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L'Esprit
réactionnaire et l'Esprit chrétien;
C'est une
espèce très commune
que celle de ces honnêtes personnes qui n'ont point dé
religion, mais
qui ne veulent point que l'on dise du mal de la religion. De
même, il y
a beaucoup de gens qui se défendraient, non sans quelque raison,
d'être
réactionnaires, mais que le seul son de ce mot irrite et blesse.
«
Cette épithète disent-ils, n'a d'autre usage que
d'être une injure
électorale. Elle désigne généralement tout
candidat qui n'est point
soutenu par le préfet ou qui se refuse à se livrer aux
dangereuses
surenchères des prophètes de cités futures; en
dehors des réunions
publiques, elle perd toute signification, et c'est rare preuve d un
esprit vague ou borné que de l'employer pour qualifier un parti
ou une
doctrine quelconque. On est toujours un réactionnaire pour
quelqu'un,
mais. cela ne saurait constituer ni un programme, ni une
définition. .
Il existe
cependant une
doctrine, un état d'esprit réactionnaires.
Peut-être n'est-il pas
inutile de chercher à distinguer sa caractéristique pour
le pouvoir
mieux discerner sous les étiquettes dont il se déguise.
Car toutes lui
sont bonnes. Parce qu'ils ne reconnaissent pas, sous les
équipements de
bataille, leur fraternelle ressemblance, réactionnaires de
droite et
réactionnaires de gauche brisent héroïquement des
lances en échangeant
des injures. Il y aurait vraiment plaisir à leur
découvrir un principe
d'action commune et à réaliser ainsi, d'une
manière inattendue, cette
unité morale que tant de voix réclament.
Qu'est-ce
donc qu'un
réactionnaire? C'est tout simplement, dira-t-on, un
modéré. Point du
tout. Il y a des réactionnaires qui mettent au service de leur
parti
une énergie toute sauvage. Jamais remède ne leur semblera
trop cruel
qui pourrait « sauver le pays, c'est-à-dire « le
ramener dans la bonne
voie". De vieilles dames impotentes et, au reste, fort charitables,
soupirent de leur fauteuil vers la guerre, parce que la guerre leur
apparaît comme un grand .trou noir où tout
dégringole avec un bruit
affreux, mais d'où remonte, victorieux et bien pensant, le
général des
bonnes gens. Et, cependant, de jeunes étudiants rêvant de
constituer, à
leur tour, des brigades de fer, adoptent pour devises: « Par tous
les
moyens» et se sentent prêts à goûter la
beauté du geste qui ferait
sauter les canailles. Il est vraiment bien difficile de persuader
à ces
vaillants que leur caractéristique doive être la
modération: à ceux qui
entreprennent cette tâche, ils font voir bien vite et parfois
rudement
.qu'on peut être réactionnaire sans être
modéré.
A un autre
point de vue, on
risquerait de verser dans une fausse poésie en se laissant aller
à
croire que les réactionnaires se distinguent par le culte du
passé.
Epris de cette France si harmonieuse et si paisible sous la gloire et
la bonté de ses rois qu'ils admirent, transposée et
simplifiée par
l'histoire, n'est-il point généreux de leur part de nous
ramener à ces
temps heureux, en retrouvant la formule de ce régime
idéal? Cet amour
du passé, c'est la corde. sentimentale qu'ils touchent dans les
âmes
sensibles, ce n'est pas le vrai ressort de leur action. Leur
attachement profond ne va pas aux sociétés disparues,
mais à la société
présente, ; très peu d'entre eux, en somme (et ils le
savent bien),
auraient avantage à se trouver placés dans une
société reconstituée sur
le modèle de l'ancien régime. Mais tous ils croient avoir
intérêt à
être affermis dans la situation qui leur a été
alloué par la société
présente. Aussi est-ce bien celle-ci qu'ils entendent
perpétuer. Ils ne
regrettent de l'ancien temps que .les moyens de domination qui leur
permettraient, s'ils les avaient encore en mains, d'assurer plus
efficacement l'inamovibilité des classes, des fortunes et des
privilèges. Ne nous étonnons donc pas qu'ils se tournent
si
passionnément vers le passé: ce sont des armes qu'ils lui
demandent.
