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Deuxième année, Numéro 82
VENDREDI 17 MAI 1907
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE


















NOTRE PROGRAMME






















J. CALVET   L'affaire J.-.J. Rousseau.
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
    Pie X et l'Institut catholique de Paris. - L'abrogation de la loi Falloux.  Les journaux à la porte des Eglises, etc.
    LETTRES A L'ÉDITEUR
      François LAURENTIE: Le "Sillon". - Paul GAULTIER: La Liberté et la Loi. - J. DELCOURT : Romans d'un converti.
    REVUE DES PÉRIODIQUES
Les Suspects du catholicisme, par M. George Fonsegrive - (l'Eveil démocratique). Après la Séparation, par M. Paul Thureau-Dangin (le Correspondant). - Ferdinand Brunetière, par M. Jules Payot (le Volume), etc.
    Dernières publications

BULLETIN POLITIQUE
        La constitution en France d'un parti catholique demeure le dessein d'un certain nombre de  laïcs actionnés surtout, semble-t-il, par des congréganistes et des réguliers.. A cet égard, la dernière livraison des Etudes est d'une lecture significative. Nul doute que ce projet, si persévérament combattu par la haute clairvoyance de Léon XIII, ne soit en voie d'élaboration dans des milieux restés sans contact avec les réalités et les possibilités modernes. Mais nul doute, non plus, que la tentative soit vouée d'avance à un échec. Les évêques ne paraissent pas disposés à l'encourager et beaucoup de catholiques éminents, aux affinités politiques et sociales les plus diverses, tels que les Thureau-Dangin et les Fonsegrive , dont Demain reproduit plus loin de si fortes paroles, non seulement ne lui prêteront point leur appui, mais au nom même de la religion, de son intégration substantielle dans toutes les âmes, de son universelle et nécessaire popularité, la combattront probablement de toutes leurs forces.
    La politique de surenchère révolutionnaire marque, en France, plus qu'un temps d'arrêt, un réel mouvement de recul. Des modérés ont pu, pour la première fois depuis bien longtemps, accorder sans illusions d'ailleurs, un suffrage de principe au gouvernement. La tactique de concentration républicaine prévaut ainsi sur la politique centrifuge du Bloc jacobin, en morceaux désormais. Les excès des meneurs de la Confédération générale du Travail, leur campagne antipatriotique et les tentatives d'insubordination de certaines catégories de fonctionnaires, victimes d'une politique dont ils voulurent bénéficier après en avoir été les mercenaires, ont amené ce résultat.
    Le Congrès des conseillers municipaux et provinciaux catholiques d'Italie, qui a eu lieu récemment à Florence, a donné lieu à de nombreuses et intéressantes critiques. Pendant que certains organes
de gauche élevaient des doutes sur la sincérité de l'adhésion des catholiques à l'unité nationale, l'Osservatore Romano, blâmait nettement l'ordre du jour Jacoucci, adopté à une faible majorité, et qui est ainsi conçu: « Le Congrès  considérant qu'il est inopportun et dangereux d'envelopper et de compromettre les prestige de l'autorité ecclésiastique dans les luttes électorales et les questions qui s'agitent au sein des assemblées communales et provinciales, affirme que l'action des conseillers s'exerce sous leur propre responsabilité directe et celle des associations compétentes." Venant peu après l'intervention du Vatican en France pendant les dernières élections, il semblait que ce blâme du journal officieux ne fût qua l'expression du jugement du Pape sur la manifestation des congressistes. Et cette interprétation paraissait d'autant plus probable que le Congrès, sur un autre point encore, s'était nettement rapproché de la position adoptée par la Ligue démocratique nationale, en décidant que la condition formelle de toute alliance électorale serait un programme entièrement démocratique et en rendant ainsi impossible, au cas où cette condition serait réellement posée, l'alliance dite clérico-modérée. Or, le 11 mai, l'Osservatore Romano déclarait, par la plume de son directeur, que l'article publié par lui sur le Congrès de Florence n'engageait que son auteur et « qu'il n'impliquait en aucune façon, de la part de l'autorité ecclésiastique, un désaveu quelconque au Congrès. Il était ainsi bien clair que le Vatican n'avait voulu ni approuver, ni désapprouver l'attitude des congressistes sur le terrain politique et l'intervention maladroite de l'Osservatore Romano n'aboutissait qu'à mettre en meilleure lumière toute la sagesse de cette réserve, conforme aux meilleures traditions de la Papauté. Lorsque, en 1871, Bismarck demanda à Rome d'empêcher la formation d'un parti politico-religieux, le cardinal Antonelli lui répondit au nom de Pie IX: « Le Saint-Siège ne se reconnaît pas le droit de donner aux catholiques allemands des instructions touchant leur attitude politique." Comme on le voit, dans les deux cas la réponse s'inspire des mêmes principes.
