Page 3
La critique des
Traditions religieuse
et l'œuvre de Mgr Duchesne.
Le premier
volume d'une
Histoire ancienne de l'Eglise, publiée par Mgr Duchesne, il y a
un an,
a rappelé l'attention sur l'ensemble de son œuvre non pas qu'on
l'eût
oubliée ni que l'on se fût
désintéressé, depuis l'apparition de ses
ouvrages plus anciens, des questions qu'il a été un des
premiers à
poser ou plutôt à reposer de nos jours en France j mais ce
sont
précisément au contraire les progrès du grand
mouvement d'études
d'histoire religieuse qu'il a tant contribué à
déterminer chez nous et
qui est allé en se développant sans cesse qui risquaient
de rendre
moins présent à ceux qui s'y intéressent le
souvenir de son point de
départ, vers lequel le livre paru l'an dernier nous invite
d'autant
plus à nous reporter un instant que les éléments
en sont empruntés à un
cours professé par l'auteur au début de sa
carrière j ce point de
départ, c'est bien aux premiers grands travaux de Mgr Duchesne
qu'on
doit surtout le fixer. Leur influence a été
prépondérante sur la
formation de ce courant qui pousse tant de nos travailleurs
contemporains, clercs et laïques, à étudier les
problèmes de critique
qui se présentent à nous en matière d'histoire
religieuse comme
ailleurs, et qui furent longtemps trop négligés ou trop
facilement
résolus.
Car il est
triste de constater
tout d'abord combien non seulement l'on avait peu avancé sur ce
terrain, mais quel recul s'était produit depuis bien des
années déjà,
lorsque l'abbé Duchesne s'y aventura, très
délibérément et en
connaissance de cause. L'érudition du XVIIe et du XVIIIe
siècles, Noël
Alexandre, Launoy, Fleury, surtout le grand Tillemont n'avaient-ils pas
apporté déjà la réponse à peu
près définitive à la plupart des
questions qu'il n'a fallu soulever à nouveau de nos jours que
parce
qu'on les avait dans l'intervalle ré-obscurcies comme à
plaisir? La fin
du XVIIIe siècle les avait laissé dormir; mais, lorsque
les écrivains
catholiques du XIXe siècle les réveillèrent, ce
fut dans un esprit
préconçu de réaction contre les conclusions de
leurs devanciers. C'est
alors que triomphent dom Guéranger et son école
ultramontains, tout
leur parait critiquable chez ces érudits gallicans
enthousiastes du
moyen âge, que trouveraient-ils de bon chez ces modernes?
sentimentaux,
ils ne peuvent que condamner une science trop rationnelle, sèche
et
froide à leur cœur qui a besoin de vieilles et pieuses
légendes pour
s'émouvoir et se dilater. Et il ne s'agit nullement ici de
contester
les vertus et les autres mérites de ces romantiques; on sait
leur rôle
dans la renaissance catholique de la première moitié du
dernier siècle;
mais leur science historique ne fut pas toujours à la hauteur de
leur
zèle, et leur œuvre sur ce domaine est aujourd'hui en grande
partie
périmée.
A vrai
dire, tout était à recommencer lorsque l'abbé
Duchesne entra en lice.
Sans
doute, la critique n'avait
pas laissé protester ses droits; et, pour s'en tenir au sujet
qui
devait être le but d'un des principaux efforts de Mgr Duchesne,
celui
de l'apostolicité des Eglises des Gaules, MM. Ed. Le Blanc,
Aubé et
d'autres avaient rompu plus d'une lance en faveur de l'humble histoire
contre l'orgueilleuse légende. Mais il était
nécessaire, pour ruiner
les prétentions de celle-ci, de prendre l'offensive et mener
contre
elle une attaque plus générale et plus ordonnée.