La
véritable caractéristique de
l'esprit propre aux réactionnaires n'est donc ni la
modération, - ils
savent justifier les violences qui les mènent à leurs
fins, - ni
justifier les violences qui les mènent à leur fins... Le
signe auquel
il se reconnaît et se retrouve dans tous les alliages, c'est le
formalisme, c'est-à-dire la croyance que des formes, des cadres
sociaux
sont efficaces et suffisants pour maintenir dans la
société l'ordre
nécessaire. Chose singulière! ces gens pratiques qui se
sont toujours
complus a opposer aux. utopies. démocratiques la
réalité des faits, ont
poursuivi autant que les autres cette pierre philosophale: la forme
parfaite de la société, le régime idéal.
Tout au plus diffèrent-ils des
socialistes étatistes sur ce point en ce qu'ils sont
persuadés que
cette forme parfaite est très facile à établir
parce qu'elle a été déjà
réalisée dans le. passé. Mais ils s'accordent avec
eux pour attendre de
la réalisation d'une forme politique le bienfait de la concorde
et du
bonheur universel. Du jour où la monarchie sera
proclamée, comme du
jour où l'Etat collectiviste sera établi, tout sera
consommé: il ne
restera plus, pour assurer à jamais la prospérité
et la paix, qu'à les
fortifier et les défendre contre les séditieux. Que nous
parlez-vous
des folles promesses des candidats socialistes? Les partis
réactionnaires eux aussi, sont marchands de bonheur public; eux
aussi,
ils nous garantissent la richesse et la domination: ils se
divisent
seulement sur leur distribution.
Or, une forme sociale, un
cadre
quel qu'il soit ne peut constituer que l'ordre extérieur , cet
ordre
extérieur par le fait qu'il n'est point fondé sur un
principe intérieur
aux hommes, c'est-à-dire sur leurs besoins, leurs convictions et
leurs
sentiments réels et profonds, ne peut se maintenir que s'il est
imposé
par une force d'en haut et, dès lors, appelez cette force Etat,
commune, empereur ou roi, c'est toujours le régime
césarien.
Comment
les réactionnaires,
avec leur constant souci de bon sens et d'expérience pratique,
n'ont-ils pas encore compris que cet ordre extérieur, maintenu
par la
force du pouvoir civil, constitue la plus pauvre des utopies? Toute
autorité qui a pour raison d'être de
maintenir une forme sociale
à
l'exclusion de toute autre devient nécessairement tyrannique.
Toute
tyrannie, par - son incapacité à atteindre et à
maîtriser la force
intérieure des individus, est impuissante,
éphémère, et ne peut avoir
d'autre effet que d'accroître, en proportion de sa
résistance, le
courant de la réaction qui l'emportera.
A bien
pénétrer la conception
réactionnaire, on s'aperçoit qu'elle a pour fondement une
confusion
entre l'idée de force et l'idée d'autorité. Si, le
plus souvent, cette
confusion n'était inconsciente, comme il faudrait louer son
habileté!
II est si commode de pouvoir répliquer à tous ceux qui
repoussent les
systèmes sociaux tout faits et imposés d'en haut par la
force: Mais
vous détruisez l'autorité! .Que d'anarchistes sans le
vouloir, voués à
toutes les foudres! Cette profitable plaisanterie doit avoir une fin :
tout état politique ou social, toute supériorité
de classe ou de
fonction, établie ou maintenue sans le consentement du peuple a:
pour
fondement la force. Tout état politique ou social qui suppose un
consentement et un contrôle réels du peuple a pour
fondement
l'autorité. II y a entre ces deux principes une
différence de nature.
La force se suffit à elle-même: elle s'impose.
L'autorité, au
contraire, est composée de deux éléments
distincts: le mérite (vrai ou
apparent) de celui qui en est investi, et la reconnaissance (tacite ou
expresse) de ceux qui l'acceptant.
Bien des
équivoques seraient
éclaircies si l'on voulait enfin distinguer ces deux principes
et ne
pas s'obstiner à présenter au peuple, sous le nom de
respect de
l'autorité, l'idolâtrie de la force. On comprendrait alors
pourquoi la
force est toujours impuissante en dernière analyse et ne peut
que
"ployer la machine". C'est qu'elle n'a pas d'allié dans la
place,
c'est-à-dire dans l'âme libre qu'elle veut dominer. On ne
blesserait
pas tant d'âmes dans leur belle
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indépendance en leur parlant du
«
pouvoir" de l'Eglise, si on leur faisait, en même temps, saisir
que ce
« pouvoir est le plus noble et le moins arbitraire de tous parce qu'il
ne réside pas dans la force, mais dans l'autorité,
s'imposant seulement
au nom d'une Vérité que ceux qui obéissent
possèdent en commun avec
ceux qui commandent.
