Nos:
Deuxièmeannée, Numéro  64
VENDREDI 11 JANVIER 1907
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE



















NOTRE PROGRAMME























J. TURMEL  L'inquisition. A propos de deux livres récents
F. LORETTE  Religion, Morale et Science,
d'après M. Ferdinand Buisson
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
    Un Sermon de Mgr Ireland. -- L'Association diocésaine de Tarentaise. - Les Evêques et la presse de droite. - Les Lois et le Conseil d'Etat.
LETTRES à L'EDITEUR
H. d'URCLE : L'Obéissance des catholiques français.

BULLETIN POLITIQUE
    On annonce la prochaine discussion du projet de loi ayant pour objet de nouvelles garanties à apporter à la liberté individuelle, projet de loi dont le président du conseil fut l'inspirateur. Notre législation a gardé, en ce point, l'empreinte de la main napoléonienne. Il n'est pas en effet de citoyen, si inoffensif puisse-t-il être, qui soit à l'abri d'une arrestation et d'un emprisonnement préventif, si tel est le bon plaisir combiné d'un procureur et d'un juge d'instruction. Les pouvoirs de justice et de police sont restés chez nous des plus exorbitants. Les passions politiques aidant, ils furent parfois intolérables. En demandant au Parlement la modification, dans un sens libéral, de certaines dispositions du Code d'instruction criminelle, les auteurs du nouveau projet de loi, dont le vote est assuré, auront contribué à alléger le fardeau légué aux épaules républicaines par un Empire tenac pour qui la liberté fut la grande suspecte.
     Le programme de la troisième Assemblée générale des Evêques vient d'être publié. Ce programme est très chargé, et sous les six titres qu'il comporte, se groupent une foule de questions de détail dont, vraisemblablement, un certain nombre recevront des solutions spéciales à chaque diocèse. Mais nous aurons enfin des règles générales et des principes directeurs. Ce-qui distingue, en effet, la prochaine Assemblée de celle du mois de septembre, c'est qu'elle va se trouver, non comme sa devancière en face d'une situation trouble et incertaine, mais bien devant une solution qui se prétend définitive.   
       D'après le titre second du programme, elle aura à s'occuper des deux questions suivantes : l'attitude à garder vis-à-vis de la nouvelle loi ; Usage de la loi de 1901. Nous ne tarderons pas, à connaître la réponse de l'Episcopat. Décidera-t-il d'user du droit commun d'association que vient de lui concéder la loi du 3 janvier 1907, ou bien adoptera-t-il une autre organisation ? Il est probable que le Vatican laissera aux Evêques sur ces différents points la plus grande liberté, 
puisqu'il s'agit, non plus de statuer sur une question de principe, mais d'organiser la vie religieuse dans les diocèses dont ils ont la
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charge et qu'ils connaissent mieux que personne. S'il faut en croire M. de Maizières, correspondant romain du Gaulois, qui eut, on s'en souvient, l'honneur d'interviewer le Pape, Rome souhaiterait que les évêques  ont tapageusement annoncé que l'Eglise n'userait en aucune manière de la nouvelle loi. On sait que parmi les évêques, un bon nombre sont, au contraire, de fervents partisans de la loi de 1901, et tout le monde se souvient de la faveur que rencontrait, il y a un an, dans le clergé, l'idée des associations paroissiales. On l'abandonna précisément parce qu'elle était sans utilité pour le culte public et qu'on pensait alors à des associations cultuelles à la fois canoniques et légales. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi et il n'est pas impossible qu'on y revienne.
