, ainsi que le prévoit notre éminent ami, M. Anatole  Leroy-Beaulieu, à la solution historique et classique.




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AUTHENTICITE DE LA SANTA CASA(I)
    Voilà un livre qui va troubler dans leurs habitudes de vie tranquille et insouciante certaines gens, qui, entendant parler des problèmes soulevés à l'heure actuelle par les plus nobles esprits, ne se donnent pas même la peine de lire et d'étudier ce qui s'imprime concernant ces diverses questions, mais s'empressent de crier au scandale et de jeter l'anathème sur ce qu'on appelle "les audaces de la critique". Cette attitude leur donne aux yeux de la foule des airs d'orthodoxie. Ces censeurs ignorants se persuadent à eux-mêmes et essayent de faire croire aux autres qu'ils font œuvre agréable à Dieu, qu'ils préservent l'Eglise d'un grand danger. Ce qui est digne de remarque, ils sont les premiers à proclamer que la recherche de la vérité doit être notre, principale préoccupation, que l'Eglise n'a rien à craindre de la vérité, que toute conquête dans cet ordre apporte à l'intelligence une nouvelle lumière et fait briller d'un plus pur éclat les enseignements divins; mais que leur conduite est différente de leurs paroles! Volontiers, ils jetteraient à la mer quelques douzaines d'érudits qui font des découvertes gênantes; en attendant, ils multiplient devant eux les obstacles; ils s'ingénient à les rendre suspects aux autorités ecclésiastiques; ils les dénoncent à leurs confrères et au public; ils cherchent, par tous les moyens, à leur rendre l'existence pénible, et ils parviendraient à les décourager, s'il était possible de décourager celui qui a l'amour, le culte de la vérité, qui lui a voué et d'avance sacrifié sa vie.
    Oui, il faut du courage, une grande abnégation pour oser heurter de front certaines opinions toutes faites, certaines croyances populaires, qui à la longue ont fini par prendre corps et qu'un. vil intérêt ou l'incurie des chefs a laissé pénétrer jusque dans des domaines qui semblaient réservés à la seule vérité! Que le lecteur prenne la peine de peser les termes de la petite note que M. Chevalier a cru devoir reléguer presque à la fin de son volume: ils lui en diront long sur les difficultés que l'auteur a dû vaincre pour obtenir une tacite autorisation de faire part au public du résultat de ses longues et consciencieuses recherches sur un sujet ne touchant ni au dogme, ni à la morale, mais qui avait le tort de projeter une lumière trop vive sur l'origine fabuleuse d'une pratique de dévotion. Ainsi, des livres, !remplis de fausses légendes, de contes et de traditions, absurdes (nous pourrions en citer des centaines), trouveront toujours des évêques pour les approuver, et ne seront point condamnés par Rome, alors que l'ouvrage d'un savant, connu de toute l'Europe par ses immenses travaux, dont le désintéressement et la loyauté sont au-dessus de tout soupçon, devra péniblement chercher un abri contre la censure. L'auteur, sans doute, se consolera de cette sorte de demi échec qu'ont éprouvé ses démarches auprès des supérieurs hiérarchiques, dans la reconnaissance que lui témoigneront un grand nombre de catholiques. qui pensent que si, à certaines époques, la piété des fidèles pouvait sans danger se nourrir de légendes, il est prudent aujourd'hui de lui refuser cet aliment, afin que le clergé ne soit point accusé de propager le mensonge ou la superstition.
    Tout le monde sait que la santa casa, édicule renfermé dans la splendide basilique de Lorette, est considérée par les foules de pieux pèlerins, présentée par les autorités ecclésiastiques comme la maison de Nazareth, dans laquelle habitait la Vierge lorsqu'elle reçut le divin messager lui annonçant le mystère de l'Incarnation du Verbe. Cette petite maison aurait été transportée par les anges, une première fois, en 1291, en Dalmatie; puis une seconde fois, en 1295, en Italie, près d'Ancône, dans une terre appartenant à une dame appelée Lorette. Il ne saurait être question de limiter la puissance de Dieu; la possibilité des miracles n'est point ici en cause; il s'agit d'examiner si les miracles rapportés ont eu lieu. C'est un fait sur lequel on attire notre attention: dès lors, on a le droit de l'étudier, avec une entière liberté et de lui appliquer les règles de la critique historique.
    Or, quand on étudie un fait historique, la méthode qui seule peut donner de bons résultats consiste à se dégager d'abord de tout parti pris de recueillir tous' les éléments d'information sur le sujet, de se rendre compte du milieu dans lequel ils, se sont produits, afin d'en bien déterminer la valeur, puis de les ranger dans un ordre chronologique absolu. Cette méthode est bien celle qu'a suivie rigoureusement M. Chevalier, et son travail, tout en permettant au lecteur attentif de se faire une opinion raisonnée sur la question, aura encore cet avantage de mettre sous ses yeux un modèle de critique historique, propre à lui faire connaître et apprécier une science dont les ignorants disent, beaucoup de mal.
    M. Chevalier cite dans son ouvrage près de onze cents auteurs; il le divise en trois parties: 1. Le sanctuaire de l'Annonciation à Nazareth. - II. Le sanctuaire de la Nativité à Lorette. - Ill. Origine de la légende de la Translation. Pour plus de clarté, chacune de ces parties est subdivisée en paragraphes renfermant un nombre plus ou moins considérable de documents, et chaque paragraphe se termine par un résumé, dans lequel M. Chevalier condense les résultats de l'enquête et met en relief la conclusion qui s'en dégage. Aucune méthode ne saurait être plus rationnelle et plus claire.
