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La Crise Religieuse en
Espagne
Madrid, 10 novembre 1906.
Les lecteurs de
Demain,
attentifs au mouvement de la politique espagnole, auront
remarqué que,
depuis quelque temps, la question des rapports de l'autorité
religieuse
avec le pouvoir civil est passée au premier plan. Il n'y aura
à s'en
étonner que les esprits superficiels et ignorants de nos
affaires.
L'exemple venu de chez vous est assurément pour quelque chose
dans
cette effervescence, mais il ne faudrait rien exagérer. Les
anticléricaux de par ici sont assez nombreux, ils ont à
leur dévotion
assez d'organes pour créer, lorsqu'ils le veulent, une agitation
comme
celle que nous voyons. Notez, je vous prie, que la presse lue est, chez
nous, aux mains (le gens pour le moins indifférents en religion.
El
Imparcial, et Liberal, et Heraldo, de Madrid, récemment
syndiqués, sont
nos journaux les plus répandus. S'ils ne sont pas hostiles au
catholicisme comme et Imparcial, on se tromperait à les
assimiler à vos
quotidiens, même du genre des Débats et du Gaulois. A
côté de cette
presse indifférente ou hostile, il y a quelques rares journaux
cléricaux intégristes, carlistes ou ralliés,
à Madrid et en province,
soutenus par le clergé, les religieux et quelques laïques
exaltés. Ils
n'ont qu'un tirage restreint et une influence à peu près
nulle sur la
marche générale de la politique (z). D'autres
périodiques, comme et
Pais et las Dominicales, et Motin, la Espannuva, sont ouvertement, et
même plus brutalement que les vôtres, anticléricaux.
Avec cela on comprend qu'un fort mouvement d'opinion
ait pu se
créer, à tendance antireligieuse. La circulaire de
l'évêque de Tuy, 1er
septembre 1906, fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres. Vous
connaissez les faits. Il n'existait pas, à proprement parler. de
mariage civil pour les catholiques espagnols. L'Etat ne devait remplir,
à l'égard des fidèles, que des formalités
secondaires, régler les
effets civils du mariage. Il était censé conclu à
l'Eglise. Un article
du Code déclare que « les catholiques doivent se marier
canoniquement
». Le mariage civil, en vertu de la tolérance des cultes
inscrits dans
la constitution, n'existe donc que pour les non catholiques. Une
circulaire du marquis de Vadillo. ancien ministre de la justice, imposa
aux autorités locales l'obligation de questionner les
contractants sur
leur religion, afin rie savoir s'ils étaient, même aux
yeux de l'Etat,
réellement mariés. Interprétant à son tour
le Code, le comte Romanones,
titulaire actuel du portefeuille de la justice, a déclaré
inutile cette
formalité. L'on en a conclu que, désormais; seul le
mariage civil
aurait aux yeux de l'Etat une valeur. Pour les catholiques comme pour
les autres, la cérémonie laïque; à
l'exclusion de la cérémonie
religieuse; entraîne des effets civils aux regards de l'Etat.
Contre
cette interprétation ministérielle s'est
élevé avec véhémence Mgr
Menendez y Conde, évêque de Tuy. « Le ministre
actuel de la justice,
disait-il dans un communiqué à son Boletin Religioso,
veut, à ce qu'on
raconte (segun cuentan), donner au mariage civil toute l'importance
qu'il mérite. A cet effet, il prend l'article du Code
déjà mentionné,
le regarde à travers un verre coloré d'après ses
goûts et déclare que,
en disant que les catholiques doivent se marier canoniquement, cet
article n'établit pas un précepte, mais apporte une
raison d'ordre
moral. Comme si les raisons d'ordre moral n'avaient aucune valeur pour
le ministre, il décide que le mariage civil est aussi pour les
catholiques et supprime, en conséquence, la pratique d'exiger la
déclaration qu'on ne l'est pas. Telle est la substance du
déjà fameux
décret royal. A première vue, la substance paraît
peu de chose et le
changement introduit par la nouvelle disposition dans l'état
actuel
semble insignifiant. Car, entre les non catholiques, pour qui fut
établi le mariage civil, et les catholiques qui maintenant le
contractent en laissant de côté le mariage canonique, il
existe, en
réalité, peu de différence; aussi nous
expliquons-nous que quelqu'un
qui ne se croit pas tenu à garder envers les ministres le
respect dont
nous ne voulons pas nous départir, ait qualifié son œuvre
de bêtise
insigne (insigne tonteria), bien qu'il visât surtout
l'orgueilleuse
complaisance de l'auteur pour son œuvre. » Sans discuter le fond
de la
circulaire, on admettra que le comte Romanones ait eu un peu raison de
la trouver blessante. Nous sommes habitués à plus de
dignité de langage
chez nos prélats (2).
