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L'Affaire
J .J. Rousseau
Il y a une
affaire Jean-Jacques
Rousseau. On a parlé de lui tout l'hiver dernier et on en parle
encore
en langage passionné : les uns l'injurient et les autres
l'acclament.
Pourquoi
un homme qui écrivait
il y a cent cinquante ans et dont les livres, un peu longs et un peu
lourds, ne sont pas lus de la foule, divise-t-il à ce point la
foule
d'aujourd'hui? Et pourquoi les critiques qui font profession de tout
expliquer avec sérénité perdent-ils tout
sang-froid quand ils parlent
de lui?
C'est sans
doute parce que
Rousseau est un problème obscur. Il s'est accusé
lui-même, il s'est
parfois calomnié; il a vanté ses vertus et des vertus
qu'il n'avait
pas; il a oublié le bien et le mal qu'il a faits, le bien et le
mal
qu'on lui a faits, et quand il raconte sa vie à distance, ce
n'est
souvent plus sa vie, c'est le roman de Jean-Jacques. Il a eu des
ennemis acharnés et sans scrupules qui l'ont poursuivi d'une
haine
féroce, qui ont dit de lui des choses fausses qu'il a fini par
croire
vraies et des choses vraies qu'il a cru fausses; il a été
aimé par des
amis qu'il a fatigués et détachés de lui. Il a eu
de sublimes élans et
peu d'hommes ont parlé comme lui, avec sincérité,
de la vertu; et il a
eu des faiblesses ignobles et des vices répugnants. La
Bruyère disait
que Rabelais est une énigme; Rousseau est plus inexplicable
encore.
C'est ce qui échauffe les critiques et les partage en deux camps
hostiles.
Mais ce
qui surtout passionne
le débat, c'est que Rousseau c'est nous-mêmes. Comme le
dit justement
M. Edouard Rod (1), « le problème de son caractère
n'est pas, comme il
devrait l'être, un simple problème d'histoire et de
psychologie
relevant du passé: obstinément actuel, il touche à
la politique par
toutes sortes de ramifications, et demeure au centre même de nos
querelles les plus aiguës. On ne sépare pas l'énigme
de son âme du
mystère de son influence. » Et cette influence a
été immense, unique
dans notre histoire littéraire. Ses idées ne sont pas
mortes avec lui,
mail; sont devenues une des principales assises de la France
contemporaine; et c'est de lui, en grande partie, que vient notre
tempérament actuel, c'est de lui que vient en partie notre vie
politique, sociale, morale, religieuse. Or, il n'y a rien sur quoi nous
soyons divisés plus que sur nous-mêmes. Nous sommes issus
d'une crise
qui commença à Rousseau et se dénoua à la
Révolution; et les uns parmi
nous croient que ce fut un bien, d'autres pensent que ce fut un mal, et
quelques-uns estiment que c'est un fait qu'il faut accepter puisqu'il
existe, et qu'il est peut-être malaisé de qualifier.
Etonnons-nous après cela qu'on
ne s'entende pas sur Rousseau! Parler de lui, c'est poser la question
politique, la question sociale, la question religieuse. Or, poser ces
questions en France, c'est organiser une sorte de meeting de tous les
hommes qui lisent, leur inoculer par le fait même une âme
de disputeur
de réunion publique et provoquer des cris violents et des gestes
désordonnés. Quiconque s'efforce de parler
posément à cette foule est
regardé comme un traître par les deux partis.
Donc les
critiques de Rousseau
sont nationalistes, royalistes, antireligieux, blocards, etc.; bien peu
osent être simplement critiques et historiens. Constatons-le avec
tristesse; cela prouve peut-être que la critique et l 'histoire
sereines sont des choses bien difficiles.
II
On s'en est
aperçu cet hiver.
M. Jules Lemaître, qui est revenu à la littérature
après des aventures
politiques, mais qui a porté sa politique dans sa
littérature comme il
avait porté sa littérature dans sa politique, a
donné une série de dix
conférences sur Jean-Jacques Rousseau et sur son œuvre. Avant
qu'il eût
commencé à parler, ses amis et ses ennemis savaient ce
qu'il dirait, et ils
étaient d'accord sur
le caractère des conférences annoncées. Ce serait
un "éreintement" de
Rousseau, une vraie manifestation. M. Lemaître ne protestait pas.