    Dans la première partie (p. 21-137), M. Chevalier ne signale pas moins de cent quatre-vingt-treize auteurs, échelonnés le long des siècles, qui, pour la plupart, ont visité Nazareth et donnent des renseignements très précis sur l'état des sanctuaires de cette ville. Il va sans dire que ceux de ces écrivains, dont las témoignages ont ici pour nous le plus de valeur, sont ceux antérieurs à l'année 1291, époque fixée par la légende pour la translation. On en compte quarante-cinq, et leurs textes sont intégralement reproduits, avec une exactitude rigoureuse, de telle sorte que le lecteur peut lui-même les interroger et recueillir leurs réponses. °1:, il devra tout d'abord constater que, a pendant les trois premiers siècles, les juifs concentrés en Galilée écartent impitoyablement de Nazareth tout étranger à leur secte; donc, trois siècles sans pèlerins, sans documents, dans un village haineux, fréquemment bouleversé; lacune irréparable qui ôte à nos. sanctuaires la certitude de remonter aux temps évangéliques et de fixer la trace des pas du Christ». Du IVe au VI" siècle, encore le silence. Il faut arriver à l'année 570 pour apprendre du pèlerin de Plaisance. que la maison de Marie est devenue une basilique. Vers 670, Arculphe, suivant le récit d'Adamnan, admira à Nazareth deux églises très grandes: l'une, au milieu de la ville, à l'endroit où avait été édifiée la maison dans laquelle le Sauveur fut nourri; l'autre, là où avait été construite la maison dans laquelle Marie reçut la visite de l'ange, ubi illa fuerat domus constructa in qua Gabriel archangelus ad beatam Mariam ingressus... Cette maison où s'était, accompli l'ineffable mystère, n'existait donc plus à cette époque. Un texte de Jean Phocas, de 1177, affirme qu'elle avait été transformée en une très belle église. En l23I, un pèlerin nous apprend que le lieu où l'ange s'acquitta de sa mission est une grotte, qui se voit dans la grande église, à main gauche, en entrant. Enfin, ajoutons que le pape Urbain IV affirme à son tour que l'église de Nazareth fut, en 1263, rasée jusqu'au sol par le sultan du Caire, redegit ad solum, ejus structura nobili omnino destructa.  Tout lecteur sensé tirera déjà de ces textes cette conclusion, qu'en 1291, «il n'y avait ou ne restait rien à transporter en Dalmatie, à moins d'arracher de la montagne le rocher lui-même."
    La seconde partie du livre de M. Chevalier est de beaucoup la plus importante (p.139-479). C'est l'histoire documentaire de Lorette, depuis le XIe siècle jusqu'à nos jours. On voit l'origine lointaine de la dévotion à  N.-D. de Lorette, ses développements et sa transformation au XVè siècle; on signale les bienfaiteurs du sanctuaire, mais aussi les malfaiteurs, et par là nous entendons ces écrivains, clercs ou laïques, qui, pour accréditer la légende, attirer de plus nombreux pèlerins, n'ont point reculé, avec les meilleures intentions sans doute, devant des procédés que s'interdira toujours un honnête homme. Essayons de présenter un résumé rapide de l'histoire du célèbre sanctuaire.
    Le nom de Lorette se retrouve dans les Marches dès le commencement du XI" siècle et dans le diocèse d'Umana, où était situé notre sanctuaire, dès l'année 1194. La plus ancienne charte où il soit fait mention de l'église de Lorette, celle qui nous intéresse, est datée de l'année 1194 (n. s.). L'église Sancta Maria in fundo Laureti n'est autre qu'une église paroissiale,
 sous le vocable de la Nativité de la Vierge. Elle devint de bonne heure le but d'un pèlerinage, dont la première mention authentique remonte à 1313. Les fidèles y accouraient nombreux, et, pour stimuler encore leur zèle, l'évêque sollicita du pape une bulle d'indulgences, ce qu'Urbain VI accorda en 1387. Le pape attribua à la petite église paroissiale de Lorette, pour la fête de la Nativité de Marie, les faveurs spirituelles dont Grégoire XI avait enrichi Saint Cyriaque-d'Ancône. Il est important de bien remarquer que, pendant des siècles, le vocable du sanctuaire reste et restera la Nativité et non l'Incarnation. Le nombre des pèlerins augmentant de plus en plus, il fallut augmenter aussi le nombre des prêtres, chargés de leur procurer les secours
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spirituels; dans ce but, on fonda diverses chapellenies ou bénéfices: c'est ainsi que furent successivement établies les chapellenies de Saint-Antoine, de Saint-Marcel, de Saint-Jérôme et de l'Annonciation; cette dernière seulement en 1450. Pour recevoir les pèlerins et surtout les malades, les administrateurs de Lorette firent construire diverses hôtelleries qui, dans le langage usité à cette époque, furent désignées sous le nom de maisons de la Vierge, domus beatae Mariae. Le mot domus au singulier est appliqué pour la première fois au sanctuaire en 1438, mais ce vocable n'a nullement pour but d'affirmer que ce soit la maison de Nazareth. Il faut attendre encore quelques années pour que cette prétention se fasse jour.
    A cette date de 1438, Lorette est déjà un sanctuaire richement doté. Cette fortune ira croissant. En 1441, Eugène IV permet que les revenus d'une église rurale des environs y soient annexés, et l'évêque Nicolas degli Asti fait, en 1459, une donation considérable en biens fonds. Cette prospérité avait fait désirer à la curie romaine d'attribuer en commende à un cardinal ce riche bénéfice. Ce projet ne put toutefois aboutir. Les ressources considérables dont disposaient les administrateurs avaient de bonne heure fait naître le dessein de remplacer la vieille église, édifice plus que modeste, par une construction qui fut vraiment à la hauteur de l'immense renommée de Lorette. Ce ne fut pourtant qu'en 1468 que l'entreprise fût commencée: en attendant l'achèvement des travaux, la vieille piété des pèlerins. On s'occupa avec activité à réunir l'argent nécessaire, et pour stimuler la générosité des fidèles, on obtint du pape Paul II, une bulle du 2 janvier 1471, qui accordait de nombreuses indulgences à tous ceux qui visiteraient le sanctuaire et contribueraient de leurs deniers à la construction commencée. Cette bulle doit fixer l'attention du lecteur; il n'y est point dit encore que le sanctuaire vénéré fût la maison de Nazareth, transportée miraculeusement par les anges; c'eut été pourtant le cas ou jamais d'affirmer cette prétention, si déjà elle s'était produite. Pour le moment, les solliciteurs de bulles sont réservés. Ils se contentent de faire dire au pape que la modeste chapelle qu'on entoure de tant de splendeur, fut miraculeusement fondée et qu'elle a l'honneur de renfermer une image de la Vierge, entourée d'une foule d'anges, que la clémence de Dieu y a placée... : qui ecclesiam beate , Marie de Laureto, dudum in honorem ipsius Virginis gloriose extra muras Recanatenses miraculose jundatam, in qua, sicut fidedignorum habebat assertio, ipsius Virginis gloriose ymago, angelico comitata cetu, ùira Dei clementia collocata existebat... Trois autres bulles de Paul Il répètent les mêmes détails.
