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L'INQUISITION:
D'après deux livres récents (1).
Mgr
l'Evêque de Beauvais et M.
l'abbé Vacandard viennent, par une coïncidence fortuite,
d'évoquer la
terrible législation dont l'Eglise, pendant de longs
siècles, se servit
pour extirper l'hérésie. Leurs livres, qui portent
presque le même
titre n'ont pas exactement le même objet, ils n'ont pas non plus
tout à
tait les mêmes tendances. Mgr Douais cherche comment le pape
Grégoire
IX fut amené à confier à des moines le soin de
découvrir et de juger
les hérétiques; il décrit ensuite minutieusement
la procédure du
tribunal érigé par cet énergique pontife. M.
Vacandard esquisse en
traits plus rapides le fonctionnement de l'inquisition; en revanche, il
expose les diverses formes qu'a prises, dans le cour des
siècles, la
répression de l'hérésie. Voilà pour
l'objet. Quant aux appréciations,
je les aurai exactement caractérisées quand j'aurai dit
que sous la
plume du prélat, elles sont empreintes d'un optimisme
très prononcé,
que l'on ne retrouve plus dans le livre de l'aumônier de Rouen.
Toutefois, malgré les divergences qui les séparent, ces
deux livres,
chacun à sa manière, suggèrent d'utiles
réflexions.
Et
d'abord, il est une
conclusion à laquelle on ne peut échapper quand on les a
lus, c'est que
le rôle de l'Inquisition n'a pas été celui que nous
ont décrit si
souvent des apologistes intéressés. Combien de fois
n'avons-nous pas
entendu dire que la puissance ecclésiastique intervenait dans
les
procès d'hérésie uniquement pour exercer un
ministère de miséricorde,
pour essayer de convertir les coupables et de les soustraire ainsi aux
pénalités cruelles dont le pouvoir civil punissait
l'erreur? On connaît
cette boutade de Joseph de Maistre:« Séparons et
distinguons bien
exactement, lorsque nous raisonnons sur l'Inquisition, la part du
Gouvernement et celle de l'Eglise. 'Tout ce que ce tribunal montre de
sévère et d'effrayant, et la peine de mort surtout,
appartient au
Gouvernement; c'est son affaire, c'est à lui et à lui
seul qu'il faut
en demander compte. Toute la clémence, au contraire, qui joue un
si
grand rôle dans le tribunal de l'Inquisition, est l'action de
l'Eglise
qui ne se mêle des supplices que pour les supprimer ou les
adoucir.
.'Tenir un pareil langage, c'est, selon le mot de M. Maistre
lui-même,
faire de l'histoire une vaste conspiration contre la
vérité. La vérité
est que l'Eglise a voulu réduire l'hérésie par la
force et que; loin de
subir toujours l'impulsion de l'autorité civile, elle la lui a
parfois
imprimée, lui commandant sous les peines les plus graves,
d'exécuter
ses sentences. Ce fait, M. Vacandard le reconnaît hautement, et
Mgr
Douais lui-même ne le nie pas, car il écrit (p. 163) :
« Institué directement par le
pape ou son légat, le nouvel inquisiteur devait
s'accréditer auprès du
roi ou seigneur temporel du pays auquel sa commission
s'étendait; il
lui présentait ses lettres, Puis il se recommandait, lui disant
son
devoir de fournir aide et secours, sous peine de tomber sous les peines
canoniques. Enfin, il demandait des lettres de sauvegarde pour lui et
sa suite et leurs biens, et rappelait que le seigneur du lieu devait
lui donner ses officiers avec ordre et obligation de lui obéir. "
D'ailleurs, quel doute peut-on
conserver ici quand on entend le quatrième concile de Latran
condamner
les hérétiques à la confiscation des biens «ita quod bona hujusmodi
damnatorum, si laïci fuerint, confiscentur, si vero clerici,
applicentur ecclesiis » et confier l'exécution de
cette sentence au
pouvoir civil "damnati veto
sœcularibus potestatibus... relinquantur
animadversione debita puniendi ". Quel doute peut-on conserver,
quand
on sait que le même concile enjoignit aux princes, sous peine
d'excommunication, d'exterminer de leurs terres tous les
hérétiques qui
leur seraient dénoncés par l'Eglise
"per censuram ecclesiasticam
compellantur sœculares
potestates ut... prœstent
juramentum quod de terris sua jurisdictioni subject et universos
hœreticos ab ecclesia denotatos... exterminare studebunt »?