       Les nominations de M. Jules Cambon à l'ambassade de Berlin et de M. Philippe Crozier à celle de Vienne ont inspiré quelques réflexions, éditées déjà, touchant les modalités nouvelles introduites dans les rapports officiels de nations à nations. Au temps où n'existait pas cette chose qui fut plus tard nommée l'opinion publique, les peuples ne communiquaient entre eux que par l'intermédiaire de leurs ambassadeurs. En réalité, les peuples eux-mêmes, en tant du moins qu'on les puisse considérer comme une résultante de consciences et de volontés, étaient à peu près inexistants. C'étaient des phénomènes de force aux mains de pontifes ou de monarques occupés, comme disait l'un d'eux, à jouer le jeu du monde (il gioco del mondo) et à le gagner. Ces temps sont à peu près révolus. Aujourd'hui, la fonction diplomatique est beaucoup diminuée. Sur l'échiquier, les pions sont devenus récalcitrants. Ils reculent parfois sous les doigts qui les poussent. De sorte qu'un des grands mérites du diplomate moderne est de savoir danser. Salvavit et placuit, est-il écrit au bas de la statue d'un mime mort prématurément. Peuples conscients de vos destinées parfois si douloureuses, et qui avez souvent payé si cher les délires de vos conducteurs, veillez vous-mêmes, fraternellement, sur votre réciproque sécurité.
    Le prince de Bülow, dans son récent dénombrement des quatre sortes d'ennemis de l'Empire, a désigné les Polonais immédiatement après les socialistes. La Pologne actuelle n'est pas une mais triple : en dehors de la Posen prussienne, il y a Varsovie, où l'ordre ne règne pas toujours, et Cracovie, cité autrichienne dont les espérances ne sont point mortes. Ce qui inquiète actuellement le plus l'Allemagne, ce sont les dispositions relativement libérales de la Russie envers sa propre portion de nation vaincue. La Russie, dit-on, ne serait pas trop éloignée d'accorder à la Pologne russe le régime autonome dont jouit encore la Finlande, malgré les amputations que les privilèges de cette dernière ont récemment subies. Il est certain, en effet, que les résistances de la Pologne prussienne seraient puissamment encouragées parle succès que remporteraient, de l'autre côté de la frontière, les frères séparés. Il faut conclure des préoccupations prussiennes que Berlin et non Pétersbourg est la capitale actuelle de la réaction européenne. La France, et non seulement la Pologne, peut en être assurée et se le tenir pour dit.







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L'INQUISITION: D'après deux livres récents (1).
    Mgr l'Evêque de Beauvais et M. l'abbé Vacandard viennent, par une coïncidence fortuite, d'évoquer la terrible législation dont l'Eglise, pendant de longs siècles, se servit pour extirper l'hérésie. Leurs livres, qui portent presque le même titre n'ont pas exactement le même objet, ils n'ont pas non plus tout à tait les mêmes tendances. Mgr Douais cherche comment le pape Grégoire IX fut amené à confier à des moines le soin de découvrir et de juger les hérétiques; il décrit ensuite minutieusement la procédure du tribunal érigé par cet énergique pontife. M. Vacandard esquisse en traits plus rapides le fonctionnement de l'inquisition; en revanche, il expose les diverses formes qu'a prises, dans le cour des siècles, la répression de l'hérésie. Voilà pour l'objet. Quant aux appréciations, je les aurai exactement caractérisées quand j'aurai dit que sous la plume du prélat, elles sont empreintes d'un optimisme très prononcé, que l'on ne retrouve plus dans le livre de l'aumônier de Rouen. Toutefois, malgré les divergences qui les séparent, ces deux livres, chacun à sa manière, suggèrent d'utiles réflexions.