On se
flatte d'avoir réduit à
néant tout espoir de démocratie, lorsque l'on a
prouvé que l'égalité ne
nivellerait ni jamais les hommes: il y aura toujours des
dirigeants.
Soit. Mais n'est-ce. rien que de changer et le mode d'accession au
pouvoir et le mode d'exercice de
ce pouvoir? La. force ne
réduit pas
les peuples, mais la véritable autorité, celle qui est
faite de
dévouement d'une part, et de confiance de l'autre, sait les
diriger. La
force, directement ou indirectement, engendre l'anarchie,
l'autorité
seule peut créer de l'ordre. Mais l'autorité, dira-t-on,
a une énorme
infériorité sur la force, c'est qu'il faut la
mériter. La force se prouve
beaucoup plus facilement. Je
le sais bien: les coups d'Etat, les gouvernements à poigne, les
cadres
solides, tout cela n'est pas autre chose, malgré les allures
héroïques,
qu'une application de cette plate théorie du moindre effort.
Certes, il
deviendra beaucoup plus difficile d'être « des
dirigeants» et peut-être
exigera-t-on d'abord que ceux qui aspirent à cette fonction
sachent
d'abord se diriger eux-mêmes. Où s'arrêteront les
exigences du peuple?
Les
réactionnaires de tous les
temps ont toujours résumé leur pensée et leur
profond désir dans
l'hémistiche : « 0 temps, suspends ton vol!" Ils ne
souhaitent jamais,
au cours du chemin des âges que de s'arrêter. Et dès
que les peuples
font un pas en avant, on les entend s'écrier avec effroi :
« Où
allons-nous? Seigneur! .' Défiance des hommes et défiance
de Dieu, ce
sont ces deux sentiments, intimement liés l'un à l'autre
qui les
contraignent à mettre leur confiance dans des cadres sociaux et
dans
des institutions politiques. Tout mouvement de l'humanité leur
parait,
dès l'abord, dangereux, car ils ne voient devant eux que
l'inconnu qui
les effraie, jamais le progrès, qui pourrait solliciter leur
désir. Ce
que l'on a leur semble, dès maintenant, meilleur que ce que l'on
pourrait avoir, et tout le secret de leur sagesse est qu'il faut savoir
se borner. Ils s'y résignent, quant à eux; volontiers, et
cette vertu
est séduisante de ne pas nécessiter d'abnégation.
Ils ne
croient pas que la
destinée de l'homme soit de grandir sans cesse par le
mérite de la
souffrance et par les bienfaits du travail. Dans les agitations de la
"' société contemporaine, ils voient surtout, et de
très bonne foi, la
poussée des déshérités vers des
jouissances, qu'ils envient, et, s'il
leur parait juste que les détenteurs des bonnes places
défendent
âprement leurs privilèges, l'appétit
révolté des prolétaires avides de
plaisirs leur semble, par contre, indigne et répugnant.
Et si on
vient leur dire que
cette brutalité n'est que l'apparence, que sous la ruée
des instincts,
il y a l'élan des âmes et que le peuple n'aspire pas
seulement à manger
à sa faim, mais encore à connaître une vie plus
haute, plus ennoblie de
justice et de dignité, ils ne le croiront pas, parce qu'ils se
défient
des hommes. Et si l'on ajoute que la grossièreté des
hommes peut être
purifiée par l'esprit de Dieu, que là où la
solidarité 'humaine est
impuissante contre les révoltes des égoïsmes, la
fraternité chrétienne
est efficace et que le sang du Christ peut féconder des
sociétés
nouvelles comme il a donné naissance à des hommes
nouveaux, ils ne le
croiront pas davantage, parce qu'ils se défient de Dieu.
Sans
doute, ils le confessent
bien tout-puissant, mais ils ne sont pas persuadés que cette
toute-puissance ait une grande action sur les choses humaines. Aussi
prennent-ils le parti de les organiser à leur gré, en l'y
comptant pour
peu de chose. La religion est une institution assez semblable aux
autres, non une vie sans cesse rajeunie et agissante. Ils sont
d'accord les uns et les autres, réactionnaires de droite et
réactionnaires de gauche, pour lui assigner sa fonction: la
défense et
la protection des autorités existantes. Selon que ces
autorités leur
sont favorables, ils protègent la religion ou ils la
combattent. Parce
qu'elle leur parait la meilleure sauvegarde des partis de droite, les
radicaux travaillent à la désagréger,
à la harceler, à l'étouffer;
pour la même raison, les députés de l'opposition
s'attachent à elle,
espérant qu'elle conservera assez de puissance pour
récompenser leurs
services, et que peut-être, en se débattant, elle jettera
bas leurs
vainqueurs.