On doit
donc renoncer à l'expédient auquel l'apologétique
du siècle dernier a
eu si souvent recours et admettre que l'Eglise a fait usage de la force
dans la répression de l'hérésie..
Jusqu'où s'étend, dans cet
ordre des choses, la responsabilité de l'Eglise? Est-ce à
son compte ou
au compte du pouvoir civil que l'on doit mettre l'emploi de la torture
et de la peine de mort? A. cette question, M. Vacandard hésite
pas à
répondre par l'affirmative. Il écrit (p. 175) :
« L'Eglise assumait une
responsabilité non moins grave en introduisant la torture dans
la
procédure inquisitoriale. Cette terrible mesure est due à
l'initialise
d'Innocent IV.»
.Il ajoute (p. 294) :
"C'est donc une erreur de
prétendre que l'Eglise n'eut absolument aucune part dans 'la:
condamnation à mort des hérétiques. Ce qui est
vrai c'est que cette
participation ne fut pas directe et immédiate; mais pour
être médiate,
elle n'en était pas moins réelle et efficace.»
.
Mgr
l'Evêque de Beauvais n'est
pas très clair sur la question de la torture. D'une part. il
reconnaît
(p. 17~) que ce supplice. fut autorisé, en 1252, par Innocent
IV, et
que la constitution de ce pape fut renouvelée, en 1259, par
Alexandre
IV, puis, en 1265, par Clément IV. Mais, d'autre part, il le
présente
(p. 171) comme "le moyen qui appartenait à la justice
séculière»; il
dit même (p. 173) que "le Saint-Siège ni ne la
créa (la torture) à
l'usage de l'Inquisitio hœretica pravitatis, ni ne l'imposa
». En
revanche, le savant prélat déclare nettement que l'Eglise
ne prenait
aucune part à la sentence de mort dont le pouvoir civil frappait
l'hérétique obstiné.
Si nous
interrogeons les textes, nous rencontrons une bulle du pape Innocent IV
dans laquelle nous lisons
« Le podestat ou
recteur (de la
cité) sera tenu de contraindre les hérétiques
qu'il aura capturés à
faire des aveux et à dénoncer leurs complices par des
moyens qui
sauvegarderont l'intégrité du corps et ne mettront pas la
vie en péril,
comme on force les larrons et les voleurs, à accuser leurs
complices et
à avouer leurs propres méfaits, car ces
hérétiques sont de véritables
larrons, homicides des âmes et voleurs des sacrements de Dieu.
»
Dans ce
texte, Innocent IV
ordonne qu'on applique aux hérétiques le code
pénal qui régissait les
brigands. Or, ces derniers étaient soumis à la torture.
On doit donc
conclure que le pape Innocent IV a introduit là torture dans le
droit
canonique et qu'il en a fait un moyen obligatoire de réprimer
l'hérésie. D'ailleurs l'hésitation de Mgr Douais
n'est qu'apparente et
elle résulte simplement d'un artifice de style. L'auteur, laisse
entendre que les hérétiques ont été soumis
à. la torture en vertu du
droit civil en vigueur au moyen âge. En réalité, il
veut dire que le
droit civil, qui infligeait la torture aux brigands, l'infligeait du
même coup aux hérétiques à. partir du jour
où ces derniers furent
assimilés aux brigands. Cette inférence est inattaquable.
Seulement il
fallait que l'assimilation fût trouvée, et c'est Innocent
IV qui a fait
cette découverte. J'ajoute que les inquisiteurs qui, tout
d'abord, se
bornèrent à donner aux officiers civils ordre de
torturer, cessèrent
bientôt de confier à des tiers l'exécution de leurs
volontés et
torturèrent eux-mêmes.
L'Inquisition a donc fait usage
de la torture. A-t-elle prononcé des sentences de mort? Jamais.