Piqué au vif, le comte Romanones attendit que
la circulaire parût
au Boletin Religioso et décida de traduire l'évêque
devant le Tribunal
suprême. Il voulait le faire condamner comme provocateur à
la
résistance aux lois et insulteur d'un ministre en fnnetion. La
presse
se jeta sur l'incident et le grossit à plaisir. Les
conservateurs
avouaient que le ton de la pastorale eût dû être plus
modéré, mais
conseillaient au gouvernement d'abandonner la poursuite. Les
exaltés,
parmi les catholiques, triomphaient et voyaient déjà le
bouillant
prélat, autrefois leur ennemi, à la tête de leur
faible phalange, qui
les menait au combat. Les anticléricaux ne triomphaient pas
moins.
L'occasion de faire une bonne guerre aux moines et aux curés
leur était
offerte : il n'y avait qu'à pousser ferme ministre et
gouvernement dans
la bonne voie. «L'évêque de Tuy, déclarait el
Liberal, a, par sa
pastorale, consommé dans son diocèse la séparation
de l'Eglise et de
l'État comme elle devait être
décrétée dans toute l'Espagne. » «
L'affaire de l'évêque de Tuy, disait de son
côté l'Heraldo, mérite peu
d'attention.. mais ce qui importe, c'est une loi visant exclusivement
les communautés monastiques, qui ne respecte que les trois
ordres
concordataires de 1851, qui révise les autorisations
concédées par une
incroyable tolérance, qui exige une loi faite aux Cortès
chaque fois
qu'il s'agira d'une sollicitation d'établissements nouveaux de
congréganistes, qui rompe la clôture quand les motifs
d'ordre public
l'exigent, qui ne permette pas des associations composées
d'étrangers
ou qui ont leur directeur général hors d'Espagne, qui
réduise la
mainmorte aux strictes limites du local où la communauté
réalise ses
fins. !lui empêche d'acquérir des biens immeubles et
exproprie ceux qui
sont possédé, qui fasse disparaître les personnes
interposées
auxquelles on a recours pour recevoir rions et legs. » Les
organes de
M. Moret et de M. Canalejas allaient vraiment un peu vite. Rome
s'était
déjà entremise pour que l'évêque de Tuy,
tout en maintenant le fond de
sa circulaire, expliquât cependant au ministre que son intention
n'avait pas été de le blesser. Sa lettre vaut
d'être citée en partie.
«Ne pouvant plus douter que Votre Excellence ait
été ennuyée (Se Ha
sentido malestado) par quelques phrases de ma circulaire du 1er
septembre, je dois de déclarer que mon intention. en
écrivant et en
publiant cette circulaire, fut de défendre les droits de
l'Eglise et
les intérêts de la religion, mais non d'offenser Votre
Excellence, ni
dans sa personne, ni dans sa haute dignité. » En
apparence, tout le
monde se retirait satisfait, mais le conflit religieux était
ouvert.
Nous sommes convaincus, malgré l'optimisme naïf de certains
organes
catholiques de France et d'Espagne, qu'il n'est pas prêt de se
terminer.
Un esprit attentif s'aperçoit vite
qu'à cette heure le pouvoir
civil et l'autorité religieuse s'observent. Plusieurs
évêques, celui de
Valence, ceux de la province de Burgos, après la manifestation
de Mgr
Menendez y Conde, sont entrés en lice. L'évêque de
Tuy lui-même est
revenu à la charge dans une pastorale de forme plus
modérée, mais où il
aggravait plutôt le fond de sa première circulaire. Les
conséquences de
cette guérilla ont été des troubles et des
manifestations
antireligieuses un peu partout. A Valence, la populace lança des
pierres contre le palais de l'archevêque en chantant la
Marseillaise. A
Alcoy, on le siffla. Un grand meeting fut tenu à Madrid,
où assistèrent
les plus acharnés anticléricaux d'Espagne : Morot, Del
Rio. Caballero,
Latorre, Sentillan, Morayta, Rodrigo Soriano. Ils sommèrent
le
gouvernement d'avoir à poursuivre sa lutte contre les
empiétements du
clergé.
