Nos:
Première  année, Numéro 58
VENDREDI 30 NOVEMBRE 1906
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE














NOTRE PROGRAMME


















Dr Marcel RIFAUX   Penseurs libres
Auguste CHOLAT  A l'Institut catholique de Toulouse
William RITTER   Evêques Hongrois et Prêtres Slovaques
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
     Politique et religion. - Le discours de M. Briand. - Religion et démocratie.  - Le congrès de l'Action libérale. Conseil supérieur du travail. - La question' syndicale.
LETTRES A L'EDITEUR
F. P. Les biens du clergé.
REVUE DES PERIODIQUES.- NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
        Dernières Publications

BULLETIN POLITIQUE
        L'échéance fatale arrive. Nul accommodement pratique n'a pu être trouvé entre la République française et le Saint-Siège. L'irréductible fait se dresse en ce moment devant nous avec toutes ses conséquences. L'appel militaire des clercs est signé. Les séminaires seront fermés demain. Evêques et prêtres vont être chassés de leurs logis. L'incertitude et la désolation oppriment toutes les âmes. Religio depopulata. L'Eglise. de France qui piétinait depuis une année dans une impasse, est violemment jetée aujourd'hui à la rue. Qu'elle sache y rester du moins et y trouver la liberté!
L 'opposition, dont nous ne confondons point les éléments (lesquels ont du reste entre eux assez peu d'affinités) vient de se distinguer cette semaine par beaucoup de bonnes paroles. La Fédération républicaine, qui comprend les républicains modérés, et l'action libérale populaire, appellation nouvelle de l'ancienne opposition conservatrice, viennent de tenir, chacune de leur côté, un Congrès. Ce fut pour nombre d'anciens députés, privés de leur permis de circulation, l'occasion d'accomplir un petit voyage à demi-tarif. Leurs orateurs ordinaires et extraordinaires se sont fait entendre. M. Thierry tint d'excellents propos, M. Piou n'en tint pas de moins bons. Eloge à décerner aux uns et aux autres: ils furent modestes. Belle vertu! Elle préserve parfois de ces fautes qu'on est convenu, en politique, de qualifier pires que des crimes. Pires, en effet, à certains points de vue, parce que moins réparables. Le crime politique s'expie. La faute de même nom, certaines sortes de conservateurs le devraient bien savoir, ne se rachète point. Les orateurs furent donc modestes et pleins de retenue. Quelle plus grande preuve! par exemple, M. Piou pouvait-il en donner qu'en conviant ses amis, par des encouragements tardifs équivalant à des aveux, à s'éprendre de sollicitude pour les intérêts et les besoins de la foule ? Quant à M. Thierry, député des
Bouches-du-Rhône et président de la Fédération républicaine, son invite à plus d'action, d'organisation et de discipline électorales ne fut-elle pas plus encore conscience qu'un ordre de bataille?  Stigmatiser le crime d'autrui est d'une belle conscience. Reconnaître publiquement ses fautes est certainement d'un héroïsme de plus haute qualité. période électorale (ne prenons, pas bien entendu, ce cliché dans son acception française) est ouverte en Russie. Les expressions de notre littérature politique ne correspondent que très imparfaitement, sur ce point comme sur beaucoup ci 'autres, aux réalités russes. Et ce n'est que par analogie ou par approximation qu'il nous est permis de les employer. Si la physionomie spéciale et la complexité des choses politiques russes ne peuvent pas être envisagées à travers les images ordinaires dont sont impressionnés nos cerveaux français, par contre leur aspect essentiel et la lutte à laquelle elles donnent lieu sont bien .identiques à ce qui s'observe partout. La mêlée électorale russe met en jeu les mêmes forces d'action et de