Le plus
grave des châtiments dont elle disposait était
l'emprisonnement ou,
comme on disait alors, «le mur» perpétuel. Elle
allait jusque-là, elle
n'allait pas plus loin, et. elle n'appliquait cette peine qu'aux
hérétiques repentants particulièrement coupables.
Sans doute, les
hérétiques obstinés étaient
brûlés; mais ils l'étaient par le pouvoir
civil et non par l'Inquisition qui se bornait à les "abandonner
au bras
séculier », non sans inviter ce dernier à. user de
modération. En
pareil cas, l'inquisiteur prononçait la. formule suivante:
« Nous te rejetons de
notre for
ecclésiastique et nous t'abandonnons ou te livrons au bras
séculier.
Cependant nous prions, et cela efficacement, la cour
séculière, de
modérer sa sentence de telle sorte qu'elle évite à
ton égard toute
effusion de sang et tout péril de mort.
Mgr l'Evêque de Beauvais attache
une grande importance à cette formule. Il dit (p. 264) :
"De lien de nécessité entre
la
sentence de l'inquisiteur et la mort de l'hérétique, il
n'y en avait
pas. Il faut y voir deux actes, non
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seulement distincts, mais
indépendants. Le bras séculier n'est nullement tenu, de
soi, de livrer
au feu l'hérétique. Rien ne l'y oblige. A telles
enseignes que
l'inquisiteur fait appel à la modération du juge...
l'hérétique
condamné par l'Eglise subira donc la peine du feu ou ne la
subira pas.
Son sort est remis au juge séculier. Le droit canon le
prévoit. Il est
pour l'indulgence. L'inquisiteur la demandera... Si la vie de
l'hérétique est épargnée, il ne se plaindra
pas; au contraire.
Malheureusement, ces
considérations se heurtent à plusieurs
difficultés. Et d'abord quel est
bien l'objet de la prière adressée par le
représentant du pape au
pouvoir séculier? Que lui demande-t-elle? De punir
l'hérétique en
épargnant sa vie? Pourquoi l'inquisiteur ne se
réserve-t-il pas à
lui-même ce soin? Il a à Sa disposition le «mur
perpétuel", le plus
terrible des châtiments après la peine de mort. Que n'y
jette-t-il
l'hérétique obstiné :qu'il veut arracher au
dernier supplice? Pourquoi
sollicite-t-il un pouvoir étranger une grâce qu'il
pourrait si
facilement accorder lui-même? Voilà une première
objection que soulève
la théorie de Mgr Douais. Elle en soulève une autre plus
grave. Elle
suppose que le pouvoir séculier pouvait écouter l'appel
à la clémence
qui lui était adressé. Là est son erreur. La peine
du feu était
inscrite dans le droit canonique; le pouvoir séculier devait
l'exécuter. L'officier civil qui aurait pris au sérieux
la prière de
l'inquisiteur aurait encouru les peines les plus graves. Cette
prière
était donc une fiction. et l'on arrive à cette conclusion
qu'en livrant
les hérétiques obstinés au pouvoir civil qui les
brûlait, l'Eglise
faisait faire ce qu'elle ne faisait pas elle-même. D'ailleurs, au
moyen
âge, les plus grands docteurs trouvaient tout-naturel que l'on
punît de
mort les ennemis de la foi catholique. Saint Thomas dit, en parlant de
l'hérésie (2i, XI, 3),:
« Ceux qui s'en rendent
coupables
méritent non seulement d'être séparés de
l'Eglise par
l'excommunication, mais encore d'être exclus du monde par la
mort.
N'est-il pas beaucoup plus gravé de corrompre la foi qui donne
la vie à
l'âme que de fausser la monnaie qui procure des avantages
matériels?
Que si les faussaires et les malfaiteurs sont mis justement à
mort par
les princes aussitôt après leur crime, les
hérétiques, à plus forte
raison, peuvent, aussitôt après avoir été
convaincus de leurs erreurs,
âtre excommuniés et même justement tués."
Mais, du
moins, en frappant si
durement l'hérésie, l'Inquisition a-t-elle eu en vue
l'ordre social?