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Harcelé de tous côtés,
autant par l'extrême droite que par l'extrême gauche, le
ministère fit
connaître sa résolution de dénoncer, non le
Concordat, comme plusieurs
de vos journaux l'ont écrit, mais le Convenio (accord)
passé entre le
Saint-Siège et le gouvernement espagnol en 1904, quand M. Maura,
chef
des conservateurs, était lu pouvoir. Voici l'état de la
question.
Le Concordat de 1851, à l'article 29, accorde
l'existence légale à
trois congrégations : les Lazaristes, les Oratoriens et «
une autre » à
désigner, suivant les uns par le gouvernement, aptes entente
avec Rome,
suivant les autres, par l'évêque dans chaque
diocèse. Quelle dut être
dans l'Etat, en face de la puissance politique, la situation des
congrégations dont le Concordat ne dit mot? Là gît
la difficulté. En
1902, le ministre Sagasta soumit au Pape un projet de loi en vingt-six
articles, visant la réorganisation des paroisses et des
diocèses et le
modus vivendi des ordres religieux. L'article 16. interprétant
l'article 29 du Concordat dans un sens rigoureux , limitait à
trois les
congrégations d'hommes qui auraient une existence légale.
Les autres,
en vertu de l'article 17, devaient être régies par une loi
particulière
sur les associations, qui allait être préparée.
Sagasta mourut sur ces entrefaites. Les
libéraux quittèrent le
pouvoir qu'ils laissèrent aux conservateurs. Leur chef, M.
Maura, en
1904, reprit l'interprétation du fameux article 29. A ses yeux,
la
reconnaissance légale des trois congrégations
mentionnées par le
Concordat était un privilège appréciable. Elle
n'impliquait pas la
disparition des autres ou leur asservissement à des lois
d'exception.
Soumises au droit commun, elles devaient être
tolérées en vertu même du
Concordat qui assure "la liberté de pratiquer la religion
catholique".
M. Mura rédigea un Convenio et le présenta au
Saint-Siège. Entre temps,
il demandait au Parlement de le ratifier. Le Sénat l'approuva.
Notons
cependant, au passage, que des trente évêques ou
archevêques siégeant à
la Haute Assemblée, cinq seulement l'acceptèrent Les
autres ou
s'abstinrent ou se montrèrent résolument hostiles,
même aux largesses
conservatrices. Le Convenio Maura arrivait aux Cortès
quand celui-ci
démissionna.
Depuis 1905, les libéraux occupent le
pouvoir. M. Monteros-Rios, M.
Moret ont été successivement présidents du
conseil. Ce dernier, il y a
cinq mois, devant le refus du roi de dissoudre les Cortès,
a dû
démissionner. Le vieux général Lopez-Dominguez, un
disciple aimé de
Sagasta, l'a remplacé. Son ministère se
défend de faire la guerre à la
religion. Il n'en veut, à ce qu'il prétend qu'aux
empiétements du
clergé sur les attributions di pouvoir civil. Le titulaire
actuel de la
justice, l'intelligent et bouillant comte Romanones, a fait
connaître
cet état d'esprit, dans une interview qui a fait le tour de la
presse
européenne. « Le jour où j'ai pris possession du
pouvoir, disait-il, je
déclarais catégoriquement ma résolution de ne pas
tolérer l'intrusion
d'un autre pouvoir dans les fonctions légitimes de l'Etat... Je
ne me
contenterai pas d'arrêter l'invasion incessante du clergé
dans les
sphères d'action de la souveraineté civile. Je tiens
à revendiquer les
droits (le l'Etat abandonnés à l'Eglise, souvent par
faiblesse. Le
gouvernement est décidé, à l'unanimité de
ses membres, à résoudre le
problème religieux. Nous prouverons que l'esprit et la justice
nous
guident. L'opinion publique nous soutiendra. Loin de mon esprit
l'idée
d'amoindrir la liberté de l'Eglise. Ses privilèges, ses
droits
légitimes ne courent aucun danger. Notre campagne ne sera pas
moins
énergique dans la série de nos revendications. L'ordre
royal récent,
fixant l'interprétation des règles pour le mariage civil,
inaugure ces
revendications.