    Et d'abord, il est une conclusion à laquelle on ne peut échapper quand on les a lus, c'est que le rôle de l'Inquisition n'a pas été celui que nous ont décrit si souvent des apologistes intéressés. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire que la puissance ecclésiastique intervenait dans les procès d'hérésie uniquement pour exercer un ministère de miséricorde, pour essayer de convertir les coupables et de les soustraire ainsi aux pénalités cruelles dont le pouvoir civil punissait l'erreur? On connaît cette boutade de Joseph de Maistre:« Séparons et distinguons bien exactement, lorsque nous raisonnons sur l'Inquisition, la part du Gouvernement et celle de l'Eglise. 'Tout ce que ce tribunal montre de sévère et d'effrayant, et la peine de mort surtout, appartient au Gouvernement; c'est son affaire, c'est à lui et à lui seul qu'il faut en demander compte. Toute la clémence, au contraire, qui joue un si grand rôle dans le tribunal de l'Inquisition, est l'action de l'Eglise qui ne se mêle des supplices que pour les supprimer ou les adoucir. .'Tenir un pareil langage, c'est, selon le mot de M. Maistre lui-même, faire de l'histoire une vaste conspiration contre la vérité. La vérité est que l'Eglise a voulu réduire l'hérésie par la force et que; loin de subir toujours l'impulsion de l'autorité civile, elle la lui a parfois imprimée, lui commandant sous les peines les plus graves, d'exécuter ses sentences. Ce fait, M. Vacandard le reconnaît hautement, et Mgr Douais lui-même ne le nie pas, car il écrit (p. 163) :
    « Institué directement par le pape ou son légat, le nouvel inquisiteur devait s'accréditer auprès du roi ou seigneur temporel du pays auquel sa commission s'étendait; il lui présentait ses lettres, Puis il se recommandait, lui disant son devoir de fournir aide et secours, sous peine de tomber sous les peines canoniques. Enfin, il demandait des lettres de sauvegarde pour lui et sa suite et leurs biens, et rappelait que le seigneur du lieu devait lui donner ses officiers avec ordre et obligation de lui obéir. "
    D'ailleurs, quel doute peut-on conserver ici quand on entend le quatrième concile de Latran condamner les hérétiques à la confiscation des biens «ita quod bona hujusmodi damnatorum, si laïci fuerint, confiscentur, si vero clerici, applicentur ecclesiis » et confier l'exécution de cette sentence au pouvoir civil "damnati veto sœcularibus potestatibus... relinquantur animadversione debita puniendi ". Quel doute peut-on conserver, quand on sait que le même concile enjoignit aux princes, sous peine d'excommunication, d'exterminer de leurs terres tous les hérétiques qui leur seraient dénoncés par l'Eglise
 "per censuram ecclesiasticam compellantur sœculares 
potestates ut... prœstent juramentum quod de terris sua jurisdictioni subject et  universos hœreticos ab ecclesia denotatos... exterminare studebunt »? On doit donc renoncer à l'expédient auquel l'apologétique du siècle dernier a eu si souvent recours et admettre que l'Eglise a fait usage de la force dans la répression de l'hérésie..
    Jusqu'où s'étend, dans cet ordre des choses, la responsabilité de l'Eglise? Est-ce à son compte ou au compte du pouvoir civil que l'on doit mettre l'emploi de la torture et de la peine de mort? A. cette question, M. Vacandard hésite pas à répondre par l'affirmative. Il écrit (p. 175) :
    « L'Eglise assumait une responsabilité non moins grave en introduisant la torture dans la procédure inquisitoriale. Cette terrible mesure est due à l'initialise d'Innocent IV.»
.Il ajoute (p. 294) :
    "C'est donc une erreur de prétendre que l'Eglise n'eut absolument aucune part dans 'la: condamnation à mort des hérétiques. Ce qui est vrai c'est que cette participation ne fut pas directe et immédiate; mais pour être médiate, elle n'en était pas moins réelle et efficace.» .
    Mgr l'Evêque de Beauvais n'est pas très clair sur la question de la torture. D'une part. il reconnaît (p. 17~) que ce supplice. fut autorisé, en 1252, par Innocent IV, et que la constitution de ce pape fut renouvelée, en 1259, par Alexandre IV, puis, en 1265, par Clément IV. Mais, d'autre part, il le présente (p. 171) comme  "le moyen qui appartenait à la justice séculière»; il dit  même (p. 173) que "le Saint-Siège ni ne la créa (la torture) à l'usage de l'Inquisitio hœretica pravitatis, ni ne  l'imposa ». En revanche, le savant prélat déclare nettement que l'Eglise ne prenait aucune part à la sentence de mort dont le pouvoir civil frappait l'hérétique obstiné.
