Nos:
Deuxième année, Numéro 81
VENDREDI 10 MAI 1907
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE

















NOTRE PROGRAMME





















Paul de ROUSIERS . .   A propos du livre de M. Bureau:
"La Crise morale des Temps nouveaux"
X. . . . . . . . . . . . . .  . . .
 La Déclaration des autres Evêques.
J.-M. WILLIAMS . . .
  Le Gouvernement libéral
 et la Chambre des Lords
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
    Le projet de Mgr Baudrillart. - Le Rinnovamento, etc.
     LETTRES A L'ÉDITEUR
B. S. : La Commission biblique. - X. : L'Absinthe en Suisse
Abbé NÉGRET : L 'Œuvre de la Quinzaine.
    REVUE DES PÉRIODIQUES
L'Eglise et l'Etat, par M. Ed. Demolins (La Science Sociale).

BULLETIN POLITIQUE
        Le Sénat a voté, cette semaine, le projet de loi dit de la réforme du mariage, déposé il y a un an par M. l'abbé Lemire à la Chambre des députés. La disposition principale de la nouvelle loi consiste à ramener de vingt-cinq à vingt et un ans l'âge où le fils peut contracter mariage sans le consentement de son père. Cette diminution de la puissance paternelle a été vivement combattue, au nom des droits de la famille, par les législateurs conservateurs; mais, au nom du même principe plus immédiatement envisagé, la possibilité de créer une famille au plus tôt a été soutenues par les réformateurs plus soucieux de l'accroissement du nombre des enfants que de certaines corrections sociales sous lesquelles se dissimulent trop souvent la vanité ou l'égoïsme. En somme, le point de vue de la vie l'a emporté sur celui d'un droit respectable mais d'une urgence bien moindre désormais: la multiplicité des mariages féconds étant aujourd'hui une question primordiale pour le pays.
    Les journaux qui s'attribuent chez nous la mission de restaurer dans les institutions l'Autorité, viennent de nous faire assister à un spectacle bien déconcertant. Un officier de réserve, monarchiste, M. de Montesquiou, ayant signé une affiche contenant de violentes insultes à l'adresse du ministre de la Guerre, et cet acte ayant été puni d'un retrait de grade, il semble que ces journaux auraient dû se trouver unanimes pour approuver cette mesure. C'est le contraire qui s'est produit: ils ont été unanimes, en effet, mais pour soutenir l'officier insulteur contre son chef hiérarchique. Ainsi ces feuilles auront une fois de plus la satisfaction de pouvoir dénoncer l'esprit d'irrespect, d'anarchie et de révolte qui peu à peu gagne ce pays, mais cette fois ce sera dans leurs propres actes et le grand logicien qu'est le peuple de France aura vite fait de voir clair dans leur jeu. Pour restaurer, dans notre démocratie, la notion d'autorité, ce ne sont pas les institutions qu'il faut changer, ce sont les mœurs.
