Nos:
Première  année, Numéro 54
VENDREDI 2 NOVEMBRE  1906
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE














NOTRE PROGRAMME


















Paul BUREAU . . . . . . .   L'Action sociale et la Politique
Domenico BATTAINI  Newman et le Renouveau  actuel 
de la pensée religieuse en Italie

INFORMATIONS ET DOCUMENTS
    La Séparation à Genève. - Le Ministère du Travail. - Le Repos hebdomadaire.
LETTRES A L'EDITEUR
E. Mainfroi  A propos du cas Buonaiuti. -  Henri Bremond: A propos de l'Abbé de Tourville.Un jurisconsulte: Les biens du Clergé.
REVUE DES PÉRIODIQUES, - NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
            Dernières Publications

BULLETIN POLITIQUE
        La Déclaration ministérielle ne sera plus tout à l'heure qu'une vaine page de littérature. Le programme du cabinet Clemenceau est d'ores et déjà connu. Le gouvernement n'attend point la formalité du baptême parlementaire pour délibérer. Le général Picquart s'en prend à la justice militaire. M. Caillaux annonce ses projets financiers. La politique fiscale du ministère est le point jusqu'ici le mieux élucidé. Nous serons assurément dotés de l'impôt global et progressif .sur le revenu. Mais cet impôt serait établi par une totalisation de cédules qui lui enlèverait, prétend-on, le caractère d'agression personnelle contre les individus, qu'on a pu, un instant, justement redouter.
    Les églises resteront ouvertes. Depuis l'encyclique Gravissimo, c'est là une déclaration que nous ayons entendue bien souvent et qui semble avoir rallié dès la première heure l'adhésion de la grande majorité des parlementaires de gauche. Il est bien évident, en effet, qu'aucun gouvernement, fût-ce un ministère Combes, ne pourrait, le même jour et sur toute l'étendue du territoire, fermer les églises. Sur ce point, M. de Mun avait raison: le peuple français tient à ces édifices vénérables où s'accomplissent encore les actes les plus solennels de la vie individuelle et familiale. S'il a accepté la loi, c'est sur l'assurance formelle et répétée qu'ils resteraient ouverts et que rien ne serait changé à ses habitudes. Mais là où l'honorable député nous semblait garder quelques illusions, c'est précisément dans cette conviction que toutes les églises seraient brusquement fermées et que la lutte qui se livrerait sur leur seuilposerait la question avec une telle netteté et une telle clarté que le pays se soulèverait tout à coup indigné d'avoir. été si longtemps trompé. Il faut s'aveugler volontairement pour penser que les choses se passeront de cette manière brutale. Comme nous le 
disions, voici quelques semaines déjà. au grand scandale de certains optimistes. c'est en détail. non en bloc que les catholiques français seront décimés. On laissera pendant une année encore les Eglises ouvertes : le gouvernement a. paraît-il. décidé que les réunions du culte pourraient être tenues sans associations, en se conformant seulement à la loi de 190l. En réalité, on les laissera fonctionner sans même surveiller avec trop d'attention si les prescriptions de cette loi sont observées, de telle sorte que dans l'esprit des populations rien ne paraisse changé aux habitudes anciennes. Mais il ne faut pas se lasser de le redire à ceux qui parlent déjà de la capitulation du gouvernement, ce système de fait n'aura aucune garantie. Après le 11 décembre 1907, les églises resteront vraisemblablement encore à la disposition des catholiques, mais cette jouissance sera à la merci du bon plaisir d'un ministre, d'un député ou même d'un simple tyranneau de village. En résumé, n'est-ce pas une solution bâtarde et pleine de malentendus qui semble devoir triompher tandis que seront écartées les deux seules solutions loyales et franches: une garantie qui montre que les droits de la hiérarchie catholique sont sauvegardés, ou le droit commun véritable, c'est-à-dire 'celui de la loi de 1901 sur les Associations.
    Le choix. de M. d'Arenthal comme successeur du comte Goluchowski aux affaires étrangères, de l'Autriche, est généralement considéré comme un triomphe pour l'élément slave. M. d'Arenthal a épousé une Tchèque et il fut ambassadeur à Saint-Pétersbourg. On veut voir, dans sa désignation, un effort de plus pour faire de la race tchèque, au détriment de la race germanique, l'élément politique dirigeant en Autriche. On rapproche aussi de sa désignation l'intervention assez inattendue de François-Joseph dans la question du suffrage universel. L'empereur vient en effet de prier ceux de ses ministres qui font partie du Parlement de ne rien négliger pour hâter la solution de cette réforme qui doit légèrement améliorer, comme on le sait, les position! électorales de l'élément tchèque, en laissant l'allemand dans le statu quo. Le vieil empereur cherche sans doute à mettre à l'abri l'héritage des Habsbourg si visiblement convoité.
    Le séjour prolongé à Rome de M. de Tschirschki, le secrétaire d'Etat allemand, commence à fortement intriguer l'opinion. Il est visible désormais que cette visite a le renouvellement ou la galvanisation de la Triple-Alliance pour but. A défaut de tout autre indice, les commentaires de la presse allemande seraient là pour nous édifier. On note un certain pessimisme dans cette presse et un ton de détachement dans les journaux italiens. Le séjour de M. de Tschirschki a également trait aux affaires religieuses de 1'Allemagne. On connaît la grave agitation polonaise et la position prise par l'évêque de Posen. il s'agirait d'obtenir du Vatican des instructions analogue à celles qui furent adressées naguère aux catholiques de la Pologne russe. Mais quelque désir que Pie X puisse avoir de n'être point désagréable à Guillaume II, i] est douteux que ces instructions-là puissent être renouvelées. La politique de condescendance envers les forts ne peut pas être 1a politique de l'Eglise.




