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CORRESPONDANCE : Le
Clergé Espagnol
Barcelone, le 10 Avril 1907.
Je vous disais,
à la
fin. de ma
dernière lettre, que nos clercs reçoivent
jusqu'ici, en général, dans
les grands séminaires, une formation aussi irréaliste que
possible,
ceux qui font la "carrera» et seront plus tard nos gros
bonnets comme
prédicateurs, chanoines, curés ou évêques,
leurs études théologiques
terminées, ont leur cerveau farci de subtilités et
d'abstractions.
Histoire, philosophie moderne, sciences, exégèse leur
sont, à quelques
rares exceptions près, inconnues.
Il est
cependant une actualité
qui les passionne violemment et qu'ils connaissent à fond. Je
suis tout
à fait inexcusable de ne vous avoir pas signalé ce
«modernisme" de nos
séminaristes. Sur la question brûlante du
libéralisme, on les trouve
toujours ferrés et admirablement documentes. Ils sont rares ceux
qui,
avant de quitter le séminaire, ne tiennent tout prêt
un discours, une
conférence ou un sermon contre le « grand
péché ». Ils ont lu,
approfondi et annoté « el Liberalismo es pecado »,
du chanoine Sarda y
Salvany, la loi et les prophètes sur le sujet, bien qu'il
ait un peu
baissé dans l'estime des métaphysiciens, depuis que R.
Nocedal a exclu
de sa communion le trop timide docteur catalan; ils ont
étudié avec
acharnement les « casus conscientiae de liberalismo » du P.
Villada s.
j., accusé, lui aussi maintenant, d'avoir commis la faute qu'il
poursuivait jadis dans ses derniers retranchements et faux-fuyants,
car, en son livre, il comptait la danse parmi les péchés
de libéralisme
(1) ; ils ont dévoré les panégyriques historiques
que don Montana,
l'ancien confesseur de notre reine-mère, a consacrés
à " Felipe II el
Grande", et qui, eux aussi, sont une attaque à fond,
contre le mal
régnant.
Ces jeunes
prêtres entrent dans
la société, non comme de bons. Samaritains, pour
l'aider à se relever,
pour mettre l'huile et le baume sur les blessures, mais comme les
lévites de la parabole qui n'avaient qu'oublis et dédains
pour le
pauvre infirme tombé dans le fossé. Ils s'empressent sous
le drapeau
d'un parti. Pour les uns, ce sera l'intégrisme et ils
s'abonneront au
Siglo Futuro, où Ramon Nocedal les confirmera et renforcera dans
leur
mysticisme politico-religieux ; pour les autres, moins nombreux, ce
sera le carlisme, et ils liront el Correo Espagnol, ou quelques
succédanés de province, qui leur apprendra tous les jours
que la
monarchie actuelle, fille de la Révolution, avec ses
atermoiements, est
un mal pire que le radicalisme antireligieux. De ces deux partis, qui,
d'ailleurs, s'anathématisent, chacun passant pour libéral
aux regards
de l'autre, sont pour nos prêtres, comme une forteresse
d'où ils
lancent des traits, hélas! bien impuissants, contre « le
Satan du
siècle".
Je voudrais me tromper, mais
je
crains bien que sous la pression de récents
événements, le clergé
espagnol, vieux ou jeune, abandonnant par désespoir de
succès don
Carlos ou Nocedal sans force ou influence politique, ne se mette
maintenant à la remorque du conservatisme. Il se prépare
de cruelles
désillusions! Le libéralisme ne s'appellera plus Maura,
ni Alejandro
Pidal, il aura nom Moret, Canalejas ou Salmeron, et l'on continuera
à
foncer terme contre l'ennemi. Les élections prochaines vont
donner à
ces ardeurs l'occasion de se manifester. Les sages voudraient
prémunir
le clergé contre les emballements. On trouve que, jusqu'ici, il
ne
s'est point tenu assez à l'écart de la
mêlée, certains actes épiscopaux
ont été critiqués, et dans tous les partis, comme
une immixtion trop
ouverte dans nos luttes. Quelques journaux catholiques, dont el
Universo, semblent se rendre compte du danger. Ils tâchent de
pallier,
de justifier l'entrée en scène, à propos des
élections, de nos évêques
et de nos amis. Ils se défendent surtout de vouloir fonder un
"parti
catholique ». Mieux vaudrait cependant fonder un parti catholique
que
de lier la cause de l'Eglise à celte de M. Maura, dont je ne
songe
nullement à nier la haute intelligence, l'énergie et
l'honorabilité.
