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Deuxième année, Numéro 76
VENDREDI 5 AVRIL 1907
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
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NOTRE PROGRAMME
























Jean DES COGNETS   L'Esprit Réactionnaire et l'Esprit Chrétien
Giulio VITALI  correspondance: Charité et Travail à Rome
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
        Les papiers Montagnini. - M. le .Chanoine Ulysse Chevalier. - Mise en liberté surveillée des Enfants délinquants.
    LE'fTRES à L'EDITEUR
Eugène BEAUPIN, M. DESLANDRES-  A propos du Sillon
    REVUE DES PÉRIODIQUES
Pas de Séparation (Revue Socialiste)
    NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
Dernières Publications

BULLETIN POLITIQUE

    Le Congrès national du parti socialiste français, qui vient de tenir ses assises à Lyon, s'est signalé par une attitude qu'il convient de mettre en relief. Il s'est prononcé contre la grève générale et l'action directe. Il a proclamé que la solidarité internationale ne saurait interdire à un peuple de se défendre contre les agressions du dehors, réprouvant nettement ainsi l'antipatriotisme. Il s'est désolidarisé d'avec l'utopie collectiviste et les criminelles théories du sabotage préconisées par la fraction révolutionnaire de la Confédération générale du Travail. Il s'est montré exclusivement réformiste en un mot. La portée de ce geste libérateur gît tout entière dans ce fait que les membres du congrès reviennent à peu près tous de l'extrême position révolutionnaire. Il y faut voir une véritable conversion sociale accomplie sous la pression d'une expérience personnelle. Le Congrès a réuni des socialistes de marque arrivés à l'heure où l'on peut réfléchir. Nous ignorons s'ils ont eu quelque courage à tenir le langage que l'on sait. Il convient de se réjouir, en tout cas, de l'aurore de bon sens qui s'est levée sur eux. Et n'eussent-ils cédé qu'à un instinct peut-être vulgaire mais néanmoins excellent de conservation, qu'il faudrait encore s'en féliciter. Ils ont bien senti, en effet, qu'il n'y avait plus derrière eux qu'une barbarie atroce se traduisant par le plus lâche des crimes: la malfaçon systématique qui peut, dans certains cas, compromettre jusqu'à la vie du consommateur. Les socialistes inquiets du Congrès de Lyon reviennent donc à la liberté, à la patrie; la répugnance même qu'ils montrent pour la lutte des classes est un. commencement de charité chrétienne. Nous espérons que plus tard ces mêmes hommes; s'apercevront qu'il n'est pas suffisant d'étayer le soi-disant progrès sur un nouvel arrangement des biens matériels, 
arrangement qui, mal compris et violemment réalisé, pourrait bien
n'être  que l'organisation de la misère la plus grande, succédant à la civilisation la plus raffinée. Ils s'apercevront que le monde est mené par autre chose, et que ce sont les idées morales qui l'ont transformé. 
     Que tous ne s'inspirent-ils de cette expérience historique, ceux surtout qui ont pour mission d'instaurer toutes choses ici-bas dans le Christ, dans son esprit de douceur implacable et de sacrifices. Quelques Semaines religieuses nous annoncent que des tournées de confirmation et des visites épiscopales n'auront pas lieu dans les villages où le curé aurait été chassé de son presbytère et où l'on n'aurait su lui trouver encore un logement convenable. L'expansion plus que jamais nécessaire des idées chrétiennes et l'exemple de l'amour des humbles doivent-ils donc dépendre de pareilles sollicitudes? Et celui qui n'avait pas une pierre où reposer sa tête eut-il trouvé là un obstacle pour le détourner du chemin des publicains et des pauvres?
     La conclusion politique qui paraît devoir se tirer naturellement de la divulgation des papiers intimes de M. Montagnini, c'est que l'Action libérale populaire, qui s'y trouve surtout « compromise", a vécu, au moins sous sa forme actuelle. Fondée sur une équivoque, grâce à la faiblesse de M. Piou, qui n'osa pas résister aux exigences des monarchistes et ratura l'épithète de « républicaine" dont elle avait tout d'abord été qualifiée, cette Ligue se dissocie comme toutes les entreprises politiques de ce genre, après 'un échec. Chaque élément retourne à son affinité stable. Beaucoup de républicains et de démocrates s'y étaient fait inscrire, en considération du but de conservation religieuse que la Ligue poursuivait. Les monarchistes avaient fait de même. Mais nul n'était à son aise dans une maison sans raison politique ou sociale précise. Les journaux monarchistes le constatent à l'unanimité depuis deux jours et parlent de reprendre ouvertement leur politique traditionnelle. Epris de sincérité absolue en toutes choses, nous ne saurions, bien entendu, les en blâmer. Quant à M. Piou, si sa clairvoyance et son courage furent parfois en défaut, il est juste de rendre hommage du moins à l'absolue droiture de ses intentions. Mais, dans le jeu politique comme dans l'autre, le meilleur est encore de jouer cartes sur table.