    Si nous interrogeons les textes, nous rencontrons une bulle du pape Innocent IV dans laquelle nous lisons
« Le podestat ou recteur (de la cité) sera tenu de contraindre les hérétiques qu'il aura capturés à faire des aveux et à dénoncer leurs complices par des moyens qui sauvegarderont l'intégrité du corps et ne mettront pas la vie en péril, comme on force les larrons et les voleurs, à accuser leurs complices et à avouer leurs propres méfaits, car ces hérétiques sont de véritables larrons, homicides des âmes et voleurs des sacrements de Dieu. »
    Dans ce texte, Innocent IV ordonne qu'on applique aux hérétiques le code pénal qui régissait les brigands. Or, ces derniers étaient soumis à la torture. On doit donc conclure que le pape Innocent IV a introduit là torture dans le droit canonique et qu'il en a fait un moyen obligatoire de réprimer l'hérésie. D'ailleurs l'hésitation de Mgr Douais n'est qu'apparente et elle résulte simplement d'un artifice de style. L'auteur, laisse entendre que les hérétiques ont été soumis à. la torture en vertu du droit civil en vigueur au moyen âge. En réalité, il veut dire que le droit civil, qui infligeait la torture aux brigands, l'infligeait du même coup aux hérétiques à. partir du jour où ces derniers furent assimilés aux brigands. Cette inférence est inattaquable. Seulement il fallait que l'assimilation fût trouvée, et c'est Innocent IV qui a fait cette découverte. J'ajoute que les inquisiteurs qui, tout d'abord, se bornèrent à donner aux officiers civils ordre de torturer, cessèrent bientôt de confier à des tiers l'exécution de leurs volontés et torturèrent eux-mêmes.
    L'Inquisition a donc fait usage de la torture. A-t-elle prononcé des sentences de mort? Jamais. Le plus grave des châtiments dont elle disposait était l'emprisonnement ou, comme on disait alors, «le mur» perpétuel. Elle allait jusque-là, elle n'allait pas plus loin, et. elle n'appliquait cette peine qu'aux hérétiques repentants particulièrement coupables. Sans doute, les hérétiques obstinés étaient brûlés; mais ils l'étaient par le pouvoir civil et non par l'Inquisition qui se bornait à les "abandonner au bras séculier », non sans inviter ce dernier à. user de modération. En pareil cas, l'inquisiteur prononçait la. formule suivante:
« Nous te rejetons de notre for ecclésiastique et nous t'abandonnons ou te livrons au bras séculier. Cependant nous prions, et cela efficacement, la cour séculière, de modérer sa sentence de telle sorte qu'elle évite à ton égard toute effusion de sang et tout péril de mort.
Mgr l'Evêque de Beauvais attache une grande importance à cette formule. Il dit (p. 264) : 
   "De lien de nécessité entre la sentence de l'inquisiteur et la mort de l'hérétique, il n'y en avait pas. Il faut y voir deux actes, non
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seulement distincts, mais indépendants. Le bras séculier n'est nullement tenu, de soi, de livrer au feu l'hérétique. Rien ne l'y oblige. A telles enseignes que l'inquisiteur fait appel à la modération du juge... l'hérétique condamné par l'Eglise subira donc la peine du feu ou ne la subira pas. Son sort est remis au juge séculier. Le droit canon le prévoit. Il est pour l'indulgence. L'inquisiteur la demandera... Si la vie de l'hérétique est épargnée, il ne se plaindra pas; au contraire.
    Malheureusement, ces considérations se heurtent à plusieurs difficultés. Et d'abord quel est bien l'objet de la prière adressée par le représentant du pape au pouvoir séculier? Que lui demande-t-elle? De punir l'hérétique en épargnant sa vie? Pourquoi l'inquisiteur ne se réserve-t-il pas à lui-même ce soin? Il a à Sa disposition le «mur perpétuel", le plus terrible des châtiments après la peine de mort. Que n'y jette-t-il l'hérétique obstiné :qu'il veut arracher au dernier supplice? Pourquoi sollicite-t-il  un pouvoir étranger une grâce qu'il pourrait si facilement accorder lui-même? Voilà une première objection que soulève la théorie de Mgr Douais. Elle en soulève une autre plus grave. Elle suppose que le pouvoir séculier pouvait écouter l'appel à la clémence qui lui était adressé. Là est son erreur. La peine du feu était inscrite dans le droit canonique; le pouvoir séculier devait l'exécuter. L'officier civil qui aurait pris au sérieux la prière de l'inquisiteur aurait encouru les peines les plus graves. Cette prière était donc une fiction. et l'on arrive à cette conclusion qu'en livrant les hérétiques obstinés au pouvoir civil qui les brûlait, l'Eglise faisait faire ce qu'elle ne faisait pas elle-même. D'ailleurs, au moyen âge, les plus grands docteurs trouvaient tout-naturel que l'on punît de mort les ennemis de la foi catholique. Saint Thomas dit, en parlant de l'hérésie (2i, XI, 3),:
« Ceux qui s'en rendent coupables méritent non seulement d'être séparés de l'Eglise par l'excommunication, mais encore d'être exclus du monde par la mort. N'est-il pas beaucoup plus gravé de corrompre la foi qui donne la vie à l'âme que de fausser la monnaie qui procure des avantages matériels? Que si les faussaires et les malfaiteurs sont mis justement à mort par les princes aussitôt après leur crime, les hérétiques, à plus forte raison, peuvent, aussitôt après avoir été convaincus de leurs erreurs, âtre excommuniés et même justement tués."
