Nos:
Deuxième  année, Numéro 69
VENDREDI 15 FEVRIER 1907
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE



















NOTRE PROGRAMME























Maurice MASSON
  Ferdinand Brunetière
Caietano ORTIZ  Le Clergé espagnol
H. FROIDEVAUX   Evêques Hongrois et prêtres slovaques
REVUE DES PÉRIODIQUES
Das zvanzigste Jarhundert.. La Commission biblique (Geôrgos), - 
Le Peuple Français: Deux Cardinaux (abbé Félix Klein).
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BULLETIN POLITIQUE
       La politique religieuse du gouvernement français, justiciable seulement, à nos yeux, de l'opinion publique française, continue à ameuter l'opinion du monde. Beaucoup de personnalités ecclésiastiques étrangères se laissent aller non seulement contre nos hommes politiques, mais contre notre pays, à des appréciations qui gagneraient à plus de mesure et à plus de précision. On a vu, aussi, que les produits français sont, paraît-il, boycottés, çà et là, pour de prétendus motifs religieux. Est-ce réel fanatisme, ou habileté commerciale? Les deux sans doute, celle-ci exploitant l'autre. Nous ne saurions trop nous élever contre  ces injustes et injurieuses généralisations de personnalités mal averties, contre ces indignations dont se masquent mal trop souvent la politique ou l'intérêt. Et enfin, fussent-elles toutes fondées que nous devrions encore repousser avec dédain certaines expressions de véhément mépris. Car ils sont rares les individus et même les peuples qui soient fondés à nous donner des leçons ou même à se scandaliser de nos fautes. Cela soit dit pour les détracteurs indignés, désintéressés ou non, et qui nous anathématisent par. delà les frontières. Mais que penser des Français et  des journaux français qui accueillant ces injures avec complaisance et s en font une arme, fut-ce contre les 1 pires de leurs adversaires à l'intérieur? Les auxiliaires historiques, qu'on commit le crime d'aller quérir naguère par delà les frontières que l'on sait peuvent ne pas être toujours des renforts militaires, ce peut être des concours de haines. La France, quelle qu'elle  soit et telle qu'elle est, n'a pas besoin de ces inavouables aumônes. Nous savons quelle paille nous portons dans notre œil. Et un bon conseil doit toujours  être bien accueilli. Mais il est d'injurieuses leçons  qui feraient sourire si l'heure était à la gaieté, et des  arguments dont un bon Français ne se prévaut pas.
    Une note de Rome, transmise aux évêques français par le cardinal Richard, prescrit de "maintenir la formule établie par Sa Sainteté pour sauvegarder le principe et le droit de la hiérarchie ». Cette note ne semble pas avoir été destinée à la publicité, comme on peut le conclure de sa rédaction même. Elle concorde d'ailleurs avec ce que les dépêches de Rome nous ont appris ces jours-ci des dispositions du
Vatican. Le pape exige que la formule établie par lui, celle probablement qui a rapport à la ratification de l'évêque, "serve de base à la préparation des contrats». il n'est pas nécessaire d'en conclure que  tout changement est interdit dans l'ensemble du texte proposé par les évêques. Tel qu'il est, ce texte est considéré comme illégal par le Gouvernement. Il n'offre, par suite, pour les maires et les curés qui l'emploieront aucune garantie des droits de la hiérarchie. D'autre part, les modèles transmis par M. Briand aux préfets et aux maires, sont considérés par le Pape comme inacceptables. Le pouvoir civil exige que les maires se trouvent « en présence de quelqu'un de responsable" ; l'Eglise ne veut pas reconnaître au maire le droit de refuser les curés successifs nommés par l'évêque et elle est ici dans l'esprit même de la Séparation. On ne voit pas pourquoi ces deux points de vue, également légitimes, ne pourraient être conciliés, si la formule est cherchée, de part et d'autre, sincèrement et sans arrière-pensée.