    L'Espagne vient d'entrer dans une phase politique singulièrement aiguë. Les chefs du parti libéral ont décidé de laisser la majorité conservatrice issue d'une campagne électorale militairement menée par le nouveau gouvernement, administrer le pays sans opposition parlementaire. M. Maura va donc se trouver aux Cortès en présence des seuls éléments anti-dynastiques. On dit le jeune roi très préoccupé de cette situation sans exemple dans le parlementarisme espagnol. Il semble bien que la faute immédiate lui en incombe. Tout en confiant aux conservateurs le pouvoir que les libéraux divisés et impuissants ne pouvaient exercer davantage, il eût été de son devoir de veiller à ce que la partie électorale fût du moins jouée avec loyauté et de servir d'arbitre aux deux partis sur lesquels s'appuie la Couronne.
Les élections au Reichsrath autrichien ont eu lieu, le 14 mai, sous l'empire de la nouvelle législation électorale, avec le suffrage universel direct et égal pour tous. Les premiers résultats ont provoqué une vive émotion. Les socialistes, rationalistes ou chrétiens, l'emportent dans des proportions inattendues. Un bloc conservateur sans distinction de confession ou de nationalités en sera probablement la conséquence.





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L'Affaire J .J. Rousseau
    Il y a une affaire Jean-Jacques Rousseau. On a parlé de lui tout l'hiver dernier et on en parle encore en langage passionné : les uns l'injurient et les autres l'acclament.
    Pourquoi un homme qui écrivait il y a cent cinquante ans et dont les livres, un peu longs et un peu lourds, ne sont pas lus de la foule, divise-t-il à ce point la foule d'aujourd'hui? Et pourquoi les critiques qui font profession de tout expliquer avec sérénité perdent-ils tout sang-froid quand ils parlent de lui?
    C'est sans doute parce que Rousseau est un problème obscur. Il s'est accusé lui-même, il s'est parfois calomnié; il a vanté ses vertus et des vertus qu'il n'avait pas; il a oublié le bien et le mal qu'il a faits, le bien et le mal qu'on lui a faits, et quand il raconte sa vie à distance, ce n'est souvent plus sa vie, c'est le roman de Jean-Jacques. Il a eu des ennemis acharnés et sans scrupules qui l'ont poursuivi d'une haine féroce, qui ont dit de lui des choses fausses qu'il a fini par croire vraies et des choses vraies qu'il a cru fausses; il a été aimé par des amis qu'il a fatigués et détachés de lui. Il a eu de sublimes élans et peu d'hommes ont parlé comme lui, avec sincérité, de la vertu; et il a eu des faiblesses ignobles et des vices répugnants. La Bruyère disait que Rabelais est une énigme; Rousseau est plus inexplicable encore. C'est ce qui échauffe les critiques et les partage en deux camps hostiles.
    Mais ce qui surtout passionne le débat, c'est que Rousseau c'est nous-mêmes. Comme le dit justement M. Edouard Rod (1), « le problème de son caractère n'est pas, comme il devrait l'être, un simple problème d'histoire et de psychologie relevant du passé: obstinément actuel, il touche à la politique par toutes sortes de ramifications, et demeure au centre même de nos querelles les plus aiguës. On ne sépare pas l'énigme de son âme du mystère de son influence. » Et cette influence a été immense, unique dans notre histoire littéraire. Ses idées ne sont pas mortes avec lui, mail; sont devenues une des principales assises de la France contemporaine; et c'est de lui, en grande partie, que vient notre tempérament actuel, c'est de lui que vient en partie notre vie politique, sociale, morale, religieuse. Or, il n'y a rien sur quoi nous soyons divisés plus que sur nous-mêmes. Nous sommes issus d'une crise qui commença à Rousseau et se dénoua à la Révolution; et les uns parmi nous croient que ce fut un bien, d'autres pensent que ce fut un mal, et quelques-uns estiment que c'est un fait qu'il faut accepter puisqu'il existe, et qu'il est peut-être malaisé de qualifier.
