Nos:
Deuxième année, Numéro 74
VENDREDI 22 MARS 1907
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE




















NOTRE PROGRAMME
























Jacques ZEILLER  La Critique des traditions religieuses
 et l'œuvre de Mgr Duchesne
 
Joseph WILBOIS  Un Prêtre d'aujourd'hui
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
LETTRES A L'ÉDITEUR
François LAURENTIE: A propos du Sillon. -
Victor PARENT : Le "Parti catholique".

    REVUE DES PÉRIODIQUES
Le Pontificat de Pie X - (Mgr Ireland, North American Review). - La Quinzaine (Le Bulletin de la Semaine).
    Notes bibliographiques. - Dernières publications.

BULLETIN POLITIQUE
        La mort héroïque de l'enseigne de vaisseau Roux, risquant sa vie pour sauver son navire et la perdant, n'a pas été assez célébrée. Et surtout les enseignements qu'elle comporte n'ont pas été mis en un relief suffisant. On aimerait qu'un publiciste représentatif disant en toute occasion son mot sur toutes choses, M. Jaurès par exemple, nous expliqua ce qu'il pense de l'acte de cet officier chrétien. L'Histoire nous enseigne et les moralistes observent que la société, de quelque façon qu'elle soit constituée, en familles ou en patries, ne peut pas vivre sans sacrifices. Le dévouement, c'est-à-dire, s'il le faut, le don de sa vie à une cause essentielle en une circonstance exceptionnelle, tient dans le monde une place irremplaçable. Les irréligieux feignent de l'oublier, parce que rien ne les embarrasse davantage. La
démonstration en a été mille fois faite: seule, la foi, seules l'espérance d'une récompense ou la crainte d'un châtiment, la certitude d'une autre vie et d'une meilleure justice peuvent déterminer un homme à mourir pour ses semblables. C'est pourquoi l'acte de l'enseigne Roux comporte tant de gêne et d'inopportunité pour le moralistes au pouvoir. Le rationalisme
écourté de tant de nos éducateurs primaires n'a point prévu le cas, et l'on ne sait que dire de ce trait  archaïque et démodé de la vieille morale religieuse:  un croyant donnant sa vie pour les autres. Sans le doute, on peut être incroyant et la donner aussi.  Mais on ne Je peut certainement pas sans avoir eu sa  conscience et son âme façonnées et comme pétries dans une atmosphère, dans une discipline séculaire d'honneur et de piété. On le pourra de moins en  moins à mesure que cette sublime ambiance s'évanouira. On ne le pourrait certainement plus, le jour où les éteigneurs d'étoiles ayant accompli leur œuvre, dans l'âme des nouvelles générations, les hommes s'entre-dévoreraient de haine et de faim dans la nuit.
    La représentation diplomatique qu'entretient le Saint-Siège auprès de nombreux gouvernements, constitue sans contredit une efficace
garantie pour son indépendance spirituelle. Le pape reste ainsi, en quelque façon, une puissance politique, couvert  comme tel par les  conventions et les coutumes qui règlent les rapports des différents pays, en attendant lue le principe de la liberté de conscience soit assez universellement compris et vécu pour devenir une égide certaine et suffisante. Mais à côté d'avantages, cette situation a aussi des inconvénients. Le continuel marchandage, qui en est la conséquence nécessaire, n'est pas le seul: les diplomates envoyés par le Vatican dans les pays catholiques ou protestants sont, en effet, des agents religieux en même temps que des agents politiques, malgré l'incompatibilité de ces deux représentations. D'une part, ils traitent avec les gouvernements et ils deviennent d'autre part, les intermédiaires ordinaires entre le pape et les églises particulières. Les gouvernements eux-mêmes sont d'ailleurs impuissants à les en empêcher et le savent depuis longtemps. Aussi ne peut-on s'empêcher de sourire. :levant l'indignation affichée par la presse d'extrême-gauche, parce que Mgr Montagnini aurait communiqué avec des catholiques et se serait montré, lors des élections dernières, favorable au parti de M. Piou, comme s'il y avait là une découverte sensationnelle et inédite. Ces interventions étaient-elles donc moins condamnables lorsque, il y a quelques années, elles étaient demandées par le gouvernement lui-même et qu'elles se produisaient à son profit?
Un document attendu avec une impatience extrême vient enfin de voir le jour. C'est la déclaration gouvernementale lue, le 19 mars, devant la Douma, par M. Stolypine, président du Conseil des ministres du czar. La déclaration présente un tableau général des projets de loi proposés par le Gouvernement et le fait précéder de cette affirmation, inédite encore:
« Notre patrie doit être transformée en Etat constitutionnel. » Les points capitaux de ce document sont relatifs aux libertés politiques et religieuses, au statut des personnes et aux réformes agraires. De l'analyse fort longue déjà, que les agences nous en ont transmise, il ressort, semble-t-il, que l'Autocratie est réellement convaincue de la nécessité de gouverner avec les éléments les plus modérés et les mieux attentionnés de la nation, qu'elle en a, du moins, la bonne. et peut-être même la ferme volonté.