    Le nouveau cabinet belge est constitué, cabinet d'affaires et de liquidation, sans doute, cabinet qui fera le moins de politique possible et le plus possible de bonne administration, si du moins on lui en laisse le loisir. La Chambre, en effet, ne l'a pas très chaleureusement accueilli. Lorsqu'il s'y présenta, mardi, l'agitation fut telle que le nouveau président du Conseil, cas sans précédent peut-être, ne put pas donner lecture de la déclaration ministérielle. La Chambre décida de discuter immédiatement la légalité du retrait du projet de loi sur les mines. Le ministre de la Justice soutint que le roi, qui a le droit de refuser sa sanction à un projet voté par les deux Chambres a,  a fortiori, celui de retirer un projet voté par l'une d'elles. Finalement, l'ordre du jour de blâme rédigé par M. Janson et qualifiant le retrait d'offense au Parlement fut repoussé par 78 voix contre 69, et un autre ordre du jour déposé par M. Woeste exprimant sa satisfaction des explications du gouvernement, adopté par 79 voix contre 68. Si un tel scrutin était définitif et que le gouvernement catholique ne dût pas trouver sa majorité habituelle de vingt voix, la situation ne serait guère brillante et le cabinet de Trooz y devrait puiser une raison de plus pour se borner modestement à l'expédition des affaires courantes en attendant les élections. Mais il est permis de croire qu'après la leçon donnée à un chef d'Etat un peu trop sans gêne peut-être et à laquelle quelques catholiques démocrates ont voulu participer, le cabinet bénéficiera de l'appui complet des deux droites. L'entrée dans le ministère de MM. Hellepute et Renkin, membres en vue de la jeune droite démocratique exclue jusqu'ici du pouvoir à cause de l'antipathie du roi, devrait, semble-t-il, favoriser la loyale collaboration de tous les éléments de la majorité. ]1 est pas enfin jusqu'à cette participation même qui : puisse être considérée par certains démocrates de gauche comme une sorte de concession faite, sinon à leurs personnes, sinon à leurs opinions, du moins à un certain nombre d'intérêts réels qu'ils représentent en commun avec leurs collègues, les démocrates de droite. Partant, la constitution d'un bloc anticlérical entre socialistes, radicaux et libéraux semblerait s'annoncer à l'heure où réellement une pareille coalition commencerait à être le moins motivée.
    L 'Angleterre est entrée dans une semaine vraiment historique. Le projet sur le home rule bill irlandais que M. Augustin Birrell, secrétaire d'Etat pour l'Irlande, a déposé aux Communes, et le projet du gouvernement relatif à la réforme de la Chambre des lords qui va, lui aussi, être incessamment soumis au Parlement, sont des signes certains d'une profonde évolution politique. Leur coïncidence même n'est pas sans ajouter leur signification. Le libéralisme anglais se socialise l'on peut ainsi dire. Il était une doctrine. Il tend de plus en plus à devenir une réalité. Le projet du home rule bill irlandais n'est évidemment pas ce qu'avait rêvé Gladstone. C'est une proposition modeste encore, mais qui, réalisée, grandira. Quant à la réforme de la Chambre des lords, quelles qu'en soient la portée pratique et l'issue, il n'est pas douteux qu'elle ne soit la consécration d'un progrès de l'idée démocratique et qu'elle n'augmente, en Angleterre, la part des capacités aux dépens des traditions.



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A propos du Livre de M. Paul Bureau:
 «La Crise Morale des Temps Nouveaux»

    Le volume de M. Paul Bureau, la Crise morale des Temps nouveaux, suscitera des contradictions, car il obligera tous ceux qui le liront, - et il y en aura beaucoup, - à faire leur examen de conscience d'une façon plus sérieuse, plus complète et plus profonde qu'ils
n'en ont l'habitude. La grande originalité du livre n'est pas dans le .bilan de l'immoralité» contemporaine que l'auteur dresse au début; elle est dans l'établissement des responsabilités qui occupe une bonne partie de l'étude et dans la conclusion qui trace des devoirs précis aux bons citoyens de la cité moderne. Ces responsabilités et ces devoirs sont déterminés, au surplus, non pas par des considérations abstraites et générales, mais par des faits pris sur le vif, de telle sorte que chacun sait clairement à qui en revient la charge et se voit souvent obligé de constater l'incidence directe de telle responsabilité et de tel devoir sut lui-même. Si .
l'ouvrage de M. Paul Bureau ne soulevait ni mauvaise humeur, ni opposition, c'est donc ou qu'il ne serait pas compris, ou que tous les devoirs auxquels il nous convie seraient joyeusement acceptés et courageusement accomplis par la masse de ceux auxquels ils incombent.
    Aucune de ces hypothèses n'est admissible. M. Paul Bureau écrit nettement, vigoureusement notre claire langue française, et sa pensée ne se voile jamais derrière une obscurité voulue pour éluder un problème délicat ou dangereux. Quel que soit l'obstacle, il fonce droit sur lui, après l'avoir regardé bien en face, après l'avoir démasqué, dépouillé de tous les artifices dont il s'entoure et ,se protège. Les plus obstinés des aveugles volontaires seront donc contraints de voir et de comprendre en le lisant.