    Etonnons-nous après cela qu'on ne s'entende pas sur Rousseau! Parler de lui, c'est poser la question politique, la question sociale, la question religieuse. Or, poser ces questions en France, c'est organiser une sorte de meeting de tous les hommes qui lisent, leur inoculer par le fait même une âme de disputeur de réunion publique et provoquer des cris violents et des gestes désordonnés. Quiconque s'efforce de parler posément à cette foule est regardé comme un traître par les deux partis.
    Donc les critiques de Rousseau sont nationalistes, royalistes, antireligieux, blocards, etc.; bien peu osent être simplement critiques et historiens. Constatons-le avec tristesse; cela prouve peut-être que la critique et l 'histoire sereines sont des choses bien difficiles.
                II
    On s'en est aperçu cet hiver. M. Jules Lemaître, qui est revenu à la littérature après des aventures politiques, mais qui a porté sa politique dans sa littérature comme il avait porté sa littérature dans sa politique, a donné une série de dix conférences sur Jean-Jacques Rousseau et sur son œuvre. Avant qu'il eût commencé à parler, ses amis et ses ennemis savaient ce qu'il dirait, et ils étaient d'accord sur le caractère des conférences annoncées. Ce serait un "éreintement" de Rousseau, une vraie manifestation. M. Lemaître ne protestait pas. Il s'était remis à la lecture de Rousseau - il l'avoua en public - avec l'intention très nette d'y chercher des arguments contre lui. Il se proposait de démolir une gloire usurpée et de mettre à nu les bassesses d'un des ancêtres de notre démocratie jacobine. Ces conférences devaient être encore quelque chose comme une entreprise de la Patrie française.
    A mesure qu'il lisait, cependant, il se sentait pris de pitié pour son lamentable héros; il s'habituait à lui tenir compte de la droiture et de la grandeur intermittente de ses intentions; il se laissait enlever par son éloquence surchauffée et sincère. Il osa le dire, parce qu'il est loyal et on l'entendit. Il osa l'écrire et on !'a lu (2). Somme toute, pour ceux qui n'ont pas entendu Jules Lemaître, son livre paraîtra moins sévère que ne l'ont prétendu les journalistes.
    Mais ces restrictions d'un esprit mesuré passèrent presque inaperçues. Ceux qui les virent les pardonnèrent : il fallait que l'écrasement fût élégant et parût juste! Et puis, ce M. Lemaître était si bon : après avoir exécuté Rousseau, il daignait l'absoudre, et pour lui faire oublier l'amertume des coups, il lui offrait sa pitié. Le geste était distingué et ne pouvait froisser personne. Bref, il fut bien entendu que les dix conférences de M. Jules Lemaître étaient un déboulonnement de statue, corne il était entendu au même moment que le livre de M. Lanson sur Voltaire (3) était une réhabilitation de Voltaire, - bien que M. Lanson soit assez sévère pour son héros. La foule et les journalistes aiment les situations nettes et les jugements tranchés.
    Cette simplification valut à M. Jules Lemaître un auditoire "distingué". Ce qu'on appelle  "le tout Paris" courait l entendre. Les grandes dames et les belles dames du vieux temps applaudissaient aux paradoxes de Rousseau qui secouaient leur ennui; c'était pour elles une distraction de haut goût. Mais les temps  sont changés; les paradoxes de Rousseau ont fait leur chemin, ils ont conquis des âmes et on sent vaguement qu'ils inspirent tous ces réformateurs et tous ces anarchistes qui ne nous laissent plus dormir en paix. Aussi les belles dames d'aujourd'hui éprouvaient une joie profonde à entendre dire par un homme d'esprit que ces paradoxes étaient insensés et qu'ils étaient éclos dans le cerveau d'un fou méprisable. Cette démonstration les rassurait en quelque sorte et leur permettait d'espérer que la société qui leur assure des privilèges appréciés ne serait pas bouleversée encore cette année.
    Aussi l'enthousiasme était vif; chaque conférence se terminait par une ovation. L'élite de la société parisienne  acclamant M. Jules Lemaître, c'était un beau spectacle que j'ai vu, qui valait la peine d'être vu, et qui fut photographié pour l'Illustration et pour l'aristocratie de province.