    La prochaine conférence de la Haye, où la question du désarmement partiel sera, parait-il, abordée, sinon nettement posée, donne au pacifisme une sorte d'envahissante actualité dont il ne faut certes point se plaindre, sauf en ce qu'il est l'objet d'une dépense exagérée de mots. Tout le monde, au fond, est pacifiste. Mais beaucoup de nations ont la légitime ambition de défendre leurs frontières ou d'étendre leur domaine colonial. Comment concilier ces idéaux.?
    Par une politique de prudence, de justice et de fermeté. Mais l'affichage exagéré du pacifisme, vocable politique bien plus que vertu sociale, ne va pas sans inconvénient de la part surtout d'une nation affaiblie ou que l'adversaire estime telle. C'est pourquoi, tout ,
en désirant sincèrement la paix, pas au point cependant où elle achèverait d'amollir les âmes et les corps, il importe de n'en parler qu'avec circonspection et de ne s'adonner à son espoir et à son désir que dans la  mesure où les autres, de leur côté, s'y livrent.




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La critique des Traditions religieuse
 et l'œuvre de Mgr Duchesne
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    Le premier volume d'une Histoire ancienne de l'Eglise, publiée par Mgr Duchesne, il y a un an, a rappelé l'attention sur l'ensemble de son œuvre non pas qu'on l'eût oubliée ni que l'on se fût désintéressé, depuis l'apparition de ses ouvrages plus anciens, des questions qu'il a été un des premiers à poser ou plutôt à reposer de nos jours en France j mais ce sont précisément au contraire les progrès du grand mouvement d'études d'histoire religieuse qu'il a tant contribué à déterminer chez nous et qui est allé en se développant sans cesse qui risquaient de rendre moins présent à ceux qui s'y intéressent le souvenir de son point de départ, vers lequel le livre paru l'an dernier nous invite d'autant plus à nous reporter un instant que les éléments en sont empruntés à un cours professé par l'auteur au début de sa carrière j ce point de départ, c'est bien aux premiers grands travaux de Mgr Duchesne qu'on doit surtout le fixer. Leur influence a été prépondérante sur la formation de ce courant qui pousse tant de nos travailleurs contemporains, clercs et laïques, à étudier les problèmes de critique qui se présentent à nous en matière d'histoire religieuse comme ailleurs, et qui furent longtemps trop négligés ou trop facilement résolus.
    Car il est triste de constater tout d'abord combien non seulement l'on avait peu avancé sur ce terrain, mais quel recul s'était produit depuis bien des années déjà, lorsque l'abbé Duchesne s'y aventura, très délibérément et en connaissance de cause. L'érudition du XVIIe et du XVIIIe siècles, Noël Alexandre, Launoy, Fleury, surtout le grand Tillemont n'avaient-ils pas apporté déjà la réponse à peu près définitive à la plupart des questions qu'il n'a fallu soulever à nouveau de nos jours que parce qu'on les avait dans l'intervalle ré-obscurcies comme à plaisir? La fin du XVIIIe siècle les avait laissé dormir; mais, lorsque les écrivains catholiques du XIXe siècle les réveillèrent, ce fut dans un esprit préconçu de réaction contre les conclusions de leurs devanciers. C'est alors que triomphent dom Guéranger et son école  ultramontains, tout leur parait critiquable chez ces érudits gallicans  enthousiastes du moyen âge, que trouveraient-ils de bon chez ces modernes? sentimentaux, ils ne peuvent que condamner une science trop rationnelle, sèche et froide à leur cœur qui a besoin de vieilles et pieuses légendes pour s'émouvoir et se dilater. Et il ne s'agit nullement ici de contester les vertus et les autres mérites de ces romantiques; on sait leur rôle dans la renaissance catholique de la première moitié du dernier siècle; mais leur science historique ne fut pas toujours à la hauteur de leur zèle, et leur œuvre sur ce domaine est aujourd'hui en grande partie périmée.
    A vrai dire, tout était à recommencer lorsque l'abbé Duchesne entra en lice.
