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AUTHENTICITE
DE LA SANTA CASA(I)
Voilà un livre qui va troubler
dans leurs habitudes de vie tranquille et insouciante certaines gens,
qui, entendant parler des problèmes soulevés à
l'heure actuelle par les
plus nobles esprits, ne se donnent pas même la peine de lire et
d'étudier ce qui s'imprime concernant ces diverses questions,
mais
s'empressent de crier au scandale et de jeter l'anathème sur ce
qu'on
appelle "les audaces de la critique". Cette attitude leur donne aux
yeux de la foule des airs d'orthodoxie. Ces censeurs ignorants se
persuadent à eux-mêmes et essayent de faire croire aux
autres qu'ils
font œuvre agréable à Dieu, qu'ils préservent
l'Eglise d'un grand
danger. Ce qui est digne de remarque, ils sont les premiers à
proclamer
que la recherche de la vérité doit être notre,
principale
préoccupation, que l'Eglise n'a rien à craindre de la
vérité, que toute
conquête dans cet ordre apporte à l'intelligence une
nouvelle lumière
et fait briller d'un plus pur éclat les enseignements divins;
mais que
leur conduite est différente de leurs paroles! Volontiers, ils
jetteraient à la mer quelques douzaines d'érudits qui
font des
découvertes gênantes; en attendant, ils multiplient devant
eux les
obstacles; ils s'ingénient à les rendre suspects aux
autorités
ecclésiastiques; ils les dénoncent à leurs
confrères et au public; ils
cherchent, par tous les moyens, à leur rendre l'existence
pénible, et
ils parviendraient à les décourager, s'il était
possible de décourager
celui qui a l'amour, le culte de la vérité, qui lui a
voué et d'avance
sacrifié sa vie.
Oui, il
faut du courage, une
grande abnégation pour oser heurter de front certaines opinions
toutes
faites, certaines croyances populaires, qui à la longue ont fini
par
prendre corps et qu'un. vil intérêt ou l'incurie des chefs
a laissé
pénétrer jusque dans des domaines qui semblaient
réservés à la seule
vérité! Que le lecteur prenne la peine de peser les
termes de la petite
note que M. Chevalier a cru devoir reléguer presque à la
fin de son
volume: ils lui en diront long sur les difficultés que l'auteur
a dû
vaincre pour obtenir une tacite autorisation de faire part au public du
résultat de ses longues et consciencieuses recherches sur un
sujet ne
touchant ni au dogme, ni à la morale, mais qui avait le tort de
projeter une lumière trop vive sur l'origine fabuleuse d'une
pratique
de dévotion. Ainsi, des livres, !remplis de fausses
légendes, de contes
et de traditions, absurdes (nous pourrions en citer des centaines),
trouveront toujours des évêques pour les approuver, et ne
seront point
condamnés par Rome, alors que l'ouvrage d'un savant, connu de
toute
l'Europe par ses immenses travaux, dont le
désintéressement et la
loyauté sont au-dessus de tout soupçon, devra
péniblement chercher un
abri contre la censure. L'auteur, sans doute, se consolera de cette
sorte de demi échec qu'ont éprouvé ses
démarches auprès des supérieurs
hiérarchiques, dans la reconnaissance que lui
témoigneront un grand
nombre de catholiques. qui pensent que si, à certaines
époques, la
piété des fidèles pouvait sans danger se nourrir
de légendes, il est
prudent aujourd'hui de lui refuser cet aliment, afin que le
clergé ne
soit point accusé de propager le mensonge ou la superstition.
Tout le
monde sait que la santa
casa, édicule renfermé dans la splendide basilique de
Lorette, est
considérée par les foules de pieux pèlerins,
présentée par les
autorités ecclésiastiques comme la maison de Nazareth,
dans laquelle
habitait la Vierge lorsqu'elle reçut le divin messager lui
annonçant le
mystère de l'Incarnation du Verbe. Cette petite maison aurait
été
transportée par les anges, une première fois, en 1291, en
Dalmatie;
puis une seconde fois, en 1295, en Italie, près d'Ancône,
dans une
terre appartenant à une dame appelée Lorette. Il ne
saurait être
question de limiter la puissance de Dieu; la possibilité des
miracles
n'est point ici en cause; il s'agit d'examiner si les miracles
rapportés ont eu lieu. C'est un fait sur lequel on attire notre
attention: dès lors, on a le droit de l'étudier, avec une
entière
liberté et de lui appliquer les règles de la critique
historique.
Or, quand
on étudie un fait
historique, la méthode qui seule peut donner de bons
résultats consiste
à se dégager d'abord de tout parti pris de recueillir
tous' les
éléments d'information sur le sujet, de se rendre compte
du milieu dans
lequel ils, se sont produits, afin d'en bien déterminer la
valeur, puis
de les ranger dans un ordre chronologique absolu. Cette méthode
est
bien celle qu'a suivie rigoureusement M. Chevalier, et son travail,
tout en permettant au lecteur attentif de se faire une opinion
raisonnée sur la question, aura encore cet avantage de mettre
sous ses
yeux un modèle de critique historique, propre à lui faire
connaître et
apprécier une science dont les ignorants disent, beaucoup de mal.
M.
Chevalier cite dans son
ouvrage près de onze cents auteurs; il le divise en trois
parties: 1.
Le sanctuaire de l'Annonciation à Nazareth. - II. Le sanctuaire
de la
Nativité à Lorette. - Ill. Origine de la légende
de la Translation.
Pour plus de clarté, chacune de ces parties est
subdivisée en
paragraphes renfermant un nombre plus ou moins considérable de
documents, et chaque paragraphe se termine par un résumé,
dans lequel
M. Chevalier condense les résultats de l'enquête et met en
relief la
conclusion qui s'en dégage. Aucune méthode ne saurait
être plus
rationnelle et plus claire.
Dans la
première partie (p.
