Nos:
Première  année, Numéro 60
VENDREDI 14 DECEMBRE 1906
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE



















NOTRE PROGRAMME























Raymond DEMOLINS   La Réforme de l'Enseignement:
 Pourquoi l'Ecole des Roches a réussi.
S.CASATI-BROCHIER  Les Jésuites au Paraguay,  (de 1688 à 1787)
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
      La Séparation: Pas de Déclaration; Circulaire de M. Briand - La mise sous séquestre des biens ecclésiastiques - Les dispositions du .Gouvernement. La Déclaration et la loi de 1886 - Les Raisons du Saint-Siège - Protestation au Vatican.
        LETTRES A L'EDITEUR
Robert BEUDANT : La Mort de Ferdinand Brunetière.
    REVUE DES PERIODIQUE .- NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

BULLETIN POLITIQUE
      Pie X vient d'ordonner aux évêques d'abandonner le train légal, prescrit par l'Encyclique Gravissimo et de ne pas employer pour organiser le culte public "les moyens que le droit reconnaît à tous les citoyens». Le cardinal Lecot, archevêque de Bordeaux st Mgr Germain, archevêque de Toulouse, qui, pour se conformer à la première prescription, avaient écrit à leurs prêtres de faire la déclaration présure par la loi de 188 l , ont dû, pour obéir à la seconde,  désavouer leurs instructions. Cette interdiction est une réponse à la circulaire de M. Briand, et il n'est pas douteux que l'acceptation d'un modus vivendi bâtard, basé sur la loi de 1881, n'eût été autrement dangereuse que ne le fut jamais l'acceptation de la loi de 1905; nous l'avions dit ici-même, au grand scandale de ceux qui applaudissent aujourd'hui le plus fort au geste pontifical. Il n'y a que deux solutions capables d'aboutir à la paix religieuse, parce qu'il n'y a que deux solutions logiques: l'acceptation par l'Eglise de la loi de Séparation, moyennant une garantie qui pourrait être la consécration légale des statuts des Evêques, ou bien le droit commun de la loi de 1901 demandé par M. Jaurès. Le veto du Vatican pose de nouveau le dilemme d'une manière assez nette pour dissiper tous les malentendus ? Tout acte révolutionnaire n'est pas illégitime et il peut venir un moment où il devient nécessaire de planter là l'Etat, ses règlements, et ses lois pour se renfermer, comme en une forteresse, dans la liberté réellement vécue. Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'on ne peut pas, en même temps, demander à l'Etat le droit commun et la mettre en demeure de traiter diplomatiquement avec un pouvoir spirituel qu'il ne reconnaît pas. Pourquoi l'épiscopat, qui, autrefois, alors que cependant l'Etat traitait avec le Pape, adressait directement au Gouvernement des doléances précises, ne peut-il  plus  le faire, maintenant que le Gouvernement ne connaît plus que des citoyens 
français et que l'Eglise affirme ne désirer que le droit commun? Le droit commun, en France, inclut l'acceptation pratique du principe de  la Séparation. Le pays ne comprendrait pas qu'on puisse à la fois réclamer l'un, tout en travaillant à ruiner l'autre.
      En fait, toutefois, la situation est nette. Entre la République française et le Saint-Siège, la guerre est déclarée. Au fond, nous ne pensons point que ce soit là un mal. L'équivoque ne convient guère au tempérament français. Nous ne nous complaisons point, comme d'autres peuples, dans les compromissions et les combinaisons. Et c'est tout à l'honneur de notre race. La guerre religieuse équivalant à la pire des absurdités, et notre esprit répugnant à l'absurde, il est certain que nous ne nous éterniserons point dans une pareille bagarre. Aussi et sans pour cela préconiser le moins du monde la politique du pire, malles au contraire puisque nous devons enfin nous trouver en présence de l'inévitable, le mieux sans doute est-il d'y tomber le plus tôt possible afin de nous en évader de même. Mais préférer une situation net à une situation équivoque n'est point pour cela s'en réjouir. Nous ne pensons pas, comme quelques-uns qui en tressaillent d'aise, que la guerre religieuse soit une excellente chose. Que ce soit une excellente affaire pour certains partis à bout de combinaisons et d'avatars et qui ne savent plus à quoi se vouer, c'est possible. Mais ce n'est pas une bonne affaire pour la France. La France religieuse n'a pas besoin de guerre religieuse pour réaliser son idéal de fraternité chrétienne et de charité. C'est pourquoi nous ne nous réjouirons jamais de cette guerre; c'est pourquoi nous nourrirons jusqu'au bout l'espérance qu'elle sera écartée; c'est pourquoi, enfin, nous ne ferons rien pour l'alimenter, mais tout pour l'éteindre.