Page 3

NEWMAN et le renouveau actuel de la pensée religieuse en Italie
Salorino (Tessin), le 1O octobre 1906. L'Italie semble se souvenir qu'un de ses fils les plus
célèbres, Rosmini, eut avec l'illustre cardinal New man des relations d'étroite amitié et que ces deux grandes âmes purent échanger leurs pensées à Streso. Tous deux, l'apologiste et le philosophe, défendaient ensemble la foi chrétienne en tenant compte des besoins nouveaux qu'avait fait naître cette civilisation moderne dont l'épanouissement est aujourd'hui visible pour ses ennemis eux-mêmes et qui alors se pressentait déjà, sans que tous pussent reconnaître le sens .de son évolution. Rosmini, qui est regardé aujourd'hui comme le plus grand philosophe chrétien de son temps, mourut en 1855, incompris de la grande majorité de ses contemporains, haï et persécuté pour ses doctrines et son patriotisme. Si New man était mort en 1860, au lieu de mourir en 1891, n'aurait-il pas eu le même sort, lui qui eut à lutter pour ses idées? Ses différends avec Manning, bien que dénaturés par des écrivains récents comme Purcel, sont de nature à le laisser croire.
    On peut se demander s'il y a eu entre New man et Rosmini une dépendance. C'est là une question délicate et difficile. Il est bien certain qu'on ne peut parler d'une influence, même indirecte, de Newman sur Rosmini. lorsqu'ils se connurent, New man n'avait que cinquante ms, tandis que Rosmini  n'avait plus que peu d'années à vivre. Le cycle des œuvres philosophiques du grand penseur italien était déjà clos, tandis que celui du penseur anglais venait de s'ouvrir: l'Essai sur le développement de. la doctrine chrétienne (1846) était déjà publié, mais non pas la "Grammaire de l'Assentiment", ou New man a exposé sa psychologie religieuse. Peut-être pourrait-on, au contraire, parler d'une influence de Rosmini sur la pensée de New man. Rosmmi représentait, en effet, et représente encore la philosophie chrétienne harmonisée avec le développement philosophique de la pensée moderne. Il sait établir l'harmonie entre la pensée des siècles passés, et les légitimes exigences de la culture contemporaine qui en est le développement logique et historique. S'en tenir à la philosophie religieuse du passé, en rejetant en bloc l'apport des siècles suivants et surtout de notre époque, c'est, à ses yeux, accepter une idée et en rejeter les conséquences contre toute logique jet, d'autre part, accepter la culture moderne en repoussant le patrimoine du passé, c'est approuver les développements d'une idée tout en rejetant l'idée dont ils dérivent. C'est ce travail de synthèse que fit Rosmini, et son œuvre condamnée à son heure par les néo-thomistes dans le domaine théorique et dans le domaine pratique, par les légitimistes dont elle lésait les intérêts matériels, est, aujourd'hui, grâce aux progrès des études, plus appréciée et mieux comprise qu'on ne la comprenait au temps du P. Cornoldi.
    Dans un ouvrage publié à Londres en 1882 (The philosophical system of Antonio Rosmini Serbati), Davidson exprimait les conclusions suivantes: Il n'y a pas eu, en Europe, depuis la Réforme, de véritable philosophie, et c'est une grâce faite par Dieu à l'Italie d'avoir un système philosophique tel que celui de Rosmini  - après 1830, tandis que les autres nations étaient encore privées d'une vraie philosophie, l'Italie vivait, presque sans s'en apercevoir, dans une nouvelle et admirable lumière philosophique  -- Rosmini a évité les difficultés de Kant et a ainsi ruiné le scepticisme, rendant par son système la religion acceptable à beaucoup;  - le système de Rosmini a fourni une base sûre à de nouveaux progrès philosophiques. Il suffit d'étudier parallèlement Rosmini et Newman pour constater que la pensée de celui-ci, surtout dans la Grammaire de l'Assentiment, est très voisine de celle de Rosmini  on peut donc, semble-t-il, parler d'une dépendance que quelques faits viennent rendre encore plus probable. En 1846-1847, à l'époque où la question rosminienne y était à l'état aigu, New man venait séjourner à Rome, puis se rendait à Streso, où Rosmini vivait solitaire dans la méditation et la prière. On peut ajouter à ces faits la rapide diffusion des œuvres de Rosmini en Angleterre et l'intérêt qu'y suscitait alors sa philosophie. On peut noter enfin combien les idées de Rosmini concordaient avec les tendances de Newman et secondaient ses plans d'apologétique chrétienne.
Il semblerait donc qu'on dût admettre une certaine influence de la pensée rosminienne sur celle de Newman. Et pourtant, c'est chose fort incertaine, car le génie de New man fut très original. Lors même qu'il subit quelques influences, elles n'eurent pas grande prise sur son esprit. Newman, comme le dit M. Bremond, ne fut pas un homme tout d'une pièce, un homme de parti, et chercher en lui une qualité de cette espèce serait perdre son temps.
Chose cependant très curieuse en ce qui concerne notre Italie: le réveil de la philosophie rosminienne, particulièrement dans le clergé, coïncide avec le réveil du système apologétique de Newman. Le cardinal Capecelatro fut le premier à nous donner une biographie du grand converti anglais. Le docte cardinal, dont l'esprit reste toujours si jeune malgré la vieillesse, avait lumineusement deviné l'importance de la pensée de Newman. Aujourd'hui, nombreux sont parmi nous ceux qui, dans l'étude du christianisme, appliquent les principes de développement historique, énoncés par celui-ci en 1845. et en 1872 pour la philosophie. Le Père Semeria est l'un des meilleurs tenants dé cette méthode dans l'un et l'autre domaine. Ses trois volumes sur les origines chrétiennes ont, aujourd'hui, perdu de leur importance par suite du travail trop hâtif qu'ils accusent, de se révèle plus penseur
  Page 4