Faisant un pas de plus, le ministère vient de
déposer aux Cortès un
projet (le loi réglant le droit d'association. La commission qui
le
discute est nommée. Par le fait, le Convenio de M. Maura se
trouve au
moins dénoncé, puisque de nouvelles négociations
avec le Saint-Siège
seront nécessaires pour régler la question des
congrégations. Rome
s'étant plainte qu'on eût engagé l'affaire sans la
consulter, puisqu'il
s'agissait d'une question mixte, Madrid a répondu que la loi des
associations était d'intérêt général
et ne touchait les congrégations
que par accident. Le moment venu, on lierait conversation avec le
Saint-Siège. Il semble bien, cependant, que le projet actuel
vise
surtout les ordres religieux et en particulier les Jésuites.
Donnons-en
les articles les plus intéressants : Art. 3: "N'ont aucune force
civile
obligatoire les pactes et contrats que font les associés en
renonçant
aux droits qui appartiennent au citoyen en vertu du titre premier de la
Constitution de l'Etat. La coaction dans l'exercice de ses droits sera
punie, conformément à l'article 510 du code pénal;
restera sauve, en
tout cas, l'indemnité des dommages et préjudices qui
auraient pu être
occasionnés. Tout individu appartenant à une association
quelconque,
désirant rompre les liens qui le lient à elle, aura le
droit de
recourir au gouvernement. Celui-ci devra le protéger, le
déclarer libre
et exempt de ses obligations, sauf des obligations simplement
contractuelles qui resteraient à remplir envers la
collectivité. »-
Art. 7 : "En dehors de celles comprises dans le paragraphe premier
additionnel à cette loi, toutes les associations des ordres
religieux
et toutes celles impliquant perpétuel renoncement aux
libertés que le
titre premier de 3 a Constitution confère au citoyen et
aux droits
qui diminuent sa pleine capacité civile, ne peuvent
s'établir en
Espagne qu'en vertu d'une autorisation spéciale accordée
par le moyen
d'une loi. On sollicitera cette autorisation en présentant, au
préalable, au gouverneur civil respectif, les documents
prévus à
l'article 5 de la présente loi. n- Art. 8 : « Pour
établir des
filiales, de nouvelles maisons ou succursales de toute association, on
exigera les mêmes formalités et documents que pour la
constitution de
la dite association. » - Art. 9: «Le gouvernement, pour
raison d'ordre
public et de sécurité pour l'Etat, pourra
décréter la suspension des
associations, quelle qu'ait été la forme de leur
constitution. A cette
fin, un simple accord des ministres qui en rendront compte aux
Cortès
suffira." - Art. 14 : « En aucun cas, les associations ne
pourront
posséder, en dehors du local, plus de biens immeubles que ceux
qui sont
indispensables pour atteindre la fin indiquée dans leurs
statuts. n-
Art. 22 :« Les associations composées en tout ou en partie
d'étrangers,
ou celles qui, bien que nationales, sont dirigées par des
étrangers ou
dont la direction suprême se trouve hors du royaume, seront
toujours
soumises à l'autorité du gouvernement qui, après
avis du Conseil
d'Etat, pourra décréter leur suppression ou dissolution,
par accord du
conseil des ministres. - Art. 24 : « La personne ou les personnes
interposées ne pourront jamais invoquer le caractère de
tiers; on ne
leur reconnaîtra des droits d'aucune sorte. » Les motifs
allégués par
le ministre de l'intérieur, dans le préambule au projet
de loi méritent
aussi d'être signalés. Les voici tels que lui-même
les...
(1) Le journal catholique le plus
lu de Madrid est El Universo, qui
tire à dix mille exemplaires. El Siglo Futuro,
intégriste. et le Correo
espanol, carliste, lui font une guerre sans merci. D'ailleurs, la
rédaction de El Universo est peu soignée, l'on ne sait
jamais sa pensée
sur les questions politiques et sociales. La grande majorité de
notre
épiscopat le soutient.
(2} Mgr Menendez y Conde n'est cependant ni intégriste, ni
carliste. Il
a même tenu contre eux dans un congrès, à Santiago,
des propos assez
durs; les carlistes viennent de se venger en ouvrant dans leur organe
une souscription pour lui acheter un bâton pastoral en l'honneur
de son
attitude actuelle en face du gouvernement. A tout prendre,
l'évêque de
Tuy est plutôt un emballé qu'un irréductible.
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