Après avoir longtemps collaboré aux œuvres gouvernementales et en avoir d'ailleurs tiré parti, le Centre allemand semble devoir désormais rompre l'espèce de contrat politique tacite qui le liait d'une façon trop profitable avec le Pouvoir. Le Centre rentre dans l'Opposition. Ce sera moins rémunérateur assurément, mais ce sera plus digne. Ce sera plus conforme surtout aux intérêts durables du catholicisme et de la morale chrétiens, dont les complaisances envers la politique de César ne peuvent être illimitées. Une rude prise de contact s'était produite ces jours derniers entre quelques membres de ce parti et M. Dernburg, le nouveau chef du département colonial. Nous ignorons, bien entendu, si tous les éléments de la querelle, qui a éclaté au Reichstag et dans la presse entre M. Dernburg et certaines personnalités du Centre au sujet des scandales coloniaux, sont entièrement à l'honneur de ces dernières. Les organes nationaux-libéraux, auxquels la préoccupation confessionnelle n'est pas étrangère, prétendent véhémentement que non. Quoi qu'il en soit. l'opposition du Centre vient de faire rejeter par la commission du budget les 29 millions de crédits supplémentaires demandés par le gouvernement pour le corps expéditionnaire de l'Ouest africain., il nous convient de retenir de ce significatif incident: non que la manœuvre fut bonne ou mauvaise en ,soi, mais qu'elle met sans doute fin à une politique de condescendance et de profit qui donnait au catholicisme d'Outre-Rhin, dont le loyalisme n'avait pas besoin de cela pour s'affirmer, figure de trop complaisant serviteur du Pouvoir.





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Les Jésuites au Paraguay,  (de 1586 à 1767)
  Le Paraguay est à l'actualité pour plusieurs sortes de raisons: à cause de l'essor prodigieux qu'a pris depuis quinze ans ce splendide réservoir de sang latin qu'est l'Amérique du Sud et par l'exemple historique, tout récemment exhumé par un écrivain de la Science sociale, M. Paul Descamps, que ce pays a fourni 'à l'appui de la thèse socialiste. On se rappelle, en effet, qu'aux XVIé et XVIIé siècles a été tenté par les jésuites le plus remarquable essai de communisme théocratique qu'aient enregistré les annales de l'histoire.
Je viens de qualifier l'Amérique du Sud contemporaine de splendide réservoir de sang latin. Elle mérite bien cette appellation. C'est chez. elle que l'Italie déverse, avec avantage pour le royaume, son trop-plein de populations. Par tradition, les Espagnols et les Portugais s'y portent. Les Français y vont aussi. Grâce à ces transplantés, temporaires ou définitifs, l'envahissement anglo-saxon du Nord rencontre un contrepoids relatif dans le Sud. Du Mexique à la Patagonie, sur une étendue deux fois plus grande que toute l'Europe, plus de vingt millions d'hommes parlent des idiomes directement issus de 1a latinité. L'anglais et l'allemand ne sont donc point, par parenthèse. les seules langues qu'il convient d'enseigner aux jeunes hommes rêvant de haut commerce et de grandes entreprises industrielles.
    Ce n'est toutefois point du Paraguay en lui-même, ni des Etats secondaires de l'Amérique du Sud dont le relèvement est proche, que je veux parler ici. A d'autres de célébrer les doubles récoltes annuelles de ce merveilleux pays de quatre cent quarante-cinq mille kilomètres carrés, 'grand comme 1a France, où le maïs rend six cent pour un et le riz douze cent, d'étaler les incommensurables richesses minières de la Bolivie, de faire état des belles réussites de trente mille Français résidant dans l'Uruguay. ou encore de parler du fantastique élevage de bétail de la Terre de Feu, où millionnaire signifie propriétaire d'un million de moutons.  Je me bornerai à quelques aperçus sur le Paraguay du XVIIIè siècle, terre inculte mais fertile. où des religieux européens s'en allèrent cultiver une idée et quelle idée!