qu'historien, et dans le Conflitto tra scienza e fede, il fait preuve d'une plus grande connaissance de la culture contemporaine et il sait la synthétiser et l'adapter. Parmi les autres qui suivent plus ou moins la méthode de Newman, notons Buonaiuti, l'éminent directeur de la Rivista storico-critica delle scienze teologiche, de Rome, et un petit noyau de jeunes, collaborateurs de la Rivista di Cultutra, de Don Murri, et de la Rivista delle Riviste, de Macerata. Ceux-ci se sont attachés plus peut-être à la vulgarisation de New man qu'à une étude suivie et personnelle de sa pensée, étude dans laquelle Henri Bremond est passé maître en France.
Si je ne me trompe, - et je ne crois pas me tromper, -à défaut de certitude, du moins avons-nous le pressentiment que New man fournit la clef de voûte reliant le passé au présent, - car il ne faut pas rejeter tout le passé, - la culture moderne à la culture des siècles écoulés, les exigences et les nouveaux problèmes religieux d'aujourd'hui aux solutions des problèmes posés  autrefois. On sent que si toute la pensée des siècles passés n'est pas morte, du moins sont périmées entièrement ces méthodes d'un moment historique désormais disparu, malgré les réclamations des néo-thomistes en philosophie, des disciples de Franzelin en théologie et des adorateurs de Rohrbacher en histoire, les uns et les autres encore nombreux parmi nous. La religion qui disparaît dans les classes cultivées, par suite du contraste criant entre la pensée scientifique moderne et cette pensée pseudo-scientifique qu'on prétend imposer au nom du christianisme comme l'unique ancre de salut de la barque qui menace naufrage; la religion qui disparaît même dans les populations rurales à cause du contraste criant qu'elles perçoivent entre la religion pratiquée et la religion prêchée, sous l'impulsion de besoins nouveaux qu'on veut encore ou nier ou comprimer par un système d'abnégation exagérée qui n'a pas le droit d'exister, ou réduire à une formule riche peut-être d'une valeur théorique, mais dénuée de valeur pratique, beau songe de nuit de mai, mais vaine en octobre, - la religion exige la reprise de l'étude des origines, et l'exige non pas seulement pour voir, comme le fait Newman, si les développements catholiques qui se sont produits depuis les premiers temps jusqu'à nous sont légitimes, mais aussi pour voir si les besoins d'aujourd'hui, que Newman n'a pas envisagés, ou seulement en partie et en passant, sont des dégénérescences, des corruptions de la doctrine catholique comme certains l'enseignent, ou, au contraire, des développements légitimes destinés à poursuivre leur cours victorieusement au travers des luttes qui sont l'inévitable partage des grandes idées.
    Toutefois, ce n'est pas seulement un sentiment de curieuse investigation du passé qui provoque le présent réveil newmanien, - et  rosminien, - en Italie. C'est aussi la nécessité de trouver une clé pour interpréter le présent, une clé qui, contrôlant la légitimité des aspirations religieuses personnelles, tranquillise chez les soi-disant novateurs une conscience qu'on a troublée quelque peu par les accusations lancées contre eux de toutes parts.
