Nos:
Deuxième  année, Numéro 67
VENDREDI 1er FÉVRIER 1907
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE

















NOTRE PROGRAMME





















Jérôme LABOURT   L'Histoire religieuse à la Sorbonne
Joseph DELCOURT   Chronique: Trois Romans d'un Converti
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
    La Déclaration de. Evêques. Les Syndicats d'Instituteurs. - La Nomination des Instituteurs, - Don Romolo Murri et la Séparation.
LETTRES A L'EDITEUR.
Pierre DALBERT: L'Univers et la Vérité. - A. S. : Les jésuites au Paraguay.
REVUE DES PERIODIQUES

BULLETIN POLITIQUE
        Quelques lecteurs nous ayant exprimé leur étonnement des réserves faites par nous au sujet de la dernière encyclique, nous tenons à les prier ici, pour couper court à tout malentendu, de vouloir bien relire avec attention le bulletin en question (Demain, n° 65). Ils y verront que, loin de faire aucune réserve sur la ligne de conduite tracée par le Pape, nous l'avons, au contraire, approuvée et louée. C'est uniquement du point de vue historique que nous avons introduit certaines précisions qui ne préjudicient en rien à une nécessaire discipline.
    Il est peu probable que le résultat pratique. de la Déclaration des Evêques soit celui que souhaitent ardemment les partisans de la paix religieuse. L'énervement de la majorité pendant la discussion de la loi Flandin et les incidents qui viennent d'avoir lieu à la Chambre, ont montré que M. Briand n'est plus comme autrefois le maître de la situation. Peut-être devra-t-il bientôt se soumettre ou se démettre. Les conséquences de la déclaration n'en seront pas moins considérables. En faisant, avec beaucoup d'abnégation, un premier pas dans la voie de la conciliation, en proposant un modèle de contrat évidemment conforme à l'esprit des lois de 1905 et de 1907. Les Evêques ont fait un acte de bonne volonté qui le sera pas perdu, ils ont prouvé que leur loyalisme envers le gouvernement de leur pays était intact et ils ont repoussé loin d'eux toute arrière-pensée oolitique pour ne songer qu'aux grands intérêts religieux et moraux dont ils ont la charge.
    Comme il était prévu, les conservateurs .ont repris e pouvoir en Espagne. C'est en vain que les libéraux constituaient la majorité électorale. Leur indiscipline parlementaire les rendait absolument inaptes à gouverner. Mais, à ce compte, est-il seulement exact de parler encore de parti libéral? En réalité, a gauche espagnole va du modérantisme à l'anticléricalisme le plus radical. De M. Moret à M. Canalejas, il y a plusieurs degrés de latitude politique. Il ne faut plus nous étonner si de solides arceaux n'ont pu être jetés entre de tels écartements. M?. Maura réussira-t-il à constituer un bloc de droite?
Avec les éléments dont il dispose actuellement, -non; M. Maura a d'ailleurs des origines libérales. Il combattit dans les troupes de Sagasta .Avant de se rallier au parti réactionnaire.  Ministre des colonies. en 1895, il déféra aux tribunaux l'évêque de la Havane pour son mandement contre le mariage civil. Le nouveau chef du gouvernement ne peut donc, avec les partisans naturels dont il dispose, espérer rester au pouvoir plus de temps qu'il ne plaira aux libéraux de toute nuance de l'y tolérer, il n'en sera peut-être plus de même au lendemain des nouvelles élection nécessitées par la dissolution des Cortès. Le suffrage universel, écrit un publiciste de droite, sait toujours donner un bon avis... quand il est consulté avec autorité.