    Mais, du moins, en frappant si durement l'hérésie, l'Inquisition a-t-elle eu en vue l'ordre social? A-t-elle voulu défendre la société? On l'a dit, et c'est même à cette considération que l'on fait aujourd'hui le plus volontiers appel. D'estimables historiens qui refusent de prendre au sérieux la thèse de Joseph de Maistre, croient pouvoir affirmer que les hérésies du moyen âge avaient m caractère antisocial et qu'en poursuivant les hérétiques, l'Inquisition a défendu la société menacée. M. Vacandard n'est pas éloigné de cette manière de voir, car il dit (p. 307) que « si l'on défalquait de la liste des sectaires brûlés ou emmurés ceux qui furent frappés comme perturbateurs de l'ordre social et malfaiteurs de droit commun, le nombre des hérétiques condamnés se trouverait réduit à une minime quantité". Cette assertion ne paraît très contestable. J'accorde que l'hérésie a abrité parfois des criminels de droit commun, - l'Eglise elle-même est-elle à l'abri de ce malheur? J'accorde que les papes se sont, dans certains cas exceptionnels, placés sur le terrain de la défense sociale. J'accorde surtout que les hérésiarques du moyen âge étaient, presque tous, des utopistes associant à des vues très louables des chimères irréalisables. Mais précisément parce que leurs chimères étaient irréalisables, elles ne menaçaient pas bien sérieusement l'ordre social, et l'on aurait pu les négliger. En toute hypothèse, je maintiens que, sauf dans certains cas exceptionnels, l'hérésie fut poursuivie pour des raisons dogmatiques et non pour des raisons sociales. Et, au fond, M. Vacandard est à peu près de et avis, si j'en juge par le passage suivant (p.; 190) :
    "Ce qui préoccupe les docteurs et même les princes, ce sont moins les effets antisociaux de ce crime que son  caractère d'offense envers Dieu. Aussi ne prennent-ils "pas la peine de distinguer entre les doctrines qui causent des ravages dans la famille ou dans la société et celles qui portent uniquement atteinte au dogme. »
    Je souscris à cette déclaration, mais je lui préfère la profession de foi formulée par Mgr Douais avec toute la netteté désirable (p. II) :
    « L'Eglise étant établie sur la foi, agit contre quiconque met en péril sa doctrine, l'attaque socialement et enseigne des théories subversives, s'il lui appartient par le baptême. Ce principe ne peut être modifié; il est vrai, à toutes les époques, aujourd'hui comme il était hier; il ne saurait dépendre d'un état particulier de la société ou de l'opinion. »
    En mettant le tribunal de l'Inquisition sous le patronage des principes théologiques, Mgr l'Evêque de Beauvais s'est résolument placé sur le terrain de l'histoire.
