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L'Histoire Religieuse
à la Sorbonne
Depuis le
commencement de
l'année scolaire, la Sorbonne est dotée de cours
d'histoire religieuse.
Les générations futures apprendront sans doute avec
stupeur qu'il a
fallu attendre l'année 1907 pour décider la
création des nouvelles
chaires. Jusque-là l'histoire des religions était
confinée à l'Ecole
des Hautes Etudes, noble mais paisible retraite dont la quiétude
né
s'anima qu'à de rares intervalles. Au bas de l'affiche de la
Faculté
des lettres figurait, pour mémoire, une direction
d'études confiée à un
savant éminent. Malheureusement, le téléphone ne
fonctionne que depuis
peu entre Paris et Rome, et les frais en sont inaccessibles aux pauvres
bourses des étudiants. Le directeur ne dirigeait rien, ni
personne, et
c'est grand dommage. Seulement un ou deux cours libres
végétaient dans
quelque recoin obscur et abandonné de la Sorbonne.
Cependant,
la loi de Séparation
des Eglises et de l'Etat intervint. Un de ses résultats fut de
dégager
de toute attache officielle la Faculté de théologie
protestante,
institution sans gloire, mais organe-témoin qui pouvait attester
que la
démocratie française n'excluait pas radicalement de les
programmes
d'études les sciences religieuses. Les professeurs rayés
des catalogues
budgétaires avaient des droits acquis. On ne pouvait les nier,
on ne le
devait pas. Une hypothèse très simple se présenta
d'abord à plusieurs
esprits: transférer à la Sorbonne des maîtres qui
appartenaient, en
somme, à l'Université, en dépit de leur
caractère exclusivement
confessionnel. Si séduisant qu'il ait paru, ce projet ne s'est
pas,
jusqu'à présent, réalisé.
Mais la question de
l'introduction
de l'histoire religieuse dans la série des matières
enseignées à la
faculté des lettres restait posée.
Un
mouvement d'opinion se
produisit alors dans des cercles qu'on eût pu croire moins
passionnés
pour l'étude des choses chrétiennes. Un comité de
libres-penseurs, à la
tête desquels on distinguait MM. Aulard, Louis Havet et Paul
Reclus,
adressa une pétition au parlement (1). On y sollicitait avec
insistance
l'organisation dans les lycées et les écoles primaires
d'un «
enseignement de l'histoire des religions », dont on prenait soin
d'esquisser le programme. « Le cours dira très
sommairement d'abord ce
que l'histoire sait des
livres nommés Ancien
et Nouveau
Testament. On montrera ensuite la croissance du dogme chrétien
au
milieu des hérésies qui faillirent l'étouffer
plusieurs fois. Puis on
étudiera la création relativement récente de
l'évêché de Rome, et on
critiquera les textes sur lesquels la papauté fonde sa
primauté
spirituelle et son pouvoir temporel. Enfin, on fera l'histoire des
rapports de la papauté et de la France, celle de la
Réforme et des
guerres de religion, et, après avoir étudié la loi
Falloux et le
"Syllabus", on racontera le long combat de la République contre
le
cléricalisme. Et plus loin: "L'Etat laïque a le droit
d'exiger de tous
les jeunes gens qui lui demandent un diplôme de fin
d'études, qu'ils
témoignent de connaissances précises et scientifiques sur
des faits qui
ont tenu une place aussi considérable dans les civilisations
dont la
nôtre est issue."
En
même temps, dans une
livraison des Cahiers de la Quinzaine, M. Ferdinand Lot '(2)
réclamait
le concours du Gouvernement et des Chambres pour fonder dans les
Universités des chaires de "sociologie religieuse" et de
sciences
annexes: philologie sémitique, archéologie, etc... Les
considérants
sont des plus propres à faire impression sur les corps
élus. On en
jugera:
"Il serait
pourtant bien
nécessaire que, dans chaque Faculté des lettres, il y
eût un professeur
spécialement chargé d'exposer l'histoire et la sociologie
religieuses.
Les phénomènes religieux ont une importance tellement
capitale dans la
vie passée - et actuelle - des sociétés, qu'on ne
comprend vraiment pas
qu'on laisse aux clergés (en province du moins) le monopole de
ces
études. Ce n'est pas avec des plaisanteries et des articles de
joumaux
qu'on leur disputera les jeunes intelligences. :(il faudrait des hommes
de science et des spécialistes pour pouvoir lutter contre la
nouvelle
génération cléricale qui possède quelques
hommes d'une instruction tout
à fait supérieure.