    Sans doute, la critique n'avait pas laissé protester ses droits; et, pour s'en tenir au sujet qui devait être le but d'un des principaux efforts de Mgr Duchesne, celui de l'apostolicité des Eglises des Gaules, MM. Ed. Le Blanc, Aubé et d'autres avaient rompu plus d'une lance en faveur de l'humble histoire contre l'orgueilleuse légende. Mais il était nécessaire, pour ruiner les prétentions de celle-ci, de prendre l'offensive et mener contre elle une attaque plus générale et plus ordonnée. C'est là l'œuvre d'une partie de la vie de Mgr Duchesne. Fallait-il, pour s'y donner, un particulier courage. Peut-être, et celui qui l'entreprenait n'entrevoyait. doute pas alors, pour son couronnement,  l'octroi du pompon rouge de protonotaire apostolique. Il n'y gagna tout d'abord que les loisirs, féconds pour ses travaux, que lui fit l'Institut cathodique à la suite d'un article inséré dans le Bulletin critique et désapprouvé par l'un des archevêques protecteurs; on a vu, depuis lors l'indépendance plis rudement châtiée. S'ill n'était pas encore besoin d 'héroïsme pour plaider la cause dont l'abbé Duchesne se faisait l'avocat, du moins une bonne volonté persévérante, un labeur soutenu, un sens critique très sûr étaient-ils indispensables pour constituer le dossier, l'ordonner et en faire apparaître les irréfragables conclusions. Annoncées et déjà justifiées dans le cours sur les Origines chrétiennes (1878-1881), se préparant des preuves plus serrées dans le mémoire sur les Origines des diocèses épiscopaux dans l'ancienne Gaule, ces conclusions se présentèrent avec toute leur force et un décisif appareil d'arguments dans les Fastes épiscopaux. De ce jour, l'Ecole légendaire, contre laquelle n'avaient non plus cessé de lutter les Bollandistes de Bruxelles, reçut la suprême atteinte; elle n'est pas morte sur le coup; elle a fait entendre encore .plus d'une protestation; mais la blessure était mortelle; elle ne s'est jamais relevée; elle est condamnée. '
    Mais, parce que Mgr Duchesne a ainsi achevé de réduire à néant des prétentions abusives, faut-il regarder son œuvre comme exclusivement critique et en voir là le seul mérite? Il serait le premier à protester contre ce jugement. Une grande partie de son activité scientifique a été consacrée à une entreprise de démolition, c'est vrai; mais d'abord détruisait-il pour le plaisir de détruire? Il est clair que non; Il convenait de faire place nette, de débarrasser les abords d'un monument dont la solidité défie les siècles, le monument de nos sûres traditions religieuses, de toutes les constructions postiches 'qui les encombraient. Mais ce qui a subsisté après ce nettoyage est d'autant mieux assuré que les sacrifices à accomplir l'ont été d'une main plus impitoyable. ce qui a été rejeté l'a été sans remords, on peut croire que ce qui a été conservé ne l'a été qu'à bon escient, et il n'y a plus a craindre, pour ces restes encore suffisamment imposants, la compromission d'un voisinage fâcheux. Par cela seul donc qu'il faisait œuvre critique, l'abbé Duchesne faisait œuvre de conservation.
    Mais cette œuvre critique même s'est exagérée dans l'esprit de ceux qu'elle scandalisait. L'abbé Duchesne disait, par exemple, qu'aucune des Eglises de France, dont une ambition pieusement naïve plaçait la fondation à l'époque apostolique, ne pouvait se réclamer de titres historiques certains avant le IIIè siècle, et il maintenait que la première de celles dont les témoignages positifs nous certifient l'existence, est l'Eglise de Lyon, que gouvernait saint Pothin au temps de Marc-Aurèle. Peu d'Eglises d'Occident auraient le droit de prétendre à une origine aussi ancienne et aussi illustre, puisque saint Pothin avait été d'abord, en Asie, le disciple de saint Polycarpe, qui avait lui-même reçu l'enseignements de disciples immédiats de Jésus. N'importe: plusieurs estimaient que cet. antiquité n'était pas assez haute, ces débuts pas assez glorieux; il leur fallait, parmi les fondateurs des chrétientés des Gaules, le publicain converti, Zachée, et l'Aréopagite Denys, «l'enfant élevé par Jésus-Christ et montré à la foule», Martial, et «l'un des bergers de la crèche», Gatien (2), Lazare, le ressuscité, et ses sœurs Marthe et Madeleine, et ils accusaient l'abbé Duchesne de méconnaître les  vraisemblances en refusant d'accorder que la Gaule eut  été atteinte par la propagande chrétienne dès le premier siècle. Mais, précisément, il n'avait jamais rien dit de tel: il a toujours pensé, il pense encore qu'avant de  parvenir à Lyon, la propagande évangélique a dû toucher la côte par où l'on aborde en notre pays lorsqu'on vient de l'Italie ou de l'Orient et que, de par sa situation géographique même, il y a quelque chance  pour qu'une ville comme Marseille ait compté des chrétiens avant Vienne et avant Lyon; si l'on trouve une Eglise déjà complètement organisée dans ces deux dernières villes au milieu du IIè siècle, il est vraisemblable que l'Evangile ait été prêché dans la première vers la  fin du précédent. Mgr Duchesne reconnaît cela sans peine. Dira-t-on encore, - mais qui le dirait aujourd'hui, - que sa critique ne respecte rien?