    En Allemagne, une vingtaine de députés socialistes sont restés sur le carreau. Mais ce n'est pas contre cette fraction du Reichstag que la bataille était spécialement dirigée. Les efforts de toute l'administration militarisée de l'Allemagne se portaient naturellement contre le parti dont la soudaine opposition venait de provoquer la dissolution du Reichstag. C'est pour abattre la tour du Centre que cette bizarre coalition de radicaux athées et de hobereaux luthériens fut nouée par les mains même de l'Empereur. Or, la fameuse tour n'a pas été entamée d'un moellon. Où est donc la victoire de l'Empereur? Si le Centre persévère dans son attitude, les crédits coloniaux ne seront pas plus votés après qu'avant la dissolution. Mais la vraie victoire du gouvernement se remportera dans les coulisses, si les chefs du Centre se laissent désarmer par les sourires, les promesses et les présents de la politique impériale. Déjà, nous annonce-t-on, des influences négocient. On a vu que, dès samedi matin, le comte de Ballestrem, un des vieux leaders du Centre, était mandé au cabinet de l'Empereur. Cet appel est significatif. Si le Centre capitule, il fera évidemment payer fort cher son concours. Mais la question qui se pose étant une question de principe, et même d'honneur ainsi que les leaders catholiques l'ont affirmé, de quelque prix que cette capitulation soit payée, il est à craindre que les bénéficiaires en fassent les frais devant l'histoire. Le Centre, en s'élevant contre les caprices exorbitants de l'autocratie, a racheté d'un coup peut-être. le total de ses faiblesses passées. Pour les catholiques allemands, l'instant est on ne peut plus solennel. Tous les peuples écrasés et souffrants ont l'œil sur eux. En contrebalançant le féodalisme prussien, ils libéreront une. partie de l'Europe morfondue sous les armes et avide de repos et de paix.
    La catastrophe de Sarrebruck, qui ne le cède en rien à celle de Courrières comme ampleur et désolation dans la tragédie, a provoqué de nouveau un sentiment poignant de solidarité chez tous les peuples civilisés. Il importe que ce sentiment se traduise en France d'une façon aussi effective que possible. Nous n'avons pas oublié l'aide généreuse des mineurs de Westphalie. Les mineurs français sauront certainement témoigner à leurs camarades prussiens ces sentiments de réelle et chrétienne sympathie qui, à certaines heures désastreuses, font vraiment de toutes les nations une seule et même famille.



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L'Histoire Religieuse à la Sorbonne
    Depuis le commencement de l'année scolaire, la Sorbonne est dotée de cours d'histoire religieuse. Les générations futures apprendront sans doute avec stupeur qu'il a fallu attendre l'année 1907 pour décider la création des nouvelles chaires. Jusque-là l'histoire des religions était confinée à l'Ecole des Hautes Etudes, noble mais paisible retraite dont la quiétude né s'anima qu'à de rares intervalles. Au bas de l'affiche de la Faculté des lettres figurait, pour mémoire, une direction d'études confiée à un savant éminent. Malheureusement, le téléphone ne fonctionne que depuis peu entre Paris et Rome, et les frais en sont inaccessibles aux pauvres bourses des étudiants. Le directeur ne dirigeait rien, ni personne, et c'est grand dommage. Seulement un ou deux cours libres végétaient dans quelque recoin obscur et abandonné de la Sorbonne.
    Cependant, la loi de Séparation des Eglises et de l'Etat intervint. Un de ses résultats fut de dégager de toute attache officielle la Faculté de théologie protestante, institution sans gloire, mais organe-témoin qui pouvait attester que la démocratie française n'excluait pas radicalement de les programmes d'études les sciences religieuses. Les professeurs rayés des catalogues budgétaires avaient des droits acquis. On ne pouvait les nier, on ne le devait pas. Une hypothèse très simple se présenta d'abord à plusieurs esprits: transférer à la Sorbonne des maîtres qui appartenaient, en somme, à l'Université, en dépit de leur caractère exclusivement confessionnel. Si séduisant qu'il ait paru, ce projet ne s'est pas, jusqu'à présent, réalisé.
Mais la question de l'introduction de l'histoire religieuse dans la série des matières enseignées à la faculté des lettres restait posée.
    Un mouvement d'opinion se produisit alors dans des cercles qu'on eût pu croire moins passionnés pour l'étude des choses chrétiennes. Un comité de libres-penseurs, à la tête desquels on distinguait MM. Aulard, Louis Havet et Paul Reclus, adressa une pétition au parlement (1). On y sollicitait avec insistance l'organisation dans les lycées et les écoles primaires d'un « enseignement de l'histoire des religions », dont on prenait soin d'esquisser le programme. « Le cours dira très sommairement d'abord ce que l'histoire sait des
livres nommés Ancien et Nouveau Testament. On montrera ensuite la croissance du dogme chrétien au milieu des hérésies qui faillirent l'étouffer plusieurs fois. Puis on étudiera la création relativement récente de l'évêché de Rome, et on critiquera les textes sur lesquels la papauté fonde sa primauté spirituelle et son pouvoir temporel. Enfin, on fera l'histoire des rapports de la papauté et de la France, celle de la Réforme et des guerres de religion, et, après avoir étudié la loi Falloux et le  "Syllabus", on racontera le long combat de la République contre le cléricalisme. Et plus loin:  "L'Etat laïque a le droit d'exiger de tous les jeunes gens qui lui demandent un diplôme de fin d'études, qu'ils témoignent de connaissances précises et scientifiques sur des faits qui ont tenu une place aussi considérable dans les civilisations dont la nôtre est issue."