A-t-elle voulu défendre la société? On l'a dit, et
c'est même à cette
considération que l'on fait aujourd'hui le plus volontiers
appel.
D'estimables historiens qui refusent de prendre au sérieux la
thèse de
Joseph de Maistre, croient pouvoir affirmer que les
hérésies du moyen
âge avaient m caractère antisocial et qu'en poursuivant
les hérétiques,
l'Inquisition a défendu la société menacée.
M. Vacandard n'est pas
éloigné de cette manière de voir, car il dit (p.
307) que « si l'on
défalquait de la liste des sectaires brûlés ou
emmurés ceux qui furent
frappés comme perturbateurs de l'ordre social et malfaiteurs de
droit
commun, le nombre des hérétiques condamnés se
trouverait réduit à une
minime quantité". Cette assertion ne paraît
très contestable. J'accorde
que l'hérésie a abrité parfois des criminels de
droit commun, -
l'Eglise elle-même est-elle à l'abri de ce malheur?
J'accorde que les
papes se sont, dans certains cas exceptionnels, placés sur le
terrain
de la défense sociale. J'accorde surtout que les
hérésiarques du moyen
âge étaient, presque tous, des utopistes associant
à des vues très
louables des chimères irréalisables. Mais
précisément parce que leurs
chimères étaient irréalisables, elles ne
menaçaient pas bien
sérieusement l'ordre social, et l'on aurait pu les
négliger. En toute
hypothèse, je maintiens que, sauf dans certains cas
exceptionnels,
l'hérésie fut poursuivie pour des raisons dogmatiques et
non pour des
raisons sociales. Et, au fond, M. Vacandard est à peu
près de et avis,
si j'en juge par le passage suivant (p.; 190) :
"Ce qui
préoccupe les docteurs
et même les princes, ce sont moins les effets antisociaux de ce
crime
que son caractère d'offense envers Dieu. Aussi ne
prennent-ils "pas la
peine de distinguer entre les doctrines qui causent des ravages dans la
famille ou dans la société et celles qui portent
uniquement atteinte au
dogme. »
Je
souscris à cette
déclaration, mais je lui préfère la profession de
foi formulée par Mgr
Douais avec toute la netteté désirable (p. II) :
« L'Eglise étant établie sur
la
foi, agit contre quiconque met en péril sa doctrine, l'attaque
socialement et enseigne des théories subversives, s'il lui
appartient
par le baptême. Ce principe ne peut être modifié; il
est vrai, à toutes
les époques, aujourd'hui comme il était hier; il ne
saurait dépendre
d'un état particulier de la société ou de
l'opinion. »
En mettant
le tribunal de
l'Inquisition sous le patronage des principes théologiques, Mgr
l'Evêque de Beauvais s'est résolument placé sur le
terrain de
l'histoire.
Oui, c'est
un fait historique,
l'Eglise, grâce à l'Inquisition, a emprisonné,
torturé et livré au
bûcher les hérétiques pour préserver la
pureté de la foi et arrêter la
contagion de l'erreur. Par qui et à quelle date l'Inquisition
a-t-elle
été établie? Par Grégoire IX, au
XIIIè siècle. Mais ce pape, c'est
justice de le reconnaître, n'a fait que perfectionner la
législation en
vigueur de son temps, et cette législation elle-même
n'était que
l'application de principes théologiques antérieurs au
moyen âge. Vers
la fin du Iv" siècle, nous voyons apparaître la doctrine
d'après
laquelle l'hérésie peut et doit être
réprimée par la force. Or, cette
doctrine, qui compte parmi ses premiers représentants saint
Optat, le
pape Damase, saint Jean Chrisostome, saint Augustin. saint Léon,
est le
germe d'où est sortie l'Inquisition. Cette terrible institution,
qui
n'a commencé sa sinistre besogne qu'à l'époque de
saint Thomas d'Aquin,
plonge donc ses racines jusqu'au IVè siècle, parce que
c'est à cette
date que le principe de la répression sanglante de
l'hérésie a fait son
apparition dans la conscience de l'Eglise. Les premiers docteurs ne le
soupçonnaient pas. Eux, ils pratiquaient l'apostolat de la
persuasion,
mais l'apostolat de la contrainte leur était inconnu. Ils
disaient avec
Lactance (div. Inst., V, 20) :
« La religion est affaire de
volonté; on ne peut pas l'imposer de force, il vaut mieux pour
cela
user de !a parole que des coups. A quoi bon les sévices? Il n'y
a rien
de commun entre les tortures et la piété, il n'y a pas
d'union possible
entre la vérité et la violence, entre la justice et la
cruauté... Si
vous voulez défendre la religion par le sang, par les tourments.