    Et il leur faudra bien reconnaître aussi qu'ils sont les artisans de cette crise morale des temps nouveaux que des faits indéniables ne permettent pas de mettre en doute. Qu'ils se classent parmi les  "enfants de la tradition» ou parmi les  "enfants de l'esprit nouveau", ils auront bien de la peine à se disculper de toutes les erreurs et de toutes les fautes que leur mettra impitoyablement sous les yeux et que leur fera toucher du doigt l'enquête perspicace de M. Bureau. Et, alors même que, très sincèrement, ils s'efforceraient d'adapter aux nécessités et aux conditions modernes les préceptes éternels de la morale, alors même qu'ils chercheraient à vivre à la fois d'une vie intense et d'une vie morale, la lecture de ces pages pourra leur ouvrir les yeux sur certaines responsabilités encourus par eux; par exemple, sur la persistance de certains malentendus qu'ils déplorent amèrement, mais que leur conduite ne dénonce pas toujours avec une suffisante énergie. Les leçons ainsi données sont trop nécessaires pour être universellement, goûtées.
    Ceux qui les reçoivent ont du moins le droit de ne les accepter qu'à bon escient. C'est même de leur part, un devoir de prudence de s'assurer que les disciplines qu'on leur propose sont des disciplines nécessaires. Pour leur fournir tout apaisement à cet égard, je voudrais insister ici sur l'exactitude de la méthode suivie par M. Bureau.
    L'observation scientifique des sociétés humaines révèle qu'elles ne sauraient subsister sans un certain minimum de moralité, et, par exemple, qu'une nation où la pratique du vol, de l'adultère, de l'assassinat, du faux témoignage serait acceptée comme normale, deviendrait par là même incapable d'assurer à ses membres le bien-être et le progrès purement matériels. A vrai dire, ce point-là est hors de discussion, bien que le droit de propriété rencontre des négateurs absolus, que l'union libre de 1 'homme et de la femme et la "propagande par le fait» comptent des partisans. Ces théories extrêmes ont, en effet, le caractère bien accusé d'exagérations logiques formulées en vue de frapper les esprits, de donner satisfaction à certaines colères, de déterminer certains mouvements.
    Mais l'observation scientifique va plus loin. Elle constate qu'en dépit d'harmonies économiques très réelles, l'intérêt privé visible et immédiat, le seul dont beaucoup d'individus soient aptes à se rendre compte, n'est pas toujours partout et complètement d'accord avec l'intérêt général. A ce point de vue étroit, le patron. a intérêt à mal payer ses ouvriers; l'ouvrier a intérêt à « saboter» l'ouvrage, tout au moins à travailler aussi peu que possible; le jeune homme a intérêt à ne pas se donner la charge d'une famille; tous ont intérêt à refuser leur temps, leur argent aux entreprises de bien public, aux affaires de leur pays; personne enfin n'a intérêt à se dévouer à quoi que ce soit. El l'on sait de reste que la considération de cet intérêt immédiat et visible guide seule ou presque seule certaines existences. Nous connaissons tous des patrons qu'une menace de grève décidera seule à augmenter les salaires de leurs ouvriers; des ouvriers que la crainte d'être découverts ou renvoyés arrêtera seule sur la pente malhonnête du sabotage; des jeunes gens qui n'accepteront les charges d'une famille réduite qu'en raison des avantages pécuniaires que le mariage leur procurera; des bourgeois apeurés qui ne contribueront à une œuvre de charité, de préservation sociale, à une entreprise désintéressée quelconque, que s'ils y voient une garantie contre un danger pressant les atteignant personnellement.
    Tous ces hommes sont des parasites. Ils profitent des sacrifices que, sous des formes diverses, les bons citoyens accomplissent chaque jour, de la justice du patron, de l'honnêteté de l'ouvrier, de la générosité avec laquelle le père assume la charge d'une famille nombreuse, du dévouement de tous ceux qui se consacrent à. des tâches gratuites ou onéreuses par un sentiment éclairé du bien public. Par suite, une société ne peut en supporter qu'une faible proportion. Si leurs égoïstes calculs se généralisent, ils se trouvent déçus, ce qui est justice, mais un élément essentiel à tout groupement social a disparu et un malaise profond apparaît.