    Si le lecteur veut bien le remarquer, on était alors dans les dernières années du XVè siècle, à une époque d'engouement pour les pèlerinages, les fidèles se portant en foule vers les sanctuaires où l'on offrait à leur vénération les reliques les plus extraordinaires. Qui ne se souvient ici de la dévotion superstitieuse de Louis XI, envoyant des présents magnifiques à tous les lieux de la chrétienté quelque peu célèbres. Serait-ce une témérité d'avancer que des clercs, des religieux, préposés à la garde de sanctuaires connus, ne se firent aucun scrupule, pensèrent même faire œuvre agréable à Dieu, en favorisant par de pieuses fraudes ce mouvement qui entraînait les masses aux pieds des autels de la Vierge et des saints? Peut-être ne nous accusera-t-on pas de témérité, si l'on veut bien nous prêter encore quelques instants d'attention.
    Une image miraculeuse de la Vierge, comme il y en a dans un si grand nombre de sanctuaires en Italie. c'était peu pour recommander aux foules, d'une manière plus pressante et plus effective, la petite église de Lorette. Notre pèlerinage avait alors pour gouverneur Pierre Tolomei, plus connu sous le nom de Teramano, lieu de sa naissance. .Il était venu à Lorette dès 1410 ; il succéda comme gouverneur à André d'Adria en 1540 et conserva cette charge jusqu'à sa mort (juin 1471). Pour bien préciser ce qui distinguait Lorette de tous les autres pèlerinages, ce qui en faisait le sanctuaire le plus auguste de la chrétienté, il publia, en 1472, une notice historique sur la petite église dont il avait la garde; c'est là que pour la première fois on voit s'étaler le récit de l'enlèvement par les anges de la maison de Nazareth, de son voyage à travers les airs, de son séjour en Dalmatie et enfin de son arrivée à Lorette. A ceux qui seraient assez peu croyants pour ne point s'en rapporter à l'affirmation d'un fait aussi extraordinaire, il avait une réponse; une révélation de Marie apprit tous ces merveilleux détails à un saint ermite en 1296 ; lui-même, Teramano, le tenait de gens de Recanati, dont l'un âgé de 120 ans, qui invoquait le témoignage de l'aïeul de son aïeul. Comment
dès lors ne pas ajouter foi à un prodige, qui faisait: éclater et la gloire de Marie et la providence de Dieu à l'égard de son Eglise !
Le récit de Teramano eut une grande diffusion et atteignit le but que se proposait son auteur; une nouvelle et éclatante célébrité pour le sanctuaire de Lorette. Comme il arrive toujours pour les légendes, fama crescit eundo, on ne s'en tint pas là. Les historiens postérieurs se mirent à la recherche de documents  pour essayer de combler cette lacune...
     Qui pourrait s'étonner du succès de leurs recherches? Ce n'est assurément pas nous, qui plus d'une fois avons constaté (ce que l'on voit ici se produire) qu'à l'inverse de l'histoire vraie, la légende va en se précisant, en se surchargeant de multiples détails, à mesure qu'elle s'éloigne de la date et du lieu de sa naissance. Les documents sortirent de la poussière des archives; des saints, comme Nicolas de Tolentino, morts depuis des années et qui jusqu'alors n'avaient rien dit, se mirent à parler... Nous renvoyons le lecteur désireux de faire connaissance avec toute cette littérature étrange, au livre de M. Chevalier; il y trouvera le texte même des pièces, avec la date de leur composition.
    Voilà, en quelques mots, l'histoire vraie des origines du pèlerinage à la santa casa, et tous les écrivains « bien pensants" ne parviendront pas à lui donner des bases plus solides. Mais, ne manquera-t-on pas de dire, et les bulles des papes attestant la vérité du prodige, et les historiens, comme Baronius, et les théologiens, comme Suarez, que faites-vous de leurs témoignages? La réponse est facile; elle n'étonnera que ceux qui ignorent que l'infaillibilité du pape n'est ici nullement en jeu; que, dans des questions de fait, n'ayant aucun rapport au dogme et à la morale, les papes peuvent être surpris. Nous en trouvons une preuve dans l'histoire même de Lorette. Le pape Jules II, par une bulle solennelle du 21 octobre 1507, consacrant de son autorité la légende de la translation miraculeuse de la santa casa, nous dit que cette sainte maison était celle de la Vierge, où fut célébrée la première messe et que les anges ont apportée de Bethléem d'abord en Esclavonie, puis dans un bois appartenant à une femme, nommée Lorette : ubi prima missa celebrata extitit, ex Bethleeln angelicis manibus ad partes Sclavonie...primo portata et inde per eosdem angelos ad nemu Laurete mulieris... Quant aux historiens et aux théologiens, à plus forte raison, peuvent-ils être trompés
et se tromper. Du reste, répétons avec Pascal:   
    «Toutes ]es puissances du monde ne peuvent, par autorité, persuader un point de fait ni le changer; car il n'y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas."