.vous
ne la défendez pas, vous la souillez et vous la violez. Car il
n'y a
rien de si volontaire que 1a religion."
D'où vient donc cette
divergence que nous constatons dans les sentiments des docteurs? Pour
la comprendre, il suffit de se rappeler le spectacle dont nous avons
été
nous-mêmes les
témoins. Il y a
trente ans, l'objectif de l'apostolat chrétien était
d'amener les
pouvoirs publics à arrêter la propagande de l'erreur,
à l'expulser de
ses sanctuaires officiels, à établir la
société sur la base des
principes théologiques. Aujourd'hui, ce même apostolat
ne songe plus à
proscrire; il
condamne, au contraire, les proscriptions. Il y a trente ans,
évêques,
prédicateurs, journalistes catholiques célébraient
à l'envi certain «
catalogue» belliqueux, et le présentaient comme
l'évangile des temps
modernes. Aujourd'hui, le susdit
« catalogue" n'est plus
qu'un
document sans portée ou même une pièce anonyme qui
a mystifié nos
aînés. C'est qu'il y a trente ans, les
théologiens avaient le pouvoir
civil
pour eux, tandis
qu'aujourd'hui ils
l'ont contre eux. Là est le secret de l'évolution dont
les écrits des
anciens docteurs portent la trace. Tant que la religion
chrétienne fut
persécutée par l'empire romain, ses apologistes
réclamèrent la liberté;
le jour où l'Eglise vit le glaive impérial se mettre
à son service,
elle le tourna contre ses adversaires.
M.
Vacandard fait timidement
des vœux pour qu'à l'avenir l'Eglise cesse résolument de
ranger la
force matérielle parmi ses moyens d'apostolat. Tous les esprits
vraiment libéraux s'associeront à ces vœux. D'ailleurs
les temps de
Grégoire VII ou de Grégoire IX sont-ils
destinés à
revenir? Marchons-nous
vers l'idéal du belliqueux « catalogue» dont je
parlais à l'instant?
Est-ce bien sur cette étoile que se guident les
sociétés modernes?
(1) Mgr DOUAIS: L'Inquisition, ses
origines, sa procédure, in 8o, Plon-Nourrit; Paris.
E. VACANDARD : L'inquisition
et le pouvoir coercitif de l'Eglise, in-12, Bloud, Paris.
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Religion, Morale et
Science, (D'après M. Buisson)
Il ne sert
de rien de le
contester, les morales théologiques avaient prise sur nos
âmes. Nous ne
les avons pas remplacées, - et c'est le drame de l'heure
présente
(1).» Ce cri d'alarme, poussé naguère par un
libre-penseur, qui est
sincèrement un penseur libre, révèle bien
l'angoisse et le désarroi des
éducateurs laïques - téméraires
aventuriers partis à. la recherche
d'une: morale indépendante, tout comme leurs grands
ancêtres, il y a:
un siècle, entreprirent la découverte d'une religion et
civile - .Les
uns et les autres sont demeurés jusqu'ici conquistadores errants
sans
succès et sans gloire, malgré leur
intrépidité et leur foi. Aucune
étoile ne s'est allumée pour diriger leur marche et ceux
qui sont
morts, ou qui se sont arrêtés, dans leur lassitude, n'ont
point entrevu
la terre promise.
Si pourtant leur effort n'est
pas
découragé, s'ils font noblement aveu de leur actuel
insuccès, mais sans
douter d'une meilleure fortune pour leur cause dans l'avenir,
peut-être
ne suffit-il point de leur opposer, même avec l'éloquence
de
statistiques irréfutables, la patente immoralité de la
morale
indépendante. C'est là, sans doute, un constat
expérimental
singulièrement instructif aux apologistes et aux .entendeurs non
prévenus. Mais son efficacité reste minime sur les
doctrinaires de la
morale...