     En même temps, dans une livraison des Cahiers de la Quinzaine, M. Ferdinand Lot '(2) réclamait le concours du Gouvernement et des Chambres pour fonder dans les Universités des chaires de "sociologie religieuse" et de sciences annexes: philologie sémitique, archéologie, etc... Les considérants sont des plus propres à faire impression sur les corps élus. On en jugera:
    "Il serait pourtant bien nécessaire que, dans chaque Faculté des lettres, il y eût un professeur spécialement chargé d'exposer l'histoire et la sociologie religieuses. Les phénomènes religieux ont une importance tellement capitale dans la vie passée - et actuelle - des sociétés, qu'on ne comprend vraiment pas qu'on laisse aux clergés (en province du moins) le monopole de ces études. Ce n'est pas avec des plaisanteries et des articles de joumaux qu'on leur disputera les jeunes intelligences. :(il faudrait des hommes de science et des spécialistes pour pouvoir lutter contre la nouvelle génération cléricale qui possède quelques hommes d'une instruction tout à fait supérieure.
    "Le Gouvernement et le Parlement ne paraissent même pas se douter de la nécessité de recruter un personnel capable de lutter sur ce terrain contre le clergé moderne.
    "Il ne s'agit pas, dans une Université, d'écraser l'adversaire sous les bulletins de vote, comme au Parle. ment. Il s'agit de le battre scientifiquement. Et comment un professeur, même intelligent, mais sans instruction technique, pourrait-il affronter un adversaire préparé au combat par plusieurs années d'études?     Je suis des universitaires qui envisagent avec souci ce problème qui semble échapper absolument à l'attention du parti républicain. .(Page 74.) ~
    Je dirais volontiers à M, Lot comme M. d'Haussonville à M. Brunetière qu'il recevait à l'Académie française : "Ah! Monsieur, que vous êtes pugnace". En tout cas, son éloquence sombre et lourde a dissipé les somnolences intempestives. La Providence laïque s'est
émue. D'un commun accord, les pouvoirs publics et les - autorités universitaires ont agi: quatre chaires d'histoire religieuse ont été confiées à MM. Debidour, Rébel:.
Rébelliau, Picavet et Guignebert, La création de la section nouvelle n'a, en elle-même
rien d'illégitime ni même d'inquiétant. Une libre enquête sur le christianisme, du moment qu'elle est  conduite dans un esprit purement scientifique, n'est pas, dangereuse pour la foi catholique.   
Celle-ci ne saurait résulter d'une enquête historique ; elle n'en saurait non plus être contredite. Ce sera peut-être le gain de notre âge que d'avoir constaté et compris l'indépendance mutuelle de l'histoire et de la croyance, ou plutôt la nécessité qui s'impose de les distinguer, ce qui ne veut pas dire les séparer. La recherche du fait matériel, si difficile à saisir et à fixer  quand il s'agit d'époques dont l'esprit est fort éloigné du nôtre, à peine plus aisément déterminable quand il s'agit de notre époque même, doit pouvoir réunir dans un commun effort tous les hommes compétents et loyaux. Les historiens doivent pouvoir s'entendre, à la fin, pour assigner à tel ou tel fait les épithètes de vrai, faux ou douteux. Et les conditions du travail sont déjà assez pénibles et les méthodes d'investigation assez délicates pour qu'on risque d'aggraver les unes et de fausser les autres en y introduisant des éléments hétérogènes, en souhaitant d'avance, et parfois avec âpreté, des conclusions qu'on retrouve bientôt sans peine, mais aussi sans profit, après un prétendu examen des faits.
    Nous n'apercevons donc aucun motif de suspecter  a priori les tendances qui prévaudront dans cet enseignement. Les défiances systématiques sont souvent  injustes. Un chrétien se les doit interdire. C'est aux seuls fruits qu'il peut juger de l'arbre.
    Malheureusement, l'arbre semble planté sur un sol ingrat. Ceux qui appelaient de leurs vœux la création de la nouvelle série de chaires, n'apportaient pas, dans l'exposé des motifs, toute la sérénité désirable: Le manifeste de MM. Aulard et Havet comme le réquisitoire de M. Ferdinand Lot retentissent de sonorités belliqueuses. Visiblement, la « sociologie religieuse" intéresse ces messieurs moins pour elle-même que parce qu'ils comptent lui emprunter des arguments décisifs pour saper le catholicisme. Les Muses qu'ils prétendent honorer apparaissent au profane sous les horribles traits des Harpies".