21-137), M. Chevalier ne signale pas moins de cent quatre-vingt-treize
auteurs, échelonnés le long des siècles, qui, pour
la plupart, ont
visité Nazareth et donnent des renseignements très
précis sur l'état
des sanctuaires de cette ville. Il va sans dire que ceux de ces
écrivains, dont las témoignages ont ici pour nous le plus
de valeur,
sont ceux antérieurs à l'année 1291, époque
fixée par la légende pour
la translation. On en compte quarante-cinq, et leurs textes sont
intégralement reproduits, avec une exactitude rigoureuse, de
telle
sorte que le lecteur peut lui-même les interroger et recueillir
leurs
réponses. °1:, il devra tout d'abord constater que, a
pendant les trois
premiers siècles, les juifs concentrés en Galilée
écartent
impitoyablement de Nazareth tout étranger à leur secte;
donc, trois
siècles sans pèlerins, sans documents, dans un village
haineux,
fréquemment bouleversé; lacune irréparable qui
ôte à nos. sanctuaires
la certitude de remonter aux temps évangéliques et de
fixer la trace
des pas du Christ». Du IVe au VI" siècle, encore le
silence. Il faut
arriver à l'année 570 pour apprendre du pèlerin de
Plaisance. que la
maison de Marie est devenue une basilique. Vers 670, Arculphe, suivant
le récit d'Adamnan, admira à Nazareth deux églises
très grandes: l'une,
au milieu de la ville, à l'endroit où avait
été édifiée la maison dans
laquelle le Sauveur fut nourri; l'autre, là où avait
été construite la
maison dans laquelle Marie reçut la visite de l'ange, ubi illa
fuerat
domus constructa in qua Gabriel archangelus ad beatam Mariam
ingressus... Cette maison où s'était, accompli
l'ineffable mystère,
n'existait donc plus à cette époque. Un texte de Jean
Phocas, de 1177,
affirme qu'elle avait été transformée en une
très belle église. En
l23I, un pèlerin nous apprend que le lieu où l'ange
s'acquitta de sa
mission est une grotte, qui se voit dans la grande église,
à main
gauche, en entrant. Enfin, ajoutons que le pape Urbain IV affirme
à son
tour que l'église de Nazareth fut, en 1263, rasée
jusqu'au sol par le
sultan du Caire, redegit ad solum, ejus structura nobili omnino
destructa. Tout lecteur sensé tirera déjà de
ces textes cette
conclusion, qu'en 1291, «il n'y avait ou ne restait rien à
transporter
en Dalmatie, à moins d'arracher de la montagne le rocher
lui-même."
La seconde
partie du livre de
M. Chevalier est de beaucoup la plus importante (p.139-479). C'est
l'histoire documentaire de Lorette, depuis le XIe siècle
jusqu'à nos
jours. On voit l'origine lointaine de la dévotion à
N.-D. de Lorette,
ses développements et sa transformation au XVè
siècle; on signale les
bienfaiteurs du sanctuaire, mais aussi les malfaiteurs, et par
là nous
entendons ces écrivains, clercs ou laïques, qui, pour
accréditer la
légende, attirer de plus nombreux pèlerins, n'ont point
reculé, avec
les meilleures intentions sans doute, devant des procédés
que
s'interdira toujours un honnête homme. Essayons de
présenter un résumé
rapide de l'histoire du célèbre sanctuaire.
Le nom de
Lorette se retrouve
dans les Marches dès le commencement du XI" siècle et
dans le diocèse
d'Umana, où était situé notre sanctuaire,
dès l'année 1194. La plus
ancienne charte où il soit fait mention de l'église de
Lorette, celle
qui nous intéresse, est datée de l'année 1194 (n.
s.). L'église Sancta
Maria in fundo Laureti n'est autre qu'une église paroissiale,
sous le vocable de la
Nativité de
la Vierge. Elle devint de bonne heure le but d'un pèlerinage,
dont la
première mention authentique remonte à 1313. Les
fidèles y accouraient
nombreux, et, pour stimuler encore leur zèle,
l'évêque sollicita du
pape une bulle d'indulgences, ce qu'Urbain VI accorda en 1387. Le pape
attribua à la petite église paroissiale de Lorette, pour
la fête de la
Nativité de Marie, les faveurs spirituelles dont Grégoire
XI avait
enrichi Saint Cyriaque-d'Ancône. Il est important de bien
remarquer
que, pendant des siècles, le vocable du sanctuaire reste et
restera la
Nativité et non l'Incarnation. Le nombre des pèlerins
augmentant de
plus en plus, il fallut augmenter aussi le nombre des prêtres,
chargés
de leur procurer les secours
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spirituels; dans ce but, on fonda diverses
chapellenies ou bénéfices: c'est ainsi que furent
successivement
établies les chapellenies de Saint-Antoine, de Saint-Marcel, de
Saint-Jérôme et de l'Annonciation; cette dernière
seulement en 1450.
Pour recevoir les pèlerins et surtout les malades, les
administrateurs
de Lorette firent construire diverses hôtelleries qui, dans le
langage
usité à cette époque, furent
désignées sous le nom de maisons de la
Vierge, domus beatae Mariae. Le mot domus au singulier est
appliqué
pour la première fois au sanctuaire en 1438, mais ce vocable n'a
nullement pour but d'affirmer que ce soit la maison de Nazareth. Il
faut attendre encore quelques années pour que cette
prétention se fasse
jour.
A cette
date de 1438, Lorette
est déjà un sanctuaire richement doté. Cette
fortune ira croissant. En
1441, Eugène IV permet que les revenus d'une église
rurale des environs
y soient annexés, et l'évêque Nicolas degli Asti
fait, en 1459, une
donation considérable en biens fonds. Cette
prospérité avait fait
désirer à la curie romaine d'attribuer en commende
à un cardinal ce
riche bénéfice. Ce projet ne put toutefois aboutir. Les
ressources
considérables dont disposaient les administrateurs avaient de
bonne
heure fait naître le dessein de remplacer la vieille
église, édifice
plus que modeste, par une construction qui fut vraiment à la
hauteur de
l'immense renommée de Lorette. Ce ne fut pourtant qu'en 1468 que l'entreprise
fût commencée: en attendant l'achèvement des
travaux, la vieille
piété des pèlerins. On s'occupa avec
activité à réunir l'argent
nécessaire, et pour stimuler la générosité
des fidèles, on obtint du
pape Paul II, une bulle du 2 janvier 1471, qui accordait de nombreuses
indulgences à tous ceux qui visiteraient le sanctuaire et
contribueraient de leurs deniers à la construction
commencée. Cette
bulle doit fixer l'attention du lecteur; il n'y est point dit encore
que le sanctuaire vénéré fût la maison de
Nazareth, transportée
miraculeusement par les anges; c'eut été pourtant le cas
ou jamais
d'affirmer cette prétention, si déjà elle
s'était produite. Pour le
moment, les solliciteurs de bulles sont réservés. Ils se
contentent de
faire dire au pape que la modeste chapelle qu'on entoure de tant de
splendeur, fut miraculeusement fondée et qu'elle a l'honneur de
renfermer une image de la Vierge, entourée d'une foule d'anges,
que la
clémence de Dieu y a placée... : qui ecclesiam beate ,
Marie de
Laureto, dudum in honorem ipsius Virginis gloriose extra muras
Recanatenses miraculose jundatam, in qua, sicut fidedignorum habebat
assertio, ipsius Virginis gloriose ymago, angelico comitata cetu,
ùira
Dei clementia collocata existebat... Trois autres bulles de Paul Il
répètent les mêmes détails.
