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NEWMAN et le renouveau
actuel de la pensée religieuse en Italie
Salorino (Tessin), le 1O
octobre 1906. L'Italie semble se souvenir qu'un de ses fils les plus
célèbres,
Rosmini, eut avec
l'illustre cardinal New man des relations d'étroite
amitié et que ces
deux grandes âmes purent échanger leurs pensées
à Streso. Tous deux,
l'apologiste et le philosophe, défendaient ensemble la foi
chrétienne
en tenant compte des besoins nouveaux qu'avait fait naître cette
civilisation moderne dont l'épanouissement est aujourd'hui
visible pour
ses ennemis eux-mêmes et qui alors se pressentait
déjà, sans que tous
pussent reconnaître le sens .de son évolution. Rosmini,
qui est regardé
aujourd'hui comme le plus grand philosophe chrétien de son
temps,
mourut en 1855, incompris de la grande majorité de ses
contemporains,
haï et persécuté pour ses doctrines et son
patriotisme. Si New man
était mort en 1860, au lieu de mourir en 1891, n'aurait-il pas
eu le
même sort, lui qui eut à lutter pour ses idées? Ses
différends avec
Manning, bien que dénaturés par des écrivains
récents comme Purcel,
sont de nature à le laisser croire.
On peut se
demander s'il y a eu
entre New man et Rosmini une dépendance. C'est là une
question délicate
et difficile. Il est bien certain qu'on ne peut parler d'une influence,
même indirecte, de Newman sur Rosmini. lorsqu'ils se connurent,
New man
n'avait que cinquante ms, tandis que Rosmini n'avait plus que peu
d'années à vivre. Le cycle des œuvres philosophiques du
grand penseur
italien était déjà clos, tandis que celui du
penseur anglais venait de
s'ouvrir: l'Essai sur le développement de. la doctrine
chrétienne
(1846) était déjà publié, mais non pas la
"Grammaire de l'Assentiment",
ou New man a exposé sa psychologie religieuse. Peut-être
pourrait-on,
au contraire, parler d'une influence de Rosmini sur la pensée de
New
man. Rosmmi représentait, en effet, et représente encore
la philosophie
chrétienne harmonisée avec le développement
philosophique de la pensée
moderne. Il sait établir l'harmonie entre la pensée des
siècles passés,
et les légitimes exigences de la culture contemporaine qui en
est le
développement logique et historique. S'en tenir à la
philosophie
religieuse du passé, en rejetant en bloc l'apport des
siècles suivants
et surtout de notre époque, c'est, à ses yeux, accepter
une idée et en
rejeter les conséquences contre toute logique jet, d'autre part,
accepter la culture moderne en repoussant le patrimoine du
passé, c'est
approuver les développements d'une idée tout en rejetant
l'idée dont
ils dérivent. C'est ce travail de synthèse que fit
Rosmini, et son
œuvre condamnée à son heure par les néo-thomistes
dans le domaine
théorique et dans le domaine pratique, par les
légitimistes dont elle
lésait les intérêts matériels, est,
aujourd'hui, grâce aux progrès des
études, plus appréciée et mieux comprise qu'on ne
la comprenait au
temps du P. Cornoldi.
Dans un
ouvrage publié à
Londres en 1882 (The philosophical system of Antonio Rosmini Serbati),
Davidson exprimait les conclusions suivantes: Il n'y a pas eu, en
Europe, depuis la Réforme, de véritable philosophie, et
c'est une grâce
faite par Dieu à l'Italie d'avoir un système
philosophique tel que
celui de Rosmini - après 1830, tandis que les autres
nations étaient
encore privées d'une vraie philosophie, l'Italie vivait, presque
sans
s'en apercevoir, dans une nouvelle et admirable lumière
philosophique
-- Rosmini a évité les difficultés de Kant et a
ainsi ruiné le
scepticisme, rendant par son système la religion acceptable
à
beaucoup; - le système de Rosmini a fourni une base
sûre à de nouveaux
progrès philosophiques. Il suffit d'étudier
parallèlement Rosmini et
Newman pour constater que la pensée de celui-ci, surtout dans la
Grammaire de l'Assentiment, est très voisine de celle de
Rosmini on
peut donc, semble-t-il, parler d'une dépendance que quelques
faits
viennent rendre encore plus probable. En 1846-1847, à
l'époque où la
question rosminienne y était à l'état aigu, New
man venait séjourner à
Rome, puis se rendait à Streso, où Rosmini vivait
solitaire dans la
méditation et la prière. On peut ajouter à ces
faits la rapide
diffusion des œuvres de Rosmini en Angleterre et l'intérêt
qu'y
suscitait alors sa philosophie. On peut noter enfin combien les
idées
de Rosmini concordaient avec les tendances de Newman et secondaient ses
plans d'apologétique chrétienne.