    On pouvait espérer que les autorités universitaires, justement empressées à profiter de l'occasion inattendue qui s'offrait à elles d'élargir les cadres étriqués et' vieillots de l'enseignement classique, useraient de leurs prérogatives pour ne nommer que des professeurs compétents et impartiaux. Or, l'un d'entre eux au moins, M. Debidour, est un passionné et s'en fait gloire. Ses ouvrages, si volumineux qu'ils soient, sont des pamphlets. Il les prêchera du haut de sa chaire. «Après avoir la  loi Falloux et le "Syllabus" , on racontera le long
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combat de la République contre le cléricalisme, vaticinaient MM. Aulard et Havet. Ils seront satisfaits. M. Debidour y mettra tous ses soins.   M. Charles Guignebert est chargé du cours d'histoire ancienne du christianisme. Il vient de publier un « manne" sur les origines chrétiennes (3). Cet ouvrage décèle-t-il chez son auteur la compétence et l'impartialité qu'on est en droit d'attendre et d'exiger des représentants de l'enseignement public?
    Mes intentions sont excellentes: « Ce livre ne prétend ni à l'érudition, ni à l'originalité; il ne s'adresse pas aux savants; mais aux hommes de bonne volonté que les questions chrétiennes attirent et qui ne savent trop comment les aborder. Le grand public français s'est habitué à ne voir dans le christianisme que matière à prédication ou à polémique; il s'est détourné de sa véritable .histoire, sans porter attention aux efforts patients des érudits qui la construisaient, et aujourd'hui il l'ignore, d'une ignorance 'profonde et scandaleuse. » (Page J.) On ne saurait mieux dire. L'ignorance du public français et la légèreté de ses jugements en matière religieuse sont la. fable des Anglo-Saxons et des Allemands. M. Guignebert se propose de réagir contre de si fâcheuses dispositions : souhaitons-lui bon succès.
    « J'ai prétendu, poursuit-il, faire strictement œuvre d'historien et, à aucun degré, de théologien. L'histoire, scientifiquement entendue... est aujourd'hui pleinement indépendante de la théologie. Je n'entends pas qu'elle interdise au théologien de venir puiser des arguments
chez elle s'il le juge à propos ; elle n'en a ni le droit ; ni le désir. Je ne soutiens pas davantage qu'elle ait  aboli la vérité théologique, ce n'est point son affaire.
je dis seulement que, désormais, bien chez elle, elle y poursuit sa besogne propre, qui est de critiquer des documents; de classer et d'expliquer des faits, sans prendre souci des applications de ses découvertes qui pourront être tentées en dehors d'elle".  La méthode est louable. Elle a préservé, en partie, M. Guignebert de certaines théories arbitraires vulgarisées par le talent prestigieux de Renan: « Il faut, dit-il avec raison, se méfier du charme profond qui se dégage de ses livres, sa séduction cache quelques pièges. .
    C'est ainsi qu'après avoir exposé et critiqué les diverses hypothèses qui tentent d'expliquer pourquoi, au matin dé Pâques, les Saintes Femmes trouvèrent la tombe dé Jésus vide, et comment les disciples revirent leur Maître ressuscité, il conclut:  "Ainsi, sur la question des apparitions, comme sur celle de la résurrection proprement dite; nous sommes réduits aux suppositions que chacun jugera plus ou moins acceptables selon ses dispositions particulières. :En tout état de cause, les textes les plus anciens de l'histoire chrétienne établissent uniformément que la foi en la résurrection de Jésus s'est fondée dès les premiers âges de l'Eglise. » (Page 19)
    Il étudie avec la. même loyauté la conversion de saint Paul. ayant mentionné et réfuté plusieurs théories, il continue :  "Il ne reste alors qu'à conclure à une hallucination provoquée par un phénomène extérieur: un orage soudain ou un vertige. Renan, dans ses Apôtres, a étudié cette hypothèse plausible avec une extrême délicatesse et une connaissance des lieux très précieuse. Elle ne lève pas, il faut l'avouer la difficulté la plus grande, à savoir pourquoi finalement l'hallucination s'est résolue en un élan de foi chrétienne? Rien, semble-t-il, ne préparait Paul, à cette transformation. Or, il nous dit nettement (l, Cor., IX, 16) qu'il n'a pas eu le choix, que la prédication de l'Evangile lui a été imposée et qu'il lui arriverait malheur s'il voulait s'y dérober. Il a certainement l'impression d'un appel brusqué et impérieux du Christ." (Page 294.)