Si le
lecteur veut bien le
remarquer, on était alors dans les dernières
années du XVè siècle, à
une époque d'engouement pour les pèlerinages, les
fidèles se portant en
foule vers les sanctuaires où l'on offrait à leur
vénération les
reliques les plus extraordinaires. Qui ne se souvient ici de la
dévotion superstitieuse de Louis XI, envoyant des
présents magnifiques
à tous les lieux de la chrétienté quelque peu
célèbres. Serait-ce une
témérité d'avancer que des clercs, des religieux,
préposés à la garde
de sanctuaires connus, ne se firent aucun scrupule, pensèrent
même
faire œuvre agréable à Dieu, en favorisant par de pieuses
fraudes ce
mouvement qui entraînait les masses aux pieds des autels de la
Vierge
et des saints? Peut-être ne nous accusera-t-on pas de
témérité, si l'on
veut bien nous prêter encore quelques instants d'attention.
Une image
miraculeuse de la
Vierge, comme il y en a dans un si grand nombre de sanctuaires en
Italie. c'était peu pour recommander aux foules, d'une
manière plus
pressante et plus effective, la petite église de Lorette. Notre
pèlerinage avait alors pour gouverneur Pierre Tolomei, plus
connu sous
le nom de Teramano, lieu de sa naissance. .Il était venu
à Lorette dès
1410 ; il succéda comme gouverneur à André d'Adria
en 1540 et conserva
cette charge jusqu'à sa mort (juin 1471). Pour bien
préciser ce qui
distinguait Lorette de tous les autres pèlerinages, ce qui en
faisait
le sanctuaire le plus auguste de la chrétienté, il
publia, en 1472, une
notice historique sur la petite église dont il avait la garde;
c'est là
que pour la première fois on voit s'étaler le
récit de l'enlèvement par
les anges de la maison de Nazareth, de son voyage à travers les
airs,
de son séjour en Dalmatie et enfin de son arrivée
à Lorette. A ceux qui
seraient assez peu croyants pour ne point s'en rapporter à
l'affirmation d'un fait aussi extraordinaire, il avait une
réponse; une
révélation de Marie apprit tous ces merveilleux
détails à un saint
ermite en 1296 ; lui-même, Teramano, le tenait de gens de
Recanati,
dont l'un âgé de 120 ans, qui invoquait le
témoignage de l'aïeul de son
aïeul. Comment
dès lors ne pas
ajouter foi à un
prodige, qui faisait: éclater et la gloire de Marie et la
providence de
Dieu à l'égard de son Eglise !
Le récit de Teramano
eut une grande
diffusion et atteignit le but que se proposait son auteur; une nouvelle
et éclatante célébrité pour le sanctuaire
de Lorette. Comme il arrive
toujours pour les légendes, fama crescit eundo, on ne s'en tint
pas là.
Les historiens postérieurs se mirent à la recherche de
documents pour
essayer de combler cette lacune...
Qui
pourrait s'étonner du
succès de leurs recherches? Ce n'est assurément pas nous,
qui plus
d'une fois avons constaté (ce que l'on voit ici se produire)
qu'à
l'inverse de l'histoire vraie, la légende va en se
précisant, en se
surchargeant de multiples détails, à mesure qu'elle
s'éloigne de la
date et du lieu de sa naissance. Les documents sortirent de la
poussière des archives; des saints, comme Nicolas de Tolentino,
morts
depuis des années et qui jusqu'alors n'avaient rien dit, se
mirent à
parler... Nous renvoyons le lecteur désireux de faire
connaissance avec
toute cette littérature étrange, au livre de M.
Chevalier; il y
trouvera le texte même des pièces, avec la date de leur
composition.
Voilà, en quelques mots,
l'histoire vraie des origines du pèlerinage à la santa
casa, et tous
les écrivains « bien pensants" ne parviendront pas
à lui donner des
bases plus solides. Mais, ne manquera-t-on pas de dire, et les bulles
des papes attestant la vérité du prodige, et les
historiens, comme
Baronius, et les théologiens, comme Suarez, que faites-vous de
leurs
témoignages? La réponse est facile; elle
n'étonnera que ceux qui
ignorent que l'infaillibilité du pape n'est ici nullement en
jeu; que,
dans des questions de fait, n'ayant aucun rapport au dogme et à
la
morale, les papes peuvent être surpris. Nous en trouvons une
preuve
dans l'histoire même de Lorette. Le pape Jules II, par une bulle
solennelle du 21 octobre 1507, consacrant de son autorité la
légende de
la translation miraculeuse de la santa casa, nous dit que cette sainte
maison était celle de la Vierge, où fut
célébrée la première messe et
que les anges ont apportée de Bethléem d'abord en
Esclavonie, puis dans
un bois appartenant à une femme, nommée Lorette : ubi
prima missa
celebrata extitit, ex Bethleeln angelicis manibus ad partes
Sclavonie...primo portata et inde per eosdem angelos ad nemu Laurete
mulieris... Quant aux historiens et aux théologiens, à
plus forte
raison, peuvent-ils être trompés
et se tromper. Du reste,
répétons avec Pascal:
«Toutes
]es puissances du monde ne peuvent, par autorité, persuader un
point de
fait ni le changer; car il n'y a rien qui puisse faire que ce qui est
ne soit pas."