Nous en sommes là; nous manquons visiblement de vertus sociales. Des gens qui ne sont pas des criminels, qui ne tuent ni ne volent, sont devenus de mauvais citoyens, compromettent la situation de notre pays, menacent gravement son avenir. Et M. Bureau s'est demandé pourquoi il en est ainsi.
    Il aurait pu se borner. à constater que ce déplorable résultat tenait à une diminution de la moralité générale, à un oubli de certains devoirs essentiels auxquels la loi ne saurait nous contraindre, mais qu'une saine morale nous enseigne. En ajoutant une exhortation à pratiquer ces devoirs, M. Bureau aurait écrit un sermon que nous connaissons tous, une de ces variations quelconques sur le malheur des temps, qui éclairent peu et ne déterminent pas une action vigoureuse.
    Heureusement, ni sa curiosité scientifique, ni son ardent désir du Bien ne pouvaient s'arrêter à des conclusions aussi flottantes. Il fallait, pour faire œuvre d'observateur, découvrit les raisons du fléchissement moral constaté; et c'était, au surplus, le seul moyen d'y porter remède.
    Ces raisons peuvent se résumer ainsi: les préceptes moraux ne sauraient avoir d'efficacité sociale dans une société donnée, que s'ils sont adaptés aux conditions de cette société, que s'ils résolvent les problèmes posés dans cette société. Le livre de M. Bureau contient, à ce sujet, des indications multiples. Au fond, cela revient à dire qu'une morale simplement superposée à un groupement social, mais non vécue par lui, demeure inerte et sans effet en ce qui concerne ce groupement, quelque vertu qu'elle ait pu avoir dans d'autres. Par suite, si les soutiens les plus fermes de la morale s'isolent de la vie et dans la mesure où ils s'en isoleront, la morale se trouve en danger. Comme elle ne répond plus aux besoins de ceux qui vivent une vie intense, elle est abandonnée par eux, non pas seulement sous la forme surannée qu'elle revêt en fait à leurs yeux, mais sous toutes ses formes. Et ils en viennent à douter de la morale elle-même puis à la nier, puis à enseigner doctrinale ment qu'elle n'est, en aucune manière, un élément constitutif de la société. M. 'Bureau retrace les tentatives, 
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suivies de lamentables échecs, auxquelles les enfants de l'esprit nouveau se sont  livrés pour remplacer la morale ancienne. D'abord, au XVIIIè siècle, on a imaginé qu'il fallait confier à la « nature" le rôle que l'on refusait à la morale. L'illusion a été de courte durée; la nature, sans frein, a vite montré où elle conduisait. On s'est adressé alors à l'intérêt en insistant sur l'harmonie des intérêts privés et de l'intérêt général. Des considérations justes et profondes sont sorties des recherches entreprises dans ce but. Avec une vue perçante des conséquences éloignées, on peut bien, en effet, arriver à démêler le point de rencontre de l'intérêt privé et de l'intérêt général, mais l'égoïsme individuel n'a point coutume de porter ses regards à de si longues distances, ni surtout de chercher si loin de lui les motifs de ses déterminations.. Il a donc fallu renoncer aussi à remplacer la morale par la pure considération de l'intérêt bien entendu. Découragés, ceux qui ne voulaient pas d'une morale imposée; révélée, ont demandé à la science de leur en suggérer une que l'on pût considérer comme indépendante. La science, consultée, s'est refusée à inventer une morale nouvelle, mais plusieurs de ses adeptes ont fait effort pour découvrir à la vieille morale un fondement exclusivement scientifique. Cela nous a donné la morale de l'évolution, puis la morale de la solidarité. M. Bureau insiste spécialement sur la dernière, et la partie de son ouvrage qu'il consacre à sa critique est, à coup sûr, une des plus curieuses et des plus nouvelles. Il montre avec une grande abondance de preuves que la solidarité est, suivant les circonstances, bonne ou mauvaise conseillère en fait de morale, qu'elle est une force sociale, mais une force sans direction. Et nous voilà encore sans morale ou avec une morale sans-fondement, ce qui est tout aussi grave dans le cas particulier de notre société moderne.