La loi sur l'assistance obligatoire entrera en vigueur le 1" mai prochain. Toute personne sans ressources, âgée de 70 ans, tout infirme ou incurable de 1 6 ans au moins aura droit, à partir de cette date, ~ un secours dont la quotité sera déterminée par le conseil municipal de la commune. On a justement fait remarquer que la loi n'est pas parfaite, que les professionnels de la mendicité peuvent en abuser et, en même temps, qu'elle n'apporte qu'un insuffisant secours dans le plus grand nombre des cas. Ce n'est certes pas une raison pour ne point l'utiliser. Les statistiques établissent que deux cent mille vieillards sans ressources ou infirmes sans espoir de curabilité peuvent, dès le 1" mai prochain, en réclamer le bénéfice. Le devoir de tous les bons citoyens est d'intervenir, chacun dans son entourage, pour faciliter aux impotents et aux illettrés qui se trouvent dans les  conditions requises pour se réclamer de la nouvelle  loi, les démarches assez compliquées qu'elle comporte.


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L'Esprit réactionnaire et l'Esprit chrétien;
    C'est une espèce très commune que celle de ces honnêtes personnes qui n'ont point dé religion, mais qui ne veulent point que l'on dise du mal de la religion. De même, il y a beaucoup de gens qui se défendraient, non sans quelque raison, d'être réactionnaires, mais que le seul son de ce mot irrite et blesse. « Cette épithète disent-ils, n'a d'autre usage que d'être une injure électorale. Elle désigne généralement tout candidat qui n'est point soutenu par le préfet ou qui se refuse à se livrer aux dangereuses surenchères des prophètes de cités futures; en dehors des réunions publiques, elle perd toute signification, et c'est rare preuve d un esprit vague ou borné que de l'employer pour qualifier un parti ou une doctrine quelconque. On est toujours un réactionnaire pour quelqu'un, mais. cela ne saurait constituer ni un programme, ni une définition. .
    Il existe cependant une doctrine, un état d'esprit réactionnaires. Peut-être n'est-il pas inutile de chercher à distinguer sa caractéristique pour le pouvoir mieux discerner sous les étiquettes dont il se déguise. Car toutes lui sont bonnes. Parce qu'ils ne reconnaissent pas, sous les équipements de bataille, leur fraternelle ressemblance, réactionnaires de droite et réactionnaires de gauche brisent héroïquement des lances en échangeant des injures. Il y aurait vraiment plaisir à leur découvrir un principe d'action commune et à réaliser ainsi, d'une manière inattendue, cette unité morale que tant de voix réclament.
    Qu'est-ce donc qu'un réactionnaire? C'est tout simplement, dira-t-on, un modéré. Point du tout. Il y a des réactionnaires qui mettent au service de leur parti une énergie toute sauvage. Jamais remède ne leur semblera trop cruel qui pourrait « sauver le pays, c'est-à-dire « le ramener dans la bonne voie". De vieilles dames impotentes et, au reste, fort charitables, soupirent de leur fauteuil vers la guerre, parce que la guerre leur apparaît comme un grand .trou noir où tout dégringole avec un bruit affreux, mais d'où remonte, victorieux et bien pensant, le général des bonnes gens. Et, cependant, de jeunes étudiants rêvant de constituer, à leur tour, des brigades de fer, adoptent pour devises: « Par tous les moyens» et se sentent prêts à goûter la beauté du geste qui ferait sauter les canailles. Il est vraiment bien difficile de persuader à ces vaillants que leur caractéristique doive être la modération: à ceux qui entreprennent cette tâche, ils font voir bien vite et parfois rudement .qu'on peut être réactionnaire sans être modéré.