    Un projet d'impôt sur le revenu est officiellement mis sur pied. Ce projet semble être un composé des divers systèmes absolus proposés par les financiers radicaux. Il est réel, en ce qu'il frappe des catégories de revenus, et personnel en ce qu'il atteint la totalisation de ces revenus dans la personne d'un même contribuable. En parler équitablement, avant que la multitude des arguments objectifs qu'il soulève se  soient contradictoirement fait jour à la tribune, ne serait pas chose facile. Mais il est d'ores et déjà un certain nombre de considérations et de principes liminaires, qu'on peut en toute assurance faire valoir et poser. Si cet impôt institue une plus juste répartition des charges publiques, il est certainement désirable. C'est aux auteurs du projet à le démontrer. Qu'ils en fassent la preuve effective et non seule, ment logique, et l'opinion du pays sera tout entière  avec eux. Mais la feront-ils? L'impôt sur le revenu , est d'une réalisation facile pour un gouvernement  monarchique, dont la fonction arbitrale est aisément acceptée. La question est bien plus délicate pour une démocratie où un pareil impôt est avant tout voté  par la classe qui ne le paye pas. C'est là, indépendamment de tout ce qu'il peut avoir de bien fondé par  de la classe qui en fera les frais, est une chimère. La laisser, d'autre part, aux mains de ceux qui s'en exemptent pour leur propre compte, est une iniquité. Voilà pourquoi, quelque juste en soi que la thèse de  l'impôt sur le revenu puisse être, l'hypothèse nous en trouve et nous en laisse réservés.
    La question des alliances gouvernementales dans le sein du Reichstag, prime actuellement en Allemagne  toute autre préoccupation politique. Or, quoi qu'il  fasse, le gouvernement ne peut s'appuyer, pour gouverner, que sur une coalition d'éléments hétérogènes, sur un chassé-croisé de partis. Mais ce jeu artificiel est des plus dangereux et des plus délicats. Et le parlementarisme classique, avec l'équilibre instable de ses deux plateaux ou de ses deux pôles, ne s'en accommode guère. Nous attendons, avec le plus vif le intérêt, l'expérience qui en sera faite et les fruit politiques que le système portera.



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BRUNETIERE
    Etait-ce un critique, un professeur, un historien de la littérature, un conférencier ou un théologien? L'avenir dira sans doute qu'ayant été tout cela éminemment, il fut avant tout un prédicateur, un des plus grands prédicateurs français. L'avenir le placera aux côtés de  Bossuet, qu'il a vénéré avec toute la tendresse de son intelligence, et de ce Lacordaire, que je le soupçonne, - lui qui avait tout lu,  de n'avoir jamais lu. L'avenir mettra sur la même ligne, sinon à la même hauteur, les Carêmes du Louvre, les Conférences de Notre-Dame et les Discours de Combat. Et si, par hasard, dans quelque cinquante ans, il est encore des professeurs de rhétorique pour enseigner à leurs élèves « l'évolution des genres », ils leur conteront comment Ferdinand Brunetière fit sortir le sermon des églises, pour le ransporter et le ressusciter dans les amphithéâtres des Sorbonnes et des hippodromes. Vous rappelez-vous sa stupeur indignée, quand il lut, un jour, chez Edmond Scherer : "Le sermon est un genre faux, j'entends par genre faux celui dans lequel on ne peut ni penser ni dire juste» (1) ? En ce temps-là, pourtant, ses auditoires se réduisaient à quelque vingt jeunes gens dans les petites salles de la rue d'Ulm; mais, déjà, c'était les « sermons» qu'il y donnait; et dans ces  "sermons », malgré leur division tripartite, il entendait bien pouvoir et « penser », et "dire juste". Depuis lors, Il le cessa de prêcher partout, et sous toutes les formes. chez cet orateur né, où toute pansée était une conviction, où toute conviction voulait se justifier et se faire partager, tous les mouvements de l'esprit aboutissaient, comme d'instinct, à. la démonstration et au prêche. Je l'entends encore à l'Ecole normale, dans une discussion littéraire entre ses élèves et lui, improviser "en  trois points» la réfutation magistrale de ses contradicteurs. Je le revois dans son cabinet de la Revue, combattant avec énergie une idée que je lui soumettais, et trouvant aussitôt  trois raisons  pour la débouter sans retour.