    Je ne veux pourtant pas affirmer que telle soit la pensée de tous les newmaniens d'Italie. Il y en a qui étudient et analysent le passé par simple curiosité d'historiens ou pour satisfaire à tel autre dessein du même genre qui peut être évidemment très légitime. Il y en a d'autres aussi qui étudient et analysent ce passé pour voir quel appui il peut fournir à leurs propres aspirations concernant les problèmes brûlants d'aujourd'hui et la préparation de l'avenir. Ce second cas est, du moins, le mien, et c'est celui que je me suis posé dans l'étude et l'analyse de Newman. Je me suis demandé: « Dois-je simplement chercher la réponse à la question: les développements catholiques depuis les origines jusqu'à nos jours sont-ils légitimes? » Et après réflexion, j'ai dû conclure: non, cela ne suffit pas. Cependant Newman me fournira une réponse sûre à cette question. Mais sa réponse est encore une réponse systématique, et,  comme telle, ne fournira qu'une satisfaction à ce besoin angoissant que j'éprouvais d'avoir une norme sûre pour juger de la légitimité de mes aspirations présentes et de celles qui, dans l'avenir, pourraient en naître. C'est donc un nouveau et très ample chapitre que j'ai voulu ajouter, dans mon désir intime, à l'œuvre de Newman, - chapitre que seul, peut-être, l'avenir me permettra d'écrire, mais qui, désormais fixé dans mon esprit, est devenu la règle de ma vie intellectuelle et le guide de mes actions.
    Un petit nombre seulement parmi les rares newmaniens d'Italie est parvenu, je crois, à ce développement de la pensée de Newman. La grande majorité chez nous et aussi, me semble-t-il, à l'étranger, où cependant la  renaissance newmanienne est plus florissante, se contente d'appliquer les principes de Newman à l'apologétique religieuse du passé, à l'examen de tel ou tel dogme. Me trompé-je? mais il me semble que de tels principes s'adaptent bien plus au présent qu'au passé. Examiner si le culte des saints ou de la Bienheureuse Vierge est un développement ou une corruption, a, certes, son importance. Mais, après tout, cela importe beaucoup moins que de savoir comment reconduire à Dieu tant d'âmes qui ne croient plus en Lui ou croient faiblement, non pas toujours par leur seule faute. Et tandis qu'on perd son temps en chicanes futiles sur le culte de saint Expédit, on ne pense nullement à rendre l'amour de Dieu à ces classes entières, principalement les classes cultivées, et ainsi à rechercher des méthodes qui soient plus adaptées au but, à les adopter alors même qu'elles seraient totalement modernes, sans se renfermer dans une coquille, dans une petite vallée étroite, et renoncer aux horizons des hautes cimes tout simplement parce qu'ils sont les plus vastes. Le passé, à mon avis, ne compte pour rien s'il n'est pas une force vitale pour le présent et une préparation de l'avenir.
                Domenico BATTAINI
Page 5
<<<
Page 6
<<<
Page 7
<<<
  Page 8
<<<
Page 9
 <<<
  Page 10
<<<
Page 11

 <<<
  Page 12
<<<
Page13

 <<<
Page 14
<<<














.