    L'ouvrage de M. Chevalier arrive à son heure, n'en déplaise à quelques personnes qui blâmeront toujours comme inopportuns ces sortes de travaux. A certains indices très significatifs, il est aisé de constater qu'il souffle, à l'heure actuelle, venant de Rome, un vent de réaction, qui ne tendrait à rien moins qu'à refroidir l'ardeur des savants, historiens et exégètes qui, dans ces vingt dernières années, ont presque renouvelé la science catholique, en tout cas lui ont fait accomplir de merveilleux progrès. Faut-il donc que des hommes éminents, dont toute la carrière est faite de labeur et d'honneur, soient maintenant gênés dans leurs recherches par quelques esprits soupçonneux qui, sans la moindre initiation, par piétisme et sous prétexte d'édification, s'érigent en juges infaillibles dans les questions les plus ardues et les plus complexes? A ce compte, devrons-nous demeurer les tributaires de la science des ennemis de l'Eglise et nous entendre adresser le reproche que nous arrivons toujours après les autres et que si les savants non catholiques n'étaient là pour nous montrer ]a voie, nous en serions  encore pour l'histoire à Rohrbacher et à Darras; pour l'exégèse, à Glaire et à Cornélius a Lapide, Ce n'est que par la conquête et la diffusion de la vérité que l'Eglise catholique regagnera le terrain perdu, affirmera sa vitalité puissante et sa bienfaisante action.  Mais cessons, une fois pour toutes, de traiter de libéraux, de gallicans, de rationalistes, de naturistes, etc...  tous ceux qui ne pensent pas comme nous, et laissons aux véritables savants la liberté. S'ils s'égarent (avons-nous la foi ?)  l'Eglise est la pour le leur dire, dans les matières qui touchent à son domaine. L'esprit qui doit animer les vrais enfants de l'Eglise est fait de liberté et de vérité. L'une ne va pas sans l'autre; elles se prêtent un mutuel appui. La liberté fait trouver la voie du progrès et a les promesses de l'avenir; la vérité élève, agrandit les âmes; elle a les promesses de vie et de salut.
                             
      J.-A. C.
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les Emigrants Italiens  à  l'Etranger
Rome, 25 juillet.
Il y a quelques semaines, je me suis proposé de recueillir pour Demain quelques renseignements sur une œuvre qui, si elle est éminemment nationale italienne, doit toutefois intéresser aussi les étrangers; partout, en effet, se trouvent établis des ouvriers italiens qui luttent pour l'existence en travaillant. Je veux parler de l'Œuvre de l'Assistance des Italiens travaillant à l'étranger. Il est de l'intérêt de la civilisation internationale que les ouvriers nos frères soient protégés, assistés, disciplinés, qu'on leur donne cette éducation qui consiste à se respecter soi-même et autrui, qu'on leur fasse comprendre quels sont leurs droits et aussi leurs devoirs, qu'on leur apprenne à être, en somme, des éléments d'ordre et de progrès tant pour la patrie lointaine que pour le pays qui les accueille et les soutient. A ce but répond l'Œuvre de l'Assistance des Italiens émigrés en Europe et au Levant. Pour pouvoir vous en parler en meilleure connaissance de cause et vous renseigner plus particulièrement sur l'action de cette œuvre en France, je me suis adressé au secrétariat général à Turin, déclarant que je voulais publier un article pratique et utile. Je demandai donc quels étaient les vœux, les désirs spéciaux pour l'œuvre en France et tout ce qui pouvait intéresser les lecteurs français, les rendre sympathiques à l'œuvre même et les engager à  coopérer et à aider à son développement.
    Je reçus la lettre suivante qui est assez décourageante, mais n'en intéressera pas moins vos lecteurs:
        « Monsieur,
    « Le professeur Schiaparelli, qui se trouve actuellement dans la Haute-Egypte pour des fouilles archéologiques, nous transmet votre lettre en nous chargeant « d'y répondre.
    « Nous regrettons de devoir vous dire que les informations sur l'action de l'Œuvre en France se réduisent à bien peu de chose car les conditions actuelles  du clergé de ce pays ne nous permettent pas d'avoir «recours à l'œuvre de ces auxiliaires si précieux que sont les missionnaires de l'Œuvre.
    "Pour cette raison nous avons dû concentrer nos  efforts sur la Suisse et sur l'Allemagne, où les autorités locales apprécient et souvent même subventionnent (comme cela se fait en Lorraine) nos secrétariats.
    « Il y a peu d'années, nous avions en France des secrétariats assez florissants, à Paris, Lyon, Marseille,  Toulon et Grenoble. Actuellement, celui de Lyon seul  a quelque importance car il y réside
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encore un missionnaire aidé d'un secrétaire laïque. Les secrétariats de Marseille et de Toulon sont confiés à des prêtres correspondants qui, tout en se consacrant en général à l'assistance des ouvriers italiens, ne dépendent pas d'une façon absolue de l'Œuvre et ne sont pas tenus  à ce travail continuel requis pour les secrétariats régulièrement établis.
    "Nous ne croyons pas que d'ici à longtemps notre  action puisse se développer en France, quoique le  besoin d'assistance sociale y soit très grand. Pour pouvoir faire cela il faudrait des moyens financiers qui, hélas, nous manquent, et l'appui des autorités « locales que nous ne pouvons aucunement espérer.

LETTRE A L'ÉDITEUR

Lyon le 29 juillet 1906.
Monsieur le Directeur,
Le numéro de Demain du 27 juillet reproduit une note de la Semaine Religieuse de Lyon, du 20 juillet, et comme cette note vous semble un «communiqué» certain des Facultés catholiques, vous vous dites « fort étonnés", à la rédaction, après l'envoi que vous avez fait au recteur, au début du présent mois, des numéros de Demain contenant des articles ou documents relatifs à votre enquête, « de constater que l'Institut catholique de Lyon parle encore, - à la date du 20 juillet, - de l'auteur « anonyme» de la lettre du 15 juin et ignore qu'elle a été écrite par M. Calvet, professeur de l'Institut catholique de Toulouse.