Mais
laissons pour l'heure ces
actualités... C'est donc la tête pleine de
métaphysique et le cœur
débordant de sainte haine contre tous les libéralismes
que le jeune
prêtre espagnol entre dans le ministère. Les
problèmes sociaux ou
religieux qui se posent à cette heure, même chez nous,
peuvent-ils
l'inquiéter? Vicaire ou curé, il donne tous ses soins aux
formes
cultuelles. Il administre les sacrements, il prêche des sermons,
vagues, imprécis et abstraits, sans chaleur ni lumière.
Pour ces
incorrigibles raisonneurs, les dogmes et la morale ne sont pas une
vérité et une vie à vivre, mais des syllogismes
à perte de vue qu'on
déduit loin de ce monde. Nulle part autant qu'en Espagne la
prédication
chrétienne ordinaire n'es aussi éthérée et
supraterrestre.
Quand ils
quittent ces hauteurs
pour descendre sur la planète, n'en doutez pas, c'est pour
rompre des
lances contre le libéralisme. Les plus prudents, ceux qui ont
besoin
d'un appui quelconque de la part du gouvernement, n'y font que des
allusions discrètes. Les autres, ceux qui n'ont rien à
recevoir ou à
perdre, se lancent fougueux dans la mêlée avec l'accent
personnel du
carliste ou de l'intégriste. On a vu, et plus d'une fois, ces
prédicateurs, ardents politiciens, attaquer des prélats,
soupçonnés de
tendresse envers le monstre. Je me souviens qu'il y a une quinzaine
d'années, un Jésuite prêchant à
Saint-Sébastien devant une cinquantaine
de dévotes, fonça bride abattue sur le pelé
et le galeux, d'où, à son
dire, venaient tous les maux. Mais le gouverneur, à qui l'on
parla de
la harangue, ne la trouva pas de son goût. Il écrivit
à son
gouvernement pour le mettre au courant de ce "scandale" et demanda quel
châtiment on pourrait infliger à l'audacieux
jésuite. Le ministère
était alors aux mains des libéraux. Ce sermon si
inoffensif devint une
affaire d'Etat. Comme la Compagnie de Jésus ne vivait en Espagne
que
par pure tolérance il fut très sérieusement
question de l'expulsion de
ses religieux. Le nonce et. Rome s'entremirent pour calmer les
colères.. Ou promit d'être sage et
réservé. Je crois même, je n'en
suis pas cependant tout à fait sûr, que défense fut
faite aux.
prédicateurs jésuites, par leurs supérieurs, de
parler en chaire de.
libéralisme. En tout cas, cette défense a
été portée bien que dans la
suite on l'ait probablement mitigée.
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Je dois ajouter, pour
être
juste, que les sermons de mission ne tombent pas dans les
défauts que
je viens de signaler. Ils sont plus simples et vrais. Les
orateurs,
religieux pour la plupart, évitent la haute métaphysique
et sonT, en
général, plus politiciens. Ils savent frapper vivement
l'imagination,
parler au cœur... Il faut cependant leur reprocher un réalisme
outrancier qui donne à cette prédication un
caractère trop théâtral ou
fantasmagorique. Ainsi il arrive parfois au milieu d'un sermon sur la
mort, d'entendre les cloches sonner. Le missionnaire s'arrête. Il
demande à ses auditeurs, qu'il vient de chauffer, de regarder
vers la
porte.. on voit alors entrer quatre hommes portant, sur une
civière
couverte du drap mortuaire, un horrible squelette. Ils s'arrêtent
devant la chaire. Des femmes se sont évanouies à ce
spectacle lugubre.