    Avec Voltaire et Montesquieu,  i1 faut bien reconnaître que nuls missionnaires n'eurent autant d'ascendant et d'influence sur les peuples les plus divers que les membres de la Compagnie de Jésus. François-Xavier et Brébeuf affrontent, il y a plus de trois cent soixante ans,  le Japon et l'Ethiopie. Leurs émules vont aux Indes, au ] Pérou, au Brésil. Le pays du grand Mogol, le Monomotapa, les archipels les plus dangereux, les forêts vierges,  les huttes des sauvages, rien ne les rebute. Des rives du Bosphore, ils passent au Liban pour se porter ensuite au Thibet et en Chine. Selon le conseil de l'Apôtre, ils  se font tour à tour petits avec les faibles, infirmes avec es souffrants, ignorants avec les natures barbares,  doctes avec les esprits cultivés, diplomates avec les puissances. Ils sont lettrés et mandarins en Chine,
brahmes pénitents et parias dans l'Hindoustan, esclaves de princes nègres en Afrique, chasseurs et trappeurs errants au Canada, et maronites sous les palmiers de la Judée.
    La Compagnie voulut prouver que l'Utopie de Platon, que tant d'idéalistes avaient inutilement tentée, était réalisable. Mais pour cela, il fallait que le lambeau de la foi vînt éclairer non des civilisés, mais des sauvages. On sait que saint Paul lui-même échoua à Athènes et surtout à Corinthe, et que ses prédications, d'une langue grecque incorrecte, furent peu ou pas goûtées des villes de la Grèce et de l'Asie, où la langue de Démosthène et de Thucydide avait de jaloux et fervents admirateurs. Il fallait donc aux Jésuites une contrée du globe où ils pussent militer en toute liberté et verser leur sang à profusion. Il arrive que, dans les sociétés raffinées, les apôtres n'ont pas toujours la liberté du témoignage suivi de la possibilité du supplice, c'est. à-dire du martyre complet. Le Paraguay fut le théâtre de leur action et de leur incomparable essai théocratique.
    C'est vers 1586 qu'ils arrivèrent « au pays entre les deux fleuves », dit Paraguay. Cette région alors inexplorée faisait encore partie de la province du Brésil. Elle ne s'en détacha qu'en 1608. L'Espagnol Juan de Solis en avait fait la découverte en 15I6. Il fut dévoré par les indigènes, par simple échange, d'ailleurs, de procédés. Les aventuriers espagnols, chercheurs d'or et de diamant, avaient renouvelé, en effet, dans ces régions toutes les atrocités commises déjà par eux au Mexique et surtout au Pérou. Il s'agissait donc, auprès de peuplades, les unes assez douces, mais payées pour être défiantes et vindicatives, les autres anthropophages encore, de faire pénétrer des idées de bonté, de justice et de dévouement. Les disciples d'Ignace de Loyola y parvinrent. Aussi, dans l'Essai sur les Mœurs, Voltaire n'a-t-il pu s'empêcher d'écrire: c L'établissement dans 1e Paraguay par les Jésuites paraît, à quelques égards, le triomphe de l'humanité. »
    Postés sur la lisière du plateau brésilien, dans leur collège de San-Paolo, en une fertile contrée située entre deux grands fleuves, et composée de plaines et de basses collines, ils tentèrent de pétrir à leur gré des milliers de cerveaux incultes. Ils remontèrent jusqu'aux Andes et aux régions amazonéennes, non sans avoir beaucoup à souffrir des aventuriers portugais, chercheurs d'or et marchands d'esclaves,. et aussi des indigènes, notamment des terribles 
 
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Abipons, qui mangeaient tour à tour un missionnaire par prudence et un jaguar par  bravoure, afin de s'assimiler la force de ce dernier, - les âmes des hommes forts allant, disaient-ils, dans le corps du jaguar, et celles des lâches dans le corps des animaux rampants. C'est par centaines que les religieux moururent de morts torturantes et variées. Les flèches empoisonnées surtout engendraient des agonies terribles. Mais rien ne désarma leur zèle. Leur dessein de fonder une société modèle destinée à servir d'exemple à l'Europe ne fléchit pas un seul instant. En 1537, le pape Paul III  avait dû proclamer que les Indiens étaient de vrais  hommes, capables d'être enseignés dans la foi cathodique et de recevoir les sacrements. Cependant, hormis  les sacrements de baptême, de mariage et extrême-onction, la plus grande prudence était recommandée au sujet des autres et on ne les y admettait guère.