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   Aussi a-t-il montré et qu'il est capable de tenir tête à une critique plus radicale que la sienne et de faire suivre ses destructions nécessaires de respectables constructions. Il a défendu sainte Geneviève contre M. Krusch avec la même vivacité que celui-ci l'avait attaquée, en y ajoutant seulement un esprit dont son adversaire n'a pas paru doué au même degré, et, pour cette défense. Il lui sera, il lui est déjà beaucoup pardonne par qui ne lui pardonne cependant que difficilement ~ avoir victorieusement contesté le titre de citoyen d'Athènes au premier évêque de Pans. Et il a écrit des ouvrages comme son dernier livre, qui prouvent que les synthèses constructives .ne lui font pas peur. Les anciens adversaires qui auraient été volontiers jusqu'à mettre en cause son orthodoxie y trouveraient, s'ils doutaient encore, de quoi rassurer leur charité trop vite alarmée. Les champions de l'Ecole légendaire n'avaient-ils pas soutenu que les ennemis des légendes étaient aussi les ennemis du merveilleux, du surnaturel, des contempteurs de miracles? Qu'ils lisent l'Histoire ancienne de l'Eglise. Ils verront si Mgr Duchesne révoque en doute les miracles racontés, par exemple, dans le livre des Actes des Apôtres. «L'un des apôtres les plus en vue, dit-il en rappelant la persécution d'Hérode Agrippa contre la petite communauté chrétienne de Jérusalem, Jacques, fils de Zébédie, fut décapité; Pierre fut arrêté aussi; le même sort lui était réservé; il n'y échappa que par miracle (3)' Mais il  est, nous nous en félicitons, maint autre passage, qui témoigne plus péremptoirement, ou plutôt c'est tout l'ensemble du livre qui nous assure mieux encore, de la rectitude de là. doctrine en même temps que de la sûreté de la science de celui qui l'a écrit.
    On n'aurait néanmoins pas tort, même en présence de ce beau modèle de science constructive, de juger que la partie critique de son œuvre en demeure la partie la plus importante, en ce sens que ces conséquences lui ont conféré une valeur de premier ordre. Qu'il l'ait voulu ou non, et malgré le mérite de ceux qui l'ont précédé, Mgr Duchesne, dans notre pays et dans le milieu catholique où s'exerçait son action, a été un initiateur. Les études auxquelles il s'est livré n'étaient guère en honneur dans le clergé français il y a une trentaine d'années, ou du moins la méthode et l'esprit qu'il allait y apporter: qu'il traitât des origines des Eglises gauloises dans ses Fastes épiscopaux, ou dans son cours sur les Origines chrétiennes, qui est devenu le volume paru l'an dernier, des premiers temps de l'Eglise en général, de ses crises ,de croissance, qu'il avouait franchement, des progrès de son organisation et de l'évolution de son dogme, qui ne lui paraissaient point pierres de scandale, c'était bien un esprit nouveau qu'il introduisait, ou réintroduisait, dans l'enseignement ou la production littéraire ecclésiastiques. On s'explique que le souffle de cet esprit se soit vite fait sentir jusque par delà les régions où s'enfermait alors l'abbé Duchesne; la contagion était inévitable. Au XVIIè siècle déjà, tandis que Tillemont ou les érudits qui le précèdent immédiatement exécutent, en matière ecclésiastique, le travail que l'on sait, Pétau fonde l'histoire des dogmes et Richard Simon la critique biblique parmi les catholiques; et sans doute ils ne dépendent pas les uns des autres, mais il y a bien entre eux quelque rapport, sinon du fait de leurs ouvrages eux-mêmes, du moins de celui de leur orientation. Et de même il serait illégitime
d'associer étroitement Mgr Duchesne et l'abbé Loisy, mais le cadet ne doit-il rien à l'aîné? Il y a une solidarité presque forcée entré les différents domaines scientifiques; l'histoire ecclésiastique ne se confond pas avec la théologie positive ni avec l'exégèse, mais elles ont; pour ainsi dire, des intérêts communs : prendre en main la cause de l'une, ce n'était pas ne servir qu'elle seule, le service allait profiter aux disciplines voisines, leur susciter à leur tour des défenseurs; les premiers succès remportés par les principes engagés dans la lutte lutent le préliminaire d'autres victoires.