C'est là l'œuvre d'une
partie de la vie de Mgr Duchesne. Fallait-il, pour s'y donner, un
particulier courage. Peut-être, et celui qui l'entreprenait
n'entrevoyait. doute pas alors, pour son couronnement, l'octroi
du
pompon rouge de protonotaire apostolique. Il n'y gagna tout d'abord que
les loisirs, féconds pour ses travaux, que lui fit l'Institut
cathodique à la suite d'un article inséré dans le
Bulletin critique et
désapprouvé par l'un des archevêques protecteurs;
on a vu, depuis lors
l'indépendance plis rudement châtiée. S'ill
n'était pas encore besoin d
'héroïsme pour plaider la cause dont l'abbé Duchesne
se faisait
l'avocat, du moins une bonne volonté persévérante,
un labeur soutenu,
un sens critique très sûr étaient-ils
indispensables pour constituer le
dossier, l'ordonner et en faire apparaître les
irréfragables
conclusions. Annoncées et déjà justifiées
dans le cours sur les
Origines chrétiennes (1878-1881), se préparant des
preuves plus serrées
dans le mémoire sur les Origines des diocèses
épiscopaux dans
l'ancienne Gaule, ces conclusions se présentèrent avec
toute leur force
et un décisif appareil d'arguments dans les Fastes
épiscopaux. De ce
jour, l'Ecole légendaire, contre laquelle n'avaient non plus
cessé de
lutter les Bollandistes de Bruxelles, reçut la suprême
atteinte; elle
n'est pas morte sur le coup; elle a fait entendre encore .plus d'une
protestation; mais la blessure était mortelle; elle ne s'est
jamais
relevée; elle est condamnée. '
Mais,
parce que Mgr Duchesne a
ainsi achevé de réduire à néant des
prétentions abusives, faut-il
regarder son œuvre comme exclusivement critique et en voir là le
seul
mérite? Il serait le premier à protester contre ce
jugement. Une grande
partie de son activité scientifique a été
consacrée à une entreprise de
démolition, c'est vrai; mais d'abord détruisait-il pour
le plaisir de
détruire? Il est clair que non; Il convenait de faire place
nette, de
débarrasser les abords d'un monument dont la solidité
défie les
siècles, le monument de nos sûres traditions religieuses,
de toutes les
constructions postiches 'qui les encombraient. Mais ce qui a
subsisté
après ce nettoyage est d'autant mieux assuré que les
sacrifices à
accomplir l'ont été d'une main plus impitoyable. ce qui a
été rejeté
l'a été sans remords, on peut croire que ce qui a
été conservé ne l'a
été qu'à bon escient, et il n'y a plus a craindre,
pour ces restes
encore suffisamment imposants, la compromission d'un voisinage
fâcheux.
Par cela seul donc qu'il faisait œuvre critique, l'abbé Duchesne
faisait œuvre de conservation.
Mais cette
œuvre critique même
s'est exagérée dans l'esprit de ceux qu'elle
scandalisait. L'abbé
Duchesne disait, par exemple, qu'aucune des Eglises de France, dont une
ambition pieusement naïve plaçait la fondation à
l'époque apostolique,
ne pouvait se réclamer de titres historiques certains avant le
IIIè
siècle, et il maintenait que la première de celles dont
les témoignages
positifs nous certifient l'existence, est l'Eglise de Lyon, que
gouvernait saint Pothin au temps de Marc-Aurèle. Peu d'Eglises
d'Occident auraient le droit de prétendre à une origine
aussi ancienne
et aussi illustre, puisque saint Pothin avait été
d'abord, en Asie, le
disciple de saint Polycarpe, qui avait lui-même reçu
l'enseignements de
disciples immédiats de Jésus. N'importe: plusieurs
estimaient que cet.
antiquité n'était pas assez haute, ces débuts pas
assez glorieux; il
leur fallait, parmi les fondateurs des chrétientés des
Gaules, le
publicain converti, Zachée, et l'Aréopagite Denys,
«l'enfant élevé par
Jésus-Christ et montré à la foule», Martial,
et «l'un des bergers de la
crèche», Gatien (2), Lazare, le ressuscité, et ses
sœurs Marthe et
Madeleine, et ils accusaient l'abbé Duchesne de
méconnaître les
vraisemblances en refusant d'accorder que la Gaule eut
été atteinte
par la propagande chrétienne dès le premier
siècle. Mais, précisément,
il n'avait jamais rien dit de tel: il a toujours pensé, il pense
encore
qu'avant de parvenir à Lyon, la propagande
évangélique a dû toucher la
côte par où l'on aborde en notre pays lorsqu'on vient de
l'Italie ou de
l'Orient et que, de par sa situation géographique même, il
y a quelque
chance pour qu'une ville comme Marseille ait compté des
chrétiens
avant Vienne et avant Lyon; si l'on trouve une Eglise
déjà complètement
organisée dans ces deux dernières villes au milieu du
IIè siècle, il
est vraisemblable que l'Evangile ait été
prêché dans la première vers
la fin du précédent. Mgr Duchesne reconnaît
cela sans peine. Dira-t-on
encore, - mais qui le dirait aujourd'hui, - que sa critique ne respecte
rien?
|
Page 4
Aussi a-t-il montré
et qu'il
est capable de tenir tête à une critique plus radicale que
la sienne et
de faire suivre ses destructions nécessaires de respectables
constructions. Il a défendu sainte Geneviève contre M.