réaction, d'impulsion et de résistance que ferait surgir le plus ordinaire de nos scrutins. Trois partis se disputent actuellement les suffrages des électeurs. Nous ne les appellerons ni l'Union du peuple russe, ni les Octobristes, ni les Constitutionnels-démocrates, ni les Radicaux, ni les Travaillistes, ni les Révolutionnaires. Tous ces partis, exactement désignés et réellement agissants, coopèrent à l'avènement de la prochaine Douma, chacun travaillant soit à la faire avorter, soit à s'y faire représenter par le plus grand nombre possible de membres. Les trois partis dont il est ici question se nomment Action, Réaction, Transaction. Ce sont les mêmes qui nous sont décelés dans toute œuvre humaine ou naturelle. Ces trois partis, aux frontières à la fois mouvantes et bien déterminées, se superposent, plus ou moins consciemment, à la confusion et à l'imprécision de tous les autres. La Russie politique, économique, sociale, morale, leur est en proie. Est-il besoin d'ajouter que la Résultante l'emportera? La chose va d'autant mieux de soi que c'est déjà fait. Action et Réaction au labeur éternel sont déjà sinon battues du moins contenues. On pille moins de propriétés, on s'insurge moins dans les casernes. L'oukase relatif à l'individualisation de la propriété rurale reçoit, d'autre part, son application. Enfin, la révolution à rebours de l'Union du peuple russe, sorte de Terreur blanche, n'empêche point la constitution d'une deuxième Douma ni ne fait revenir le czar sur le geste libéral qu'il esquissa naguère et .qu'il ne ressaisira plus. .
    Ce que nos informations laissaient prévoir plus  loin, avant que ce bulletin ne fût rédigé, est un fait  accompli. Le cabinet est démissionnaire. II périt moins de la loi sur les congrégations, dont tous les chefs du parti libéral n'avalent pas une conception .identique, que du vice organique qui avait présidé à sa constitution. M. Moret, on s'en souvient, abandonna le pouvoir, lâché par ses coreligionnaires. La  pareille est rendue au maréchal Lopez-Dominguez.  En Espagne, les principes finissent bien, comme  ailleurs, par avoir leur tour, mais c'est après que toutes les personnes ont été servies.



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Penseurs libres
    Parmi ceux qui pensent et qui comptent, il en est bien peu désormais qui s'enorgueillissent du titre de libre penseur. De certains milieux très libres, il s'attache même quelque discrédit à la signification de ce mot. Un libre-penseur, dans l'acception acquise, est un esprit qui retarde sur son époque, où, pour employer une expression chère à beaucoup, un esprit qui n'est pas entière ment libéré. Rien n'est plus contraire aux exigences de la discipline moderne que cette mentalité-là. Le libre penseur s'arrête généralement à la superficie des choses, En possession de quelques idées toutes faits, idées qu'il enregistre dans son cerveau, mais n'assimile pas, il juge tout à leur aune. Esprit simpliste, il rejette violemment tout ce qui parait contredire ce qu'il appelle ses principes. Ses principes, à vrai dire, ne sont que ses opinions, car tout ce qui n'est pas vérifié et vécu ne saurait usurper le nom de principes. Et comme tous les simplistes, le libre-penseur se range purement et simplement dans la catégorie des anti. Inapte à envisager les hommes et les idées sous toutes leurs faces, il devient foncièrement intolérant. Avec quel mépris parle-t-il du sentiment religieux et de la religion chrétienne! Avec quelle ardeur ne dénonce-t-il pas l'absurdité d'une religion qui nourrit ses fidèles de superstitions et de dogmes. Mais ne lui demandez pas de justifier son attitude nourri de dogmes et de postulats laïques, il tranche, il approuve, il condamne, tel un pontife infaillible.