L'ouvrage
de M. Chevalier
arrive à son heure, n'en déplaise à quelques
personnes qui blâmeront
toujours comme inopportuns ces sortes de travaux. A certains indices
très significatifs, il est aisé de constater qu'il
souffle, à l'heure
actuelle, venant de Rome, un vent de réaction, qui ne tendrait
à rien
moins qu'à refroidir l'ardeur des savants, historiens et
exégètes qui,
dans ces vingt dernières années, ont presque
renouvelé la science
catholique, en tout cas lui ont fait accomplir de merveilleux
progrès.
Faut-il donc que des hommes éminents, dont toute la
carrière est faite
de labeur et d'honneur, soient maintenant gênés dans leurs
recherches
par quelques esprits soupçonneux qui, sans la moindre
initiation, par
piétisme et sous prétexte d'édification,
s'érigent en juges
infaillibles dans les questions les plus ardues et les plus complexes?
A ce compte, devrons-nous demeurer les tributaires de la science des
ennemis de l'Eglise et nous entendre adresser le reproche que nous
arrivons toujours après
les
autres et que si les savants non catholiques n'étaient là
pour nous
montrer ]a voie, nous en serions encore pour l'histoire à
Rohrbacher
et à Darras; pour l'exégèse, à Glaire et
à Cornélius a Lapide, Ce n'est
que par la conquête et la diffusion de la vérité
que l'Eglise
catholique regagnera le terrain perdu, affirmera sa vitalité
puissante
et sa bienfaisante action. Mais cessons, une fois pour toutes, de
traiter de libéraux, de gallicans, de rationalistes, de
naturistes,
etc... tous ceux qui ne pensent pas comme nous, et laissons aux
véritables savants la liberté. S'ils s'égarent
(avons-nous la foi ?)
l'Eglise est la pour le leur dire, dans les matières qui
touchent à son
domaine. L'esprit qui doit animer les vrais enfants de l'Eglise est
fait de liberté et de vérité. L'une ne va pas sans
l'autre; elles se
prêtent un mutuel appui. La liberté fait trouver la voie
du progrès et
a les promesses de l'avenir; la vérité
élève, agrandit les âmes; elle a
les promesses de vie et de salut.
J.-A. C.
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les Emigrants Italiens à l'Etranger
Rome, 25 juillet.
Il y a quelques semaines, je
me
suis proposé de recueillir pour Demain quelques renseignements
sur une
œuvre qui, si elle est éminemment nationale italienne, doit
toutefois
intéresser aussi les étrangers; partout, en effet, se
trouvent établis
des ouvriers italiens qui luttent pour l'existence en travaillant. Je
veux parler de l'Œuvre de l'Assistance des Italiens travaillant
à
l'étranger. Il est de l'intérêt de la civilisation
internationale que
les ouvriers nos frères soient protégés,
assistés, disciplinés, qu'on
leur donne cette éducation qui consiste à se respecter
soi-même et
autrui, qu'on leur fasse comprendre quels sont leurs droits et aussi
leurs devoirs, qu'on leur apprenne à être, en somme, des
éléments
d'ordre et de progrès tant pour la patrie lointaine que pour le
pays
qui les accueille et les soutient. A ce but répond l'Œuvre de
l'Assistance des Italiens émigrés en Europe et au Levant.
Pour pouvoir
vous en parler en meilleure connaissance de cause et vous renseigner
plus particulièrement sur l'action de cette œuvre en France, je
me suis
adressé au secrétariat général à
Turin, déclarant que je voulais
publier un article pratique et utile. Je demandai donc quels
étaient
les vœux, les désirs spéciaux pour l'œuvre en France et
tout ce qui
pouvait intéresser les lecteurs français, les rendre
sympathiques à
l'œuvre même et les engager à coopérer et
à aider à son développement.
Je
reçus la lettre suivante qui est assez décourageante,
mais n'en intéressera pas moins vos lecteurs:
« Monsieur,
« Le
professeur Schiaparelli,
qui se trouve actuellement dans la Haute-Egypte pour des fouilles
archéologiques, nous transmet votre lettre en nous chargeant
« d'y
répondre.
«
Nous regrettons de devoir
vous dire que les informations sur l'action de l'Œuvre en France se
réduisent à bien peu de chose car les conditions
actuelles du clergé
de ce pays ne nous permettent pas d'avoir «recours à
l'œuvre de ces
auxiliaires si précieux que sont les missionnaires de l'Œuvre.
"Pour
cette raison nous avons
dû concentrer nos efforts sur la Suisse et sur l'Allemagne,
où les
autorités locales apprécient et souvent même
subventionnent (comme cela
se fait en Lorraine) nos secrétariats.
« Il
y a peu d'années, nous
avions en France des secrétariats assez florissants, à
Paris, Lyon,
Marseille, Toulon et Grenoble. Actuellement, celui de Lyon
seul a
quelque importance car il y réside
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encore un missionnaire aidé d'un
secrétaire laïque. Les secrétariats de Marseille et
de Toulon sont
confiés à des prêtres correspondants qui, tout en
se consacrant en
général à l'assistance des ouvriers italiens, ne
dépendent pas d'une
façon absolue de l'Œuvre et ne sont pas tenus à ce
travail continuel
requis pour les secrétariats régulièrement
établis.
"Nous ne
croyons pas que d'ici
à longtemps notre action puisse se développer en
France, quoique le
besoin d'assistance sociale y soit très grand. Pour pouvoir
faire cela
il faudrait des moyens financiers qui, hélas, nous manquent, et
l'appui
des autorités « locales que nous ne pouvons aucunement
espérer.
LETTRE A
L'ÉDITEUR
Lyon le 29 juillet 1906.
Monsieur le Directeur,
Le numéro de Demain du
27 juillet
reproduit une note de la Semaine Religieuse de Lyon, du 20 juillet, et
comme cette note vous semble un «communiqué» certain
des Facultés
catholiques, vous vous dites « fort
étonnés",
à la rédaction, après l'envoi que vous avez fait
au recteur, au début
du présent mois, des numéros de Demain contenant des
articles ou
documents relatifs à votre enquête, «
de constater que l'Institut catholique de Lyon parle encore, - à
la
date du 20 juillet, - de l'auteur « anonyme» de la lettre
du 15 juin et
ignore qu'elle a été écrite par M. Calvet,
professeur de l'Institut
catholique de Toulouse.