    De tous ses "sermons", il avait d'abord choisi les  "textes"  dans la littérature française; plus tard, il les emprunta aux philosophes et aux savants, plus tard encore, aux encycliques des pontifes et aux Pères de 'Eglise, pour les demander enfin, avec son maître Bossuet, à l'Evangile lui-même. Comme tous les grands prédicateurs, il eut ses convertis, ses dirigés et ses disciples (2). Ceux-là auront le devoir de nous rappeler ce qu'il fut. Mieux que tout autre, ils sauront nous faire sentir la puissance et la bienfaisance d'une action qu'ils qu'ont eux-mêmes éprouvée. Dans quelques années peut-être, il conviendra de marquer comment la belle ordonnance de ses "sermons", - si elle ne l'a, certes, pas empêché d'avoir une "pensée" et de la "dire juste», - lui a parfois cependant imprimé une allure trop raide, trop simplifiée, trop unilatérale. Aujourd'hui, levant ce grand mort à peine couché, il vaut mieux lire seulement combien fut forte cette pensée, combien loyale et ardente. Il vaut mieux en suivre la noble histoire à travers sa vie, plus encore à travers ces «sermons» généreusement combatifs, qu'il a prononcés en artiste supérieur, qu'il a vécus en homme douloureux, et dont il est mort.
* * *
    Il a écrit quelque part, dans une parenthèse qui est presque une confidence: "on naît pessimiste, on ne le devient pas (3). » Je ne sais s'il était « né» pessimiste, et si les dures années de sa jeunesse ne lui avaient pas prématurément ôté ce que la vie peut avoir de douceur; jamais homme, du moins, n'a proclamé son pessimisme avec plus de sincérité, ni, si j'ose dire, avec plus d'enthousiasme et de foi passionnée. Dans un discours  d'autrefois, qui est déjà un « discours de combat", et où l'allure didactique ne parvient pas à dissimuler la confiance et l'ardeur de l'apôtre, il a prêché les mâles vertus du pessimisme, créateur de
Justice, d'Idéal et d'Art, il a glorifié les âmes robustes, qui portent en elles « l'inébranlable conviction" que la vie est « radicalement mauvaise », mais qui protestent par une fière et active révolte de la pensée et du cœur contre la brutalité tyrannique des faits (4). Ce pessimisme énergique et âpre dont il nous a dérobé la souffrance pour n'en manifester que la valeur esthétique et sociale, ce pessimisme vif  en incessante rébellion contre la nature, c'est lui qui explique l'attitude de Brunetière en face des choses, des œuvres et des hommes, son système critique, son évolution religieuse, toute sa vie.
    Si, tout jeune encore, il alla droit à la littérature, c'est précisément qu'au milieu de la vie mauvaise et de « la réalité qui nous opprime" (5), elle se montra tout d'abord à lui comme la suprême Libératrice. Avec Alexandre Vinet, son premier directeur intellectuel, il pensait  qu'une société sans lettres serait une société sans lumière, sans morale, sans sociabilité et même sans religion; non pas, à la vérité, que la littérature crée aucune de ces choses, mais elle les accompagne, et elle en est tellement la condition, qu'on ne les conçoit pas sans elle  (6). La littérature lui apparut ainsi comme, la résultante: et l'expression supérieure de toutes les forces émancipatrices qui peuvent améliorer la vie. Esprit insatiable et envahisseur, il lui sut un gré infini de son universalité. Il comprit que, grâce â elle, rien d'humain ne lui serait 
étranger, et que par elle mieux que par tout autre « service", il ferait son métier d'homme. En face de ceux qui affectaient de la dédaigner, il
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 en proclamait l'éminente dignité et lui rendait conscience de sa mission. «La littérature, disait-il, n'est pas un amusement d'oisifs ou un divertissement de mandarins: elle est, il. la fois, un instrument d'investigation psychologique et un moyen de perfectionnement moral... (7); non seulement elle est une forme de l'action,. mais, s'il y en a de plus brutales, je doute qu'Il yen ait beaucoup de plus efficaces (6). » Pour lui parmi tous les modes si divers que peut prendre l'action 'littéraire, il choisit du premier coup, et pour toujours le plus social de tous: la critique.
    On sait comment il y débuta, somment, petit répétiteur de la pension Lelarge, qui vivotait à Paris, inconnu et chétif, de leçons mal payées et passait ses nuits au milieu des livres, introduit comme par hasard à la Revue des Deux Mondes (9), i! y fit aussitôt son devoir avec toute l'ardeur de ses vingt-six ans, avec surtout une sincérité courageuse, que de plus « arrivés"  peut-être ne se seraient pas permis. D'un élan brusque, poussant devant lui ses périodes éloquentes et la justice de sa raison indignée il accula dans l'impasse de ses argumentations les princes triomphants du naturalisme, les décapita de leur gloire sinon de leur succès, troubla dans leur plaisir les lecteurs de Pot-Bouille et de la Fille Elisa et rendit à un public trop passif son élan  idéaliste. Désormais, sa vie littéraire ne fut qu'un combat: «Ah! Monsieur, que vous êtes pugnace!» lui disait le comte d'Haussonville en le recevant à l'Académie; et Ju1es Lemaitre, jadis moins aimable, le déclarait « éminemment grincheux ». .Il y a de  Alceste chez lui", disait-il encore, et plus justement    
    Mais cet Alceste, un peu bourru parfois, n'était pas, comme l'autre, dominé par ses nerfs. Il entendait, au contraire, réagir contre ses impressions et ne pas faire de son plaisir la mesure de ses jugements. Il ne se contentait même plus, comme Sainte-Beuve...