    Cette attitude intellectuelle vraiment grossière se répercute douloureusement dans la réalité. Sous prétexte le combattre les idées, on traque et on moleste les hommes. Le dévouement, la faiblesse, le sexe même, rien ne rouvre grâce devant un pareil état d'esprit. Aussi bien, le libre-penseur aiguillé dans la politique devient-il par tempérament un jacobin. II prêche pompeusement la tolérance et déchaîne la guerre. Ses lèvres prononcent avec respect le mot auguste de justice cependant que sa plume est toujours prête à signer des décrets de proscription. Intellectuellement, somme toute, le libre-penseur est un simpliste. De la science, il ne retient que les formules. Avant même qu'elles n'aient subi l'épreuve de la critique, il se jette fougueusement sur les conclusions qui paraissent légitimer ses idées préconçues et dédaigne d'instinct toutes celles qui seraient de nature à troubler les exigences de sa logique de sentiment, comme dirait . Ribot. C'est un scientiste plus qu'un scientifique.
    Politiquement et pratiquement, le libre-penseur est le lus dangereux des hommes. En voulant faire passer l'absolu de ses idées dans la vie de chaque jour, il sème discorde, accumule l'injustice, piétine les consciences, blesse les âmes. Et comme tout être hypnotisé, il subit malgré lui la tyrannie de l'idée fixe qui imprègne son être. Sa responsabilité est limitée parce que limitée sa liberté. Il n'en reste pas moins socialement redoutable, car il est de ceux qui ne se convertissent pas.
Il y a seulement dix ou quinze ans, le nombre des libres-penseurs de cette catégorie était considérable. Mais, grâce à Dieu, l'insuffisance intellectuelle de cette attitude est apparue aux yeux des plus clairvoyants, ceux, qui réfléchissent finissent par comprendre que les
problèmes qui sollicitent attention des hommes sont d'une effrayante complexité. Malgré les laborieux efforts des générations passées, nous n'ignorons pas que nous nous à peine entrouvert le voile épais qui nous sépare l'infini. Malgré les méditations des philosophes et les conquêtes des savants, nous sentons trop les limites des connaissances pour affecter des airs tranchants et vainqueurs. Nous savons bien que nous n'arriverons jamais au terme de l'étape et que la ligne bleue où se confondent dans le lointain le ciel et la terre, est comme un décevant mirage que nous n'atteindrons jamais.
    Et tout cela est bien de nature à nous rendre modestes. Nous sentons que pour appréhender une parcelle de vérité, il ne nous faut dédaigner les efforts de personne. Loin donc de combattre et de repousser ceux qui ne pensent pas comme nous, nous les  
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accueillerons, au contraire, comme s'ils nous apportaient des lumières complémentaires. Nous examinerons avec soin ce qu'ils nous proposent et nous serons souvent surpris des perspectives nouvelle qu'ils. nous feront entrevoir. Nous nous rappellerons, du reste, suivant la belle parole d'un philosophe, que toute erreur recèle une âme de vérité, et nous travaillerons alors amoureusement à dégager cette âme de vérité de la gangue grossière qui l'étreint. "Mais tout ceci ne se peut faire que dans une atmosphère de travail et de recueillement. Les laboratoires où germent le fécondes découvertes ferment leurs portes aux agitation stériles du dehors. Les mystérieuses énigmes de l'univers: ne se laissent déchiffrer ni par les violents, ni par les méchants. L'infini ne se révèle qu'aux âmes éprises de paix.
    Tel. est l'état d'esprit qui s'empare des génération! nouvelles. Il contraste singulièrement avec celui du libre-penseur d'hier. Sans doute, parmi les libres-penseurs, il y eut de tout temps des hommes d'une tenue intellectuelle et morale irréprochable. Mais ce furent là des exceptions qui ne suffirent pas à relever le prestige de la libre-pensée. Quiconque entend ne point se départir des disciplines scientifiques, ne peut respirer à l'aise dans l'atmosphère orageuse des congrès de la Libre-Pensée. Aussi de plus en plus l'épithète de libre-penseur devenue péjorative, est-elle rejetée au profit de celle de penseur libre. Et cette distinction n'est artificielle qu'en apparence, car vraiment le penseur libre ne saurait être confondu avec le libre-penseur.