    Oui, c'est un fait historique, l'Eglise, grâce à l'Inquisition, a emprisonné, torturé et livré au bûcher les hérétiques pour préserver la pureté de la foi et arrêter la contagion de l'erreur. Par qui et à quelle date l'Inquisition a-t-elle été établie? Par Grégoire IX, au  XIIIè siècle. Mais ce pape, c'est justice de le reconnaître, n'a fait que perfectionner la législation en vigueur de son temps, et cette législation elle-même n'était que l'application de principes théologiques antérieurs au moyen âge. Vers la fin du Iv" siècle, nous voyons apparaître la doctrine d'après laquelle l'hérésie peut et doit être réprimée par la force. Or, cette doctrine, qui compte parmi ses premiers représentants saint Optat, le pape Damase, saint Jean Chrisostome, saint Augustin. saint Léon, est le germe d'où est sortie l'Inquisition. Cette terrible institution, qui n'a commencé sa sinistre besogne qu'à l'époque de saint Thomas d'Aquin, plonge donc ses racines jusqu'au IVè siècle, parce que c'est à cette date que le principe de la répression sanglante de l'hérésie a fait son apparition dans la conscience de l'Eglise. Les premiers docteurs ne le soupçonnaient pas. Eux, ils pratiquaient l'apostolat de la persuasion, mais l'apostolat de la contrainte leur était inconnu. Ils disaient avec Lactance (div. Inst., V, 20) :
    « La religion est affaire de volonté; on ne peut pas l'imposer de force, il vaut mieux pour cela user de !a parole que des coups. A quoi bon les sévices? Il n'y a rien de commun entre les tortures et la piété, il n'y a pas d'union possible entre la vérité et la violence, entre la justice et la cruauté... Si vous voulez défendre la religion par le sang, par les tourments. .vous ne la défendez pas, vous la souillez et vous la violez. Car il n'y a rien de si volontaire que 1a religion."
    D'où vient donc cette divergence que nous constatons dans les sentiments des docteurs? Pour la comprendre, il suffit de se rappeler le spectacle dont nous avons été
nous-mêmes les témoins. Il y a trente ans, l'objectif de l'apostolat chrétien était d'amener les pouvoirs publics à arrêter la propagande de l'erreur, à l'expulser de ses sanctuaires officiels, à établir la société sur la base des principes théologiques. Aujourd'hui, ce même apostolat
ne songe plus à proscrire; il condamne, au contraire, les proscriptions. Il y a trente ans, évêques, prédicateurs, journalistes catholiques célébraient à l'envi certain « catalogue» belliqueux, et le présentaient comme l'évangile des temps modernes. Aujourd'hui, le susdit
« catalogue" n'est plus qu'un document sans portée ou même une pièce anonyme qui a mystifié nos aînés. C'est  qu'il y a trente ans, les théologiens avaient le pouvoir civil
pour eux, tandis qu'aujourd'hui ils l'ont contre eux. Là est le secret de l'évolution dont les écrits des anciens docteurs portent la trace. Tant que la religion chrétienne fut persécutée par l'empire romain, ses apologistes réclamèrent la liberté; le jour où l'Eglise vit le glaive impérial se mettre à son service, elle le tourna contre ses adversaires.
    M. Vacandard fait timidement des vœux pour qu'à l'avenir l'Eglise cesse résolument de ranger la force matérielle parmi ses moyens d'apostolat. Tous les esprits vraiment libéraux s'associeront à ces vœux. D'ailleurs les temps de Grégoire VII ou de Grégoire IX sont-ils
destinés à revenir? Marchons-nous vers l'idéal du belliqueux « catalogue» dont je parlais à l'instant? Est-ce bien sur cette étoile que se guident les sociétés modernes?
                                    .J. TURMEL.
(1) Mgr DOUAIS: L'Inquisition, ses origines, sa procédure,  in 8o, Plon-Nourrit; Paris.
E. VACANDARD : L'inquisition et le pouvoir coercitif de l'Eglise, in-12, Bloud, Paris.
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Religion, Morale et Science, (D'après M. Buisson)
    Il ne sert de rien de le contester, les morales théologiques avaient prise sur nos âmes. Nous ne les avons pas remplacées, - et c'est le drame de l'heure présente (1).»  Ce cri d'alarme, poussé naguère par un libre-penseur, qui est sincèrement un penseur libre, révèle bien l'angoisse et le désarroi des éducateurs  laïques -  téméraires aventuriers partis à. la recherche d'une: morale indépendante, tout comme leurs grands ancêtres, il y a: un siècle, entreprirent la découverte d'une religion et civile - .Les uns et les autres sont demeurés jusqu'ici conquistadores errants sans succès et sans gloire, malgré leur intrépidité et leur foi. Aucune étoile ne s'est allumée pour diriger leur marche et ceux qui sont morts, ou qui se sont arrêtés, dans leur lassitude, n'ont point entrevu la terre promise.