    Assurément, la note « émane» des Facultés catholiques, puisque c'est celle même de leur Bulletin (avril-juin), dont je vous ai adressé un exemplaire en retour de votre gracieux envoi. mais elle n'en émane pas directement, au titre de «communiqué», elle en émane indirectement, par voie d'emprunt obligeant et spontané à leur Bulletin. Dans la circonstance, nous n'étions donc responsables que de la rédaction première, comme la Semaine n'avait à répondre que de l'exactitude textuelle de la reproduction. Or, il n'est pas nécessaire de vous faire observer que la rédaction de la note en question est antérieure à la publication de la lettre par laquelle l'auteur « anonyme» a révélé son nom; de fait, je n'ai appris ce nom qu'après la livraison du Bulletin par l'imprimeur.
    Il suffit bien, j'en suis convaincu, d'avoir signalé ce malentendu à votre loyauté, et je n'ai pas besoin de réclamer l'insertion, dans votre prochain numéro, d'une rectification que, comme moi, vous estimerez nécessaire, dès lors que vous l'aurez reconnue juste.
    Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'expression de mes sentiments très distingués.
        A. DEVAUX, Recteur des Facultés catholiques de Lyon.
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L'Islam et la Civilisation moderne
       Nous recevons le plaidoyer suivant qui emprunte une grande actualité à l'agitation musulmane signalée en Perse et en Egypte :
       On a beaucoup écrit sur la religion musulmane, mais les publications de ces dernières années sont particulièrement importantes au point de vue de l'opinion, longtemps accréditée, de la déchéance politique .et même sociale des peuples mahométans, opinion aujourd'hui condamnée par la majorité des auteurs.
       D'une part, les travaux d'investigation dans le domaine de la religion musulmane et de son corollaire, la littérature arabe, sont assez importants pour permettre d'apprécier dans son ensemble le rôle qu'elle a joué et la part considérable qui lui revient jusque dans l'épanouissement de la civilisation moderne; d'autre part, le sommeil léthargique auquel semblaient être à jamais condamnés les Musulmans, est rompu par un réveil, qui sans être brusque, est néanmoins assez marqué pour permettre aux auteurs qui se sont occupés de cette question de se prononcer catégoriquement en faveur de l'avenir de la religion musulmane quant à sa compatibilité avec - l'état actuel de la ,civilisation.
    Aux publicistes européens qui ont été à peu près les seuls à s'occuper de cette grave question, jusque vers le milieu. du XIXè siècle, il faut ajouter les auteurs musulmans qui ont pus contact avec la vie européenne et qui se sont efforcés de faire connaître dans leurs milieux et les causes de développement des Etats civilisés modernes, et les causes qui ont provoqué la décadence des Etats musulmans.
    Nous n'avons pas à envisager la question dans son ensemble; mais nous l'envisagerons sous un  angle tout particulier qui nous parait le plus propre à justifier l'opinion aujourd'hui admise presque à l'unanimité.
    Il est absolument indispensable de connaître très exactement les tendances des populations musulmanes soumises à la France, et qui pourraient constituer pour elle un élément de force ou une cause de faiblesse, suivant que sa politique sera loyale, protectrice, et un bon guide vers une amélioration constante, ou tracassière et oppressive. Il est impossible à' nos gouvernants d'ignorer les véritables aspirations des sujets musulmans sans déroger à leurs obligations envers tout ce qui doit contribuer à la grandeur du pays qui a mis sa confiance en' eux.
    L'Islam, par cela même qu'il vénère tous les prophètes antérieurs à Mohammed (Mahomet), qui en est le sceau, admet leurs doctrines dans leur ensemble en y ajoutant des éléments nouveaux.
    Le fondement de la foi est la croyance en un Dieu unique, omnipotent (Allah), et en Mohammed, son prophète. L'Islam impose comme obligations la prière cinq fois par jour, le jeûne une fois par an, pendant le mois de Ramadan, le pèlerinage à la Mecque et l'aumône.
    Théoriquement, c'est une religion simple et même très simple, mais en fait, il y a eu de grandes modifications imposées par la diversité des races qui la professent et aussi par les diverses époques. Ces modifications ont été d'autant plus grandes que les différents Etats
musulmans se sont effrités, pulvérisés et se sont condamnés à un isolement plus ou moins cornplet du reste du monde. Ainsi la merveilleuse civilisation des Maures d'Espagne s'est complètement éteinte, ou à peu près, dès la conquête du royaume de Grenade par Isabelle la Catholique, en 1492, et aussi par la prise de Bagdad, au commencement du XVè siècle, par les Mongols.
    Jusque vers le milieu de XIXè siècle, la décadence des Musulmans semble définitive. Mais bien que les Turcs, détenteurs du Khalifat dès le XIIIè siècle, n'aient jamais constitué qu'une puissance essentiellement militaire, ils sentirent la nécessité de prendre part à la vie internationale et de se conformer aux obligations qui s'imposent à tout Etat moderne. C'est d'abord l'Egypte émancipée par Méhémet-Ali, qui fait appel au concours de l'Europe, en particulier de la France, pour rénover son pays; puis c'est la Turquie, qui par le fameux programme politique dit des Tanzimat (réformes), proclamé solennellement par le sultan Abd-ul-Medjid dans le Matti-Chérif de la plaine de Gulhané, du 30 novembre 1839, puis par d'autres actes postérieurs.
    Dès lors l'influence occidentale sera de plus en plus grande. En matière administrative et judiciaire des tentatives heureuses sont faites, mais qui ne pourront donner de résultats satisfaisants que sur l'éducation du peuple est sérieusement entreprise, d'où de nombreux
remaniements dans l'organisation de l'instruction publique. Les sciences occidentales acquièrent droit de cité dans les programmes de l'enseignement à tous les degrés. De nombreux orientaux viennent s'inscrire dans les Facultés de France, d'abord, puis d'Allemagne et d'Angleterre.