Assurément, la note « émane»
des
Facultés catholiques, puisque c'est celle même de leur
Bulletin
(avril-juin), dont je vous ai adressé un exemplaire en retour de
votre
gracieux envoi. mais elle n'en émane pas directement, au titre
de «communiqué»,
elle en émane indirectement, par voie d'emprunt obligeant et
spontané à
leur Bulletin. Dans la circonstance, nous n'étions donc
responsables
que de la rédaction première, comme la Semaine n'avait
à répondre que
de l'exactitude textuelle de la reproduction. Or, il n'est pas
nécessaire de vous faire observer que la rédaction de la
note en
question est antérieure à la publication de la lettre par
laquelle
l'auteur « anonyme» a
révélé son nom; de fait, je n'ai appris ce nom
qu'après la livraison du Bulletin par l'imprimeur.
Il suffit
bien, j'en suis
convaincu, d'avoir signalé ce malentendu à votre
loyauté, et je n'ai
pas besoin de réclamer l'insertion, dans votre prochain
numéro, d'une
rectification que, comme moi, vous estimerez nécessaire,
dès lors que
vous l'aurez reconnue juste.
Veuillez
agréer, Monsieur le Directeur, l'expression de mes sentiments
très distingués.
A. DEVAUX, Recteur des Facultés
catholiques de Lyon.
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L'Islam et la
Civilisation moderne
Nous recevons le plaidoyer suivant qui emprunte une grande
actualité à l'agitation musulmane signalée en
Perse et en Egypte :
On
a
beaucoup écrit sur la religion musulmane, mais les publications
de ces dernières années sont particulièrement
importantes au point de vue de l'opinion, longtemps
accréditée, de la déchéance politique .et
même sociale des peuples mahométans, opinion aujourd'hui
condamnée par la majorité des auteurs.
D'une part, les travaux d'investigation dans le domaine de la religion
musulmane et de son corollaire, la littérature arabe, sont assez
importants pour permettre d'apprécier dans son ensemble le
rôle qu'elle a joué et la part considérable qui lui
revient jusque dans l'épanouissement de la civilisation moderne;
d'autre part, le sommeil léthargique auquel semblaient
être à jamais condamnés les Musulmans, est rompu
par un réveil, qui sans être brusque, est néanmoins
assez marqué pour permettre aux auteurs qui se sont
occupés de cette question de se prononcer catégoriquement
en faveur de l'avenir de la religion musulmane quant à sa
compatibilité avec - l'état actuel de la ,civilisation.
Aux
publicistes
européens qui ont été à peu près les
seuls à s'occuper de cette grave question, jusque vers le
milieu. du XIXè siècle, il faut ajouter les auteurs
musulmans qui ont pus contact avec la vie européenne et qui se
sont efforcés de faire connaître dans leurs milieux et les
causes de développement des Etats civilisés modernes, et
les causes qui ont provoqué la décadence des Etats
musulmans.
Nous
n'avons pas
à envisager la question dans son ensemble; mais nous
l'envisagerons sous un angle tout particulier qui nous parait le
plus propre à justifier l'opinion aujourd'hui admise presque
à l'unanimité.
Il est
absolument indispensable de connaître très exactement les
tendances des populations musulmanes soumises à la France, et
qui pourraient constituer pour elle un élément de force
ou une cause de faiblesse, suivant que sa politique sera loyale,
protectrice, et un bon guide vers une amélioration constante, ou
tracassière et oppressive. Il est impossible à' nos
gouvernants d'ignorer les véritables aspirations des sujets
musulmans sans déroger à leurs obligations envers tout ce
qui doit contribuer à la grandeur du pays qui a mis sa confiance
en' eux.
L'Islam,
par
cela même qu'il vénère tous les prophètes
antérieurs à Mohammed (Mahomet), qui en est le sceau,
admet leurs doctrines dans leur ensemble en y ajoutant des
éléments nouveaux.
Le
fondement de
la foi est la croyance en un Dieu unique, omnipotent (Allah), et en
Mohammed, son prophète. L'Islam impose comme obligations la
prière cinq fois par jour, le jeûne une fois par an,
pendant le mois de Ramadan, le pèlerinage à la Mecque et
l'aumône.
Théoriquement, c'est une religion simple et même
très simple, mais en fait, il y a eu de grandes modifications
imposées par la diversité des races qui la professent et
aussi par les diverses époques. Ces modifications ont
été d'autant plus grandes que les différents Etats
musulmans se sont
effrités,
pulvérisés et se sont condamnés à un
isolement plus ou moins cornplet du reste du monde. Ainsi la
merveilleuse civilisation des Maures d'Espagne s'est
complètement éteinte, ou à peu près,
dès la conquête du royaume de Grenade par Isabelle la
Catholique, en 1492, et aussi par la prise de Bagdad, au commencement
du XVè siècle, par les Mongols.
Jusque
vers le
milieu de XIXè siècle, la décadence des Musulmans
semble définitive. Mais bien que les Turcs, détenteurs du
Khalifat dès le XIIIè siècle, n'aient jamais
constitué qu'une puissance essentiellement militaire, ils
sentirent la nécessité de prendre part à la vie
internationale et de se conformer aux obligations qui s'imposent
à tout Etat moderne. C'est d'abord l'Egypte
émancipée par Méhémet-Ali, qui fait appel
au concours de l'Europe, en particulier de la France, pour
rénover son pays; puis c'est la Turquie, qui par le fameux
programme politique dit des Tanzimat (réformes), proclamé
solennellement par le sultan Abd-ul-Medjid dans le Matti-Chérif
de la plaine de Gulhané, du 30 novembre 1839, puis par d'autres
actes postérieurs.
Dès
lors
l'influence occidentale sera de plus en plus grande. En matière
administrative et judiciaire des tentatives heureuses sont faites, mais
qui ne pourront donner de résultats satisfaisants que sur
l'éducation du peuple est sérieusement entreprise,
d'où de nombreux
remaniements dans
l'organisation de
l'instruction publique. Les sciences occidentales acquièrent
droit de cité dans les programmes de l'enseignement à
tous les degrés. De nombreux orientaux viennent s'inscrire dans
les Facultés de France, d'abord, puis d'Allemagne et
d'Angleterre.