    Ce sont bien en effet des questions de principes qui se trouvèrent posées dans les cours ou les écrits de l'abbé Duchesne, moins par sa volonté peut-être que par celle de ses contradicteurs. Ramener la fondation d'in siège épiscopal du premier siècle au IIIè, retarder l'arrivée de saint Pierre à Rome jusqu'aux dernières années de sa carrière apostolique, en attendant, ce qui est de plus de conséquence, de confesser l'insuffisance des premiers essais des philosophes chrétiens pour traduire le dogme dans le langage de la spéculation hellénique et les lents progrès de cette adaptation, cela ne paraît pas, a priori, devoir soulever de bien chaudes alarmes. Déjà pourtant cela en soulevait, et il est intéressant d'en saisir les motifs précis. « Que penser, écrivait un Bénédictin, dom Plaine (4), dépeignant ce qu'il croyait être l'état d'esprit obligatoire de l 'historien critique, que penser de sa dévotion envers les saints et envers l'Eglise elle-même, quand, assez souvent, les saints qui sont proposés aux hommages de sa piété sont pour lui des personnages à moitié fabuleux, quand il reproche journellement à l'Eglise sa mère d'accorder croyance à des fables et de tomber dans beaucoup d'autres aberrations, lorsqu'au lieu de suivre docilement sa direction il est toujours disposé à la trouver en faute sur tel point ou sur tel autre?,» Et Mgr Bellet, dans un livre sur les Origines de l'Eglise de France (5), où il essayait de réfuter les Fastes épiscopaux, de l'abbé Duchesne, déclarait que les récits que la critique traitait de légendaires étaient garantis comme vérités historiques par la liturgie, le culte, qui les ont accueillis et par là même sanctionnés; ainsi s'est perpétuée jusqu'à nos jours une « tradition », qui est pour nous une source de renseignements qu'il faut sans doute priser plus que tous les textes, car la tradition a toujours été « dans l'Eglise universelle et dans les Eglises particulières, la manière la plus sûre de transmettre la vérité et tout ce qui touche au culte, y compris le culte des saints, surtout celui des saints fondateurs» (6). C'est en définitive, on s'en rend compte, sur la notion de tradition et sur la nature de nos devoirs envers elle que porte le débat: pour ceux que nous venons d'entendre, la tradition est un bloc, elle est quelque chose de donné une fois pour toutes, qui s'impose à nous par son antiquité et à quoi il ne nous est pas permis de toucher; de cette antiquité, inutile de demander des preuves historiques positives; peu importe qu'en remontant de proche en proche, nous ne découvrions pas avant le IXè ou le Xè siècle de témoignage sur le caractère apostolique de tel saint personnage que des documents plus anciens nous présentent, au contraire, comme n'appartenant vraisemblablement qu'au IIIè siècle ou au IVè; il suffit que depuis le IXè siècle l'Eglise qui lui attribue sa fondation lui reconnaisse ce caractère; si elle l'a fait, ce ne peut être que pour de bonnes raisons; elle possédait, apparemment, des renseignements que nous n'avons plus, et, sûre de son fait, elle n'a pas hésité à faire passer sa croyance dans sa liturgie; elle l'a vraiment consacrée, elle l'a soustraite. à la discussion; il n'y a plus à son égard qu'une attitude d'esprit possible - l'acte de foi.
    Les opposants a la théorie du bloc  sont plus exigeants en fait de traditions. Dans l'amas souvent hétéroclite de données multiples qu'on leur présente comme telles, ils ont demandé à faire un départ: tout ce qui n'est pas objet d'enseignement officiel de la part de l'Eglise, ils l'ont revendiqué comme ressortissant a leur critique; l'apparente sanction. fournie par la liturgie a des récits douteux ou apocryphes ne les trouble pas plus que l'absence de textes ne déconcertait leurs antagonistes en mal d'inventions édifiantes; de ce que la légende s'est associée au culte, il ne s'ensuit pas que l'Eglise l'impose, en vertu de son magistère; à notre croyance; nous gardons toute notre liberté à l'endroit. de prétendues traditions que le Bréviaire d'une Eglise locale, ou le Bréviaire romain même, a bien pu accueillir mais qui n'ont rien à voir avec la Tradition doctrinale de l'Eglise.
    Ainsi se désagrège un bloc indûment constitué d'éléments disparates et d'une trop illégale solidité...

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Sur le Sillon.
    ...Mais, pour les catholiques, le catholicisme seul, l'idéal moral catholique seul est le sel de la terre. Il n'y a pas l'idéal «moral» qui soit le même que celui-là, sinon lui-même. Donc, je consens qu'on dise le même idéal politique, ou le même idéal économique, ou, à la rigueur, et en limitant le sens de ce mot, le même idéal démocratique, mais non le même idéal moral.     Et il serait bon, désormais, alors même qu'on détend une idée juste, à savoir, par exemple, que les groupements politiques ne doivent pas se faire exclusivement sur l'idée religieuse, de ne plus employer de termes imprécis et inexacts, surtout lorsque l'imprécision est à ce point dangereuse et décevante...
    Il est bien probable qu'un jour ou l'autre, ici ou là, une discussion publique s'ouvrira sur un grand nombre de points que le Sillon, malgré son horreur affichée de l'équivoque, laisse toujours dans l'ombre. je n'ai nulle qualité pour l'ouvrir. Il  faudrait un philosophe. Mais, si peu dialecticien que l'on soit, on se surprend sans cesse à regretter dans les articles sillonnistes, avec l'abus des mots, une extrême obscurité.
    Exemple.. que veut dire l'abbé BeauPin en écrivant que « beaucoup d'hommes» séparés religieusement du Sillon, « pourront joindre leurs efforts à ceux des sillonnantes »? Tous les hommes de bonne volonté ont toujours pu joindre leurs efforts. Cette expression signifie-t-elle que le Sillon acceptera leur collaboration effective à sa revue, à son journal, à sa propagande, à ses congrès? Est-ce dire que le Sillon, désormais, pourra comprendre ou englober ces hommes?