    Le penseur libre, en effet, se recrute parmi des hommes de convictions bien différentes. Tolérant par principe, il s'incline devant toute croyance sincère. La sincérité, du reste, est le meilleur ciment des âmes éprises de vérité. Modeste, comme tout homme qui, par rapport à l'Univers, sent son infinie petitesse, il est toujours prêt à réviser ses idées et à recevoir la lumière des autres. Il réduit à leur juste portée les conclusions de la science d'aujourd'hui, car il n'ignore pas qu'elle est en perpétuel devenir et que les hommes ne l'achèveront pas. Il ne condamne jamais une doctrine, un système dont il ne connaît pas la teneur. Il sait que la réserve, la prudence, le doute même s'imposent à qui ne veut pas faire de faux pas. Aussi évite-t-il de conclure avec précipitation, intimement convaincu que les vues des hommes sont toujours courtes par quelque endroit .Sincère avec lui-même, il ne saurait admettre, a priori, que les autres manquent de sincérité. Respectueux de la liberté et de  la dignité de tout homme, il n'use envers ceux dont il
réprouve les idées que de moyens pacifiques et loyaux.
    La doctrine catholique lui paraît-elle critiquement inacceptable, il se gardera bien, à l'inverse du libre-penseur, de la rejeter en bloc. Il reconnaîtra volontiers qu'elle est une force morale, un antidote pour la souffrance, un besoin impérieux pour certaines âmes. Il !l'écrira donc pas qu'elle est l'imbécillité et le mensonge. Bien que les fondements lui en paraissent incertains, il admirera dans le catholicisme la psychologie profonde, la logique impeccable, la ligne harmonieuse qui en font un des plus merveilleux systèmes qui soient, selon lui, issus de la pensée collective. Et pour peu qu'il prenne contact avec ceux qui pensent réellement le catholicisme en fonction de leur temps, il cessera de le considérer comme un chef-d'œuvre d'horlogerie dont les pièces finement ciselées et savamment ajustées le sont pour l'éternité. Il ne craindra pas que la rouille des siècles, venant à ronger les parties essentielles du mécanisme, l'aiguille ne s'arrête définitivement sur une époque donnée. Il apprendra, au contraire, que le catholicisme est un organisme vivant, susceptible, comme tel, de croissance et d'adaptation, et il conclura qu'il y a quelque injustice à le considérer comme une chose inutile et morte. Et lorsque le libre-penseur .dénoncera en bloc le catholicisme au nom d'une science qui n'en est que la caricature, d'une raison qui n'en est que la superstition, un progrès qui n'en est que l'hypocrisie, il refusera, précisément parce qu'il est penseur libre, de le suivre sur ce terrain. N'étant pas gagné par la souple et harmonieuse ordonnance de la religion chrétienne, comment le serait-il par la hargneuse intolérance de la religion libre-penseuse?
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Evêques Hongrois et Prêtres Slovaques
    Assister aux efforts désespérés d'un peuple qui, en voulant conserver sa nationalité. entend conserver la physionomie même dont Dieu l'a doué pour son existence terrestre, est l'un des spectacles les plus grandioses que puisse nous offrir la contemplation de la société moderne telle que l'histoire et les passions l'ont faite. Grandiose il est dans la proportion où devient écœurant le rôle du plus fort, lorsque sans avoir tout à fait le courage sanglant des crimes d'autrefois, il recourt aux stratagèmes qui avilissent même l'injustice, "lorsque après avoir donné des lois, promis le droit égal devant la loi, il ne se sert plus de l'appareil juridique, qu'il s'est façonné que pour impunément violer ces mêmes lois qui, désormais, ne sont plus qu'une hypocrisie. Elles sont là pour la façade, c'est-à-dire pour la galerie... étrangère qui sait leur existence, mais rien, et pour cause, de .leur application intérieure. J'ai déjà expliqué l'an passé les procédés de la Hongrie à l'égard de ses citoyens « de langue non magyare D. Je n'en rappelle que le mot du ministre Tisza: « Pour vous autres, Slovaques, la loi est morte. .Son père. également ministre, n'avait-il pas dit mieux: « Il faut broyer sous nos pieds le Slovaque. De ces procédés à l'égard des « Hongrois de langue non magyare", il n'y a rien d'autre à dire après cela, sinon que, tandis qu'une détente vague, quoique intéressée, s'est opérée dans les relations entre Croates et Magyars. des scandales et des dénis de justice dans tous les domaines et toujours plus criants, se succèdent à journée faite au pas slovaque.     J'avoue que je reviens navré de mon dernier voyage en Hongrie. Ce que je voudrais avant tout aujourd'hui, c'est attirer l'attention de Rome même et de la catholicité entière sur le' sort que les évêques hongrois font à leurs ouailles slovaques et aux prêtres slovaques qui prennent en pitié ces malheureuses populations dont ils sont moralement tenus d'être les guides et les directeurs, puisqu'ils en sont l'élite, et qui refusent de se faire avant tout, - car aux yeux de ces évêques il est évident que le ministère religieux ne passe qu'au second rang, - est instruments de la magyarisation. Affirmation dont j'endosse la responsabilité et dont ce qui va suivre fera ta preuve.