La presse
qui
était presque inconnue en Orient vers le milieu du XIXè
siècle, fait son apparition et se développe avec un
succès croissant jusqu'à nos jours.
Tels sont,
dans
leurs grandes lignes, les principaux faits qui caractérisent
l'ère nouvelle qui se dresse devant le vieil édifice de
l'Islam, faits dont l'ensemble présage une renaissance toute
pacifique et d'ordre intellectuel et moral.
C'est
surtout en
Egypte et en Turquie que le mouvement a pris de l'extension, comme je
viens de l'indiquer; et, bien que la masse soit encore intacte de toute
influence étrangère, une élite lettrée
imposante s'est constituée dans ces deux pays, qui domine
déjà par son influence incontestable.
Quels sont
les
caractères généraux de cette renaissance ? Il
importe en premier lieu de dire que si l'Islam finira par s'adapter aux
idées modernes, c'est grâce à
l'exégèse des savants musulmans eux-mêmes et
à l'autorité de leurs commentaires. Les contraintes
qu'exercent dans ce sens les Etats européens ne peuvent aboutir
qu'à une régression qui, en nuisant à tous,
provoque des agitations et
des
résistances susceptibles seulement d'entretenir la
méfiance des populations à l'égard de toute
tentative de réforme à caractère moderne.
En
deuxième lieu, toute amélioration doit respecter la. loi
religieuse dans son esprit et dans sa teneur. Pour cela, elle doit
émaner d'autorités qui sont qualifiées à
cet égard, c'est-à-dire d'autorités musulmanes,
afin que toute innovation ait une base légale ou, autrement dit,
religieuse.
Enfin, et
c'est
là une nécessité absolue, il faut répandre
une large et bienfaisante instruction qui seule permette aux
idées progressistes de s'affirmer et de s'imposer, et même
d'être désirées.
Donc un
courant
nettement favorable aux idées modernes se manifeste dans tous
les pays musulmans. Le fait est indéniable, et il importe qu'on
le sache en France, une des puissances les plus
intéressées. L'évolution est reconnue par tous les
auteurs, orientalistes, ou simplement publicistes, et c'est ce que
constatent les publications et enquêtes de ces dernières
années. Parmi les ouvrages qui ont particulièrement
attiré l'attention générale, il faut citer:
l'Islamisme, de M. Houdas, l'éminent orientaliste, professeur
à l'Ecole des Langues orientales; Les Musulmans français
du Nord de
|
Page 8
1'Afrique, par M. Ismael Hamet, puis un
ouvrage fait en
collaboration par deux jeunes Tunisiens, sur le Coran et la
civilisation moderne. Ces deux auteurs ont cherché à
démontrer que le Coran; au lieu d'être hostile au
progrès, lui est, au contraire, favorable ; à l'appui de
leur thèse, ils en citent de nombreux versets. Cette opinion est
à remarquer chez tous les lettrés musulmans de quelque
pays qu'ils soient.
Il y a.
quelques
années une enquête fut faite par la revue des Questions
diplomatiques et coloniales, auprès de toutes les
personnalités du monde des orientalistes, pour avoir leur
opinion sur l'avenir de l'Islam. Presque toutes ont fait des
déclarations optimistes à cet égard.
II faut
ajouter que deux ou
trois
parmi les réponses publiées, émanaient de
personnages musulmans.
Enfin, a
paru
récemment un ouvrage d'une très grande valeur:
l'Islamisme et le Christianisme en Afrique. Nous nous faisons un devoir
de rendre hommage à. l'impartialité de l'auteur, M.
Bonet-Maury. Comme son titre l'indique, cet ouvrage expose le
rôle des missionnaires chrétiens et musulmans, pour
convertir les populations africaines soit à l'une soit à
l'autre des deux religions concurrentes. L'Islamisme a une avance
considérable, et cela pour des raisons d'ordre politique et
surtout social. Il. y aurait environ 7.500.000 chrétiens contre
36.000.000 de musulmans, dont 64 % se répartiraient entre les
diverses possessions françaises ou pays de protectorat, de la
manière suivante:
.
|
Région
|
Musulmans |
Algérie
Maroc
Afrique Occid. Fr
Côte des Somalis
Tunisie
Total

|
4.070.000
10.000.000
4.800.000
3.030.000
1.500.000
23.430.900
|
M.
Bonet-Maùry a compris le Maroc dans la sphère d'influence
française. Son opinion est contemporaine de
l'accord franco-anglais, du 8 avril 1904, dont la Conférence
d'Algésiras a modifié la portée, à la suite
des événements qui sont encore présents à
la mémoire de tous. Il n'en reste pas moins établi
que la France compte
13.400.000 sujets musulmans, dont elle doit
obtenir un attachement sincère, - par une poétique de
justice et d'équité, - se traduisant par des actes et non
pas seulement par des formules déclamatoires.
Un des
griefs
que l'on fait à la morale de l'Islam, est celui de la polygamie.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette question que l'opinion
européenne juge sous un angle qui lui est particulier. Les
Musulmans, en général, ne l'ont jamais
considérée comme un moyen sûr d'arriver au bonheur,
et l'opinion courante plaint plutôt qu'elle n'envie le sort de
ceux à qui leur condition sociale impose souvent des alliances
de raison plutôt que d'inclination. De plus, si on voulait
établir la statistique des polygames et des monogames, on
constaterait avec
stupéfaction (le terme
n'est
pas forcé) combien peu de Musulmans ont plusieurs femmes.
Enfin, il
est un fait acquis,
c'est
que la polygamie s'est considérablement restreinte dans la
plupart des pays musulmans.
M. Bonet-Maury signale aussi
les
tentatives faites en Algérie et en Tunisie, - sous les auspices
de MM. Jonnart et René Millet, - en faveur de l'éducation
des filles. Nous ne craignons pas de nous répéter ici en
déclarant que les réformes ou améliorations
provoquées par les Musulmans eux-mêmes sont seules
susceptibles de durée. Nous estimons que c'est là une
question dont l'opportunité ne peut être
appréciée que par les hommes éclairés de la
société musulmane) qui sont les meilleurs juges dans la
circonstance.