    Les transformations profondes qui se sont opérées en elle ne lui permettent pas, en effet, de vivre avec les  applications de la morale qui lui convenaient ou qui, tout au moins, lui suffisaient, à la rigueur, autrefois. Deux raisons principales s'y opposent: en premier lieu, l'homme dispose aujourd'hui d'une puissance beaucoup plus grand sur les forces naturelles; il peut, à son gré, accepter ou refuser certaines conséquences de ses actes qu'il lui fallait subir autrefois; la concentration industrielle et commerciale met entre les mains de ceux qui la réalisent des moyens d'action redoutables, plus énergiques et d'une portée plus étendue que les moyens d'action anciens. Et comme le pouvoir ainsi acquis est par lui-même dépourvu dé direction morale, comme il peut indifféremment devenir une source de corruption ou de progrès moral, il faut une éducation morale plus vigoureuse et plus profonde pour en assurer le bon emploi. Toute autorité comporte une responsabilité; tout accroissement d'autorité comporte un accroissement de responsabilité et réclame, par conséquent, un accroissement correspondant d'éducation morale. C'est pourquoi notre société moderne a besoin de plus de moralité, précisément parce qu'elle dispose d'une puissance plus considérable.
    En second lieu, elle a besoin de vertus morales spéciales et assez différentes parfois de celles qui étaient en honneur jadis, bien que s'alimentant à la même source de la morale éternelle. Ici, je ne puis donner qu'un exemple à titre d'indication. Autrefois, la docilité était une des qualités que l'éducation traditionnelle s'appliquait le plus à nous inculquer. Elle avait eu, en effet, un rôle important dans une société très hiérarchisée et comportant des cadres fixes ou peu modifiables. Elle conserve encore une valeur sociale de premier ordre dans les rares milieux patriarcaux auxquels l'isolement et des conditions de vie très exceptionnelles permettent de subsister sans grand. changement dans leur organisation sociale. Mais elle n'est visiblement pas la vertu dominante que réclame notre société française moderne. Chez nous, en effet, l'évolution de la vie matérielle a brisé les cadres anciens, les hiérarchies traditionnelles, et les conditions nouvelles de cette vie matérielle ne permettent pas de les reconstituer sur d'autres bases. Il faut plus de souplesse, plus de liberté, d'action, plus d'indépendance pour assurer la marche de la machine sociale moderne. Ce n'est pas là une
question de tendances, d'idées; c'est une nécessité qui  s'impose. Précisément parce que la vie moderne crée de lourdes responsabilités, ces responsabilités ne peuvent être confiées qu'à une élite constamment sélectionnée. Les qualités nécessaires pour conduire une très grande entreprise sont rares et complexes; elles ne sauraient être l'apanage héréditaire de personne. Et, d'autre part, il faut que l'initiative soit très répandue pour vivifier le travail et aussi pour permettre à de nombreuses individualités l'apprentissage éventuel des directions suprêmes. Notre organisation matérielle exige donc plus d'esprit d'entreprise, plus d'effort et de réflexion personnels que de docilité. Et, remarquons-le en passant, c'est une nouvelle raison d'avoir une
formation morale plus forte et plus universelle. Dans l'enfant de l'école primaire, il peut y avoir un futur chef. Si les leçons élémentaires de la morale ne pénètrent pas son intelligence et n'inspirent pas sa conduite d'enfant, la lacune se retrouvera plus tard augmentée de toute l'importance de la situation à laquelle il sera parvenu.
    Ainsi notre société a besoin à la fois d'un plus haut degré de moralité, d'une morale adaptée à ses conditions, et, à cause même de ces conditions, d'une morale non pas réservée à quelques-uns, mais largement répandue chez tous.