    A un autre point de vue, on risquerait de verser dans une fausse poésie en se laissant aller à croire que les réactionnaires se distinguent par le culte du passé. Epris de cette France si harmonieuse et si paisible sous la gloire et la bonté de ses rois qu'ils admirent, transposée et simplifiée par l'histoire, n'est-il point généreux de leur part de nous ramener à ces temps heureux, en retrouvant la formule de ce régime idéal? Cet amour du passé, c'est la corde. sentimentale qu'ils touchent dans les âmes sensibles, ce n'est pas le vrai ressort de leur action. Leur attachement profond ne va pas aux sociétés disparues, mais à la société présente, ; très peu d'entre eux, en somme (et ils le savent bien), auraient avantage à se trouver placés dans une société reconstituée sur le modèle de l'ancien régime. Mais tous ils croient avoir intérêt à être affermis dans la situation qui leur a été alloué par la société présente. Aussi est-ce bien celle-ci qu'ils entendent perpétuer. Ils ne regrettent de l'ancien temps que .les moyens de domination qui leur permettraient, s'ils les avaient encore en mains, d'assurer plus efficacement l'inamovibilité des classes, des fortunes et des privilèges. Ne nous étonnons donc pas qu'ils se tournent si passionnément vers le passé: ce sont des armes qu'ils lui demandent.
    La véritable caractéristique de l'esprit propre aux réactionnaires n'est donc ni la modération, - ils savent justifier les violences qui les mènent à leurs fins, - ni  justifier les violences qui les mènent à leur fins... Le signe auquel il se reconnaît et se retrouve dans tous les alliages, c'est le formalisme, c'est-à-dire la croyance que des formes, des cadres sociaux sont efficaces et suffisants pour maintenir dans la société l'ordre nécessaire. Chose singulière! ces gens pratiques qui se sont toujours complus a opposer aux. utopies. démocratiques la réalité des faits, ont poursuivi autant que les autres cette pierre philosophale: la forme parfaite de la société, le régime idéal. Tout au plus diffèrent-ils des socialistes étatistes sur ce point en ce qu'ils sont persuadés que cette forme parfaite est très facile à établir parce qu'elle a été déjà réalisée dans le. passé. Mais ils s'accordent avec eux pour attendre de la réalisation d'une forme politique le bienfait de la concorde et du bonheur universel. Du jour où la monarchie sera proclamée, comme du jour où l'Etat collectiviste sera établi, tout sera consommé: il ne restera plus, pour assurer à jamais la prospérité et la paix, qu'à les fortifier et les défendre contre les séditieux. Que nous parlez-vous des folles promesses des candidats socialistes? Les partis réactionnaires eux aussi, sont marchands de bonheur public; eux aussi, ils nous garantissent la richesse et la domination: ils se  divisent seulement sur leur distribution.
Or, une forme sociale, un cadre quel qu'il soit ne peut constituer que l'ordre extérieur , cet ordre extérieur par le fait qu'il n'est point fondé sur un principe intérieur aux hommes, c'est-à-dire sur leurs besoins, leurs convictions et leurs sentiments réels et profonds, ne peut se maintenir que s'il est imposé par une force d'en haut et, dès lors, appelez cette force Etat, commune, empereur ou roi, c'est toujours le régime césarien.
    Comment les réactionnaires, avec leur constant souci de bon sens et d'expérience pratique, n'ont-ils pas encore compris que cet ordre extérieur, maintenu par la force du pouvoir civil, constitue la plus pauvre des utopies? Toute autorité qui a pour raison d'être de
maintenir une forme sociale à l'exclusion de toute autre devient nécessairement tyrannique. Toute tyrannie, par - son incapacité à atteindre et à maîtriser la force intérieure des individus, est impuissante, éphémère, et ne peut avoir d'autre effet que d'accroître, en proportion de sa résistance, le courant de la réaction qui l'emportera.
    A bien pénétrer la conception réactionnaire, on s'aperçoit qu'elle a pour fondement une confusion entre l'idée de force et l'idée d'autorité. Si, le plus souvent, cette confusion n'était inconsciente, comme il faudrait louer son habileté! II est si commode de pouvoir répliquer à tous ceux qui repoussent les systèmes sociaux tout faits et imposés d'en haut par la force: Mais vous détruisez l'autorité! .Que d'anarchistes sans le vouloir, voués à toutes les foudres! Cette profitable plaisanterie doit avoir une fin : tout état politique ou social, toute supériorité de classe ou de fonction, établie ou maintenue sans le consentement du peuple a: pour fondement la force. Tout état politique ou social qui suppose un consentement et un contrôle réels du peuple a pour fondement l'autorité. II y a entre ces deux principes une différence de nature. La force se suffit à elle-même: elle s'impose. L'autorité, au contraire, est composée de deux éléments distincts: le mérite (vrai ou apparent) de celui qui en est investi, et la reconnaissance (tacite ou expresse) de ceux qui l'acceptant.