Krusch avec la
même vivacité que celui-ci l'avait attaquée, en y
ajoutant seulement un
esprit dont son adversaire n'a pas paru doué au même
degré, et, pour
cette défense. Il lui sera, il lui est déjà
beaucoup pardonne par qui
ne lui pardonne cependant que difficilement ~ avoir victorieusement
contesté le titre de citoyen d'Athènes au premier
évêque de Pans. Et il
a écrit des ouvrages comme son dernier livre, qui prouvent que
les
synthèses constructives .ne lui font pas peur. Les anciens
adversaires
qui auraient été volontiers jusqu'à mettre en
cause son orthodoxie y
trouveraient, s'ils doutaient encore, de quoi rassurer leur
charité
trop vite alarmée. Les champions de l'Ecole légendaire
n'avaient-ils
pas soutenu que les ennemis des légendes étaient aussi
les ennemis du
merveilleux, du surnaturel, des contempteurs de miracles? Qu'ils lisent
l'Histoire ancienne de l'Eglise. Ils verront si Mgr Duchesne
révoque en
doute les miracles racontés, par exemple, dans le livre des
Actes des
Apôtres. «L'un des apôtres les plus en vue, dit-il en
rappelant la
persécution d'Hérode Agrippa contre la petite
communauté chrétienne de
Jérusalem, Jacques, fils de Zébédie, fut
décapité; Pierre fut arrêté
aussi; le même sort lui était réservé; il
n'y échappa que par miracle
(3)' Mais il est, nous nous en félicitons, maint autre
passage, qui
témoigne plus péremptoirement, ou plutôt c'est tout
l'ensemble du livre
qui nous assure mieux encore, de la rectitude de là. doctrine en
même
temps que de la sûreté de la science de celui qui l'a
écrit.
On
n'aurait néanmoins pas tort,
même en présence de ce beau modèle de science
constructive, de juger
que la partie critique de son œuvre en demeure la partie la plus
importante, en ce sens que ces conséquences lui ont
conféré une valeur
de premier ordre. Qu'il l'ait voulu ou non, et malgré le
mérite de ceux
qui l'ont précédé, Mgr Duchesne, dans notre pays
et dans le milieu
catholique où s'exerçait son action, a été
un initiateur. Les études
auxquelles il s'est livré n'étaient guère en
honneur dans le clergé
français il y a une trentaine d'années, ou du moins la
méthode et
l'esprit qu'il allait y apporter: qu'il traitât des origines des
Eglises gauloises dans ses Fastes épiscopaux, ou dans son cours
sur les
Origines chrétiennes, qui est devenu le volume paru l'an
dernier, des
premiers temps de l'Eglise en général, de ses crises ,de
croissance,
qu'il avouait franchement, des progrès de son organisation et de
l'évolution de son dogme, qui ne lui paraissaient point pierres
de
scandale, c'était bien un esprit nouveau qu'il introduisait, ou
réintroduisait, dans l'enseignement ou la production
littéraire
ecclésiastiques. On s'explique que le souffle de cet esprit se
soit
vite fait sentir jusque par delà les régions où
s'enfermait alors
l'abbé Duchesne; la contagion était inévitable. Au
XVIIè siècle déjà,
tandis que Tillemont ou les érudits qui le
précèdent immédiatement
exécutent, en matière ecclésiastique, le travail
que l'on sait, Pétau
fonde l'histoire des dogmes et Richard Simon la critique biblique parmi
les catholiques; et sans doute ils ne dépendent pas les uns des
autres,
mais il y a bien entre eux quelque rapport, sinon du fait de leurs
ouvrages eux-mêmes, du moins de celui de leur orientation. Et de
même
il serait illégitime
d'associer étroitement
Mgr Duchesne
et l'abbé Loisy, mais le cadet ne doit-il rien à
l'aîné? Il y a une
solidarité presque forcée entré les
différents domaines scientifiques;
l'histoire ecclésiastique ne se confond pas avec la
théologie positive
ni avec l'exégèse, mais elles ont; pour ainsi dire, des
intérêts
communs : prendre en main la cause de l'une, ce n'était pas ne
servir
qu'elle seule, le service allait profiter aux disciplines voisines,
leur susciter à leur tour des défenseurs; les premiers
succès remportés
par les principes engagés dans la lutte lutent le
préliminaire d'autres
victoires.