    La presse qui était presque inconnue en Orient vers le milieu du XIXè siècle, fait son apparition et se développe avec un succès croissant jusqu'à nos jours.
    Tels sont, dans leurs grandes lignes, les principaux faits qui caractérisent l'ère nouvelle qui se dresse devant le vieil édifice de l'Islam, faits dont l'ensemble présage une renaissance toute pacifique et d'ordre intellectuel et moral.
    C'est surtout en Egypte et en Turquie que le mouvement a pris de l'extension, comme je viens de l'indiquer; et, bien que la masse soit encore intacte de toute influence étrangère, une élite lettrée imposante s'est constituée dans ces deux pays, qui domine déjà par son influence incontestable.
    Quels sont les caractères généraux de cette renaissance ? Il importe en premier lieu de dire que si l'Islam finira par s'adapter aux idées modernes, c'est grâce à l'exégèse des savants musulmans eux-mêmes et à l'autorité de leurs commentaires. Les contraintes qu'exercent dans ce sens les Etats européens ne peuvent aboutir qu'à une régression qui, en nuisant à tous,
provoque des agitations et des résistances susceptibles seulement d'entretenir la méfiance des populations à l'égard de toute tentative de réforme à caractère moderne.
    En deuxième lieu, toute amélioration doit respecter la. loi religieuse dans son esprit et dans sa teneur. Pour cela, elle doit émaner d'autorités qui sont qualifiées à cet égard, c'est-à-dire d'autorités musulmanes, afin que toute innovation ait une base légale ou, autrement dit, religieuse.
    Enfin, et c'est là une nécessité absolue, il faut répandre une large et bienfaisante instruction qui seule permette aux idées progressistes de s'affirmer et de s'imposer, et même d'être désirées.
    Donc un courant nettement favorable aux idées modernes se manifeste dans tous les pays musulmans. Le fait est indéniable, et il importe qu'on le sache en France, une des puissances les plus intéressées. L'évolution est reconnue par tous les auteurs, orientalistes, ou simplement publicistes, et c'est ce que constatent les publications et enquêtes de ces dernières années. Parmi les ouvrages qui ont particulièrement attiré l'attention générale, il faut citer: l'Islamisme, de M. Houdas, l'éminent orientaliste, professeur à l'Ecole des Langues orientales; Les Musulmans français du Nord de
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1'Afrique, par M. Ismael Hamet, puis un ouvrage fait en collaboration par deux jeunes Tunisiens, sur le Coran et la civilisation moderne. Ces deux auteurs ont cherché à démontrer que le Coran; au lieu d'être hostile au progrès, lui est, au contraire, favorable ; à l'appui de leur thèse, ils en citent de nombreux versets. Cette opinion est à remarquer chez tous les lettrés musulmans de quelque pays qu'ils soient.
    Il y a. quelques années une enquête fut faite par la revue des Questions diplomatiques et coloniales, auprès de toutes les personnalités du monde des orientalistes, pour avoir leur opinion sur l'avenir de l'Islam. Presque toutes ont fait des déclarations optimistes à cet égard.
     II faut ajouter que deux ou trois parmi les réponses publiées, émanaient de personnages musulmans.
    Enfin, a paru récemment un ouvrage d'une très grande valeur: l'Islamisme et le Christianisme en Afrique. Nous nous faisons un devoir de rendre hommage à. l'impartialité de l'auteur, M. Bonet-Maury. Comme son titre l'indique, cet ouvrage expose le rôle des missionnaires chrétiens et musulmans, pour convertir les populations africaines soit à l'une soit à l'autre des deux religions concurrentes. L'Islamisme a une avance considérable, et cela pour des raisons d'ordre politique et surtout social. Il. y aurait environ 7.500.000 chrétiens contre 36.000.000 de musulmans, dont 64 % se répartiraient entre les diverses possessions françaises ou pays de protectorat, de la manière suivante:
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Région
Musulmans
Algérie
Maroc
Afrique Occid. Fr
Côte des Somalis

Tunisie


Total

4.070.000
  10.000.000
  4.800.000
 
3.030.000
  1.500.000

 23.430.900


 
M. Bonet-Maùry a compris le Maroc dans la sphère d'influence française. Son opinion est contemporaine de l'accord franco-anglais, du 8 avril 1904, dont la Conférence d'Algésiras a modifié la portée, à la suite des événements qui sont encore présents à la mémoire de  tous. Il n'en reste pas moins établi que la France compte 13.400.000 sujets musulmans, dont elle doit obtenir un attachement sincère, - par une poétique de justice et d'équité, - se traduisant par des actes et non pas seulement par des formules déclamatoires.
   Un des griefs que l'on fait à la morale de l'Islam, est celui de la polygamie. Il y aurait beaucoup à dire sur cette question que l'opinion européenne juge sous un angle qui lui est particulier. Les Musulmans, en général, ne l'ont jamais considérée comme un moyen sûr d'arriver au bonheur, et l'opinion courante plaint plutôt qu'elle n'envie le sort de ceux à qui leur condition sociale impose souvent des alliances de raison plutôt que d'inclination. De plus, si on voulait établir la statistique des polygames et des monogames, on constaterait avec
stupéfaction (le terme n'est pas forcé) combien peu de Musulmans ont plusieurs femmes.
     Enfin, il est un fait acquis, c'est que la polygamie s'est considérablement restreinte dans la plupart des pays musulmans.
M. Bonet-Maury signale aussi les tentatives faites en Algérie et en Tunisie, - sous les auspices de MM. Jonnart et René Millet, - en faveur de l'éducation des filles. Nous ne craignons pas de nous répéter ici en déclarant que les réformes ou améliorations provoquées par les Musulmans eux-mêmes sont seules susceptibles de durée. Nous estimons que c'est là une question dont l'opportunité ne peut être appréciée que par les hommes éclairés de la société musulmane) qui sont les meilleurs juges dans la circonstance.