    Bien des équivoques seraient éclaircies si l'on voulait enfin distinguer ces deux principes et ne pas s'obstiner à présenter au peuple, sous le nom de respect de l'autorité, l'idolâtrie de la force. On comprendrait alors pourquoi la force est toujours impuissante en dernière analyse et ne peut que "ployer la machine". C'est qu'elle n'a pas d'allié dans la place, c'est-à-dire dans l'âme libre qu'elle veut dominer. On ne blesserait pas tant d'âmes dans leur belle 
 
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indépendance en leur parlant du « pouvoir" de l'Eglise, si on leur faisait, en même temps, saisir que ce « pouvoir est le plus noble et le  moins arbitraire de tous parce qu'il ne réside pas dans la force, mais dans l'autorité, s'imposant seulement au nom d'une Vérité que ceux qui obéissent possèdent en commun avec ceux qui commandent.
    On se flatte d'avoir réduit à néant tout espoir de démocratie, lorsque l'on a prouvé que l'égalité ne nivellerait ni jamais les  hommes: il y aura toujours des dirigeants. Soit. Mais n'est-ce. rien que de changer et le mode d'accession au pouvoir et le mode d'exercice de
ce pouvoir? La. force ne réduit pas les peuples, mais la véritable autorité, celle qui est faite de dévouement d'une part, et de confiance de l'autre, sait les diriger. La force, directement ou indirectement, engendre  l'anarchie, l'autorité seule peut créer de l'ordre. Mais l'autorité, dira-t-on, a une énorme infériorité sur la force, c'est qu'il faut la mériter. La force se prouve beaucoup plus facilement. Je le sais bien: les coups d'Etat, les gouvernements à poigne, les cadres solides, tout cela n'est pas autre chose, malgré les allures héroïques, qu'une application de cette plate théorie du moindre effort. Certes, il deviendra beaucoup plus difficile d'être « des dirigeants» et peut-être exigera-t-on d'abord que ceux qui aspirent à cette fonction sachent d'abord se diriger eux-mêmes. Où s'arrêteront les exigences du peuple?
    Les réactionnaires de tous les temps ont toujours résumé leur pensée et leur profond désir dans l'hémistiche : « 0 temps, suspends ton vol!" Ils ne souhaitent jamais, au cours du chemin des âges que de s'arrêter. Et dès que les peuples font un pas en avant, on les entend s'écrier avec effroi : « Où allons-nous? Seigneur! .' Défiance des hommes et défiance de Dieu, ce sont ces deux sentiments, intimement liés l'un à l'autre qui les contraignent à mettre leur confiance dans des cadres sociaux et dans des institutions politiques. Tout mouvement de l'humanité leur parait, dès l'abord, dangereux, car ils ne voient devant eux que l'inconnu qui les effraie, jamais le progrès, qui pourrait solliciter leur désir. Ce que l'on a leur semble, dès maintenant, meilleur que ce que l'on pourrait avoir, et tout le secret de leur sagesse est qu'il faut savoir se borner. Ils s'y résignent, quant à eux; volontiers, et cette vertu est séduisante de ne pas nécessiter d'abnégation.
    Ils ne croient pas que la destinée de l'homme soit de grandir sans cesse par le mérite de la souffrance et par les bienfaits du travail. Dans les agitations de la "' société contemporaine, ils voient surtout, et de très bonne foi, la poussée des déshérités vers des jouissances, qu'ils envient, et, s'il leur parait juste que les détenteurs des bonnes places défendent âprement leurs privilèges, l'appétit révolté des prolétaires avides de plaisirs leur semble, par contre, indigne et répugnant.
    Et si on vient leur dire que cette brutalité n'est que l'apparence, que sous la ruée des instincts, il y a l'élan des âmes et que le peuple n'aspire pas seulement à manger à sa faim, mais encore à connaître une vie plus haute, plus ennoblie de justice et de dignité, ils ne le croiront pas, parce qu'ils se défient des hommes. Et si l'on ajoute que la grossièreté des hommes peut être purifiée par l'esprit de Dieu, que là où la solidarité 'humaine est impuissante contre les révoltes des égoïsmes, la fraternité chrétienne est efficace et que le sang du Christ peut féconder des sociétés nouvelles comme il a donné naissance à des hommes nouveaux, ils ne le croiront pas davantage, parce qu'ils se défient de Dieu.