    Avec de semblables exigences, elle ne peut pas se désintéresser du fondement de la morale. Elle ne saurait se contenter de voir ses philosophes et ses savants plus ou moins vaguement d'accord sur quelques grandes vérités morales; il lui faut plus. Il lui faut se faire une morale, c'est-à-dire interpréter les principes essentiels de la morale universelle et éternelle en fonction des conditions nouvelles où elle se trouve. Manifestement, la « foi du charbonnier est radicalement incapable de cette interprétation, seuls, ceux qui ont raisonné leurs convictions morales; c'est-à-dire ont établies sur une base certaine, qui peuvent les justifier, c'est-à-dire ceux qui connaissent le fondement de la morale à laquelle ils croient peuvent l'entreprendre.
    Un phénomène analogue se retrouve, d'ailleurs, dans tous les états de crise; il en est la caractéristique. Il y a crise dans le monde du travail lorsque les pratiques coutumières ne suffisent plus à rendre rémunératrices les méthodes adoptées, lorsque les conditions reconnues jusque-là efficaces pour la paix des ateliers cessent de l'assurer. Alors, l'intervention de véritables directeurs du travail devient nécessaire dans la ferme abandonnée
par le cultivateur routinier, dans l'usine désertée par l'industriel ruiné et par les ouvriers mécontents. Ce n'est pas une reprise qu'il faut, c'est une réorganisation. Il y a crise dans le monde intellectuel quand, en présence de phénomènes nouveaux ou de conséquences inattendues de phénomènes anciens, les docteurs voient des théories longtemps admises et enseignées par eux s'effondrer sous le contrôle des faits. Alors, chacun tourne les yeux vers les vrais hommes de science qui, ayant haussé leur intelligence au-dessus des limites de leur savoir, ont toujours connu la valeur relative de leurs enseignements, et qui, sans s'émouvoir des ruines qui les entourent, y retrouvent les matériaux d'un édifice plus solide et plus beau. Dans l'ordre moral, également, les crises réclament autre chose que les conseils des simples dépositaires de la morale, de ses docteurs officiels; il faut, pour les résoudre, des hommes vivant intensivement et activement leur vie morale et sachant pourquoi ils la vivent.
    Les lecteurs de Demain qui auront bien voulu me suivre jusqu'ici, ne manqueront pas de tirer eux-mêmes la conclusion qui se dégage, pour les catholiques, du livre de M. Bureau. Nous avons une lourde responsabilité dans la crise morale présente, non pas seulement. par nos défaillances individuelles, mais collectivement, comme "catholique". Les vérités morales fondamentales auxquelles nous sommes attachés, dont nous proclamons avec raison la souveraine efficacité, ne sauraient être jugées par la masse des hommes d'après leur valeur...

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La Chambre des Lords et le Gouvernement libéral
Londres, 21 avril.
    Ce n'est pas la première fois qu'un gouvernement libéral est entré en lutte directe avec la Chambre des Lords, et même, dans une occasion précédente, l'opinion publique était bien plus montée que cette fois-ci. Aucun gouvernement libéral ne s'est trouvé dans une situation aussi mauvaise vis-à-vis de la Chambre des Lords que celui de lord Grey, en 1832, et cependant le peuple a soutenu avec plus d'enthousiasme le grand Reform Bill. qu'aucune autre réforme libérale. Mais la Chambre des Lords, sous la prudente direction du duc de Wellington, se rendit en temps opportun aux vœux exprimés par le peuple et créa un précédent et une règle pour toute action future de la seconde Chambre. Il y a aujourd'hui une loi qui, sans être écrite dans la Constitution, permet à la Chambre des Lords de résister à la volonté de la Chambre des Communes au sujet d'une mesure particulière, même peu après une élection, si elle suppose que cette mesure n'est pas l'expression exacte de la volonté populaire. Mais, si une deuxième élection générale a lieu et que le peuple ayant connu cette mesure dans tous ses détails élit encore une majorité en sa faveur, la Chambre des Lords se considère comme constitutionnellement obligée de se rendre à une telle majorité et d'accepter sa décision. Quelque opposés que les pairs puissent lui être en principe.