    C'est ce que donnerait à croire le passage cité par l'abbé.. « Elargissant le Sillon, nous prévoyons sans crainte la collaboration d'hommes qui, animés du même idéal que nous [vague, cela], ne partagent pas notre foi positive. » Jadis, en effet, le Sillon admettait ou prétendait admettre la liberté de discussion entre amis et entre adversaires. Aujourd'hui, le Sillon « s'élargit» et prévoit la « collaboration» d'hétérodoxes. c'est, semble-t-il, qu'il s'ouvre tout à fait aux non-sillonnistes ou à ceux qui, en tant que non-catholiques, ne sont pas absolument sillonnistes. Ce qui revient à dire que le Sillon comprendra des non-sillonnistes... Mystère!
    Est ce bien cela? ou de pareilles phrases rééditent-elles seulement de vieux propos du Sillon? Mais, alors, pourquoi employer le mot « élargir»?
   Ce qui est curieux, c'est qu'il y a dix-huit mois, le Sillon excommuniait un grand nombre de  gens qui ne promettaient pas, a priori, une confiance « absolue et inconditionnée» au maître. Avec intransigeance, leur « collaboration» était rejetée. Aujourd'hui, le Sillon ouvre des bras immenses. On dira, je le sais bien, que l'exécution passée était nécessaire pour maintenir l'intégrité de l'esprit sillonniste (c'est-à-dire l'esprit de M. Marc Sangnier) et que ce premier rétrécissement a seul permis l'élargissement futur. Le malheur, c'est que, précisément, les expulsés étaient infiniment moins exclusifs que le jury sans mandat qui les condamnait.
Donc, ou M. l'abbé Beaupin se sert de termes sous lesquels il est impossible d'apercevoir une pensée précise et qui ne soit pas contradictoire, ou il est bien regrettable que les comptes rendus des congrès du Sillon soient rédigés par des sillonnistes dans une revue critique.
3° En dépit des affirmations, toutes les équivoques ne sont pas dissipées au Sillon. Il faut souhaiter qu'elles ne tardent pas à l'être. Un groupe qui parle déjà de « mériter» un « parti nouveau » doit au public une extrême clarté.
    Mais je doute, Monsieur, qu'il la donne. Le Sillon se tire de toute difficulté par la souplesse verbale, et ne craint pas les formules contradictoires. De plus, il affirmera toujours qu'il met en pleine l
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umière son originalité (voir les deux articles de M. Beaupin), qu'il n'a dit toue sa pensée, qu'il la dit.. Mais, au total, il la laisse ignorer. De plus, il considère tout questionneur catholique comme prévenu. Nous ne saurons donc pas grand chose.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes bien dévoués sentiments.
        François LAURENTIE,  Maître de conférences à l'Université de Groningue.

Le « Parti catholique »
Paris, 17 mars 1901,
 Monsieur,
    La lettre que le pape vient d'adresser à M. Jean Lerolle contient quelques lignes bien intéressantes relativement à une question que posent encore certains, sans succès d'ailleurs ..la question du « parti catholique" . On sait que c'est l'Action libérale populaire qui doit grouper toutes les forces électorales, afin de former un « bloc catholique ", suivant une expression à laquelle semble attachée je ne sais quelle vertu magique.
    Or, voici le programme que le pape loue dans l'Association catholique de la Jeunesse française :
    Donner ouvertement l'exemple de vertus chrétiennes, se tenir en dehors des disputes et passions .politiques, s'occuper avec ardeur des doctrines sociales et de leur mise en pratique, poursuivre vigoureusement son dessein par la parole, les écrits et les instituons convenables.
     « Se tenir en dehors des disputes et patins politiques », qu'est-ce à dire?
    Je trouve, dans la Croix du 12 mars, quelques mots explication signés Franc, qui me semblent mériter de retenir l'attention:
    « Là est résolu le principe d'action au point de vue « politique ». Comme malheureusement en France, les diverses régions et les diverses classes de la société sont, au point de vue politique, très divisées, et comme les événements font prévoir que ces divisions se prolongeront longtemps, toute organisation qui veut être avant tout catholique, doit se tenir en dehors de ce terrain. C'est ce que le pape daignait nous dire à nous-mêmes au mois de décembre. C'est ce que fait l'Association catholique qui s'adresse, sans distinction de partis, à toute la jeunesse française.
Et alors, qu'est-ce donc que l'Action libérale populaire qui, étant un parti politique, ne saurait être un parti politique catholique, puisque ces deux épithètes ne peuvent être accouplées, et qui, cependant, si l'on fait abstraction de la question religieuse, est radicalement incapable de réunir sur un programme politique et social commun les catholiques républicains et les catholiques royalistes qui forment ses troupes. Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée!
    En résumé, ce que demande le pape, c'est que les catholiques français sachent séparer nettement leur action religieuse et leur action sociale de toute compromission politique, ayant en vue, par conséquent, non la conquête du pouvoir, mais un travail de lente et laborieuse formation et éducation des âmes.