Il
s'était remis à la lecture de Rousseau - il l'avoua en
public - avec
l'intention très nette d'y chercher des arguments contre lui. Il
se
proposait de démolir une gloire usurpée et de mettre
à nu les bassesses
d'un des ancêtres de notre démocratie jacobine. Ces
conférences
devaient être encore quelque chose comme une entreprise de la
Patrie
française.
A mesure
qu'il lisait,
cependant, il se sentait pris de pitié pour son lamentable
héros; il
s'habituait à lui tenir compte de la droiture et de la grandeur
intermittente de ses intentions; il se laissait enlever par son
éloquence surchauffée et sincère. Il osa le dire,
parce qu'il est loyal
et on l'entendit. Il osa l'écrire et on !'a lu (2). Somme toute,
pour
ceux qui n'ont pas entendu Jules Lemaître, son livre
paraîtra moins
sévère que ne l'ont prétendu les journalistes.
Mais ces
restrictions d'un
esprit mesuré passèrent presque inaperçues. Ceux
qui les virent les
pardonnèrent : il fallait que l'écrasement fût
élégant et parût juste!
Et puis, ce M. Lemaître était si bon : après avoir
exécuté Rousseau, il
daignait l'absoudre, et pour lui faire oublier l'amertume des coups, il
lui offrait sa pitié. Le geste était distingué et
ne pouvait froisser
personne. Bref, il fut bien entendu que les dix conférences de
M. Jules
Lemaître étaient un déboulonnement de statue, corne
il était entendu au
même moment que le livre de M. Lanson sur Voltaire (3)
était une
réhabilitation de Voltaire, - bien que M. Lanson soit assez
sévère pour
son héros. La foule et les journalistes aiment les situations
nettes et
les jugements tranchés.
Cette
simplification valut à M.
Jules Lemaître un auditoire "distingué". Ce qu'on
appelle "le tout
Paris" courait l entendre. Les grandes dames et les belles dames du
vieux temps applaudissaient aux paradoxes de Rousseau qui secouaient
leur ennui; c'était pour elles une distraction de haut
goût. Mais les
temps sont changés; les paradoxes de Rousseau ont fait
leur chemin,
ils ont conquis des âmes et on sent vaguement qu'ils inspirent
tous ces
réformateurs et tous ces anarchistes qui ne nous laissent plus
dormir
en paix. Aussi les belles dames d'aujourd'hui éprouvaient une
joie
profonde à entendre dire par un homme d'esprit que ces paradoxes
étaient insensés et qu'ils étaient éclos
dans le cerveau d'un fou
méprisable. Cette démonstration les rassurait en quelque
sorte et leur
permettait d'espérer que la société qui leur
assure des privilèges
appréciés ne serait pas bouleversée encore cette
année.
Aussi
l'enthousiasme était vif;
chaque conférence se terminait par une ovation. L'élite
de la société
parisienne acclamant M. Jules Lemaître, c'était un
beau spectacle que
j'ai vu, qui valait la peine d'être vu, et qui fut
photographié pour
l'Illustration et pour l'aristocratie de province.
Comment,
d'ailleurs, M.
Lemaître aurait-il fait pour ne pas gagner un succès de
qualité? Il
n'est pas orateur au sens plein du mot; mais, ce qui est
préférable
pour un auditoire cultivé, il a toutes les séductions du
causeur. Son
esprit est lumineux; il excelle à. trier dans un livre
étendu l'idée et
le mot qui s'imposeront au public, et dans une masse de documents le
petit fait qui le mettra en belle humeur. Sa langue, bien
française,
est souple et fluide; elle s'enroule autour des idées, les
caresse et
prend leur empreinte exacte. .La voix est nette, forte et prolonge ses
accents en sonorités cristallines. Le geste, et j'entends par
là encore
le sourire et le jeu de la physionomie, est d'une finesse exquise; il
achève la pensée quand les mots sont impuissants à
la rendre tout
entière; Il accompagne d'une nuance d'ironie et de
détachement les
affirmations trop carrées; il souligne ainsi constamment
l'intention de
l'orateur, comme les particules presque impalpables que les Grecs
disséminaient à travers leurs phrases.