    Un cas bien, plus complique et plus difficile était celui du Home Rule Bill, de M. Gladstone, car, sur ce sujet, la volonté populaire pouvait sembler avoir été clairement exprimée et une majorité avoir été gagnée sur la question même et sur le principe du Home Rule clairement posée devant la nation. Mais quoiqu'il ait pu alors sembler que la Chambre des Lords avait usé jusqu'à l'extrême limite de ses prérogatives, il fut prouvé que les Lords avaient raison: ce n'était pas le Home Rule Bill qui avait gagné à M. Gladstone sa majorité, mais un certain nombre de propositions accessoires au moyen desquelles il avait attiré à lui des partisans de toute sorte, dont quelques-uns étaient indifférents et beaucoup hostiles au principe du Home Rule. Et quand le gouvernement de M. Gladstone en appela une seconde fois au pays, il fut vaincu par une majorité décisive. En conséquence, la position de la Chambre des Lords, au lieu d'être affaiblie par un usage plutôt hardi de ce pouvoir, fut considérablement renforcée, et les menaces dont les pairs avaient été assaillis par le gouvernement libéral avant de se représenter devant le pays ne firent que grandir leur réputation en donnant toute l'apparence du courage à leur opposition aux plus populaires, aux plus expérimentés et aux plus éloquents leaders que le parti libéral ait jamais possédés.
Les membres de la Chambre des Lords avaient acquis un tel prestige 
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par leur courage, leurs qualités de gouvernement et leur patriotisme éclairé, dont la résistance au Home Rule qu'ils semblaient avoir définitivement évincé, paraissait être la preuve manifeste, qu'ils pouvaient considérer leurs positions comme en fait sûres et virtuellement imprenables. Dangereuse illusion!
    Il est bien vrai que le peuple anglais est attaché, à un degré singulier, à toute institution entourée de souvenirs historiques. Il a appris aussi par une amère expérience que la réforme qui vient de l'intérieur était bien préférable aux réformes extérieures et apparentes. Il a vu la Chambre des Lords détruite, et apparemment détruite pour toujours. Mais le malheur fut, comme M. Birrell l'a fait remarquer, que celui qui détruisit la Chambre des Lords détruisit aussi la Chambre des Communes. Il a vu la Chambre des Lords revenir après sa destruction et obtenir une puissance plus grande que jamais. il a, bien plus, vu la monarchie et l'Eglise d'Angleterre apparemment anéanties, et il a vu la monarchie revenir plus absolue que jamais, et l'Eglise devenir plus puissante et plus exclusive qu'elles n'avaient jamais été avant le règne de Charles 1er.
    De ces événements, la majorité des Anglais a conclu que la destruction des institutions historiques, aussi longtemps qu'elles ont de la vie en elles, agit comme une sorte d'élagage et ne fait que concentrer la vitalité qu'elles possèdent et même ajouter un nouvel élément d'intérêt et de dignité à leur histoire.
    Néanmoins, l'apparente modération des réformes anglaises résulte de cette expérience et ne vient pas d'une modération dans leurs convictions. Ils enlevèrent à l'Eglise protestante d'Irlande son caractère officiel, même d'accord en cela avec les catholiques romains irlandais, malgré leurs préjugés anticatholiques (plus forts alors qu'aujourd'hui) parce qu'ils étaient convaincus que l'Eglise protestante d'Irlande était dans une situation anormale. Mais, aujourd'hui, les pairs conservateurs eux-mêmes ne pourraient essayer de nier que la position de la Chambre des Lords, au milieu de la démocratie envahissante, est, au plus haut degré, anormale.
    En conséquence, il n'y a pas de doute dans le pays qu'une réforme. dans la seconde Chambre soit nécessaire et certaines réformes ont été proposées et même formulées non seulement par les libéraux (en tant que membres de la Chambre des Communes et sans engager le gouvernement) mais aussi par un pair libéral comme lord Rosebery et même par feu lord Salisbury et le présent lord Dunraven.
    Mais aucune de ces propositions n'a soulevé un profond intérêt dans le pays, et vraiment la grande majorité du peuple y a à peine fait attention. Il sent, en premier lieu, qu'il ne connaît pas assez les détails de la question pour se faire une opinion. SI les réformes sont proposées par un conservateur, le peuple les trouve trop détaillées, trop complexes et trop académiques...
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