M.
le baron
Carra de Vaux, un des savants qui ont le mieux étudié
l'Islam, et dont l'opinion nous est d'autant plus
précieuse que ses études magistrales sur les philosophes
arabes, Avicenne et Gazali notamment, nous permettent
d'apprécier sa haute autorité en cette matière,
estime que ce rôle incombe aux Musulmans seuls.
Nous
devons
ajouter qu'en ce qui concerne la France, elle devrait encourager par
tous les moyens l'accès de ses Facultés aux jeunes
Algériens et Tunisiens qui voudraient faire leurs études
supérieures. C'est là le secret de toutes les solutions
de ce problème difficile et complexe, qui s'appelle "l'avenir
des Musulmans français". Créer une élite
intellectuelle arabe en .Algérie et en Tunisie, c'est porter un
coup fatal à l'épouvantail du fanatisme qui n'est qu'un
des innombrables fruits de l'ignorance.
A cet
égard, nous sommes bien en retard vis-à.vis de
l'admirable mouvement intellectuel que nous constatons en Egypte et
même en Turquie, où les idées modernes
pénètrent chaque jour plus profondément où
l'influence française est plus considérable qu'on ne
croit généralement, malgré de nombreuses fautes
politiques.
Il y a
longtemps
que les jeunes Egyptiens et beaucoup de Turcs viennent étudier
la médecine et le droit dans les Facultés
françaises, tandis que de rarissimes Algériens seulement
ont pu le faire. Il y a quelques médecins, une dizaine tout au
plus, et trois ou quatre licenciés en droit. On
reconnaîtra que c'est vraiment insuffisant pour constituer une
classe dirigeante.
Nous
devons
rendre hommage à M. Jonnart, gouverneur général de
l'Algérie, qui, sur le vœu des
délégués financiers musulmans, a
créé six ou sept bourses de licence en droit. Grâce
aussi à sa bienveillance à l'égard des
indigènes algériens, des médecins auxiliaires
musulmans suivent depuis deux ans les cours de l'Ecole de
Médecine d'Alger, en vue de répandre les principes d
'hygiène dans les villages arabes ou kabyles et de
prévenir les terribles épidémies de fièvres
paludéennes ou autres qui déciment les populations.
Que
conclure
dans cette étude très rapide, et par suite, forcement
incomplète, sur cette question qui se pose en ce moment et par
laquelle bien des opinions téméraires ont
été émises: l'Islam est-il compatible avec le
développement de la civilisation moderne, ou autrement dit, le
Coran est-il un obstacle au progrès ? Nous répondrons
énergiquement non, quant à la dernière forme de la
question, et nous ne pouvons mieux conclure qu'en disant avec M. Carra
de Vaux : "Tout un jeune Islam naît, avide de s'assimiler nos
sciences, d'entrer dans le courant de notre civilisation. L'adaptation
intellectuelle de l'Islam recommence à se faire comme au temps
de Haroun-El-RaChid. »
Le
sentiment des
Musulmans cultivés ne permet aucun doute à cet
égard, et si nous avons préféré citer comme
conclusion la parole d'un éminent orientaliste, c'est tout
simplement pour ne pas être taxé d'optimisme
exagéré.
BENALI-FEKAR,
Professeur
d'arabe
près la Chambre de commerce de Lyon.
|
Page 9
LEX CREDENDI
Les
Annales de
Philosophie chrétienne, numéro de juillet, reproduisent
sous ce titre le dernier chapitre du livre que publie en cc moment
même chez Longmans, à Londres, M. G. Tyrrell. Cet ouvrage,
que. nous avons signalé déjà, a pour titre, comme
on le sait: "Lex
Credendi", et fait suite à "Lex Orandi" du
même auteur.
L'esprit
du
Christ peut encore être considéré comme vision,
intelligence et jugement, comme un Esprit de vérité...
Chaque parcelle. de vérité, chaque petit rayon de
lumière qui pénètre dans notre esprit et en
diminue l'obscurité, est un nouveau degré de communion
avec Dieu, une nouvelle appropriation de la vie divine. La passion de
la vérité, la haine de l'ignorance et de l'erreur
évitable, sont des caractères inséparables de la
vie spirituelle. C'est pour rendre témoignage à la
vérité que le Christ est né, qu'il est venu en ce
monde, qu'il a vécu et qu'il est mort. Mais la
vérité doit être aimée purement, d'une
manière désintéressée et non à des
fins psychiques ou égoïstes, non dans un sens étroit
d'utilité pratique. Elle ne doit pas être assujettie
à l'homme comme un moyen, mais révérée par
lui comme un but, comme Dieu même, car si Dieu est la
vérité, la vérité c'est Dieu. En
ceci, l'effort spirituel pour penser juste est parallèle
à l'effort spirituel pour sentir bien. Ce dernier, aussi, a ses
avantages et ses profits psychiques: il est utile dans un sens
particulier et conditionnel, aussi bien que dans le sens
supérieur et absolu. Mais la vie spirituelle est une recherche
de Dieu pour lui-même, un culte désintéressé
du devoir dans le sentiment, la pensée, la volonté, une
mort à soi-même et une vie pour la justice.
...Finalement, l'esprit de
Dieu
peut être considéré dans la volonté comme
une force spirituelle tendant au bien, comme une volonté humaine
si librement identifie avec la volonté divine qu'elle en est la
pure et libre manifestation. Car chaque acte de volonté droite
est un acte d'identification avec Dieu, une appropriation de la vie
divine.
Le but de
la vie spirituelle
est
donc d'arriver à une absorption de notre moi psychique, en tant
que sentiment, intelligence et volonté, en l'esprit du Christ
qui est le sentiment, l'intelligence, la volonté absolus,
suivant la parole de saint Paul: "Je
vis, non pas moi, c'est le
Christ qui vit en moi. » Tel est cet amour ou cette
charité qui, dans le Nouveau Testament, désigne l'esprit
du Christ.
|
Page 10
Considérées du
point
de vue où s'est placé l'auteur, point de vue
confirmé par les expériences de la vie et de la
fécondité spirituelle, les vérités du
christianisme ne peuvent présenter des aperçus aussi
clairs et aussi précis que si elles étaient
déduites de principes définis et construites en un
système intellectuel cohérent.