* * *
Nous avons un guide, M.
Buisson, qui dénonça naguère le conflit de "La
religion, de la Morale
et de la Scienc"', dans l'éducation contemporaine,
Il nous
livre à vrai dire, un schème par trop sommaire et...
profane, quand bien même il s'en excuse. Qu'on en juge
plutôt:
« Un
Dieu parfait ~ créé
l'homme à son image; il l'a créé libre. L'homme
n'a pas su faire bon
usage de sa liberté. Il est déchu, lui et toute sa
postérité. Ses
descendants ne sont donc plus libres. Ils naissent dans le
péché, ils
pèchent fatalement. En conséquence, Dieu les punira.
Comment? Par des
supplices qui n'auront ni fin, ni trêve. Pourtant, il choisit
quelques-unes de ces tristes créatures pour les sauver.
Choisit-il les
plus dignes? Il choisit celles qu'il lui plaît de gracier. Mais
à leur
salut liant deux conditions: l'une qui ne dépend pas d'eux,
c'est que
Dieu envoie sur la terre son Fils, un autre lui-même, pour
souffrir à
leur place une mort qui expiera les fautes du genre humain, ou du moins
celles des élus; l'autre qui dépend d'eux et qui sera la
foi, avec les
œuvres qui en découleront. Ceux qui auront été
ainsi élus pour croire
croiront et seront sauvés; les autres éternellement
damnés. Voilà,
conclut M.. Buisson, voilà l'épopée divine dont on
veut que notre âme
se repaisse. »
Inutile
d'ajouter que ce dogme
est aussi peu recevable à la morale contemporaine que le miracle
à la
science. Or, « la religion, à tort ou à raison;
repose sur ces deux
colonnes: le miracle et le dogme» (10). Voilà bien,
n'est-ce pas, tout
le conflit de la religion, de la morale et de la science. Il s'agit
maintenant de le résoudre, s'il se peut. '
* * *
La
religion pourrait
bien, si elle le voulait, mettre fin au conflit. Et, à jeter sur
le
catholicisme un regard attentif, M. Buisson, à la suite de
Renan, n'est
pas éloigné de penser que « l'horizon du
catholicisme, maintenant si
fermé, pourra s'ouvrir tout à coup et laisser voir des
profondeurs
inattendues» (1 1). « Est-il bien certain qu'il soit
impossible à la
grande Eglise, dont le nom signifie universelle, de devenir
libérale
sans cesser d'être catholique (12)? » M. Buisson ne le
croit pas et «
il ne nous est pas permis, affirme-t-il, d'interdire à la
conscience et
à la liberté de faire même ce miracle» (13):
Néanmoins, et pour l'heure
présente, la religion ne saurait faire prévaloir ses
dogmes et ses
miracles sur les lois de la nature, de la pensée et de la
conscience.
Sera-ce
donc la science qui devra dominer et diriger toute l'éducation
contemporaine?
Pas
davantage, et M. Buisson
accorde ici un congé à la Religion de la Science,
instituée par Comte,
Taine et Renan, et dont les adeptes sont nombreux encore parmi les
chimistes de l'Institut et les pharmaciens de village. M. Buisson ne
veut pas qu'on parle de la faillite de la science
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(14), mais il entend
bien que « là où la science s'arrête, ne
s'arrête pas notre curiosité
». On ne sautait demander à la science de nous faire
connaître
l'inconnaissable et de nous faire observer l'inobservable. Toujours:
est-il que les questions auxquelles la science ne répond pas
restent
posées, impérieuses, à notre esprit. «
Affirmerons-nous que parce que
la science ne peut rien nous dire sur le but final du monde, le monde
n'a pas de but? Et parce que la science ne peut, sans cesser
d'être
science, sortir du déterminisme, s'ensuit-il que le
déterminisme soit
le dernier mot des choses (I5)? Si on s'en tenait donc il; la science,
pour faire l'éducation des hommes, on supprimerait
véritablement tout
un ordre d'aspirations "qui, étant naturelles, sont
légitimes» (16).