    Ces idées ne sont-elles pas, précisément, parmi telles que Demain s'efforce de nous rendre familières, et quel est celui de vos lecteurs qui se souvenant des remarquables articles consacrés à cette question par votre éminent collaborateur, Paul Bureau, ne se réjouirait pas d'une approbation aussi autorisée? Si les catholiques entraient
curieusement et loyalement dans la voie qui leur est tracée, ils auraient tôt fait de séparer dans l'esprit public la politique et la religion, et la Séparation, malgré les pertes matérielles et les difficultés d'un moment de transition, aurait marqué pour la France l'aurore (d'un intense renouveau de vie religieuse et murale.
    Veuilles agréer, etc.   Victor PARENT.
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CHRONIQUE : Un Prêtre d'aujourd'hui
    Il vient de paraître un admirable livre. C'est la vie de L'Abbé Gustave Morel, professeur à l'Institut catholique de Paris (1). Je ne loue pas ici l'éminent auteur de l'ouvrage, l'abbé Jean Calvet, qui n'a voulu que rassembler les notes, les lettres et les propos de son ami, encore qu'il l'ait fait avec une justesse d'émotion qui décuple son grand talent. Mais les moindres actes et les moindres paroles de Morel forment à eux seuls une étonnante leçon de psychologie, de politique, de critique, de piété, que sais-je encore? Deux choses y sont incomparables. D'abord, Morel fut un penseur très infirmé et très hardi en même temps qu'un prêtre exclusivement prêtre, bien que nous retrouvons chez lui toutes nos préoccupations intellectuelles, mais avec des solutions d'une originalité sérieuse - d'homme d'action qui serait un saint. J'ai suivi, l'été  dernier, en Russie, les traces d'un de ses apostolats.  Peut-être suis-je encore dans l'émerveillement. Mais il  me semble que le livre qui raconte un tel homme est un  des grands événements de notre littérature religieuse.
    C'est cette vie que je vais tout simplement résumer.
    Gustave Morel naquit en 1872, dans un hameau du diocèse de Saint-Dié, d'une famille de cultivateurs aisés. Sa famille et son pays lui donnèrent leurs vertus de probité, de ténacité et d'équilibre. Avec elles, il se développa sans éclats. La religion et les mathématiques furent ses seules passions, si l'on peut parler de passions chez ce Vosgien froid et méditatif. La religion l'emporta. C'est au moment où M. Biehler l'appelait à Stanislas, en lui promettant de le faire recevoir premier à Polytechnique, qu'il se décida à entrer au séminaire: acte de volonté réfléchie, où il n'y eut pas plus de suggestion de ses proches que de coup de la grâce.
    Son temps de séminaire fut partagé entre Saint-Dié et les Carmes. D'abord il ne fut qu'un bon élève de province. Mathématicien en récréations, il fut scolastique en classe, et il apporta les mêmes qualités et les mêmes défauts à l'étude des abstractions de Laplace et de saint Thomas.
    Par contre, sa piété s'accrut. D'abord, il acquit un sens profond de la Providence. Il avait pour règle de préparer de toutes ses forces chaque nouvelle fonction de sa vie, mais de laisser à la volonté divine, sous forme de décision de ses supérieurs, le soin d'en régler le détail. Un exemple entre vingt. En 1895, étant aux Carmes, il fut reçu licencié de mathématiques avec la mention très bien. Ordre de son évêque de renoncer aux mathématiques pour se préparer à être professeur de théologie dans son grand séminaire. Humble soumission de Morel, persuadé qu'il servira Dieu mieux encore dans ce nouveau rôle. C'est là l'effet de sa vie intérieure. Quelques jours avant son ordination, il écrivait: « Etre prêtre! Mais quand même je serais innocent, quand même je n'aurais pas mérité tous les supplices, je devrais souffrir pour être prêtre, puisque vous, ô mon modèle, ô divin prêtre, vous avez souffert, vous avez été l'homme des douleurs. Vous avez été prêtre et victime; moi aussi, je dois, pour être vraiment prêtre, être aussi victime" (2). En se redonnant à la théologie, il écrivait encore: "Je ne veux pas que mon rôle ici-bas soit un rôle qu'un laïque aurait pu remplir; car, alors, ma vocation serait inexplicable, et, certes, je crois à ma vocation comme à ma propre existence. Sans doute, on peut sauver des âmes en faisant des mathématiques, mais bien indirectement; ce n'est pas seulement cela que je veux... Dieu prépare à ses prêtres des places diverses, mais il est certain que le rôle du prêtre enseignant le catéchisme à des petits enfants est bien plus beau que celui du plus grand professeur de mathématiques de la première Faculté du monde." (3) Il disait de même, après la mort de Mgr d'Hulst : "Je désire travailler beaucoup toute ma vie; j'aime mieux mourir jeune comme Mgr d'Hulst, après avoir usé mes forces au service de Dieu, que de trop me ménager" (4).