    Enfin, il est relativement modéré dans les appréciations qu'il porte sur l'authenticité des livres canoniques du Nouveau Testament. C'est ainsi qu'il ne refuse à saint Paul aucune de ses grandes épîtres. Circonspection louable, si on la compare au radicalisme outrancier des Hollandais et de l'Encyclopaedia biblica., de Cheyne.
    Est-ce à dire que M. Guignebert soit, autant qu'il le croit lui-même, exempt de préjugés? Je suis persuadé du contraire, et la démonstration n'en est pas malaisée. Je ne lui reprocherai pas de chercher à expliquer le mystérieux. C'est le rôle de l'historien de rendre tous les faits qu'il observe continus et homogènes. Le théologien peut seul rechercher le discontinu et l'hétérogène, autrement dit le surnaturel et le miracle. Mais je  lui signalerai trois tendances regrettables qui altèrent, à son in, sans doute, l'impartialité de ses jugements.
    Premièrement, une défiance générale à l'égard de tout ce qui est chrétien. Il écrit, par exemple: "Les renseignements que nous pouvons tirer du Nouveau Testament manquent de sûreté, de précision et surtout de cohérence : on ne peut, pour ainsi dire, rien affirmer
sur leur témoignage qui ne soit douteux.". (Page 47.) "Il n'est pas, peut-on dire, un seul écrivain chrétien qui ne soit tendancieux, qui ne plaide ou n'attaque, ne  vante ou ne dénigre. Les écrits d'apparence historique : la Chronique d'Eusèbe, et même son Histoire ecclésiastique, les Actes des Martyrs ne veulent pas que  raconter; ils prétendent prouver et ils présentent, de la  meilleure foi du monde, des faits choisis pour cela, sans prendre souci des inévitables trahisons que leur parti-pris fait à la stricte vérité objective." (Page II.) . Cette Histoire ecclésiastique .(d'Eusèbe) correspond aussi bien que la Chronique qui l'accompagne et la Vie de Constantin, à un genre pseudo-historique dont le Discours sur l'histoire universelle, de Bossuet, a fait la gloire littéraire, mais dont Eusèbe lui-même paraît  bien être l'inventeur; c'est l'histoire providentielle, l'illustration perpétuelle des manifestations de Dieu dans les affaires humaines. Cette préoccupation constante suppose un choix dans les faits et une interprétation tendancieuse des événements. J (Page 19.) Peut-être, mai. ce n'est pas une raison suffisante pour douter systématiquement des informations que ces livres contiennent. A ce compte, il faudrait renoncer à écrire un chapitre quelconque de l'histoire du monde. En général, les documents chrétiens .offrent les mêmes garanties de véracité et d'objectivité que les documents profanes contemporains. L 'historien qui les étudie doit les manier avec la circonspection dont il ne doit jamais se départir; la défiance exagérée de M. Guignebert n'est qu'un préjugé aussi fâcheux qu'injustifié.
    Second préjugé: M. Guignebert qualifie sans cesse d'orthodoxes  toutes les solutions auxquelles il se propose de dénier aussitôt un caractère scientifique ou même raisonnable: il leur oppose :victorieusement les hypothèses rationalistes qu'il appelle uniformément
« libérales ». Deux équations semblent hanter obstinément sa pensée: orthodoxe = arbitraire, théologique  = absurde.
    Les mots "d'orthodoxe" et de "libéral» ne devraient jamais intervenir dans un manuel  purement "laïque". Ce sont deux vocables qui appartiennent au Lexique de la philosophie religieuse, nullement à celui de l 'histoire. ..
    On ne voit pas, du reste, quelle est l'autorité de M. Guignebert pour décider de l'orthodoxie d'une thèse. En fait, il se trompe lourdement plus d'une fois. « Par habitude de foi ou simplement d'éducation et de milieu, écrit-il, par exemple, au frontispice de son introduction, nous sommes beaucoup trop portés à considérer le christianisme comme un phénomène exceptionnel, unique, et surtout spontané dans son éclosion, de même sommes-nous inclinés à le croire singulier dans son développement et comme isolé dans la vie antique.
    La notion d'immobilité que présupposerait l'immutabilité catholique et, à un degré presque égal, l'orthodoxie protestante, ont la responsabilité de ces idées fausses. » Autant de méprises que de mots. Est-ce que l'apologétique la plus traditionnelle, et celle même de l'Histoire Universelle, de Bossuet, ne s'est pas attachée à montrer une continuité ininterrompue entre la révélation de l'Ancien Testament et  celle du Nouveau?

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