Ce sont
bien en effet des
questions de principes qui se trouvèrent posées dans les
cours ou les
écrits de l'abbé Duchesne, moins par sa volonté
peut-être que par celle
de ses contradicteurs. Ramener la fondation d'in siège
épiscopal du
premier siècle au IIIè, retarder l'arrivée de
saint Pierre à Rome
jusqu'aux dernières années de sa carrière
apostolique, en attendant, ce
qui est de plus de conséquence, de confesser l'insuffisance des
premiers essais des philosophes chrétiens pour traduire le dogme
dans
le langage de la spéculation hellénique et les lents
progrès de cette
adaptation, cela ne paraît pas, a priori, devoir soulever de bien
chaudes alarmes. Déjà pourtant cela en soulevait, et il
est intéressant
d'en saisir les motifs précis. « Que penser,
écrivait un Bénédictin,
dom Plaine (4), dépeignant ce qu'il croyait être
l'état d'esprit
obligatoire de l 'historien critique, que penser de sa dévotion
envers
les saints et envers l'Eglise elle-même, quand, assez souvent,
les
saints qui sont proposés aux hommages de sa piété
sont pour lui des
personnages à moitié fabuleux, quand il reproche
journellement à
l'Eglise sa mère d'accorder croyance à des fables et de
tomber dans
beaucoup d'autres aberrations, lorsqu'au lieu de suivre docilement sa
direction il est toujours disposé à la trouver en faute
sur tel point
ou sur tel autre?,» Et Mgr Bellet, dans un livre sur les Origines
de
l'Eglise de France (5), où il essayait de réfuter les
Fastes
épiscopaux, de l'abbé Duchesne, déclarait que les
récits que la
critique traitait de légendaires étaient garantis comme
vérités
historiques par la liturgie, le culte, qui les ont accueillis et par
là
même sanctionnés; ainsi s'est perpétuée
jusqu'à nos jours une «
tradition », qui est pour nous une source de renseignements qu'il
faut
sans doute priser plus que tous les textes, car la tradition a toujours
été « dans l'Eglise universelle et dans les Eglises
particulières, la
manière la plus sûre de transmettre la
vérité et tout ce qui touche au
culte, y compris le culte des saints, surtout celui des saints
fondateurs» (6). C'est en définitive, on s'en rend compte,
sur la
notion de tradition et sur la nature de nos devoirs envers elle que
porte le débat: pour ceux que nous venons d'entendre, la
tradition est
un bloc, elle est quelque chose de donné une fois pour toutes,
qui
s'impose à nous par son antiquité et à quoi il ne
nous est pas permis
de toucher; de cette antiquité, inutile de demander des preuves
historiques positives; peu importe qu'en remontant de proche en proche,
nous ne découvrions pas avant le IXè ou le Xè
siècle de témoignage sur
le caractère apostolique de tel saint personnage que des
documents plus
anciens nous présentent, au contraire, comme n'appartenant
vraisemblablement qu'au IIIè siècle ou au IVè; il
suffit que depuis le
IXè siècle l'Eglise qui lui attribue sa fondation lui
reconnaisse ce
caractère; si elle l'a fait, ce ne peut être que pour de
bonnes
raisons; elle possédait, apparemment, des renseignements que
nous
n'avons plus, et, sûre de son fait, elle n'a pas
hésité à faire passer
sa croyance dans sa liturgie; elle l'a vraiment consacrée, elle
l'a
soustraite. à la discussion; il n'y a plus à son
égard qu'une attitude
d'esprit possible - l'acte de foi.
Les
opposants a la théorie du
bloc sont plus exigeants en fait de traditions. Dans l'amas
souvent
hétéroclite de données multiples qu'on leur
présente comme telles, ils
ont demandé à faire un départ: tout ce qui n'est
pas objet
d'enseignement officiel de la part de l'Eglise, ils l'ont
revendiqué
comme ressortissant a leur critique; l'apparente sanction. fournie par
la liturgie a des récits douteux ou apocryphes ne les trouble
pas plus
que l'absence de textes ne déconcertait leurs antagonistes en
mal
d'inventions édifiantes; de ce que la légende s'est
associée au culte,
il ne s'ensuit pas que l'Eglise l'impose, en vertu de son
magistère; à
notre croyance; nous gardons toute notre liberté à
l'endroit. de
prétendues traditions que le Bréviaire d'une Eglise
locale, ou le
Bréviaire romain même, a bien pu accueillir mais qui n'ont rien à voir avec la
Tradition doctrinale de l'Eglise.