Que dire
de la morale, et
quelle vertu éducatrice accorder au « moralisme pur", issu
du kantisme
et du néo-criticisme? Il n'est point pour déplaire aux
apologistes ~ la
morale religieuse que M. Buisson promulgue aussi formellement
l'infirmité de l'Impératif catégorique que celle
de la religion de la
Science.
Si au lieu
de me croire tenu a
collaborer avec la .volonté divine à des desseins dont
j'entrevois le
sens, je ne vois plus me considérer que comme faisant partie
d'un
immense univers où, par là force de la nature, certaines
conséquences
résulteront, après des millions de siècles du
mouvement des choses et
de la vie des êtres, il faut en convenir, l'impératif
catégorique perd
beaucoup de sa majesté; son aiguillon surtout est
singulièrement
émoussé... Si l'individu était une
réalité durable, ses moindres actes
auraient leur importance: s'il passe, phénomène fugitif,.
accidentelle
combinaison d'un jour,. ses œuvres le suivent dans le néant et
il est
insensé de leur appliquer la rigueur d'une morale qui suppose
l'absolu.
On ne
saurait mieux dire, ni se
réjouir assez que les négations ou les prétentions
du, positivisme et
du moralisme soient aussi nettement rejetées par la loyale
critique de
M. Buisson. Mais après le travail de la critique sonne l'heure
des
reconstructions. Peut-être l'effort de notre auteur y a-t-il
connu
moins de succès.
* * *
Il
ne faut rejeter ni la
religion, ni la science, ni la morale; il ne faut retenir exclusivement
ni l'une ni l'autre, ni la troisième. Comment accommoder la
religion à
la morale et à la science modernes? Ce sera. nous apprend M.
Buisson,
par ,« l'évolution des religions du passé à
l'irréligion de l 'avenir".
Cette conclusion paraîtra à beaucoup insuffisante, et M..
Buisson ne
l'a pas appuyée à des arguments qui persuadent, Comme
Guyau et
Sabatier, il veut maintenir l'esprit religieux, le sens du divin et le
définit assez, heureusement « Un esprit nous poussant
toujours vers
l'au-delà, vers ce que la science n'atteint pas, vers ce que
l'expérience ne vérifie pas, vers ce que la pratique ne
réalise pas".
On n'est pas peu surpris, après cette déclaration, de
voir énoncer,
quelques lignes plus bas que « morale, art et science,
voilà la
substance même de la religion de l'avenir". On avait cru
jusque-là que
tout l'effort de l'auteur allait à replacer sur leurs
territoires
respectifs et très distincts
morale, science et
religion. On éprouve une certaine déconvenue, en
attribuant au terme, à
découvrir que tout s'embrouille à nouveau et qu'on n'est
pas plus
avancé qu'au point de départ. Il n'est que vain,
après cela, de nous
prêcher la religion de l'esprit et le dédain du corps de
la religion,
c'est-à-dire du dogme, des croyances, mythes, rites du culte,
traditions sacrées, livres saints et sacerdoce.
Tout cela,
dit-on, est
changeant, contingent, donc périmé et inutile, sans prise
aucune sur
les âmes contemporaines. Ce qui nous reste, c'est la religion
sans
dogmes et sans miracles, c'est proprement la religion qu'on l'appelle,
si on veut l'irréligion, mais qu'on avoue alors que
c'était «
l'Irréligion de Jésus»
* * *
Telle est, dans ses
grands traits l'enquête de M. Buisson sur le conflit de la
religion, de
la morale et de la science. Ce rapide exposé suffira
peut-être à faire
voir où réside le véritable conflit entre la
religion et la "conscience
moderne", et sur quelle étrange notion de la dogmatique
chrétienne il
est fondé. On y prendra un encouragement à redire pour le
compte de
tous ceux qui se plaisent à opposer au christianisme les
fameuses
affirmations de la conscience moderne cette forte remarque de
Pascal:
« Qu'ils apprennent au moins quelle est la religion qu'ils
combattent
avant que de la combattre. .
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