    M. le baron Carra de Vaux, un des savants qui ont le mieux étudié l'Islam, et dont l'opinion nous est  d'autant plus précieuse que ses études magistrales sur les philosophes arabes, Avicenne et Gazali notamment, nous permettent d'apprécier sa haute autorité en cette matière, estime que ce rôle incombe aux Musulmans seuls.
    Nous devons ajouter qu'en ce qui concerne la France, elle devrait encourager par tous les moyens l'accès de ses Facultés aux jeunes Algériens et Tunisiens qui voudraient faire leurs études supérieures. C'est là le secret de toutes les solutions de ce problème difficile et complexe, qui s'appelle "l'avenir des Musulmans français". Créer une élite intellectuelle arabe en .Algérie et en Tunisie, c'est porter un coup fatal à l'épouvantail du fanatisme qui n'est qu'un des innombrables fruits de l'ignorance.
    A cet égard, nous sommes bien en retard vis-à.vis de l'admirable mouvement intellectuel que nous constatons en Egypte et même en Turquie, où les idées modernes pénètrent chaque jour plus profondément où l'influence française est plus considérable qu'on ne croit généralement, malgré de nombreuses fautes politiques.
    Il y a longtemps que les jeunes Egyptiens et beaucoup de Turcs viennent étudier la médecine et le droit dans les Facultés françaises, tandis que de rarissimes Algériens seulement ont pu le faire. Il y a quelques médecins, une dizaine tout au plus, et trois ou quatre licenciés en droit. On reconnaîtra que c'est vraiment insuffisant pour constituer une classe dirigeante.
    Nous devons rendre hommage à M. Jonnart, gouverneur général de l'Algérie, qui, sur le vœu des délégués  financiers musulmans, a créé six ou sept bourses de licence en droit. Grâce aussi à sa bienveillance à l'égard des indigènes algériens, des médecins auxiliaires musulmans suivent depuis deux ans les cours de l'Ecole de Médecine d'Alger, en vue de répandre les principes d 'hygiène dans les villages arabes ou kabyles et de prévenir les terribles épidémies de fièvres paludéennes ou autres qui déciment les populations.
    Que conclure dans cette étude très rapide, et par suite, forcement incomplète, sur cette question qui se pose en ce moment et par laquelle bien des opinions téméraires ont été émises: l'Islam est-il compatible avec le développement de la civilisation moderne, ou autrement dit, le Coran est-il un obstacle au progrès ? Nous répondrons énergiquement non, quant à la dernière forme de la question, et nous ne pouvons mieux conclure qu'en disant avec M. Carra de Vaux : "Tout un jeune Islam naît, avide de s'assimiler nos sciences, d'entrer dans le courant de notre civilisation. L'adaptation intellectuelle de l'Islam recommence à se faire comme au temps de Haroun-El-RaChid. »
    Le sentiment des Musulmans cultivés ne permet aucun doute à cet égard, et si nous avons préféré citer comme conclusion la parole d'un éminent orientaliste, c'est tout simplement pour ne pas être taxé d'optimisme exagéré.
BENALI-FEKAR,
 Professeur d'arabe près la Chambre de commerce de Lyon.
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LEX CREDENDI
    Les Annales de Philosophie chrétienne, numéro de juillet, reproduisent sous ce titre le dernier chapitre du livre que publie en cc moment même chez Longmans, à Londres, M. G. Tyrrell. Cet ouvrage, que. nous avons signalé déjà, a pour titre, comme on le sait: "Lex Credendi", et fait suite à "Lex Orandi" du même auteur.
    L'esprit du Christ peut encore être considéré comme vision, intelligence et jugement, comme un Esprit de vérité... Chaque parcelle. de vérité, chaque petit rayon de lumière qui pénètre dans notre esprit et en diminue l'obscurité, est un nouveau degré de communion avec Dieu, une nouvelle appropriation de la vie divine. La passion de la vérité, la haine de l'ignorance et de l'erreur évitable, sont des caractères inséparables de la vie spirituelle. C'est pour rendre témoignage à la vérité que le Christ est né, qu'il est venu en ce monde, qu'il a vécu et qu'il est mort. Mais la vérité doit être aimée purement, d'une manière désintéressée et non à des fins psychiques ou égoïstes, non dans un sens étroit d'utilité pratique. Elle ne doit pas être assujettie à l'homme comme un moyen, mais révérée par lui comme un but, comme Dieu même, car si Dieu est la vérité, la vérité c'est  Dieu. En ceci, l'effort spirituel pour penser juste est parallèle à l'effort spirituel pour sentir bien. Ce dernier, aussi, a ses avantages et ses profits psychiques: il est utile dans un sens particulier et conditionnel, aussi bien que dans le sens supérieur et absolu. Mais la vie spirituelle est une recherche de Dieu pour lui-même, un culte désintéressé du devoir dans le sentiment, la pensée, la volonté, une mort à soi-même et une vie pour la justice.
        ...Finalement, l'esprit de Dieu peut être considéré dans la volonté comme une force spirituelle tendant au bien, comme une volonté humaine si librement identifie avec la volonté divine qu'elle en est la pure et libre manifestation. Car chaque acte de volonté droite est un acte d'identification avec Dieu, une appropriation de la vie divine.
     Le but de la vie spirituelle est donc d'arriver à une absorption de notre moi psychique, en tant que sentiment, intelligence et volonté, en l'esprit du Christ qui est le sentiment, l'intelligence, la volonté absolus, suivant la parole de saint Paul: "Je vis, non pas moi, c'est le Christ qui vit en moi. » Tel est cet amour ou cette charité qui, dans le Nouveau Testament, désigne l'esprit du Christ.
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     Considérées du point de vue où s'est placé l'auteur, point de vue confirmé par les expériences de la vie et de la fécondité spirituelle, les vérités du christianisme ne peuvent présenter des aperçus aussi clairs et aussi précis que si elles étaient déduites de principes définis et construites en un système intellectuel cohérent.