    Il faut, pour juger des choses qui se passent en pays hongrois, faire complètement abstraction des mœurs religieuses de la France, magnifiquement épurées par la Révolution et par la nécessité, sous le contrôle de la haine et de l'inquisition maçonnique, de se témoigner impeccables. Les évêchés hongrois sont encore ce qu'étaient ceux de la France avant la Révolution française : opulence, autorité sans contrôle, féodalité: Les évêques hongrois sont magnats du royaume; ils siègent de droit au Parlement. Leur demander de renoncer à la politique, à une dignité à laquelle, aristocrates, ils tiennent comme a leurs titres nobiliaires (qu'ils conservent dans les ordres), et à laquelle, sortis du peuple, ils tiennent encore plus 'puisqu'elle les anoblit ipso facto et leur procure l'éblouissement de les mettre soudainement de pair à égal avec ces grands seigneurs admirés et enviés de leur enfance, je crois qu'aucun pape ne l'a fait, ou si Pie X, lui, l'a fait, car je pense bien que Notre Saint-père n'a pas réservé aux seuls prêtres français la défense d'accepter des charges politiques, il va de soi que l'ordonnance est  et serait lettre morte. Personne n'obéit ou personne n'obéirait. Conversez avec un prêtre magyar : à cette seule, proposition, il rompt les chiens immédiatement. Pas d'autre réponse que sourire en silence. Du reste, on. se garde d'insister.
    Je vais donc parler de prêtres qui. ont fait de la politique,... à qui ce droit ne saurait autant qu'à la religion, c'est-à-dire autant que les évêques hongrois tinrent à la Hongrie quand naguère ils se refusaient à devenir Autrichiens, ce qui signifiait en ce temps-là Allemands. Dans un pays comme la France, à peu près un de langue et tout à fait un de nationalité,  on ne peut rien comprendre à l'âpreté d'une lutte où 1a question religieuse et la question nationale, au lieu d'être indépendantes, sont liées si inextricablement par la malice des hommes, la. perfidie des lois et le jeu ironique des circonstances, que l'une et l'autre semblent n'exister pas autrement qu'un monstre à deux têtes, et n'avoir de valeur efficace que lorsqu'il s'agit de permettre à la minorité audacieuse et privilégiée de la population d'imposer sa manière de voir à une immense majorité dolente et passive, pauvre et malheureuse, sous les uniques formes de persécutions indiscontinues et de vexations tatillonnes, pour la satisfaction de toutes ambitions terrestres et égoïsmes violemment, arbitrairement particularistes. Il n'y a, pas là-bas de séparation de 1'Eglise et de l'Etat; mais on la souhaiterait presque, car il y a pire: une Eglise au service de l'Etat. Or, l'Etat est magyar, il n'est pas hongrois; et même l'on n'est plus bien sûr qu'il soit magyar et non judéo-magyar. Aussi tant que ne sera pas arrivée en Hongrie .la formation d'un clergé dont les hauts dignitaires soient des pasteurs