"Le
Gouvernement et le
Parlement ne paraissent même pas se douter de la
nécessité de recruter
un personnel capable de lutter sur ce terrain contre le clergé
moderne.
"Il ne
s'agit pas, dans une
Université, d'écraser l'adversaire sous les bulletins de
vote, comme au
Parle. ment. Il s'agit de le battre scientifiquement. Et comment un
professeur, même intelligent, mais sans instruction technique,
pourrait-il affronter un adversaire préparé au combat par
plusieurs
années d'études? Je suis des
universitaires qui envisagent avec
souci ce problème qui semble échapper absolument à
l'attention du parti
républicain. .(Page 74.) ~
Je dirais
volontiers à M, Lot
comme M. d'Haussonville à M. Brunetière qu'il recevait
à l'Académie
française : "Ah! Monsieur, que vous êtes pugnace". En tout
cas, son
éloquence sombre et lourde a dissipé les somnolences
intempestives. La
Providence laïque s'est
émue. D'un commun
accord, les
pouvoirs publics et les - autorités universitaires ont agi:
quatre
chaires d'histoire religieuse ont été confiées
à MM. Debidour, Rébel:.
Rébelliau, Picavet et
Guignebert, La création de la section nouvelle n'a, en
elle-même
rien d'illégitime ni
même
d'inquiétant. Une libre enquête sur le christianisme, du
moment qu'elle
est conduite dans un esprit purement scientifique, n'est pas,
dangereuse pour la foi catholique.
Celle-ci ne saurait
résulter d'une
enquête historique ; elle n'en saurait non plus être
contredite. Ce
sera peut-être le gain de notre âge que d'avoir
constaté et compris
l'indépendance mutuelle de l'histoire et de la croyance, ou
plutôt la
nécessité qui s'impose de les distinguer, ce qui ne veut
pas dire les
séparer. La recherche du fait matériel, si difficile
à saisir et à
fixer quand il s'agit d'époques dont l'esprit est fort
éloigné du
nôtre, à peine plus aisément déterminable
quand il s'agit de notre
époque même, doit pouvoir réunir dans un commun
effort tous les hommes
compétents et loyaux. Les historiens doivent pouvoir s'entendre,
à la
fin, pour assigner à tel ou tel fait les épithètes
de vrai, faux ou
douteux. Et les conditions du travail sont déjà assez
pénibles et les
méthodes d'investigation assez délicates pour qu'on
risque d'aggraver
les unes et de fausser les autres en y introduisant des
éléments
hétérogènes, en souhaitant d'avance, et parfois
avec âpreté, des
conclusions qu'on retrouve bientôt sans peine, mais aussi sans
profit,
après un prétendu examen des faits.
Nous
n'apercevons donc aucun
motif de suspecter a priori les tendances qui prévaudront
dans cet
enseignement. Les défiances systématiques sont
souvent injustes. Un
chrétien se les doit interdire. C'est aux seuls fruits qu'il
peut juger
de l'arbre.
Malheureusement, l'arbre semble
planté sur un sol ingrat. Ceux qui appelaient de leurs vœux la
création
de la nouvelle série de chaires, n'apportaient pas, dans
l'exposé des
motifs, toute la sérénité désirable: Le
manifeste de MM. Aulard et
Havet comme le réquisitoire de M. Ferdinand Lot retentissent de
sonorités belliqueuses. Visiblement, la « sociologie
religieuse"
intéresse ces messieurs moins pour elle-même que parce
qu'ils comptent
lui emprunter des arguments décisifs pour saper le catholicisme.
Les
Muses qu'ils prétendent honorer apparaissent au profane sous les
horribles traits des Harpies".
On pouvait
espérer que les
autorités universitaires, justement empressées à
profiter de l'occasion
inattendue qui s'offrait à elles d'élargir les cadres
étriqués et'
vieillots de l'enseignement classique, useraient de leurs
prérogatives
pour ne nommer que des professeurs compétents et impartiaux. Or,
l'un
d'entre eux au moins, M. Debidour, est un passionné et s'en fait
gloire. Ses ouvrages, si volumineux qu'ils soient, sont des pamphlets.
Il les prêchera du haut de sa chaire. «Après avoir
la loi Falloux et
le "Syllabus" , on racontera le long
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combat de la République contre le
cléricalisme, vaticinaient MM. Aulard et Havet. Ils seront
satisfaits.