    Sans doute, ils le confessent bien tout-puissant, mais ils ne sont pas persuadés que cette toute-puissance ait une grande action sur les choses humaines. Aussi prennent-ils le parti de les organiser à leur gré, en l'y comptant pour peu de chose. La religion est une institution assez semblable aux autres, non une vie sans cesse  rajeunie et agissante. Ils sont d'accord les uns et les autres, réactionnaires de droite et réactionnaires de gauche, pour lui assigner sa fonction: la défense et la  protection des autorités existantes. Selon que ces autorités leur sont favorables, ils protègent la religion  ou ils la combattent. Parce qu'elle leur parait la meilleure sauvegarde des partis de droite, les radicaux travaillent à la désagréger,  à la harceler, à l'étouffer; pour la même raison, les députés de l'opposition s'attachent à elle, espérant qu'elle conservera assez de puissance pour récompenser leurs services, et que peut-être, en se débattant, elle jettera bas leurs vainqueurs.
    Mais ni les uns ni les autres n'ont jamais sérieusement pensé que la religion puisse être l'élément fondamental des sociétés et que son action, poussant sans relâcher les hommes vers l'accomplissement de la justice, elle leur fit une. nécessité de briser successivement les cadres trop étroits pour s'ouvrir des mondes nouveaux. Contre une idée si dangereuse, ils se ligueraient d'enthousiasme. Heureusement que leur bon sens leur suffit pour comprendre que cette conception sociale ne peut être que le rêve d'inoffensifs illuminés.
    Il est donc universellement admis que tous ceux qui attendent d'un sabre ou d'une émeute le salut de la société sont des gens positifs. Leurs adversaires eux-mêmes comprennent fort bien cette logique. Peut-être certains jugent-ils que s'ils étaient à leur place ils ne penseraient pas autrement. Ils s'accordent, des deux côtés, à traiter de songe-creux les démocrates qui croient que la seule tâche 'essentielle, c'est de faire des hommes capables de se gouverner eux-mêmes et de se créer les organisations nécessaires à leurs besoins pour les défaire et les remplacer par d'autres lorsqu'elles ne sont plus adaptées à des conditions nouvelles; que la loi universelle des sociétés étant le changement et toute société étant inévitablement transitoire et temporaire, les institutions sociales doivent suivre les peuples dans leurs progrès et dans leurs décadences; qu'autant vaudrait essayer d'arrêter la rotation de la terre que de fixer à jamais 1 'humanité dans un cadre immuable; qu'il faut donc s'efforcer de réaliser l'ordre intérieur, c'est-à-dire une juste hiérarchie des individus constituée par leurs différences d'aptitudes et de mérites sans que des privilèges entravent et faussent cette harmonieuse organisation en l'empêchant de se former et de se transformer naturellement; que tant que cet ordre intérieur et cette hiérarchie selon la justice ne seront pas constituées, il ne peut y avoir qu'arbitraire, révolte et désordre. Il est bien entendu que tout cela ce sont des folies. « Prenons les hommes tels qu'ils sont,- voilà la voix de la sagesse. « Ce sont, en majorité, des brutes"  , voilà la réponse de l'expérience. « Imposons-leur donc le bienfait de la force-, voilà la concussion de la raison.
    Mais ni cette sagesse, ni cette expérience, ni cette raison ne peuvent nous dire où est la force humaine capable de maintenir les hommes malgré eux dans l'obéissance. C'est, qu'en vérité, il n'y en a pas.
    Alors ils se sont tournés vers la religion espérant qu'elle pourrait mettre à leur service la force divine. Ils ont réussi parfois à la compromettre, mais elle ne leur a été d'aucun réel secours. Car l'esprit du Christ était contraire au leur; leur conception césarienne de la
société, leur amour de l'ordre extérieur et du pouvoir tout-puissant, tout cela leur avait été transmis, intact, de la cité païenne. Dans les patries, dans les sociétés comme dans les individus, l'esprit chrétien avait accompli sa révolution silencieuse. Comme l'âme, peu à peu, rejette pour s'élever vers sa perfection les dominations grossières des sens et les entraves du monde, ils virent ainsi les peuples rejeter un par un leurs vêtements d'esclaves. Et comprenant que la justice et que l'amour que le Sauveur avait apportés sur la terre appelleraient inlassablement les hommes. vers une vie toujours plus haute, et que, sans cesse tourmentés par le feu de l'idéal ils abandonneraient à chaque aurore leurs tentes 'de la nuit, les gens pratiques se désespérèrent et commencèrent de se demander à voix basse si l'esprit chrétien n'était pas le plus terrible des ferments de destruction pour les formes sociales desséchées et caduques.
Jean des COGNETS
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