     Mais alors intervient la réflexion théologique, qui démêle les 'doctrines impliquées dans l'esprit de prière, qui cc crée un système de pensée qui, en nous expliquant nos expériences spirituelles, nous permette de les contrôler et de les étendre et qui rendra à la religion les services que la science rend à la vie. »
     Et ainsi l'auteur en arrive à définir la Lex Credendi ;
     Notre Credo est l'œuvre commune de la théologie et de la dévotion, de la réflexion et de la vie. Nous ne pouvons donc pas prouver que dans tous les détails de sa forme et de sa substance il ait été uniquement le résultat des exigences de la prière. Nous ne prouvons pas davantage qu'aucune autre image intellectuelle 'du monde spirituel n'aurait pu répondre à ces exigences. Tout ce que nous prétendons, c'est qu'un Credo exprime la vérité dans la mesure où il développe constamment et universellement l'esprit de vie; qu'il est faux dans la mesure où, spirituellement, il stérilise et abaisse. Cela ne nous: fait avancer que peu vers le but de l'apologiste. Il y a d'autres sortes de vérités dont le Credo réclame la possession et dont la Lex Orandi ne peut offrir aucun critérium. De celles-ci, la théologie proprement dite doit prendre la défense. Ainsi, on ne peut "as démontrer que « la valeur de prière» de certaines croyances historiques dépende de l'historicité des faits, qui, dès lors, doit être déterminée autrement, à savoir, par les méthodes apologétiques ordinaires... Ce que nous pouvons appeler le  tempérament théologique et le tempérament de dévotion sont très différents, et chacun n'est que trop disposé à suivre sa propre route avec une certaine impatience vis-à-vis de l'autre et même un certain mépris. Dans la mesure donc où l'intellectualisme exagéré de certains théologiens tendrait à compromettre la théologie aux yeux du pieux fidèle, il est a propos insister sue la subordination générale de la théologie à la dévotion et de montrer que le Credo est, en dernière analyse, une création et un instrument de la vie spirituelle de l'Eglise, que si la raison aussi a une part dans sa production, elle  n'a été que la servante de la dévotion qui en est l'agent, principal.
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LAMENNAIS ET LA SÉPARATION
La Quinzaine, numéro du 16 juillet. - De M. Charles Boutard:
.    La nécessité d'une évolution dans le catholicisme  s'imposait si fortement à l'esprit de Lamennais, que, de cette évolution, il n'hésitait pas à faire dépendre l'existence du catholicisme lui-même. Mais évoluer, c'est se mouvoir; et, pour se mouvoir, il faut être libre, Or, l'Eglise, à son sens, ne l'était plus depuis que le gallicanisme l'avait asservie à l'Etat.
En lui ôtant son indépendance, on n'avait pas diminué seulement son autorité et sa puissance, on lui avait fait perdre aussi, aux yeux des peuples, son caractère divin, et les peuples peu à peu s'étaient éloignés d'elle « avec un mépris et une aversion dont le principe originaire n'était pas dans un manque de foi, mais dans cette immense douleur qu'éprouve la créature faible et souffrante lorsqu'au fond du sanctuaire où elle cherchait Dieu, elle n'aperçoit que l'homme ». Le premier besoin de l'Eglise, et son premier devoir, c'est donc, concluait l'ardent ultramontain, de reconquérir la liberté, de se mouvoir et d'agir; et il ajoutait: "Dans l'organisation actuelle de la société, l'Eglise ne peut être libre qu'à la condition d'être séparée de l'Etat. »
    Rien peut-être n'a fait plus de tort à Lamennais et n'a  plus contribué à attirer sur sa tête des rigueurs sévères  que sa campagne, dans l'Avenir, en faveur de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. On lui a reproché, à cette occasion, de s'être mis en contradiction avec lui-même et en opposition avec l'enseignement traditionnel de l'Eglise. Un pareil reproche prouve simplement qu'il a été aussi mal compris que mal jugé. Dans tous ses, précédents ouvrages, et notamment dans celui qui a pour titre: De la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil, il avait soutenu avec une inflexibilité  
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de principes allant parfois jusqu'à l'exagération, la thèse doctrinale qui affirme la convenance et la nécessité de l'union entre l'Eglise et l'Etat, et il avait fait un grief au gouvernement de la Restauration de s'être approprié en politique, la théorie révolutionnaire de l'Etat sécularisé,  de l'Etat « laïque ». Sur ce point, son sentiment n'avait pas varié; ce qu'il avait écrit en 1826, il l'écrivait de nouveau, et presque dans les mêmes termes, au début de l'article publié le 18 octobre 1830 dans l'Avenir, pour réclamer impérieusement la dénonciation du Concordat. «On a dit bien des fois, sans des croyances communes d'où dérivent des devoirs communs, nulle société stable et même nulle société possible; car il n'existe de vraie société qu'entre les êtres intelligents, et si les intérêts peuvent momentanément rapprocher les hommes, le nœud qui les unit doit, pour employer cette expression de Pascal, prendre ses plis et replis dans quelque chose de bien autrement profond, dans ce que leur nature renferme à la fois de plus intime et de plus noble. Ce lien des esprits, cette loi qui, en réglant les pensées et les volontés, ramène l'individu à l'unité sociale, est ce que tous les peuples appellent religion; et tous les peuples aussi ont vu dans la religion le premier fondement, la condition essentielle de toute société; et celle dont l'objet propre est de régler les rapports politiques et civils, ou les rapports extérieurs entre les hommes, n'est que l'extension, le complément de la société primitive des esprits
    « Naturellement, la société religieuse et civile, l'Eglise et l'Etat. sont donc inséparables; ils doivent être unis comme l'âme et le corps: voilà l'ordre. »
    On a quelque peine à s'expliquer comment celui qui avait écrit des paroles si précises et si nettes a pu être accusé, condamné peut-être, comme ayant tenté de faire prévaloir sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat...
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