    Le nom de  Réductions» qu'ils donnèrent à leurs groupements d'indigènes explique exactement (le but qu'ils poursuivaient. Il s'agissait de soustraire ces peuplades au sauvagisme et de les réduire aux rites et aux  préceptes chrétiens. L'attrait d'une bonne nourriture commença par leur gagner des milliers d'estomacs et autant de coeurs. Ils surent aussi séduire les Indiens par la musique et par la pompe des cérémonies religieuses, pratiques qu'employèrent également avec beaucoup de succès les Dominicains à l'Equateur et au Pérou. En descendant les fleuves dans leurs pirogues ou en se frayant des sentiers à travers les forêts vierges, les missionnaires chantaient des cantiques en s'accompagnant de divers instruments. Les plus grossiers même des indigènes étalent passionnés de musique. Aussi sortaient-ils de leurs épais fourrés et venaient-ils acclamer los padres avec transport. Eux répondaient aux acclamations par de petits présents de couleur voyante qu'ils accompagnaient d'instructions religieuses faites en
dialectes propres à chaque tribu. De 1010 à I700, plus  d'un million d'indigènes furent baptisés. En 1730, les
Réductions contenaient plus de cent cinquante mille convertis, et maints de ces villages s'élevaient au chiffre de cinq mille habitants. Les statistiques des fidèles étaient soigneusement tenues, car les missionnaires devaient payer au roi d'Espagne une piastre d'argent par tête d'indien. En retour de ce tribut, le souverain leur abandonnait le gouvernement absolu de la communauté paraguayenne et interdisait même aux blancs le séjour dans le voisinage des Réductions, afin que leur administration religieuse tût non seulement sans contrôle ainsi que leur puissance était sans contrepoids, mais qu'elle fût même, pour ainsi dire, sans témoins.
    Pendant longtemps, les capitaines-gouverneurs, représentant l'autorité des rois d'Espagne dans la province du Brésil, s'abstinrent, à la demande des Pères, de visiter les Réductions. La curiosité l'emporta un jour chez l'un d'eux. Entouré d'une poignée de soldats, il voulut pénétrer sur le territoire détendu. Tels étaient les souvenirs laissés par les conquérants dans l'esprit des indigènes que n'eut été l'éloquente exhortation d'un missionnaire, le fonctionnaire espagnol et sa cohorte eussent été massacrés. L'abbé Raynal, ce pur esprit du XVIIIè siècle, si hostile au catholicisme, se déclare stupéfié à la constatation d'un tel ascendant.
    Les Réductions s'étendaient principalement sur les rives du Sao-Francisco à Porto-Segura, dans la capitainerie d'Espirito-Santo à Piratininga. La réussite fut immense. Elisée Reclus, peu suspect de sympathie pour l'ordre des Jésuites, ajoute: « Elle fut uniquement due à la continuité du travail qui, seule, constitua et maintint leur énorme et très réelle fortune. .Le Haut Parana fut le principal théâtre de leurs triomphes. La république théocratique s'étendait à peu près par moitié sur les possessions présumées des Espagnols et sur celles des Portugais. Grâce à leur système d'isolement absolu, ils purent détourner et policer des centaines de milliers d'indigènes. Au dire des chroniqueurs impartiaux, les débuts dans la vie de communauté étaient assez durs pour les "réduits". Une fois assouplis, ils paraissaient se conformer à la règle sans difficultés. Chaque famille recevait un lot de terre, une paire de bœufs pour le labourer et la quantité de grains nécessaire pour l'ensemencer. Mais de ce capital, dont elle était responsable, elle ne possédait que l'usufruit. L'excédent des récoltes nécessaires à la nourriture était transporté à Buenos-Aires par la voie des fleuves, et on l'échangeait contre des objets de luxe fabriqués en Europe et destinés surtout à l'embellissement des églises, où régnait le luxe espagnol le plus coloré. Tous devaient envisager le travail comme un acte de foi. Ce travail prenait obligatoirement un air de fête. On y allait en commun, au son des instruments et précédés par l'image d un sait, ainsi, sans doute, qu'on en voit le spectacle au dernier acte de l'opéra des Maîtres-Chanteurs. Le retour s'effectuait également au pas cadencé. .Notons qu'il n'y avait que des demi-journées de travail, "los Padres" ayant, au Paraguay du moins, résolu, et mieux encore comme on voit, le problème moderne des « trois huit ..Chaque matin, avant le lever du soleil, la population des Réductions devait tout entière, sauf les malades, assister à la messe. La journée se terminait par la récitation du chapelet. Lors des processions, très fréquentes, le sol était jonché de fleurs multicolores et d'herbes odoriférantes. Des oiseaux, au resplendissant plumage, retenus par des fils invisibles, voltigeaient par dessus des arcs triomphaux ou  reposoirs ). Sur le parcours du Saint-Sacrement,
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