Le prédicateur, sans perdre courage, n'en poursuit pas moins sa
terrible et funèbre harangue. Elle produit toujours son effet,
au moins
momentané. Plus souvent encore, ces orateurs populaires ont dans
leurs
chaires de grands Christs sanglants, qu'on ne voit pas ailleurs et dont
l'expression de souffrance est vraiment touchante. Or, certains jours,
surtout au sermon dit du Pardon des injures, ils le prennent à
l'improviste, et dans un mouvement pathétique, ils le montrent
à la
foule, l'apostrophant, la suppliant de se laisser toucher, de pardonner
à ceux qui ont fait tort. Il n'est pas rare en ce moment de voir
des
ennemis jurés qui, hier peut-être, cherchaient à se
poignarder,
traverser le flot humain, qui s'ouvre respectueux et se
précipite dans
les bras l'un de l'autre.
Et puisque
j'en suis à ces
exhibitions réalistes de la piété espagnole,
écoutez ce que me
racontait un missionnaire. Il venait de prêcher pendant trois
jours à
la Riga, province de Logrino. Il me montra une demi-sphère en
cire, de
la grosseur d'une moitié d'orange, suspendue à un cordon
assez court.
Sur la calotte de la demi-sphère étaient enfoncés
solidement des
pointes, des bouts d'aiguilles, des morceaux de fer et de verre.
« Vous
ne devineriez jamais à quoi peut servir un pareil objet? C'est
une
discipline ... Il existe là-bas, de temps
immémorial, une confrérie de
pénitents. A certaines époques, ils ont des processions.
J'ai assisté à
l'une d'elles, je les ai vus le dos complètement
découvert, pendant le
trajet, se frapper avec l'instrument que vous voyez là et ils ne
se
ménageaient pas. Comme le verre se casse et reste dans la plaie,
l'un
des pénitents est chargé de l'extraire. Inutile de vous
dire que
l'exercice fini, ils sont tout couverts de sang. » Le
missionnaire
ajoutait mélancoliquement: «Les gens-là ne sont pas
parfaits pour
cela.»
Je vais étonner vos
lecteurs, mais
je suis convaincu que, jusqu'en ces derniers temps, l'Espagne
était un
des pays catholiques où l'on enseignait le moins et le plus mal
le
catéchisme. Un jeune prêtre fort distingué, qui
sait bien ce qui se
passe hors de chez lui, me disait quelques jours après la
publication
de l'Encyclique de Pie X sur la Doctrine chrétienne: «
Cette lettre
n'est ni pour les Français, ni pour les Allemands, mais pour
nous et un
peu pour les Italiens."
Il n'y a
dans toute l'Espagne
qu'un ou deux catéchismes, ce qui peut être un avantage,
mais ils sont
bien courts, bien peu adaptés aux difficultés de la vie
moderne. El
Astete, du nom de son auteur, un jésuite du XVIIè
siècle, est le plus
répandu de ces manuels de religion. Je ne le crois pas beaucoup
plus
étendu que «le petit catéchisme» qui existe
dans la plupart de vos
diocèses. Il faut en savoir la lettre. Pendant le carême,
le curé ou le
vicaire réunissent, deux ou trois fois par semaine, les
garçons et les
filles de sept à quinze ans, sans tenir compte de l'âge,
et on leur
enseigne « la Doctrine" pour le reste de l'année. On
m'assure
cependant! qu'en plusieurs endroits d'importantes réformes ont
été
faites. Tant mieux! on en avait besoin. Beaucoup parmi nous se
consolent en disant que nous avons la foi dans le sang. Il faudrait
voir ce que vaut cette foi. N'est-elle pas une coutume, une tradition,
un geste plus qu'une conviction et une vie? En tout cas, d'une
génération à l'autre le sang se modifie. Si nous
voulons conserver le
catholicisme, nous ferions bien de lui trouver un autre refuge.
En
Espagne, la première
communion ne revêt pas la solennité que vous lui donnez en
France. On
commence cependant, dans les couvents et les provinces du nord à
vous
imiter. Jusqu'ici, cet acte auquel vous accordez tant d'importance, que
vos prêtres préparent avec tant de soin se faisait
isolement, au gré
des parents et du curé. Pour les riches, il y a peut-être,
si la
famille est sérieusement chrétienne, dans ce
système un avantage, mais
pour les pauvres, qui sont le très grand nombre, ce jour passe
absolument inaperçu, Il ne laisse pas dans la mémoire de
nos enfants
cette empreinte ineffaçable de bien-être moral! qu'une
première
communion telle qu'elle a lieu chez vous, doit creuser dans une
âme. A
vous dire vrai, je crois que le clergé français,
allemand ou belge,
s'entend mieux que le nôtre a faire pénétrer le
christianisme dans les
intelligences et les cœurs. Chez nous, on s'attache beaucoup aux
pratiques, aux formules, au dehors. Comme le milieu est favorable et
que le mouvement est donné dans le sens catholique, on y entre
en
naissant et il vous emporte. Cela durera-t-il? Bien sourds et
bien
aveugles sont ceux qui n'entendent pas ou ne voient pas les signes,
précurseurs d'un orage plus ou moins lointain, qui troublera nos
quiétudes et nos formalismes.