Ainsi se
désagrège un bloc indûment constitué
d'éléments disparates et d'une trop illégale
solidité...
|
Page 5
Sur le
Sillon.
...Mais,
pour les catholiques,
le catholicisme seul, l'idéal moral catholique seul est le sel
de la
terre. Il n'y a pas l'idéal «moral» qui soit le
même que celui-là,
sinon lui-même. Donc, je consens qu'on dise le même
idéal politique, ou
le même idéal économique, ou, à la rigueur,
et en limitant le sens de
ce mot, le même idéal démocratique, mais non le
même idéal moral.
Et il serait bon, désormais, alors même qu'on
détend une idée juste, à
savoir, par exemple, que les groupements politiques ne doivent pas se
faire exclusivement sur l'idée religieuse, de ne plus employer
de
termes imprécis et inexacts, surtout lorsque
l'imprécision est à ce
point dangereuse et décevante...
Il est
bien probable qu'un jour
ou l'autre, ici ou là, une discussion publique s'ouvrira sur un
grand
nombre de points que le Sillon, malgré son horreur
affichée de
l'équivoque, laisse toujours dans l'ombre. je n'ai nulle
qualité pour
l'ouvrir. Il faudrait un philosophe. Mais, si peu dialecticien
que
l'on soit, on se surprend sans cesse à regretter dans les
articles
sillonnistes, avec l'abus des mots, une extrême obscurité.
Exemple..
que veut dire l'abbé
BeauPin en écrivant que « beaucoup d'hommes»
séparés religieusement du
Sillon, « pourront joindre leurs efforts à ceux des
sillonnantes »?
Tous les hommes de bonne volonté ont toujours pu joindre leurs
efforts.
Cette expression signifie-t-elle que le Sillon acceptera leur
collaboration effective à sa revue, à son journal,
à sa propagande, à
ses congrès? Est-ce dire que le Sillon, désormais, pourra
comprendre ou
englober ces hommes?
C'est ce
que donnerait à croire
le passage cité par l'abbé.. « Elargissant le
Sillon, nous prévoyons
sans crainte la collaboration d'hommes qui, animés du même
idéal que
nous [vague, cela], ne partagent pas notre foi positive. » Jadis,
en
effet, le Sillon admettait ou prétendait admettre la
liberté de
discussion entre amis et entre adversaires. Aujourd'hui, le Sillon
«
s'élargit» et prévoit la «
collaboration» d'hétérodoxes. c'est,
semble-t-il, qu'il s'ouvre tout à fait aux non-sillonnistes ou
à ceux
qui, en tant que non-catholiques, ne sont pas absolument sillonnistes.
Ce qui revient à dire que le Sillon comprendra des
non-sillonnistes...
Mystère!
Est ce
bien cela? ou de
pareilles phrases rééditent-elles seulement de vieux
propos du Sillon?
Mais, alors, pourquoi employer le mot « élargir»?
Ce qui est
curieux, c'est qu'il
y a dix-huit mois, le Sillon excommuniait un grand nombre de gens
qui
ne promettaient pas, a priori, une confiance « absolue et
inconditionnée» au maître. Avec intransigeance, leur
« collaboration»
était rejetée. Aujourd'hui, le Sillon ouvre des bras
immenses. On dira,
je le sais bien, que l'exécution passée était
nécessaire pour maintenir
l'intégrité de l'esprit sillonniste (c'est-à-dire
l'esprit de M. Marc
Sangnier) et que ce premier rétrécissement a seul permis
l'élargissement futur. Le malheur, c'est que,
précisément, les expulsés
étaient infiniment moins exclusifs que le jury sans mandat qui
les
condamnait.
Donc, ou M. l'abbé
Beaupin se sert
de termes sous lesquels il est impossible d'apercevoir une
pensée
précise et qui ne soit pas contradictoire, ou il est bien
regrettable
que les comptes rendus des congrès du Sillon soient
rédigés par des
sillonnistes dans une revue critique.
3° En dépit des
affirmations,
toutes les équivoques ne sont pas dissipées au Sillon. Il
faut
souhaiter qu'elles ne tardent pas à l'être. Un groupe qui
parle déjà de
« mériter» un « parti nouveau » doit au
public une extrême clarté.
Mais je
doute, Monsieur, qu'il
la donne. Le Sillon se tire de toute difficulté par la souplesse
verbale, et ne craint pas les formules contradictoires. De plus, il
affirmera toujours qu'il met en pleine l
|
Page 6
umière son originalité
(voir
les deux articles de M. Beaupin), qu'il n'a dit toue sa pensée,
qu'il
la dit.. Mais, au total, il la laisse ignorer. De plus, il
considère
tout questionneur catholique comme prévenu. Nous ne saurons donc
pas
grand chose.