    Je ne voudrais pas clore sur lui ces quelques lignes par des mots sonores et des épithètes retentissantes, qui risqueraient de réveiller, dans une. dernière irritation, cet Alceste à peine endormi. Mais je ne puis me rappeler ses dernières années et sa mort, sans me rappeler aussi ce que songeait Chateaubriand dans la prison de Perrare : « Il n'y a de beau que les existences malheureuses. A ces martyrs de l'intelligence impitoyablement immolés sur la terre, les adversités sont comptées en .accroissement de gloire; ils dorment au sépulcre avec leurs immortelles souffrances comme des rois avec leurs couronnes (38). .Sur cette vie qui lui fut toujours rude, qui ne lui apporta que les joies écrasantes d'un travail inlassé, qui le mena à la lutte plus encore qu'à la gloire, - sur cette vie qui finissait, toutes les tristesses ont mis leur beauté. L'injustice de ses ennemis, l'ingratitude de ses alliés, la stupidité brutale des diminutions physiques, la défaite dé ses rêves les plus chers l'ont conduit jusqu'à une mort hâtive dans la douleur du corps et dans l'affliction de l'esprit. Il avait travaillé toute sa vie pour accomplir son devoir social; et la société, représentée par l'Etat, lui marquait une défiance hostile et lui retirait un enseignement qui était sa force et presque sa raison de vivre. Une jouissance lui restait: cette voix dominatrice, merveilleusement souple et passionnée, qui soulevait ses phrases trop longues et les rendait conquérantes. Elle lui manqua, elle aussi, et
l'outil se brisa entre les mains du bon ouvrier un instant découragé. Pas à pas, depuis dix ans, dans une ascension toujours plus. consciente et plus volontaire, il montait vers le christianisme catholique pour s y arrêter définitivement. Mais de presque partout, de droite
comme de gauche, et chaque jour davantage, la solitude se faisait autour de lui. Il s'était séparé avec un grand courage d'un parti qui croyait le posséder et qui allait à toutes les victoires, pour se ranger généreusement parmi .les vaincus. Mais là même, - le combat l'attendit, et là encore là. défaite. Peu importait à ce grand, batailleur indépendant qu'on le traitât de « soumissionniste », à cet éclaireur toujours en éveil qu'on le regardât comme un traînard «d'arrière-garde» (39): il aurait dédaigné toutes ces petites ironies croassantes des Semaines Religieuses de province, s'il n'avait par là même senti que les inexpériences intellectuelles et les rancunes plus ou moins conscientes de quelques « conducteurs du troupeau  - aussi bien, d'ailleurs, que la fatalité des événements,  écartaient, une fois encore, de la démocratie moderne cette Eglise qu'il aimait et qu'il aurait voulu lui ramener. Il n'a rien dit de sa souffrance. Il a rappelé - seulement, - et pour se consoler, sans doute, - qu'il y eut un pape, au siècle passé, pour refuser la dédicace du livre même qui devançait de cinquante ans la proclamation de l'infaillibilité pontificale (40). Jusqu'au dernier jour, il a continué d'écrire (41), - ou plutôt de parler, car toute sa vie n'a été qu'un discours,  avec une confiance et une sérénité apparentes; mais, déjà rendu silencieux par le mal qui le tuait, il est mort dans un autre silence, d'autant plus douloureux qu'il était plus volontairement contenu.
Maurice MASSON.


Voir: Questions de critique .."la Philosophie de Schopenhauer; Essais sur la littérature contemporaine les Conséquences du pessimisme"
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Les catholiques Espagnols
Barcelone, le 20 janvier.
    ...Les conservateurs intelligents et, entre autres, Antonio Maura, leur chef, triomphent modestement. Ils ne voudraient pas la mort, mais la conversion de leurs adversaires.