au nom du Christ, et non de zélés fonctionnaires de l'Etat, des êtres de bonté et de mansuétude qui ne subordonnent pas l'intérêt des âmes à la monomanie bizarre d'augmenter le nombre des Magyars effectifs aux dépens de ceux qui. jadis, étaient fiers d'être Hongrois, parce qu'ils croyaient, à l'être, trouver la garantie de ne pas devenir Allemands, Magyars il n'en était même pas question, - la garantie de strictement demeurer eux-mêmes; tant qu'il en sera ainsi, le catholicisme de ces infortunés s'étonnera et déplorera de voir sans cesse compromise la religion dans des aventures telles que celles dont je vais raconter une ou deux, non à titre d'exception, hélas! mais à titre d'exemple, et où il est de toute évidence qu'on la fourvoie contre tous ses intérêts. Car le los von Rom est aux portes, et sur les lieux mêmes l'Eglise. évangélique bénéficie du patriotisme national de ses pasteurs et des persécutions qu'il leur vaut. Désormais, voici posée la question de savoir si le mot catholique peut et doit jamais signifier particulariste oppresseur et partisan du fort contre le faible, du riche contre le pauvre, de la minorité opulente et sécularisent privilégiée contre la majorité populaire et souffrante. Car il signifie cela aujourd'hui partout ailleurs qu'en Croatie, bien entendu, dans la Hongrie de langue non magyare; et, si cala devait durer, quelle triste nouveauté dans l 'histoire, car notre Eglise n'a, ce semble, jamais sanctionné et encouragé rien de pareil en Irlande et en Pologne.
    Les séminaires hongrois furent probablement institués comme ceux de tous pays, pour accueillir indifféremment les candidats à la prêtrise de toute nationalité pourvu qu'ils appartinssent à l'état-civil hongrois, pour en faire de bons et dignes prêtres animés de l'esprit de piété et de sacrifice et tout dévoués à leurs futurs paroissiens. Aujourd'hui, on ne s'en douterait plus guère; on fait de ces jeunes gens avant tout des instruments dociles du pouvoir, de simples agents de magyarisation. La cause du Christ et la cause de la langue d'Arpad ne font qu'un. Il faut obtenir dans le plus bref délai ce résultat: que plus un prêtre ne soit capable de confesser, de baptiser, d'assister en slovaque, d'entretenir des relations avec ses paroissiens autrement qu'en hongrois. On spécule sur l'esprit religieux de ces populations pour leur donner le choix entre l'absolution et l'enterrement religieux ou la persévérance dans l'amour de leur nationalité, entre les sacrements et leur langue natale. Je ne connais réellement rien de plus vicieux dans l'histoire que cette mise en balance de l'hostie consacrée avec le patrimoine national. On avait déjà vu beaucoup de choses, mais cela pas encore: l'ordination subordonnée à une trahison!... Le séminariste est tout d'abord tenu d'y renoncer en échange de la messe avec les grasses prébendes. .