Notre clergé
ne devrait pas
seulement être préoccupé de défendre des
privilèges et une tradition
qui n'est trop souvent qu'une routine et la sanctification de la
paresse. Le double problème intellectuel et social qui se pose ,
déjà
avec tant d'acuité en d'autres pays se posera chez
nous. On aura beau fermer les
yeux,
anathématiser les libéralismes, on n'empêchera ni
la marche des idées,
ni le trouble des consciences. Nous attendons de nos prêtres
qu'ils
nous montrent alors que Jésus a toujours les paroles de vie
éternelle
et qu'il est le seul maître que l'Humanité doive
écouter pour se
sanctifier, se racheter et trouver le bonheur qu'elle cherche... S'ils
sont au-dessous de leur tâche, quelle responsabilité!
Caietano ORTIZ.
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Revue des
Périodiques:
HISTORIENS ET CROYANTS
Revue
d'histoire et de littérature religieuses, mars-avril 1907. - De
M. l'abbé Loisy, dans sa chronique biblique:
Ce n'est
pas uniquement, ni
même principalement en historien, que M. W. Soltau expose
et résout la
question des influences païennes sur le christianisme (Das
Vortleben
des Heidentuns in der altchrislichen Kirche), c'est en croyant qui a
une conviction arrêtée sur la valeur absolue de la
religion chrétienne
et sur la différence essentielle qu'il suppose exister entre
cette
religion et les autres... Le christianisme a une valeur absolue pour
celui qui y croit; mais il en va de même pour les autres
religions, en
sorte que l'on peut dire de toutes qu'elles ont une valeur absolue pour
la conscience de leurs fidèles respectifs, et une valeur
relative pour
l'intelligence du critique et du philosophe qui observent et comparent
entre elles ces différentes formes de la foi. L'idée
d'une religion
parfaite semble aussi incompatible avec la condition de
l'humanité que
celle d'une science parfaite. Il ne faut donc pas s'attendre à
ce que
le christianisme de l'Evangile réalise la perfection absolue...
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M. Soltau veut bien
relâcher
quelque chose de l'opposition qu'il institue entre le paganisme
et le
christianisme..., je lui accorderai que toutes les confessions
chrétiennes ont des progrès à faire pour accomplir
l'idéal que l'esprit
de l'Evangile, plutôt que l'Evangile même, encore
maintenant, nous aide
à concevoir. (Cf. p. 173.)
M. Kaftan
(Jesus und Paulus)
expose le plus gravement du monde que l'existence du pur christianisme
se termine avec l'Evangile de Jean; ce qui vient ensuite est la
paganisation catholique. Mais, juste ciel! est-ce que le paganisme n'a
pas exercé à toutes les époques une influence plus
ou moins profonde
sur le monothéisme juif et chrétien? Et à qui
fera-t-on croire que le
messianisme et l'eschatologie, éléments essentiels de
l'Evangile prêché
par Jésus, sont l'expression adéquate et
définitive de la vérité
religieuse; que la notion du Logos est sans portée dans
l'Evangile
johannique, ou que le mysticisme de Jean, même déjà
celui de Paul, sont
un pur produit de l'Evangile primitif? Evidemment, ce n'est pas chose
facile à un croyant que d'étudier sa religion comme une
autre matière
d'histoire, en faisant abstraction de sa foi personnelle. Le mieux
serait, quand on veut prêcher sa croyance, de ne pas afficher la
qualité d'historien; et quand on veut être historien, de
ne plus voir
autre chose que les témoignages, leur valeur critique et leur
signification originelle. (Cf. p. 178).
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