    Politiques avisés, ils comprennent que sur son cadavre, les fractions de l'extrême-gauche passeront, entraînant à leur suite les unités désemparées des troupes de Sagasta, pour courir à l'assaut de la monarchie et des libertés religieuses. Seuls, les républicains et les anticléricaux profitent de cette disparition.
    Les catholiques, eux, toujours simplistes, ne voient pas cela. Leurs journaux ne se tiennent, pas de contentement au spectacle de la désunion, des guerres intestines et publiques qui règnent chez les libéraux Ils voient déjà la loi des associations par terre avec le parti qui la proposa. Ils. ont protesté un peu partout et, d'ailleurs, non sans succès et enthousiasme. Le projet, en effet, est trop sectaire et antilibéral pour être accepté en Espagne, au moins à cette heure. mais ces catholiques me paraissent trop oublier que s Ils ont beaucoup manifesté dans leur sens, dans l'autre aussi on a manifesté pas mal; qu'on a vu, à Saint-Sébastien, par exemple, des socialistes, des républicains, des monarchistes libéraux faire bloc, et, avec un accent divers sans doute, mais unanimement, réclamer une législation plus sévère à ce qu'ils appellent «cléricalisme » et moins favorable, en particulier, au développement des congrégations. Ils oublient encore, ces catholiques, que même les conservateurs les plus modérés disent, sinon toujours en public, en tout cas dans leurs conversations privées, qu'il y a quelque chose à faire à ce sujet.
    Et, par conséquent, tout en protestant contre le projet, ce qui est leur droit et même leur devoir, il serait peut-être sage de quitter la région des idées et d'une facile opposition, pour descendre sur le terrain des réalités et des faits. Là, ils examineraient froidement ce que les circonstances, la justice et la prudence permettraient d'accorder au pouvoir ou, du moins, de présenter à qui de droit comme un minimum de concessions à faire, si l'on ne veut pas se voir arracher. ces concessions et des droits plus sacrés par la force brutale, ainsi que cela s'est vu chez vous. « Le tout ou rien» est une formule commode, mais les contingences ne supportent pas ces axiomes absolutistes. Ceux qui ne le voient pas ne devraient jamais parler de politique, ni surtout s'en occuper.
    J'oublie cependant que, dans ma dernière lettre, j'ai promis d'entretenir vos lecteurs de notre clergé. La matière est vaste et je ne pourrai guère que l'effleurer. D'ailleurs, ce que je ne dirai pas aujourd'hui sera réservé à une autre fois.
    La plupart des diocèses ont, pour la formation de nos prêtres, des « Seminarios Conciliares ». Ils comprennent, d'ordinaire, dans le même corps de bâtiment, ce que chez vous on appelle petit et grand séminaire. Le petit séminaire est exclusivement réservé aux jeunes gens qui se destinent au sacerdoce. On les y initie au latin, à, la littérature. et à. quelques rudiments de science. Les  méthodes pédagogiques, comme d'ailleurs celles des
établissements officiels, sont déplorables. La mémoire et le formalisme y ont le rôle principal. Presque point de devoirs écrits où l'on fasse appel au jugement et à l'initiative personnelle de l'élève, mais de longues leçons à apprendre par cœur, des formules et du psittacisme.  Les livres, grammaires, histoires, manuels scientifiques
ne sont jamais à. jour. La formation littéraire, en particulier, laisse tout à. fait à. désirer. L'artificiel, le convenu, Je cliché et le« truc» sont de rigueur (2). Aussi avons-nous bien peu d'ecclésiastiques qui sachent écrire notre belle langue, et les chaires, surtout dans les grandes villes, retentissent de phraséologie de lieux communs et de banalités creuses. Rien de personnel et jaillissant; on s'est appliqué  l'étouffer. Nous n'avons de véritablement éloquents que nos missionnaires de campagne qui, eux, parlent sans art, mais de l'abondance du cœur.    
    Après les classes de lettres, où le séminariste a appris surtout un peu de latin, les classes supérieures de philosophie et de théologie. 'Nous sommes maintenant au grand séminaire. Ici commence la bifurcation. Les élèves jugés intelligents suivent « la carrera ». Elle  dure, si j'ai bonne mémoire, sept ans : trois pour la philosophie, quatre pour la théologie et le droit canon. Les autres, les médiocres, ceux qui formeront le clergé des campagnes, les vicaires jusqu'à la mort, ont un
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petit cours et des « compendiums» résumés supposés plus abordables à. leurs facultés. Ce que je n'ai jamais admis, entre parenthèses. Ces «compendiums », règle générale sont beaucoup plus difficiles que les livres complets, pour la simple raison que leurs auteurs voulant tout dire en peu de mots, empilent, et entassent l'essentiel des gros ouvrages, mais sans l'expliquer. Il faut un professeur de génie pour rendre clair un« compendium ». Le travail. des élèves se réduit, le plus souvent à apprendre de mémoire ces abrégés.