    Le premier point capital, comme on le verra, était de s'arranger à ce qu'aucun jeune homme catholique slovaque ne pût devenir prêtre en dehors des conditions que leur imposent les séminaires hongrois, 
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c'est-à-dire l'adhésion absolue au magyarisme. Les évêques magyars  prirent donc auprès du pape et de la chrétienté entière l'initiative  d'une proposition tendant à ce que tout séminariste chassé une fois d'un séminaire ne puisse jamais, sous aucun prétexte, être admis dans un autre séminaire. Le pape n'y voyant pas malice, accéda le 16 décembre 1905, croyant bien bonnassement que l'expulsion d'un séminaire ne pouvait viser que des sujets indignes par leur indiscipline, leur esprit de libre examen et d'orgueil ou par des mœurs répréhensibles. Les évêques de Hongrie avaient ce qu'ils voulaient. : dès ce jour, tout séminariste slovaque s'avouant Slovaque, fut immédiatement, sans rémission comme sans discussion, chassé. Leur vocation fut-elle aussi certaine que celle d'un saint, leur carrière sacerdotale est irrévocablement brisée. Ou Magyar ou pas de sacrement de l'ordre, ou renégat national (on les appelle magyaron) ou pas prêtre, A Estergon (Gran), la ville primatiale, la capitale religieuse de la Pannonie, MM. Jàn Gasparcik, Jozef Pazurik, Jozef Carsky sont chassés « pour avoir des tendances nationales» et parce que l'un d'eux s'est montré possesseur d'une lettre slovaque, qu'en outre il est prouvé que, s'étant rencontré. avec le professeur Stefànek, qui ne sait pas un mot de magyar, il aurait eu l'audace de parler en slovaque avec lui. Les Magyars de l'administration et du culte, dans ces cas, affectent de n'employer que l'allemand. L'un de ces jeunes gens, M. Gasparcik, était dans sa quatrième année et devait être consacré au mois de 'juillet suivant. L'un d'eux peut montrer un témoignage écrit de ses maîtres lui concédant d'être "un jeune homme de mœurs impeccables, s'efforçant avec tout son sérieux d'acquérir l'esprit-prêtre"  (sic). Mais ayant déclaré qu'il était dévoué à l'idée nationale et qu'il aimait son peuple, on l'expulsa net en spécifiant que c'est «parce qu'il faut donner un exemple décourageant aux Slovaques qui ont l'impudence de commencer à s'agiter (s'agiter c'est avoir nommé une demi-douzaine de députés slovaques). Alors voici l'un de ces futurs prêtres avocat, l'autre économe, Pendant que ces choses se passent, d'autres encore plus édifiantes les aggravent. On a vu un séminariste de Gran, dûment magyar, celui-là, prendre l'habitude de s'évader toutes les nuits et de fréquenter les cabarets! L'affaire finit par s'ébruiter. On l'expulse: Il revient, promet de s'amender: on le reprend. Du moins est-il prouvé qu'il ne parlait pas slovaque! Au contraire, on se montra impitoyable avec les trois honnêtes garçons, dont l'un eut la naïveté de revenir pleurer et supplier au nom de son père vieux et infirme qui ne demandait avant de mourir que la consolation de voir son fils prêtre. Et voici prouvé que le clergé magyar préfère l'incontinence et le dérèglement en hongrois à la. chasteté en slovaque! A Nyltra, le 30 mai, on lit à un séminariste la sentence de l'évêque qui le chasse du séminaire, parce qu'on a contre lui « un fort soupçon de slovaquisme provoqué par le fait qu'il s'est trouvé porteur d'une photographie et d'une lettre du docteur Jelicka, prêtre catholique, mais bon Slovaque! On a, du reste, la cruauté ironique de lui permettre, s'il y tient, de passer les examens de fin d'année! Le pauvre garçon s'en va. en Amérique où il espère trouver un moyen d'éluder l'ordonnance du 16 décembre 1905 et de devenir tout de même prêtre auprès des deux ou trois cent mille Slovaques émigrés, L'évêque de Spis, dont il va être question tout à l'heure, a au moins le courage d'être catégorique et de brûler ses vaisseaux. il n'aura plus besoin d'expulser personne, - il n'admet plus de Slovaques au séminaire. On sait du moins à quoi s'en tenir.
    Avant de poursuivre ce récit, qui n'est pas du tout  un réquisitoire complet, mais la présentation impartiale et véridique de quelques faits, je tiens à déclarer que je n'ai pas été chercher mes renseignements auprès de personnalités hostiles à l'Eglise à travers l'épiscopat hongrois. Toute la documentation que j c possède de ces faits, des suivants et de bon nombre d'autres, que j'utiliserai en temps et lieux, je la tiens de catholiques slovaques. et des journaux slovaques catholiques. Les collections de ces derniers sont a la disposition de qui en voudrait prendre connaissance. Les Magyars, du reste, ne nient aucun de ces procédés, tant en matière religieuse que civile. Leurs propres journaux en sont pleins, les débats de leur Parlement aussi. N'a-t-on pas entendu pousser ce cri à leur Chambre : Pereat justitia! Fiat Magyarorssag. Même en latin on ne dit plus Hungaria.