M. Debidour y mettra tous ses soins. M. Charles Guignebert est
chargé du cours d'histoire ancienne du christianisme. Il vient
de
publier un « manne" sur les origines chrétiennes (3). Cet
ouvrage
décèle-t-il chez son auteur la compétence et
l'impartialité qu'on est
en droit d'attendre et d'exiger des représentants de
l'enseignement
public?
Mes
intentions sont
excellentes: « Ce livre ne prétend ni à
l'érudition, ni à
l'originalité; il ne s'adresse pas aux savants; mais aux hommes
de
bonne volonté que les questions chrétiennes attirent et
qui ne savent
trop comment les aborder. Le grand public français s'est
habitué à ne
voir dans le christianisme que matière à
prédication ou à polémique; il
s'est détourné de sa véritable .histoire, sans
porter attention aux
efforts patients des érudits qui la construisaient, et
aujourd'hui il
l'ignore, d'une ignorance 'profonde et scandaleuse. » (Page J.)
On ne
saurait mieux dire. L'ignorance du public français et la
légèreté de
ses jugements en matière religieuse sont la. fable des
Anglo-Saxons et
des Allemands. M. Guignebert se propose de réagir contre de si
fâcheuses dispositions : souhaitons-lui bon succès.
«
J'ai prétendu, poursuit-il,
faire strictement œuvre d'historien et, à aucun degré, de
théologien.
L'histoire, scientifiquement entendue... est aujourd'hui pleinement
indépendante de la théologie. Je n'entends pas qu'elle
interdise au
théologien de venir puiser des arguments
chez elle s'il le juge
à propos ;
elle n'en a ni le droit ; ni le désir. Je ne soutiens pas
davantage
qu'elle ait aboli la vérité théologique, ce
n'est point son affaire.
je dis seulement que,
désormais,
bien chez elle, elle y poursuit sa besogne propre, qui est de critiquer
des documents; de classer et d'expliquer des faits, sans prendre souci
des applications de ses découvertes qui pourront être
tentées en dehors
d'elle". La méthode est louable. Elle a
préservé, en partie, M.
Guignebert de certaines théories arbitraires vulgarisées
par le talent
prestigieux de Renan: « Il faut, dit-il avec raison, se
méfier du
charme profond qui se dégage de ses livres, sa séduction
cache quelques
pièges. .
C'est
ainsi qu'après avoir
exposé et critiqué les diverses hypothèses qui
tentent d'expliquer
pourquoi, au matin dé Pâques, les Saintes Femmes
trouvèrent la tombe dé
Jésus vide, et comment les disciples revirent leur Maître
ressuscité,
il conclut: "Ainsi, sur la question des apparitions, comme sur
celle
de la résurrection proprement dite; nous sommes réduits
aux
suppositions que chacun jugera plus ou moins acceptables selon ses
dispositions particulières. :En tout état de cause, les
textes les plus
anciens de l'histoire chrétienne établissent
uniformément que la foi en
la résurrection de Jésus s'est fondée dès
les premiers âges de
l'Eglise. » (Page 19)
Il
étudie avec la. même loyauté
la conversion de saint Paul. ayant mentionné et
réfuté plusieurs
théories, il continue : "Il ne reste alors qu'à
conclure à une
hallucination provoquée par un phénomène
extérieur: un orage soudain ou
un vertige. Renan, dans ses Apôtres, a étudié cette
hypothèse plausible
avec une extrême délicatesse et une connaissance des lieux
très
précieuse. Elle ne lève pas, il faut l'avouer la
difficulté la plus
grande, à savoir pourquoi finalement l'hallucination s'est
résolue en
un élan de foi chrétienne? Rien, semble-t-il, ne
préparait Paul, à
cette transformation. Or, il nous dit nettement (l, Cor., IX, 16) qu'il
n'a pas eu le choix, que la prédication de l'Evangile lui a
été imposée
et qu'il lui arriverait malheur s'il voulait s'y dérober. Il a
certainement l'impression d'un appel brusqué et impérieux
du Christ."
(Page 294.)
Enfin, il
est relativement
modéré dans les appréciations qu'il porte sur
l'authenticité des livres
canoniques du Nouveau Testament. C'est ainsi qu'il ne refuse à
saint
Paul aucune de ses grandes épîtres. Circonspection
louable, si on la
compare au radicalisme outrancier des Hollandais et de l'Encyclopaedia
biblica., de Cheyne.