Veuillez agréer,
Monsieur, l'assurance de mes bien dévoués sentiments.
François LAURENTIE, Maître de
conférences à l'Université de Groningue.
Le
« Parti catholique »
Paris, 17 mars 1901,
Monsieur,
La lettre
que le pape vient
d'adresser à M. Jean Lerolle contient quelques lignes bien
intéressantes relativement à une question que posent
encore certains,
sans succès d'ailleurs ..la question du « parti
catholique" . On sait
que c'est l'Action libérale populaire qui doit grouper toutes
les
forces électorales, afin de former un « bloc catholique ",
suivant une
expression à laquelle semble attachée je ne sais quelle
vertu magique.
Or, voici
le programme que le pape loue dans l'Association catholique de la
Jeunesse française :
Donner
ouvertement l'exemple de
vertus chrétiennes, se tenir en dehors des disputes et passions
.politiques, s'occuper avec ardeur des doctrines sociales et de leur
mise en pratique, poursuivre vigoureusement son dessein par la parole,
les écrits et les instituons convenables.
«
Se tenir en dehors
des disputes et patins politiques », qu'est-ce à dire?
Je trouve,
dans la Croix du 12 mars, quelques mots explication signés
Franc, qui me semblent mériter de retenir l'attention:
«
Là est résolu le principe
d'action au point de vue « politique ». Comme
malheureusement en
France, les diverses régions et les diverses classes de la
société
sont, au point de vue politique, très divisées, et comme
les événements
font prévoir que ces divisions se prolongeront longtemps, toute
organisation qui veut être avant tout catholique, doit se tenir
en
dehors de ce terrain. C'est ce que le pape daignait nous dire à
nous-mêmes au mois de décembre. C'est ce que fait
l'Association
catholique qui s'adresse, sans distinction de partis, à toute la
jeunesse française.
Et alors, qu'est-ce donc que
l'Action libérale populaire qui, étant un parti
politique, ne saurait
être un parti politique catholique, puisque ces deux
épithètes ne
peuvent être accouplées, et qui, cependant, si l'on fait
abstraction de
la question religieuse, est radicalement incapable de réunir sur
un
programme politique et social commun les catholiques
républicains et
les catholiques royalistes qui forment ses troupes. Il faut qu'une
porte soit ouverte ou fermée!
En
résumé, ce que demande le
pape, c'est que les catholiques français sachent séparer
nettement leur
action religieuse et leur action sociale de toute compromission
politique, ayant en vue, par conséquent, non la conquête
du pouvoir,
mais un travail de lente et laborieuse formation et éducation
des âmes.
Ces
idées ne sont-elles pas,
précisément, parmi telles que Demain s'efforce de nous
rendre
familières, et quel est celui de vos lecteurs qui se souvenant
des
remarquables articles consacrés à cette question par
votre éminent
collaborateur, Paul Bureau, ne se réjouirait pas d'une
approbation
aussi autorisée? Si les catholiques entraient
curieusement et loyalement
dans la
voie qui leur est tracée, ils auraient tôt fait de
séparer dans
l'esprit public la politique et la religion, et la Séparation,
malgré
les pertes matérielles et les difficultés d'un moment de
transition,
aurait marqué pour la France l'aurore (d'un intense renouveau de
vie
religieuse et murale.
Veuilles
agréer, etc. Victor PARENT.
|
Page 7
CHRONIQUE : Un
Prêtre d'aujourd'hui
Il vient
de paraître un
admirable livre. C'est la vie de L'Abbé Gustave Morel,
professeur à
l'Institut catholique de Paris (1). Je ne loue pas ici l'éminent
auteur
de l'ouvrage, l'abbé Jean Calvet, qui n'a voulu que rassembler
les
notes, les lettres et les propos de son ami, encore qu'il l'ait fait
avec une justesse d'émotion qui décuple son grand talent.
Mais les
moindres actes et les moindres paroles de Morel forment à eux
seuls une
étonnante leçon de psychologie, de politique, de
critique, de piété,
que sais-je encore? Deux choses y sont incomparables. D'abord, Morel
fut un penseur très infirmé et très hardi en
même temps qu'un prêtre
exclusivement prêtre, bien que nous retrouvons chez lui toutes
nos
préoccupations intellectuelles, mais avec des solutions d'une
originalité sérieuse - d'homme d'action qui serait un
saint. J'ai
suivi, l'été dernier, en Russie, les traces d'un de
ses apostolats.