    On a vu la situation des séminaristes. Passons à celle des prêtres slovaques. Ici, ma collection de documents foisonne tellement que, de crainte de devenir fastidieux, je choisis l'histoire du prêtre Hlinka. Ab uno disce omnes. On n'a pas souvent l'occasion de rencontrer, même chez nous, un prêtre de cette énergie et de ce mérite. Je répète que je suis prêt à vider mon sac où et quand on voudra, et je souhaiterais que ce soit à Rome.
    Cela commence comme un roman de Balzac et se poursuit comme un de Ferdinand Fabre. La foi jusqu'ici est la prison.
    Rosenberg est une ville de huit mille habitants dans le comitat de Lipton. La commune de Rosenberg fut, voici quelques années, aussi florissante que possible: elle possède dix auberges, des moulins, une scierie, des forces motrices abondantes, des prairies et des forêts. Les revenus produits par la vente des bois étaient de deux cent soixante-dix mille couronnes par an. Aujourd'hui, la ville est tellement grevée que le taux de l'impôt y est de soixante-dix-neuf pour cent, qu'il y a un million de dettes et qu'il y a été question de mettre la
ville sous tutelle. Que s'est-il passé? Un maire faible, M. Soos, s'est laissé dominer par un triumvirat judeo-magyar de brasseurs d'affaires dont voici les noms suffisamment explicites par leur résonance: Sonderlich, le notaire (le notaire peut tout dans ces villes: il faudrait expliquer longuement ce qu'est un notaire hongrois. Dans certains villages slovaques, c'est Gessler, ni plus, ni moins), surnommé Zkaza (la ruine), Angeval et Kroner, architecte sans contrôle. On restaura, par exemple, l'église sur un devis de soixante mille couronnes; le seul Kroner  toucha; cent quatre mille. Le Vybor (conseil communal), est mal lié de telle sorte qu'il approuve, La réparation d'une auberge devisée vingt. quatre mille couronnes en atteint cinquante mille, toujours dans la poche de Kroner. Kroner bâtissait,. Angeval prenait en possession et Sonderlich « collaudait, comme on dit là-bas. L'internat du gymnase coûta trois cent mille couronnes: on le ferma à tous les enfants pauvres parce que Slovaques. A l'élection du médecin de commune, le Oberstuhlrichter Alman (la plus haute autorité de la ville et du district), pose la candidature de trois juifs (donc Hongrois), malgré la demande générale d'un chrétien (mais le chrétien avait chance d'être Slovaque). On nomma un certain Kohn qui avait magyarisé son nom en Kurti. La bourgeoisie révoltée par toutes sortes d'exactions, était impuissante à soulever ce joug à cause du système des virilistes (députés communaux non élus, mais existant de droit, du seul fait de payer tant ou tant d'impôt. Il y a des virilistes non seulement dans les conseils communaux, mais au Parlement). Or, à Rosenberg, il n'y a de virilistes, que juifs, à l'exception de M. Makovicky et de quelques établissements slovaques, c'est-à-dire d'une infime minorité, quoique .la population soit tout entière slovaque. Lc seul « bienfait» que puisse alléguer le fameux triumvirat serait la création d'une fabrique de tissus, mais elle est juive. Elle a changé du jour au lendemain trois mille bergers et agriculteurs en ouvriers, a délabré la santé publique, a fait de Rosenberg un nid de phtisiques et aggravé l'immoralité dans des proportions inconcevables, On y travaille douze heures de jour et douze heures de nuit, ce oui en fait, avec les courses, jusqu'à seize et dix-huit pour les .ouvriers qui demeurent hors de ville et viennent souvent de fort loin des villages à la ronde. On y emploie des enfants au-dessous de .1' âge permis .par la loi en grand nombre, grâce à la connivence des autorités locales et ces petits tombent comme des mouches, à ce que l'on nous démontre, par la tuberculose et la scrofule.

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