Si pourtant leur effort n'est pas découragé, s'ils font noblement aveu de leur actuel insuccès, mais sans douter d'une meilleure fortune pour leur cause dans l'avenir, peut-être ne suffit-il point de leur opposer, même avec l'éloquence de statistiques irréfutables, la patente immoralité de la morale indépendante. C'est là, sans doute, un constat expérimental singulièrement instructif aux apologistes et aux .entendeurs non prévenus. Mais son  efficacité reste minime sur les doctrinaires de la morale...
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    Nous avons un guide, M. Buisson, qui dénonça naguère le conflit de "La religion, de la Morale et de la Scienc"', dans l'éducation contemporaine,
    Il nous livre à vrai dire, un schème par trop sommaire et... profane, quand bien même il s'en excuse. Qu'on en juge plutôt:
    « Un Dieu parfait ~ créé l'homme à son image; il l'a créé libre. L'homme n'a pas su faire bon usage de sa liberté. Il est déchu, lui et toute sa postérité. Ses descendants ne sont donc plus libres. Ils naissent dans le péché, ils pèchent fatalement. En conséquence, Dieu les punira. Comment? Par des supplices qui n'auront ni fin, ni trêve. Pourtant, il choisit quelques-unes de ces tristes créatures pour les sauver. Choisit-il les plus dignes? Il choisit celles qu'il lui plaît de gracier. Mais à leur salut liant deux conditions: l'une qui ne dépend pas d'eux, c'est que Dieu envoie sur la terre son Fils, un autre lui-même, pour souffrir à leur place une mort qui expiera les fautes du genre humain, ou du moins celles des élus; l'autre qui dépend d'eux et qui sera la foi, avec les œuvres qui en découleront. Ceux qui auront été ainsi élus pour croire croiront et seront sauvés; les autres éternellement damnés. Voilà, conclut M.. Buisson, voilà l'épopée divine dont on veut que notre âme se repaisse. »
    Inutile d'ajouter que ce dogme est aussi peu recevable à la morale contemporaine que le miracle à la science. Or, « la religion, à tort ou à raison; repose sur ces deux colonnes: le miracle et le dogme» (10). Voilà bien, n'est-ce pas, tout le conflit de la religion, de la morale et de la science. Il s'agit maintenant de le résoudre, s'il se peut. '
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    La religion pourrait bien, si elle le voulait, mettre fin au conflit. Et, à jeter sur le catholicisme un regard attentif, M. Buisson, à la suite de Renan, n'est pas éloigné de penser que « l'horizon du catholicisme, maintenant si fermé, pourra s'ouvrir tout à coup et laisser voir des profondeurs inattendues» (1 1). « Est-il bien certain qu'il soit impossible à la grande Eglise, dont le nom signifie universelle, de devenir libérale sans cesser d'être catholique (12)? » M. Buisson ne le croit pas et « il ne nous est pas permis, affirme-t-il, d'interdire à la conscience et à la liberté de faire même ce miracle» (13): Néanmoins, et pour l'heure présente, la religion ne saurait faire prévaloir ses dogmes et ses miracles sur les lois de la nature, de la pensée et de la conscience.
    Sera-ce donc la science qui devra dominer et diriger toute l'éducation contemporaine?
     Pas davantage, et M. Buisson accorde ici un congé à la Religion de la Science, instituée par Comte, Taine et Renan, et dont les adeptes sont nombreux encore parmi les chimistes de l'Institut et les pharmaciens de village. M. Buisson ne veut pas qu'on parle de la faillite de la science 
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(14), mais il entend bien que « là où la science s'arrête, ne s'arrête pas notre curiosité ». On ne sautait demander à la science de nous faire connaître l'inconnaissable et de nous faire observer l'inobservable. Toujours: est-il que les questions auxquelles la science ne répond pas restent posées, impérieuses, à notre esprit. « Affirmerons-nous que parce que la science ne peut rien nous dire sur le but final du monde, le monde n'a pas de but? Et parce que la science ne peut, sans cesser d'être science, sortir du déterminisme, s'ensuit-il que le déterminisme soit le dernier mot des choses (I5)? Si on s'en tenait donc il; la science, pour faire l'éducation des hommes, on supprimerait véritablement tout un ordre d'aspirations "qui, étant naturelles, sont légitimes» (16).