    Mais pénétrons chez les plus favorisés, ceux qui seront les curés de grande paroisse, les chanoines ou les évêques. L'abstraction et la syllogisme trônent ici en souverains. Le monde moderne et la réalité si changeants, si capricieux et si fuyants n'existent pas pour ces éternels raisonneurs qui n'ont des yeux que pour l'absolu. Portes et fenêtres sont soigneusement fermées. Maîtres et élèves ignorent ce qui se passe à cette heure au dehors, par delà même les murs qui les abritent. La philosophie et la théologie sont enseignées et apprises comme des sciences mortes, ayant vécu un jour dans les cerveaux puissants d'un saint Thomas ou d'un Suarez, où elles se sont figées et cristallisées, incapables désormais d'entrer dans le courant de vie intellectuelle qui, à tous les âges, emporte l'humanité. Je connais un de ces séminaires où Belluart, un célèbre et intrépide thomiste du XVIIè siècle, est le livre de texte lu et commenté par le professeur de dogme depuis des années.
    Les questions de métaphysique les plus abstruses et les plus obscures sont celles qui ont le don de passionner et d'enlever cette jeunesse cléricale (3). La prédestination, en particulier, et ses mystères insondables, est l'occasion de chaudes et interminables querelles, comme aux beaux jours de la congrégation de Auxiliis. Je dois dire, en passant, que la plupart des étudiants et professeurs théologiens de chez nous se prononcent résolument contre Molina et Suarez, en faveur de Baes. L'âpre fatalisme qui semble distinguer le système dit de « la prémotion physique» de cet auteur, n'est point fait pour déplaire aux gens de notre race que .la mentalité arabe a assez fortement influencés. La distinction, réelle ou non, de l'essence et de l'existence, la matière et la forme, le quantum, la causalité physique, morale ou dispositive des sacrements ont d'ardents et vigoureux partisans parmi les professeurs et les élèves qui, souvent, cela s'est vu, font dépendre le Credo et tout l'édifice de la foi de l'adoption du système que leur. exclusivisme choisit. Il n'y aurait pas à se plaindre de ces outrances, excusables chez des métaphysiciens toujours un peu enfants et naïfs adorateurs de leurs idées, s'ils consentaient à donner un peu d'attention aux problèmes nouveaux, que les sciences positives de tout ordre ont soulevés autour de nous depuis un siècle. A cette observation, nos abstracteurs de la quintessence  répondent, d'ordinaire, que les erreurs sont vieilles comme le monde, toujours les mêmes, qu'Aristote pour la philosophie et saint Thomas pour la théologie, les ont depuis longtemps réfutées. Réponse commode qui dispense d'abord de connaître ce qu'a priori on appelle erreurs; qui permet d'enfoncer beaucoup de portes ouvertes, de foncer bravement contre les moulins à vent, et surtout de fermer les yeux et les oreilles comme l'autruche, pour ne pas voir ou entendre les coups violents et répétés que tant de bras et de tant de côtés, même chez nous, en Espagne, dirigent contre le sanctuaire.
    Je lis parfois, dans vos revues, que notre clergé est toujours au premier rang des clergés européens pour sa science théologique. Oui, si l'on veut parler d'une théologie plus spéculative, plus abstraite et plus étrangère à la pensée contemporaine que partout ailleurs. Ayons le courage de le dire, cet enseignement si éloigné et si au-dessus des contingences et des réalités humaines n'a  pas peu contribué à développer chez le prêtre espagnol le défaut de sens pratique et la tendance si dangereuse, mère de tous les fanatismes, qui les porte, eux, et tant de publicistes catholiques, comme Ramon Nocedal, à considérer hommes et sociétés toujours au point de vue  de la thèse, et à peu près jamais de l 'hypothèse qui les  enveloppe et les enserre. D'ailleurs, même dans le  champ de la théologie spéculative; rien n'a été produit chez nous durant les deux derniers siècles, qui mérite d'être comparé aux immortels travaux des Lugo, des Cano, des Suarez, des Molina ou des Banes. Les dernières publications théologiques ou philosophiques sont plutôt des compilations ou des résumés que des œuvres originales...
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