Mais ni
les uns ni les autres
n'ont jamais sérieusement pensé que la religion puisse
être l'élément
fondamental des sociétés et que son action, poussant sans
relâcher les
hommes vers l'accomplissement de la justice, elle leur fit une.
nécessité de briser successivement les cadres trop
étroits pour
s'ouvrir des mondes nouveaux. Contre une idée si dangereuse, ils
se
ligueraient d'enthousiasme. Heureusement que leur bon sens leur suffit
pour comprendre que cette conception sociale ne peut être que le
rêve
d'inoffensifs illuminés.
Il est
donc universellement
admis que tous ceux qui attendent d'un sabre ou d'une émeute le
salut
de la société sont des gens positifs. Leurs adversaires
eux-mêmes
comprennent fort bien cette logique. Peut-être certains
jugent-ils que
s'ils étaient à leur place ils ne penseraient pas
autrement. Ils
s'accordent, des deux côtés, à traiter de
songe-creux les démocrates
qui croient que la seule tâche 'essentielle, c'est de faire des
hommes
capables de se gouverner eux-mêmes et de se créer les
organisations
nécessaires à leurs besoins pour les défaire et
les remplacer par
d'autres lorsqu'elles ne sont plus adaptées à des
conditions nouvelles;
que la loi universelle des sociétés étant le
changement et toute
société étant inévitablement transitoire et
temporaire, les
institutions sociales doivent suivre les peuples dans leurs
progrès et
dans leurs décadences; qu'autant vaudrait essayer
d'arrêter la rotation
de la terre que de fixer à jamais 1 'humanité dans un
cadre immuable;
qu'il faut donc s'efforcer de réaliser l'ordre intérieur,
c'est-à-dire
une juste hiérarchie des individus constituée par leurs
différences
d'aptitudes et de mérites sans que des privilèges
entravent et faussent
cette harmonieuse organisation en l'empêchant de se former et de
se
transformer naturellement; que tant que cet ordre intérieur et
cette
hiérarchie selon la justice ne seront pas constituées, il
ne peut y
avoir qu'arbitraire, révolte et désordre. Il est bien
entendu que tout
cela ce sont des folies. « Prenons les hommes tels qu'ils sont,-
voilà
la voix de la sagesse. « Ce sont, en majorité, des
brutes" , voilà la
réponse de l'expérience. « Imposons-leur donc le
bienfait de la force-, voilà la concussion de la raison.
Mais ni
cette sagesse, ni cette
expérience, ni cette raison ne peuvent nous dire où est
la force
humaine capable de maintenir les hommes malgré eux dans
l'obéissance.
C'est, qu'en vérité, il n'y en a pas.
Alors ils
se sont tournés vers
la religion espérant qu'elle pourrait mettre à leur
service la force
divine. Ils ont réussi parfois à la compromettre, mais
elle ne leur a
été d'aucun réel secours. Car l'esprit du Christ
était contraire au
leur; leur conception césarienne de la
société, leur
amour de l'ordre
extérieur et du pouvoir tout-puissant, tout cela leur avait
été
transmis, intact, de la cité païenne. Dans les patries,
dans les
sociétés comme dans les individus, l'esprit
chrétien avait accompli sa
révolution silencieuse. Comme l'âme, peu à peu,
rejette pour s'élever
vers sa perfection les dominations grossières des sens et les
entraves
du monde, ils virent ainsi les peuples rejeter un par un leurs
vêtements d'esclaves. Et comprenant que la justice et que l'amour
que
le Sauveur avait apportés sur la terre appelleraient
inlassablement les
hommes. vers une vie toujours plus haute, et que, sans cesse
tourmentés
par le feu de l'idéal ils abandonneraient à chaque aurore
leurs tentes
'de la nuit, les gens pratiques se désespérèrent
et commencèrent de se
demander à voix basse si l'esprit chrétien n'était
pas le plus terrible
des ferments de destruction pour les formes sociales
desséchées et
caduques.
Jean des COGNETS
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