    Comment, d'ailleurs, M. Lemaître aurait-il fait pour ne pas gagner un succès de qualité? Il n'est pas orateur au sens plein du mot; mais, ce qui est préférable pour un auditoire cultivé, il a toutes les séductions du causeur. Son esprit est lumineux; il excelle à. trier dans un livre étendu l'idée et le mot qui s'imposeront au public, et dans une masse de documents le petit fait qui le mettra en belle humeur. Sa langue, bien française, est souple et fluide; elle s'enroule autour des idées, les caresse et prend leur empreinte exacte. .La voix est nette, forte et prolonge ses accents en sonorités cristallines. Le geste, et j'entends par là encore le sourire et le jeu de la physionomie, est d'une finesse exquise; il achève la pensée quand les mots sont impuissants à la rendre tout entière; Il accompagne d'une nuance d'ironie et de détachement les affirmations trop carrées; il souligne ainsi constamment l'intention de l'orateur, comme les particules presque impalpables que les Grecs disséminaient à travers leurs phrases.

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      Avec une application trop constante pour n'être pas remarquée, il s'attachait à ne pas séparer Rousseau de la Révolution française et de la Terreur. C'était son droit, puisque les Jacobins de 1793 ont emprunté à Rousseau son grand style et sa constitution politique. Mais il n'est pas prouvé que Rousseau ait provoqué les massacres de Septembre, ni qu'il soit responsable de tout le sang que les Terroristes ont versé. Sans doute, M. Lemaître en conviendrait mais il nous dirait que nous ne sommes pas artistes: terminer une conférence sur des souvenirs funèbres, c'est se donner l'occasion de faire valoir les richesses de sa voix, et évoquer la guillotine devant de belles aristocrates, c'est leur donner une joie pénétrante qu'elles n'oublient pas. Et M. Jules Lemaître disait:
    "En 1760, Amélie de Boufflers, petite-fille de la maréchale, future duchesse de Lauzun, avait onze ans. Elle avait une figure, une douceur, une timidité virginale. Un jour, Rousseau la rencontra seule dans l'escalier du petit château. Faute de savoir que lui dire, il lui proposa un baiser que, dans l'innocence de son cœur, elle ne refusa pas. Trente-trois ans après, la duchesse de Lauzun, la plus pure et la plus douce parmi les femme. connues du XVIIè siècle, était condamnée à mort par des hommes qui étaient de fervents adorateurs de Rousseau. Si l'on se remémore rapidement l'enchaînement mystérieux et fatal des effets et des causes, serait-ce pure déclamation que de dire: ce baiser donné à la petite Amélie de Boufflers par Jean-Jacques, qui lui non plus ne savait pas, c'était déjà le baiser de la guillotine (4)? »
    Qu'est-ce que cela prouve? Rien assurément. Mais ce thrêne chanté par Lemaître lève la paille.
    Les souvenirs de la Révolution étaient accompagnés d'allusions à la politique contemporaine. M. Lemaître en parlait avec précision comme quelqu'un qui l'a vue de près, et avec discrétion comme quelqu'un qui en est revenu. Ses allusions étaient des satires et les allusions de ce  genre, quand elles sont fines, font toujours plaisir, surtout quand on est de l'opposition. C'est une vengeance intérieure; c'est le châtiment de la majorité. Le jeu est innocent et ne peut chagriner que les esprits
    Mais pour faire plaisir à son public, M. Lemaître s'amusait à un jeu moine ingénu. Tout le monde sait que la vie de Rousseau est pleines d'aventure sentimentales, les unes gracieuses comme  des idylles. les autres grossières comme des contes  de l'époque; tout le monde sait que Rousseau a rempli ses livres de confidences risquées, et quelques-uns savent enfin qu'il était atteint d'infirmités humiliantes qu'il a racontées au public. Pour tout dire d'un mot, c'était un érotomane. Qu'il faille dire ce mot pour faire comprendre Rousseau, c'est possible, mais il suffit. M. Jules Lemaître ne le trouvait pas suffisant; avec une complaisance évidente et avec une franchise de mots que l'allusion suggestive rendait encore plus vive, il revenait à chaque leçon sur les questions les plus délicates; il ajoutait à son texte des hypothèses de son cru qui sont vraiment désobligeantes (5); il s'amusait  et il amusait; à une société frivole qui ne cherche que le plaisir, il offrait pour son five o'clock des friandises de haut goût.
    Et je songeais à cet autre orateur à l'âme ardente à la parole austère, qui parlait il y a quelques temps dans la même salle qui parlait sur un sujet très voisin de Rousseau, sur l'Encyclopédie, et qui, sans faire une concession à la frivolité mondaine, soulevait  l'admiration et l'applaudissement., tant on sentait qu'il était convaincu et qu'il servait des idées.