    Que dire de la morale, et quelle vertu éducatrice accorder au « moralisme pur", issu du kantisme et du néo-criticisme? Il n'est point pour déplaire aux apologistes ~ la morale religieuse que M. Buisson promulgue  aussi formellement l'infirmité de l'Impératif catégorique que celle de la religion de la Science.
    Si au lieu de me croire tenu a collaborer avec la .volonté divine à des desseins dont j'entrevois le sens, je ne vois plus me considérer que comme faisant partie d'un immense univers où, par là force de la nature, certaines conséquences résulteront, après des millions de siècles du mouvement des choses et de la vie des êtres, il faut en convenir, l'impératif catégorique perd beaucoup de sa majesté; son aiguillon surtout est singulièrement émoussé... Si l'individu était une réalité durable, ses moindres actes auraient leur importance: s'il passe, phénomène fugitif,. accidentelle combinaison d'un jour,. ses œuvres le suivent dans le néant et il est insensé de leur appliquer la rigueur d'une morale qui suppose l'absolu.
    On ne saurait mieux dire, ni se réjouir assez que les négations ou les prétentions du, positivisme et du moralisme soient aussi nettement rejetées par la loyale critique de M. Buisson. Mais après le travail de la critique sonne l'heure des reconstructions. Peut-être l'effort de notre auteur y a-t-il connu moins de succès.
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    Il ne faut rejeter ni la religion, ni la science, ni la morale; il ne faut retenir exclusivement ni l'une ni l'autre, ni la troisième. Comment accommoder la religion à la morale et à la science modernes? Ce sera. nous apprend M. Buisson, par ,« l'évolution des religions du passé à l'irréligion de l 'avenir". Cette conclusion paraîtra à beaucoup insuffisante, et M.. Buisson ne l'a pas appuyée à des arguments qui persuadent, Comme Guyau et Sabatier, il veut maintenir l'esprit religieux, le sens du divin et le définit assez, heureusement « Un esprit nous poussant toujours vers l'au-delà, vers ce que la science n'atteint pas, vers ce que l'expérience ne vérifie pas, vers ce que la pratique ne réalise pas". On n'est pas peu surpris, après cette déclaration, de voir énoncer, quelques lignes plus bas  que « morale, art et science, voilà la substance même de la religion de l'avenir". On avait cru jusque-là que tout l'effort de l'auteur allait à replacer sur leurs territoires respectifs et très distincts morale, science et religion. On éprouve une certaine déconvenue, en attribuant au terme, à découvrir que tout s'embrouille à nouveau et qu'on n'est pas plus avancé qu'au point de départ. Il n'est que vain, après cela, de nous prêcher la religion de l'esprit et le dédain du corps de la religion, c'est-à-dire du dogme, des croyances, mythes, rites du culte, traditions sacrées, livres saints et sacerdoce.
    Tout cela, dit-on, est changeant, contingent, donc périmé et inutile, sans prise aucune sur les âmes contemporaines. Ce qui nous reste, c'est la religion sans dogmes et sans miracles, c'est proprement la religion qu'on l'appelle, si on veut l'irréligion, mais qu'on avoue alors que c'était « l'Irréligion de Jésus»
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    Telle est, dans ses grands traits l'enquête de M. Buisson sur le conflit de la religion, de la morale et de la science. Ce rapide exposé suffira peut-être à faire voir où réside le véritable conflit entre la religion et la "conscience moderne", et sur quelle étrange notion de la dogmatique chrétienne il est fondé. On y prendra un encouragement à redire pour le compte de tous ceux qui se plaisent à opposer au christianisme les fameuses affirmations de la conscience moderne  cette forte remarque de Pascal: « Qu'ils apprennent au moins quelle est la religion qu'ils combattent avant que de la combattre. .
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