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Avec une application trop constante
pour n'être pas remarquée, il s'attachait à ne pas
séparer Rousseau de
la Révolution française et de la Terreur. C'était
son droit, puisque
les Jacobins de 1793 ont emprunté à Rousseau son grand
style et sa
constitution politique. Mais il n'est pas prouvé que Rousseau
ait
provoqué les massacres de Septembre, ni qu'il soit responsable
de tout
le sang que les Terroristes ont versé. Sans doute, M.
Lemaître en
conviendrait mais il nous dirait que nous ne sommes pas artistes:
terminer une conférence sur des souvenirs funèbres, c'est
se donner
l'occasion de faire valoir les richesses de sa voix, et évoquer
la guillotine devant de
belles
aristocrates, c'est leur donner une joie pénétrante
qu'elles n'oublient
pas. Et M. Jules Lemaître disait:
"En 1760,
Amélie de Boufflers,
petite-fille de la maréchale, future duchesse de Lauzun, avait
onze
ans. Elle avait une figure, une douceur, une timidité virginale.
Un
jour, Rousseau la rencontra seule dans l'escalier du petit
château.
Faute de savoir que lui dire, il lui proposa un baiser que, dans
l'innocence de son cœur, elle ne refusa pas. Trente-trois ans
après, la
duchesse de Lauzun, la plus pure et la plus douce parmi les femme.
connues du XVIIè siècle, était condamnée
à mort par des hommes qui
étaient de fervents adorateurs de Rousseau. Si l'on se
remémore
rapidement l'enchaînement mystérieux et fatal des effets
et des causes,
serait-ce pure déclamation que de dire: ce baiser donné
à la petite
Amélie de Boufflers par Jean-Jacques, qui lui non plus ne savait
pas,
c'était déjà le baiser de la guillotine (4)?
»
Qu'est-ce
que cela prouve? Rien assurément. Mais ce thrêne
chanté par Lemaître lève la paille.
Les
souvenirs de la Révolution
étaient accompagnés d'allusions à la politique
contemporaine. M.
Lemaître en parlait avec précision comme quelqu'un qui l'a
vue de près,
et avec discrétion comme quelqu'un qui en est revenu. Ses
allusions
étaient des satires et les allusions de ce genre, quand
elles sont
fines, font toujours plaisir, surtout quand on est de l'opposition.
C'est une vengeance intérieure; c'est le châtiment de la
majorité. Le
jeu est innocent et ne peut chagriner que les esprits
Mais pour
faire plaisir à son
public, M. Lemaître s'amusait à un jeu moine
ingénu. Tout le monde sait
que la vie de Rousseau est pleines d'aventure sentimentales, les unes
gracieuses comme des idylles. les autres grossières comme
des contes
de l'époque; tout le monde sait que Rousseau a rempli ses livres
de
confidences risquées, et quelques-uns savent enfin qu'il
était atteint
d'infirmités humiliantes qu'il a racontées au public.
Pour tout dire
d'un mot, c'était un érotomane. Qu'il faille dire ce mot
pour faire
comprendre Rousseau, c'est possible, mais il suffit. M. Jules
Lemaître
ne le trouvait pas suffisant; avec une complaisance évidente et
avec
une franchise de mots que l'allusion suggestive rendait encore plus
vive, il revenait à chaque leçon sur les questions les
plus délicates;
il ajoutait à son texte des hypothèses de son cru qui
sont vraiment
désobligeantes (5); il s'amusait et il amusait; à
une société frivole
qui ne cherche que le plaisir, il offrait pour son five o'clock des
friandises de haut goût.
Et je
songeais à cet autre
orateur à l'âme ardente à la parole austère,
qui parlait il y a
quelques temps dans la même salle qui parlait sur un sujet
très voisin
de Rousseau, sur l'Encyclopédie, et qui, sans faire une
concession à la
frivolité mondaine, soulevait l'admiration et
l'applaudissement., tant
on sentait qu'il était convaincu et qu'il servait des
idées.
Des dix
conférences de I\1.
Jules Lemaître, Jean Jacques Rousseau est sorti très
amoindri. Les
auditeurs en ont emporté la conviction qu'il était
complète ment feu.
M. Lemaitre s'est appliqué avec une grande habileté
à mettre en lumière
tout ce qui, dans son existence, prouve le déséquilibre.