Mais
alors intervient la
réflexion théologique, qui démêle les
'doctrines impliquées dans l'esprit de prière, qui cc
crée un système de pensée qui, en nous expliquant
nos expériences spirituelles, nous permette de les
contrôler et de les étendre et qui rendra à la
religion les services que la science rend à la vie. »
Et ainsi
l'auteur en arrive
à définir la Lex Credendi ;
Notre
Credo est
l'œuvre commune de la théologie et de la dévotion, de la
réflexion et de la vie. Nous ne pouvons donc pas prouver
que
dans tous les détails de sa forme et de sa substance il ait
été uniquement le résultat des exigences de la
prière. Nous ne prouvons pas davantage qu'aucune autre image
intellectuelle 'du monde spirituel n'aurait pu répondre à
ces exigences. Tout ce que nous prétendons, c'est qu'un Credo
exprime la vérité dans la mesure où il
développe constamment et universellement l'esprit de vie; qu'il
est faux dans la mesure où,
spirituellement, il
stérilise et abaisse. Cela ne nous: fait avancer que peu vers le
but de l'apologiste. Il y a d'autres sortes de vérités
dont le Credo réclame la possession et dont la Lex Orandi ne
peut offrir aucun critérium. De celles-ci, la théologie
proprement dite doit prendre la défense. Ainsi, on ne peut "as
démontrer que « la valeur de prière» de
certaines croyances historiques dépende de l'historicité
des faits, qui, dès lors, doit être
déterminée autrement, à savoir, par les
méthodes apologétiques ordinaires... Ce que nous pouvons
appeler le tempérament théologique et le
tempérament de dévotion sont très
différents, et chacun n'est que trop disposé à
suivre sa propre route avec une certaine impatience vis-à-vis de
l'autre et même un certain mépris. Dans la mesure donc
où l'intellectualisme exagéré de certains
théologiens tendrait à compromettre la théologie
aux yeux du pieux fidèle, il est a propos insister sue la
subordination générale de la théologie à la
dévotion et de montrer que le Credo est, en dernière
analyse, une création et un instrument de la vie spirituelle de
l'Eglise, que si la raison
aussi a une part
dans sa production, elle n'a été que la servante de
la dévotion qui en est l'agent, principal.
***
|
Page 11
LAMENNAIS ET LA SÉPARATION
La Quinzaine, numéro
du 16
juillet. - De M. Charles Boutard:
. La
nécessité d'une évolution dans le
catholicisme s'imposait si fortement à l'esprit de
Lamennais, que, de cette évolution, il n'hésitait pas
à faire dépendre l'existence du catholicisme
lui-même. Mais évoluer, c'est se mouvoir; et, pour se
mouvoir, il faut être libre, Or, l'Eglise, à son
sens, ne
l'était plus depuis que le gallicanisme l'avait asservie
à l'Etat.
En lui ôtant son
indépendance, on n'avait pas diminué seulement son
autorité et sa puissance, on lui avait fait perdre aussi, aux
yeux des peuples, son caractère divin, et les peuples peu
à peu s'étaient éloignés d'elle «
avec un mépris et une aversion dont le principe originaire
n'était pas dans un manque de foi, mais dans cette immense
douleur qu'éprouve la créature faible et souffrante
lorsqu'au fond du sanctuaire où elle cherchait Dieu, elle
n'aperçoit que l'homme ». Le premier besoin de l'Eglise,
et son premier devoir, c'est donc, concluait l'ardent ultramontain, de
reconquérir la liberté, de se mouvoir et d'agir; et il
ajoutait: "Dans
l'organisation actuelle de la société,
l'Eglise ne peut être libre qu'à la condition
d'être séparée de l'Etat. »
Rien
peut-être n'a fait plus de tort à Lamennais et n'a
plus contribué à attirer sur sa tête des rigueurs
sévères que sa campagne, dans l'Avenir, en faveur
de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. On lui a
reproché, à cette occasion, de s'être mis en
contradiction avec lui-même et en opposition avec l'enseignement
traditionnel de l'Eglise. Un pareil reproche prouve simplement qu'il a
été aussi mal compris que mal jugé. Dans tous ses,
précédents ouvrages, et notamment dans celui qui a pour
titre: De la
Religion considérée dans ses rapports avec
l'ordre politique et civil, il avait soutenu avec une
inflexibilité
|
Page 12
de principes allant parfois jusqu'à
l'exagération, la thèse doctrinale qui affirme la
convenance et la nécessité de l'union entre l'Eglise et
l'Etat, et il avait fait un grief au gouvernement de la Restauration de
s'être approprié en politique, la théorie
révolutionnaire de l'Etat sécularisé, de
l'Etat « laïque ». Sur ce point, son sentiment n'avait
pas varié; ce qu'il avait écrit en 1826, il
l'écrivait de nouveau, et presque dans les mêmes termes,
au début de l'article publié le 18 octobre 1830 dans
l'Avenir, pour réclamer impérieusement la
dénonciation du Concordat. «On a dit bien des fois, sans
des croyances communes d'où dérivent des devoirs communs,
nulle société stable et même nulle
société possible; car il n'existe de vraie
société qu'entre les êtres intelligents, et si les
intérêts peuvent momentanément rapprocher les
hommes, le nœud qui les unit doit, pour employer cette expression de
Pascal, prendre ses plis et replis dans quelque chose de bien autrement
profond, dans ce que leur nature renferme à la fois de plus
intime et de plus noble. Ce
lien des esprits, cette loi qui, en
réglant les pensées et les volontés, ramène
l'individu à l'unité sociale, est ce que tous les peuples
appellent religion; et tous les peuples aussi ont vu dans la
religion
le premier fondement, la condition essentielle de toute
société; et celle dont l'objet propre est de
régler les rapports politiques et civils, ou les rapports
extérieurs entre les hommes, n'est que l'extension, le
complément de la société primitive des
esprits.»
« Naturellement, la
société religieuse et civile, l'Eglise
et l'Etat. sont donc inséparables; ils doivent être unis
comme l'âme et le corps: voilà l'ordre. »
On a
quelque
peine à s'expliquer comment celui qui avait écrit des
paroles si précises et si nettes a pu être accusé,
condamné peut-être, comme ayant tenté de faire
prévaloir sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat...
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