Peut-être suis-je encore dans l'émerveillement. Mais
il me semble que
le livre qui raconte un tel homme est un des grands
événements de
notre littérature religieuse.
C'est
cette vie que je vais tout simplement résumer.
Gustave
Morel naquit en 1872,
dans un hameau du diocèse de Saint-Dié, d'une famille de
cultivateurs
aisés. Sa famille et son pays lui donnèrent leurs vertus
de probité, de
ténacité et d'équilibre. Avec elles, il se
développa sans éclats. La
religion et les mathématiques furent ses seules passions, si
l'on peut
parler de passions chez ce Vosgien froid et méditatif. La
religion
l'emporta. C'est au moment où M. Biehler l'appelait à
Stanislas, en lui
promettant de le faire recevoir premier à Polytechnique, qu'il
se
décida à entrer au séminaire: acte de
volonté réfléchie, où il n'y eut
pas plus de suggestion de ses proches que de coup de la grâce.
Son temps
de séminaire fut
partagé entre Saint-Dié et les Carmes. D'abord il ne fut
qu'un bon
élève de province. Mathématicien en
récréations, il fut scolastique en
classe, et il apporta les mêmes qualités et les
mêmes défauts à l'étude
des abstractions de Laplace et de saint Thomas.
Par
contre, sa piété s'accrut.
D'abord, il acquit un sens profond de la Providence. Il avait pour
règle de préparer de toutes ses forces chaque nouvelle
fonction de sa
vie, mais de laisser à la volonté divine, sous forme de
décision de ses
supérieurs, le soin d'en régler le détail. Un
exemple entre vingt. En
1895, étant aux Carmes, il fut reçu licencié de
mathématiques avec la
mention très bien. Ordre de son évêque de renoncer
aux mathématiques
pour se préparer à être professeur de
théologie dans son grand
séminaire. Humble soumission de Morel, persuadé qu'il
servira Dieu
mieux encore dans ce nouveau rôle. C'est là l'effet de sa
vie
intérieure. Quelques jours avant son ordination, il
écrivait: « Etre
prêtre! Mais quand même je serais innocent, quand
même je n'aurais pas
mérité tous les supplices, je devrais souffrir pour
être prêtre,
puisque vous, ô mon modèle, ô divin prêtre,
vous avez souffert, vous
avez été l'homme des douleurs. Vous avez
été prêtre et victime; moi
aussi, je dois, pour être vraiment prêtre, être aussi
victime" (2). En
se redonnant à la théologie, il écrivait encore:
"Je ne veux pas que
mon rôle ici-bas soit un rôle qu'un laïque aurait pu
remplir; car,
alors, ma vocation serait inexplicable, et, certes, je crois à
ma
vocation comme à ma propre existence. Sans doute, on peut sauver
des
âmes en faisant des mathématiques, mais bien
indirectement; ce n'est
pas seulement cela que je veux... Dieu prépare à ses
prêtres des places
diverses, mais il est certain que le rôle du prêtre
enseignant le
catéchisme à des petits enfants est bien plus beau que
celui du plus
grand professeur de mathématiques de la première
Faculté du monde." (3)
Il disait de même, après la mort de Mgr d'Hulst : "Je
désire travailler
beaucoup toute ma vie; j'aime mieux mourir jeune comme Mgr d'Hulst,
après avoir usé mes forces au service de Dieu, que de
trop me ménager"
(4).
S'il s'usa ! Physique,
philosophie
moderne, exégèse, histoire, patrologie, grec, allemand,
anglais,
italien, art même, il semble à plusieurs que ses
premières années des
Carmes se passent à une chasse aux diplômes
désordonnée. Désordonnée
s'il n'eût été prêtre. Mais son
évolution est réglée. Parti des
mathématiques, il se dirige vers le concret en traversant
nécessairement deux disciplines . voisines, la théologie et la
physique;
puis, faisant un retour en arrière
|
Page 8
afin d'utiliser pour le service de
Dieu les matériaux amassés, il montre que la
méthode de la théologie et
la méthode de la physique sont plus semblables qu'on ne le
croit. Au
bout d'un an, il renie cette apologétique de
bibliothèque. Les
incroyants d'aujourd'hui ont bien d'autres besoins. Le voilà
donc
apprenant la philosophie moderne pour saisir leur état d'esprit,
l'histoire des dogmes pour connaître leurs éléments
de nouvelles
synthèses dans des voyages d'études en Allemagne, en
Angleterre et à
Rome. Le but de ses études en est un premier lien. Le second,
c'est
l'ordre logique dans lequel elles se succèdent. De la
philosophie, il
passe à l'histoire des doctrines, et des faits historiques
à
l'observation sociale: il va des abstractions aux
réalités, sans hâte,
sans lacune, indifférent à la mode et effrayant de
travail.