    Des dix conférences de I\1. Jules Lemaître, Jean Jacques Rousseau est sorti très amoindri. Les auditeurs en ont emporté la conviction qu'il était complète ment feu. M. Lemaitre s'est appliqué avec une grande habileté à mettre en lumière tout ce qui, dans son existence, prouve le déséquilibre. Il lui a été facile dl montrer que dans les dernières années, au moment où il écrivait les Dialogues, par exemple, il avait sombré. dans la folie. Or, cette folie consistait dans une déformation constante des choses par la sensibilité et dam une généralisation hâtive. Mais n'est-ce pas le même caractère que nous remarquons dans toute ses œuvres et les paradoxes dont elles abondent ont-ils une autre cause? Dès lors,  Rousseau peut être qualifié de dément dans le dernier des cas que j'ai énumérés, qui osera dire que, sauf le degré, il ne l'était pas aussi dans les autres? Il l'était  (6), l'auteur du Discours sur l'origine dl l'inégalité, de la Lettre sur les spectacles, de l'Emile, du Contrat social, était un pur dément.
    Vraiment cette critique est trop simple et trop injurieuse. Les spécialistes sérieux qui ont étudié le cas de Rousseau nous disent qu'il devint fou à la fin de sa vie, que dans le cours do son existence il avait subi des attaques passagères de son mal, mais qu'en dehors de quelques crises qui étaient de vraies maladies, il était sain d'esprit. Et cela est très vraisemblable. Que si on voulait conclure sa folie de la bizarrerie de certaines de ses idées, le procédé serait trop dangereux et d'une application trop facile à tous ceux qui ne pensent pas comme nous; on est toujours le fou de quelqu'un. M. Edouard Rod dit excellemment:
.    "Remarquons que les réformateurs sociaux, les utopistes. les éducateurs, les pédagogues, depuis Platon jusqu'à Karl Marx et au delà, ont tous conçu des idées que certains de leurs lecteurs trouvent folles, qui le sont peut-être quelque fois, dont quelques-unes deviennent fécondes en se modifiant, mais dont beaucoup avortent misérablement. Et ils ne sont pas fous pour cela ; car s'il suffisait, pour être fou, d'être absurde en ces difficiles matières, il faudrait conduire aux Petites-Maisons nombre de sages législateurs de nos pays civilisés... (7).
    Non seulement, d'après M. Lemaître, Rousseau est fou, mais encore c'est sa folie qui lui a attiré ou qui a inventé tous les malheurs dont il souffrait. Voilà qui est encore trop simple, Il paraît assez clair que Rousseau a été atteint de la folie de la persécution; mais je ne serais pas éloigné de croire que c'est une persécution très réelle qui a provoqué cette folie. Mme d'Epinay, Diderot. Grimm et bien d'autres n'ont pas écrit leurs confessions comme Rousseau; mais c'étaient de tristes personnages, et Jean-Jacques qui s'accuse avait une valeur morale bien supérieure à la leur. Mme MacDonald. dans un livre très documenté (8), a essayé récemment d'établir la réalité du "complot » dont Rousseau se plaignait constamment à la fin de sa vie; si elle n'a pas réussi à prouver qu'il y eut complot, au sens précis du mot, elle a démontré que Diderot, Grimm et la coterie holbachique ne cessèrent de poursuivre Rousseau de leur haine féroce et qu'ils eurent recours, pour l'accabler, aux pires mensonges et aux pires intrigues. Je ne sais pourquoi, à voir ainsi Rousseau poursuivi par la cohue des  philosophes, je suis tenté de me dire qu'il avait des parties d'un honnête homme.
    Après avoir presque sacrifié Rousseau à ses ennemis, M. Jutes Lemaître prétend - et c'est ici le point le plus grave de ses conférences - que ses idées ne sont pas es idées, qu'elles lui ont été fournies par les circonstances, qu'il les a acceptées comme un thème, qu'il aurait dit volontiers dit le contraire de ce qu'il disait...

(1) Revue des Deux Mondes, 1er mai 1907 : « Nouveaux aperçus sur Jean-Jacques Rousseau», p. 129.
(2) Jean-lacques Rousseau, par Jules LEMAITRE, Paris, Calmann-Lévy. Le livre est la reproduction exacte des conférences.
(3) Voltaire, par M. LANSON, Paris, Hachette (Collection des Grands Ecrivains).
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