S'il s'usa ! Physique, philosophie moderne, exégèse, histoire, patrologie, grec, allemand, anglais, italien, art même, il semble à plusieurs que ses premières années des Carmes se passent à une chasse aux diplômes désordonnée. Désordonnée s'il n'eût été prêtre. Mais son évolution est réglée. Parti des mathématiques, il se dirige vers le concret en traversant nécessairement deux disciplines .
voisines, la théologie et la physique; puis, faisant un retour en arrière
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 afin d'utiliser pour le service de Dieu les matériaux amassés, il montre que la méthode de la théologie et la méthode de la physique sont plus semblables qu'on ne le croit. Au bout d'un an, il renie cette apologétique de bibliothèque. Les incroyants d'aujourd'hui ont bien d'autres besoins. Le voilà donc apprenant la philosophie moderne pour saisir leur état d'esprit, l'histoire des dogmes pour connaître leurs éléments de nouvelles synthèses dans des voyages d'études en Allemagne, en Angleterre et à Rome. Le but de ses études en est un premier lien. Le second, c'est l'ordre logique dans lequel elles se succèdent. De la philosophie, il passe à l'histoire des doctrines, et des faits historiques à l'observation sociale: il va des abstractions aux réalités, sans hâte, sans lacune, indifférent à la mode et effrayant de travail. L'ordonnance de ses progrès et la sainteté de ses efforts lui donnent de la sécurité pour s'enhardir. Il n'a peur ni d'assister au cours de M. Harnack, ni d'aller voir M. Loisy. Naturellement, il est sévère aux retardataires. « Par moments, écrit-il en 1899, j'en veux à ces professeurs qui, au milieu du mouvement d'idées soulevées aujourd'hui, trouvent moyen dans une Faculté, et à Paris, de laisser ignorer à leurs élèves tout ce qui ne rentre pas dans le cadre étroit qu'ils se sont tracé. Ils sont pourtant excusables, car ils ont des yeux pour ne point voir. Malheureusement, les élèves qui sortent de là ne sont nullement préparés à vivre dans le temps où nous sommes; il leur faut autre chose: on ne sait encore au juste quoi. Je m'effare un peu à l'idée que j'ai moi-même à travailler à cette adaptation nouvelle de la théologie. » Mais, avec cette audace, quelle modestie! Dix lignes plus loin, il ajoute: « On ne peut faire d'œuvre vraiment utile à la religion que si l'on travaille de son mieux à être un digne instrument de la Providence dans le gouvernement du monde; et pour être ce que nous devons être, aussi bien que pour faire ce que nous devons faire, l'aide de Dieu est nécessaire (5). » Ainsi, à classer son érudition, sa personnalité s'est affirmée, et c'est une personnalité chaque jour plus sacerdotale, car « il fortifie sa vie intérieure, il s'humilie, il prie, il mortifie son corps, et,
, comme il dit, pour faire de la bonne et utile critique, il monte à l'assaut de la sainteté» (6).
L'abbé Morel compléta ses études par de nombreux voyages. L'un d'eux, pourtant, prima les autres. Il fit, dans l'âme de Morel, une révolution. C'est son voyage d'Angleterre pendant les vacances de 1902. A vrai dire, la révolution commença dès 1901, lorsque Morel, sortant des Carmes, vint habiter au séminaire de Saint-Vincent de Paul. Auprès du supérieur, M. Portal, et des amis dont les conversations formaient comme l'âme de la maison, il apprit tous les événements de cette campagne de 1895, où catholiques romains et anglicans travaillèrent, avec la même fièvre de charité, à un rapprochement entre les deux Eglises. Ces hommes, convaincus que les conversions individuelles ou l'alliance des pontifes étaient, dans la plupart des cas, des moyens d'apostolat peu pratiques, étaient résolus à préparer l'union de longue date, par de profonds rapprochements d'esprit et de cœur entre des membres ou des groupes de membres des différentes communions. Dans ces relations, chaque groupe, au lieu d'affaiblir l'autre pour l'absorber, lui donnerait son exemple pour le rendre plus parfait, Jusqu'à ce que les deux Eglises, vivifiées l'une par l'autre, se sentent tout près l'une de l'autre parce qu'elles seraient tout près du Christ. Ce qui leur donnait de l'espoir, c'était le spectacle d'une refonte des sociétés européennes où s'effaçaient les particularités nationales, partant les divergences des Eglises. En particulier, l'Angleterre, depuis le mouvement d'Oxford, prenait de plus en plus des allures catholiques, Morel vit les principaux apôtres de cette transformation, et il fut émerveillé de découvrir les âmes de chrétiens tels que M. Lacey, le P. Puller, M. Birkbeck et enfin lord Halifax. L'union lui sembla possible parce qu'elle était nécessaire. A son tour, il abandonna la théologie de cabinet pour se lancer dans l'action. Assurément, ce fut la grande transformation de sa vie. Ses amis ne le reconnaissaient plus. Et pourtant il faut avouer que ce progrès était fatal encore. Il s'imposait à son esprit et à son cœur. Son esprit, que les réalités avaient désabusé de l'idéologie, mais qui avait trop de points de vue pour se contenter de faits disjoints, ne pouvait plus s'intéresser qui au grand fait des chrétientés tendant vers la catholicité..

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