Est-ce
à dire que M. Guignebert
soit, autant qu'il le croit lui-même, exempt de
préjugés? Je suis
persuadé du contraire, et la démonstration n'en est pas
malaisée. Je ne
lui reprocherai pas de chercher à expliquer le
mystérieux. C'est le
rôle de l'historien de rendre tous les faits qu'il observe
continus et
homogènes. Le théologien peut seul rechercher le
discontinu et
l'hétérogène, autrement dit le surnaturel et le
miracle. Mais je lui
signalerai trois tendances regrettables qui altèrent, à
son in, sans
doute, l'impartialité de ses jugements.
Premièrement, une défiance
générale à l'égard de tout ce qui est
chrétien. Il écrit, par exemple:
"Les renseignements que nous pouvons tirer du Nouveau Testament
manquent de sûreté, de précision et surtout de
cohérence : on ne peut,
pour ainsi dire, rien affirmer
sur leur témoignage
qui ne soit
douteux.". (Page 47.) "Il n'est pas, peut-on dire, un seul
écrivain
chrétien qui ne soit tendancieux, qui ne plaide ou n'attaque,
ne vante
ou ne dénigre. Les écrits d'apparence historique : la
Chronique
d'Eusèbe, et même son Histoire ecclésiastique, les
Actes des Martyrs ne
veulent pas que raconter; ils prétendent prouver et ils
présentent, de
la meilleure foi du monde, des faits choisis pour cela, sans
prendre
souci des inévitables trahisons que leur parti-pris fait
à la stricte
vérité objective." (Page II.) . Cette Histoire
ecclésiastique
.(d'Eusèbe) correspond aussi bien que la Chronique qui
l'accompagne et
la Vie de Constantin, à un genre pseudo-historique dont le
Discours sur
l'histoire universelle, de Bossuet, a fait la gloire littéraire,
mais
dont Eusèbe lui-même paraît bien être
l'inventeur; c'est l'histoire
providentielle, l'illustration perpétuelle des manifestations de
Dieu
dans les affaires humaines. Cette préoccupation constante
suppose un
choix dans les faits et une interprétation tendancieuse des
événements.
J (Page 19.) Peut-être, mai. ce n'est pas une raison suffisante
pour
douter systématiquement des informations que ces livres
contiennent. A
ce compte, il faudrait renoncer à écrire un chapitre
quelconque de
l'histoire du monde. En général, les documents
chrétiens .offrent les
mêmes garanties de véracité et d'objectivité
que les documents profanes
contemporains. L 'historien qui les étudie doit les manier avec
la
circonspection dont il ne doit jamais se départir; la
défiance exagérée
de M. Guignebert n'est qu'un préjugé aussi fâcheux
qu'injustifié.
Second
préjugé: M. Guignebert
qualifie sans cesse d'orthodoxes toutes les solutions auxquelles
il se
propose de dénier aussitôt un caractère
scientifique ou même
raisonnable: il leur oppose :victorieusement les hypothèses
rationalistes qu'il appelle uniformément
« libérales
». Deux équations semblent hanter obstinément sa
pensée: orthodoxe = arbitraire, théologique =
absurde.
Les mots
"d'orthodoxe" et de
"libéral» ne devraient jamais intervenir dans un
manuel purement
"laïque". Ce sont deux vocables qui appartiennent au Lexique de la
philosophie religieuse, nullement à celui de l 'histoire. ..
On ne voit
pas, du reste,
quelle est l'autorité de M. Guignebert pour décider de
l'orthodoxie
d'une thèse. En fait, il se trompe lourdement plus d'une fois.
« Par
habitude de foi ou simplement d'éducation et de milieu,
écrit-il, par
exemple, au frontispice de son introduction, nous sommes beaucoup trop
portés à considérer le christianisme comme un
phénomène exceptionnel,
unique, et surtout spontané dans son éclosion, de
même sommes-nous
inclinés à le croire singulier dans son
développement et comme isolé
dans la vie antique.
La notion
d'immobilité que
présupposerait l'immutabilité catholique et, à un
degré presque égal,
l'orthodoxie protestante, ont la responsabilité de ces
idées fausses. »
Autant de méprises que de mots. Est-ce que l'apologétique
la plus
traditionnelle, et celle même de l'Histoire Universelle, de
Bossuet, ne
s'est pas attachée à montrer une continuité
ininterrompue entre la
révélation de l'Ancien Testament et celle du
Nouveau?
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