Il semblerait donc qu'on
dût
admettre une certaine influence de la pensée rosminienne sur
celle de
Newman. Et pourtant, c'est chose fort incertaine, car le génie
de New
man fut très original. Lors même qu'il subit quelques
influences, elles
n'eurent pas grande prise sur son esprit. Newman, comme le dit M.
Bremond, ne fut pas un homme tout d'une pièce, un homme de
parti, et
chercher en lui une qualité de cette espèce serait perdre
son temps.
Chose cependant très
curieuse en ce
qui concerne notre Italie: le réveil de la philosophie
rosminienne,
particulièrement dans le clergé, coïncide avec le
réveil du système
apologétique de Newman. Le cardinal Capecelatro fut le premier
à nous
donner une biographie du grand converti anglais. Le docte cardinal,
dont l'esprit reste toujours si jeune malgré la vieillesse,
avait
lumineusement deviné l'importance de la pensée de Newman.
Aujourd'hui,
nombreux sont parmi nous ceux qui, dans l'étude du
christianisme,
appliquent les principes de développement historique,
énoncés par
celui-ci en 1845. et en 1872 pour la philosophie. Le Père
Semeria est
l'un des meilleurs tenants dé cette méthode dans l'un et
l'autre
domaine. Ses trois volumes sur les origines chrétiennes ont,
aujourd'hui, perdu de leur importance par suite du travail trop
hâtif
qu'ils accusent, de se révèle plus penseur
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qu'historien, et dans le
Conflitto tra scienza e fede, il fait preuve d'une plus grande
connaissance de la culture contemporaine et il sait la
synthétiser et
l'adapter. Parmi les autres qui suivent plus ou moins la méthode
de
Newman, notons Buonaiuti, l'éminent directeur de la Rivista
storico-critica delle scienze teologiche, de Rome, et un petit noyau de
jeunes, collaborateurs de la Rivista di Cultutra, de Don Murri, et de
la Rivista delle Riviste, de Macerata. Ceux-ci se sont attachés
plus
peut-être à la vulgarisation de New man qu'à une
étude suivie et
personnelle de sa pensée, étude dans laquelle Henri
Bremond est passé
maître en France.
Si je ne me trompe, - et je
ne
crois pas me tromper, -à défaut de certitude, du moins
avons-nous le
pressentiment que New man fournit la clef de voûte reliant le
passé au
présent, - car il ne faut pas rejeter tout le passé, - la
culture
moderne à la culture des siècles écoulés,
les exigences et les nouveaux
problèmes religieux d'aujourd'hui aux solutions des
problèmes posés
autrefois. On sent que si toute la pensée des siècles
passés n'est pas
morte, du moins sont périmées entièrement ces
méthodes d'un moment
historique désormais disparu, malgré les
réclamations des néo-thomistes
en philosophie, des disciples de Franzelin en théologie et des
adorateurs de Rohrbacher en histoire, les uns et les autres encore
nombreux parmi nous. La religion qui disparaît dans les classes
cultivées, par suite du contraste criant entre la pensée
scientifique
moderne et cette pensée pseudo-scientifique qu'on prétend
imposer au
nom du christianisme comme l'unique ancre de salut de la barque qui
menace naufrage; la religion qui disparaît même dans les
populations
rurales à cause du contraste criant qu'elles perçoivent
entre la
religion pratiquée et la religion prêchée, sous
l'impulsion de besoins
nouveaux qu'on veut encore ou nier ou comprimer par un système
d'abnégation exagérée qui n'a pas le droit
d'exister, ou réduire à une
formule riche peut-être d'une valeur théorique, mais
dénuée de valeur
pratique, beau songe de nuit de mai, mais vaine en octobre, - la
religion exige la reprise de l'étude des origines, et l'exige
non pas
seulement pour voir, comme le fait Newman, si les développements
catholiques qui se sont produits depuis les premiers temps
jusqu'à nous
sont légitimes, mais aussi pour voir si les besoins
d'aujourd'hui, que
Newman n'a pas envisagés, ou seulement en partie et en passant,
sont
des dégénérescences, des corruptions de la
doctrine catholique comme
certains l'enseignent, ou, au contraire, des développements
légitimes
destinés à poursuivre leur cours victorieusement au
travers des luttes
qui sont l'inévitable partage des grandes idées.