Il lui a été
facile dl montrer que dans les dernières années, au
moment où il
écrivait les Dialogues, par exemple, il avait sombré.
dans la folie.
Or, cette folie consistait dans une déformation constante des
choses
par la sensibilité et dam une généralisation
hâtive. Mais n'est-ce pas
le même caractère que nous remarquons dans toute ses
œuvres et les
paradoxes dont elles abondent ont-ils une autre cause? Dès
lors,
Rousseau peut être qualifié de dément dans le
dernier des cas que j'ai
énumérés, qui osera dire que, sauf le
degré, il ne l'était pas aussi
dans les autres? Il l'était (6), l'auteur du Discours sur
l'origine dl
l'inégalité, de la Lettre sur les spectacles, de l'Emile,
du Contrat
social, était un pur dément.
Vraiment
cette critique est
trop simple et trop injurieuse. Les spécialistes sérieux
qui ont étudié
le cas de Rousseau nous disent qu'il devint fou à la fin de sa
vie, que
dans le cours do son existence il avait subi des attaques
passagères de
son mal, mais qu'en dehors de quelques crises qui étaient de
vraies
maladies, il était sain d'esprit. Et cela est très
vraisemblable. Que
si on voulait conclure sa folie de la bizarrerie de certaines de ses
idées, le procédé serait trop dangereux et d'une
application trop
facile à tous ceux qui ne pensent pas comme nous; on est
toujours le
fou de quelqu'un. M. Edouard Rod dit excellemment:
.
"Remarquons que les
réformateurs sociaux, les utopistes. les éducateurs, les
pédagogues,
depuis Platon jusqu'à Karl Marx et au delà, ont tous
conçu des idées
que certains de leurs lecteurs trouvent folles, qui le sont
peut-être
quelque fois, dont quelques-unes deviennent fécondes en se
modifiant,
mais dont beaucoup avortent misérablement. Et ils ne sont pas
fous pour
cela ; car s'il suffisait, pour être fou, d'être absurde en
ces
difficiles matières, il faudrait conduire aux Petites-Maisons
nombre de
sages législateurs de nos pays civilisés... (7).
Non
seulement, d'après M.
Lemaître, Rousseau est fou, mais encore c'est sa folie qui lui a
attiré
ou qui a inventé tous les malheurs dont il souffrait.
Voilà qui est
encore trop simple, Il paraît assez clair que Rousseau a
été atteint de
la folie de la persécution; mais je ne serais pas
éloigné de croire que
c'est une persécution très réelle qui a
provoqué cette folie. Mme
d'Epinay, Diderot. Grimm et bien d'autres n'ont pas écrit leurs
confessions comme Rousseau; mais c'étaient de tristes
personnages, et
Jean-Jacques qui s'accuse avait une valeur morale bien
supérieure à la
leur. Mme MacDonald. dans un livre très documenté (8), a
essayé
récemment d'établir la réalité du "complot
» dont Rousseau se plaignait
constamment à la fin de sa vie; si elle n'a pas réussi
à prouver qu'il
y eut complot, au sens précis du mot, elle a
démontré que Diderot,
Grimm et la coterie holbachique ne cessèrent de poursuivre
Rousseau de
leur haine féroce et qu'ils eurent recours, pour l'accabler, aux
pires
mensonges et aux pires intrigues. Je ne sais pourquoi, à voir
ainsi
Rousseau poursuivi par la cohue des philosophes, je suis
tenté de me
dire qu'il avait des parties d'un honnête homme.
Après avoir presque sacrifié
Rousseau à ses ennemis, M. Jutes Lemaître prétend -
et c'est ici le
point le plus grave de ses conférences - que ses idées ne
sont pas es
idées, qu'elles lui ont été fournies par les
circonstances, qu'il les a
acceptées comme un thème, qu'il aurait dit volontiers dit
le contraire
de ce qu'il disait...
(1) Revue des Deux Mondes, 1er mai 1907
: « Nouveaux aperçus sur Jean-Jacques Rousseau», p.
129.
(2) Jean-lacques Rousseau,
par Jules LEMAITRE, Paris, Calmann-Lévy. Le livre est la
reproduction exacte des conférences.
(3) Voltaire, par M. LANSON,
Paris, Hachette (Collection des Grands Ecrivains).
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