L'ordonnance de ses progrès et la sainteté de ses efforts
lui donnent
de la sécurité pour s'enhardir. Il n'a peur ni d'assister
au cours de
M. Harnack, ni d'aller voir M. Loisy. Naturellement, il est
sévère aux
retardataires. « Par moments, écrit-il en 1899, j'en veux
à ces
professeurs qui, au milieu du mouvement d'idées soulevées
aujourd'hui,
trouvent moyen dans une Faculté, et à Paris, de laisser
ignorer à leurs
élèves tout ce qui ne rentre pas dans le cadre
étroit qu'ils se sont
tracé. Ils sont pourtant excusables, car ils ont des yeux pour
ne point
voir. Malheureusement, les élèves qui sortent de
là ne sont nullement
préparés à vivre dans le temps où nous
sommes; il leur faut autre
chose: on ne sait encore au juste quoi. Je m'effare un peu à
l'idée que
j'ai moi-même à travailler à cette adaptation
nouvelle de la théologie.
» Mais, avec cette audace, quelle modestie! Dix lignes plus loin,
il
ajoute: « On ne peut faire d'œuvre vraiment utile à la
religion que si
l'on travaille de son mieux à être un digne instrument de
la Providence
dans le gouvernement du monde; et pour être ce que nous devons
être,
aussi bien que pour faire ce que nous devons faire, l'aide de Dieu est
nécessaire (5). » Ainsi, à classer son
érudition, sa personnalité s'est
affirmée, et c'est une personnalité chaque jour plus
sacerdotale, car «
il fortifie sa vie intérieure, il s'humilie, il prie, il
mortifie son
corps, et,
, comme il dit, pour faire de
la bonne et utile critique, il monte à l'assaut de la
sainteté» (6).
L'abbé Morel
compléta ses études
par de nombreux voyages. L'un d'eux, pourtant, prima les autres. Il
fit, dans l'âme de Morel, une révolution. C'est son voyage
d'Angleterre
pendant les vacances de 1902. A vrai dire, la révolution
commença dès
1901, lorsque Morel, sortant des Carmes, vint habiter au
séminaire de
Saint-Vincent de Paul. Auprès du supérieur, M. Portal, et
des amis dont
les conversations formaient comme l'âme de la maison, il apprit
tous
les événements de cette campagne de 1895, où
catholiques romains et
anglicans travaillèrent, avec la même fièvre de
charité, à un
rapprochement entre les deux Eglises. Ces hommes, convaincus que les
conversions individuelles ou l'alliance des pontifes étaient,
dans la
plupart des cas, des moyens d'apostolat peu pratiques, étaient
résolus
à préparer l'union de longue date, par de profonds
rapprochements
d'esprit et de cœur entre des membres ou des groupes de membres des
différentes communions. Dans ces relations, chaque groupe, au
lieu
d'affaiblir l'autre pour l'absorber, lui donnerait son exemple pour le
rendre plus parfait, Jusqu'à ce que les deux Eglises,
vivifiées l'une
par l'autre, se sentent tout près l'une de l'autre parce
qu'elles
seraient tout près du Christ. Ce qui leur donnait de l'espoir,
c'était
le spectacle d'une refonte des sociétés
européennes où s'effaçaient les
particularités nationales, partant les divergences des Eglises.
En
particulier, l'Angleterre, depuis le mouvement d'Oxford, prenait de
plus en plus des allures catholiques, Morel vit les principaux
apôtres
de cette transformation, et il fut émerveillé de
découvrir les âmes de
chrétiens tels que M. Lacey, le P. Puller, M. Birkbeck et enfin
lord
Halifax. L'union lui sembla possible parce qu'elle était
nécessaire. A
son tour, il abandonna la théologie de cabinet pour se lancer
dans
l'action. Assurément, ce fut la grande transformation de sa vie.
Ses
amis ne le reconnaissaient plus. Et pourtant il faut avouer que ce
progrès était fatal encore. Il s'imposait à son
esprit et à son cœur.
Son esprit, que les réalités avaient
désabusé de l'idéologie, mais qui
avait trop de points de vue pour se contenter de faits disjoints, ne
pouvait plus s'intéresser qui au grand fait des
chrétientés tendant
vers la catholicité..
|