Toutefois,
ce n'est pas
seulement un sentiment de curieuse investigation du passé qui
provoque
le présent réveil newmanien, - et rosminien, - en
Italie. C'est aussi
la nécessité de trouver une clé pour
interpréter le présent, une clé
qui, contrôlant la légitimité des aspirations
religieuses personnelles,
tranquillise chez les soi-disant novateurs une conscience qu'on a
troublée quelque peu par les accusations lancées contre
eux de toutes
parts.
Je ne veux
pourtant pas
affirmer que telle soit la pensée de tous les newmaniens
d'Italie. Il y
en a qui étudient et analysent le passé par simple
curiosité
d'historiens ou pour satisfaire à tel autre dessein du
même genre qui
peut être évidemment très légitime. Il y en
a d'autres aussi qui
étudient et analysent ce passé pour voir quel appui il
peut fournir à
leurs propres aspirations concernant les problèmes
brûlants
d'aujourd'hui et la préparation de l'avenir. Ce second cas est,
du
moins, le mien, et c'est celui que je me suis posé dans
l'étude et
l'analyse de Newman. Je me suis demandé: « Dois-je
simplement chercher
la réponse à la question: les développements
catholiques depuis les
origines jusqu'à nos jours sont-ils légitimes? » Et
après réflexion,
j'ai dû conclure: non, cela ne suffit pas. Cependant Newman me
fournira
une réponse sûre à cette question. Mais sa
réponse est encore une
réponse systématique, et, comme telle, ne fournira
qu'une satisfaction
à ce besoin angoissant que j'éprouvais d'avoir une norme
sûre pour
juger de la légitimité de mes aspirations
présentes et de celles qui,
dans l'avenir, pourraient en naître. C'est donc un nouveau et
très
ample chapitre que j'ai voulu ajouter, dans mon désir intime,
à l'œuvre
de Newman, - chapitre que seul, peut-être, l'avenir me permettra
d'écrire, mais qui, désormais fixé dans mon
esprit, est devenu la règle
de ma vie intellectuelle et le guide de mes actions.
Un petit
nombre seulement parmi
les rares newmaniens d'Italie est parvenu, je crois, à ce
développement
de la pensée de Newman. La grande majorité chez nous et
aussi, me
semble-t-il, à l'étranger, où cependant la
renaissance newmanienne est
plus florissante, se contente d'appliquer les principes de Newman
à
l'apologétique religieuse du passé, à l'examen de
tel ou tel dogme. Me
trompé-je? mais il me semble que de tels principes s'adaptent
bien plus
au présent qu'au passé. Examiner si le culte des saints
ou de la
Bienheureuse Vierge est un développement ou une corruption, a,
certes,
son importance. Mais, après tout, cela importe beaucoup moins
que de
savoir comment reconduire à Dieu tant d'âmes qui ne
croient plus en Lui
ou croient faiblement, non pas toujours par leur seule faute. Et tandis
qu'on perd son temps en chicanes futiles sur le culte de saint
Expédit,
on ne pense nullement à rendre l'amour de Dieu à ces
classes entières,
principalement les classes cultivées, et ainsi à
rechercher des
méthodes qui soient plus adaptées au but, à les
adopter alors même
qu'elles seraient totalement modernes, sans se renfermer dans une
coquille, dans une petite vallée étroite, et renoncer aux
horizons des
hautes cimes tout simplement parce qu'ils sont les plus vastes. Le
passé, à mon avis, ne compte pour rien s'il n'est pas une
force vitale
pour le présent et une préparation de l'avenir.
Domenico BATTAINI
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