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LE
SOLIDARISME (D'après un livre récent)
M. C. Bouglé,
professeur de
philosophie sociale à l'Université de Toulouse et
rédacteur à la
Dépêche de Toulouse, vient de publier sur le Solidarisme
un petit livre
(1) divisé en deux parties. La première est
consacrée à un exposé
méthodique de la nouvelle doctrine. La table des matières
nous apprend
qu'elle a des "origines » - ce qui est de bon ton, - et deux
bases, une
scientifique, une juridique, - ce qui est tout à fait rassurant.
Elle
nous promet une. rectification de l'individualisme, glisse sur "la
pente socialiste" et fonde « l'éducation sociale»
nouvelle. Comme on le
voit, le nouveau venu a rapidement fait ses preuves! La seconde partie
étale d'ailleurs coquettement sous nos yeux toute « une
campagne
solidariste .sur le Réformisme, le Patriotisme, le Syndicalisme,
le
Christianisme social. Résumons d'abord le petit livre; nous nous
en
tiendrons à la première partie, la seconde étant
faite d'articles parus
dans la Revue Bleue et la Dépêche de Toulouse et qui ne
sont que des
applications de la «doctrine solidariste".
Dès
l'abord, nous sommes
émerveillés. Le solidarisme semble en passe de devenir,
pour la
troisième République, une manière de philosophie
officielle. Il est le
fournisseur attitré de ces grands thèmes moraux qui font
l'accord des
consciences et que le moindre personnage public se sent obligé
de
répéter aux occasions solennelles (2). » Depuis
l'Exposition de 1900, «
le prestige de cette figure nouvelle n'a fait que croître. Elle
siège
au plafond du Parlement, comme la patronne désignée des
lois d'hygiène
sociale et d'assistance
mutuelle. (3). Les
conquêtes des
théories solidaristes ne sont pas moindres dans "les milieux
enseignants » que dans les « milieux parlementaires" (4).
sous la
présidence de M. Léon Bourgeois, qui veille dans l'ombre
avec un soin
paternel à leurs progrès..., à l'Ecole des Hautes
Etudes sociales, à la
Société d'Education sociale, elles sont examinées,
tournées et
retournées, développées et remaniées par
les esprits les plus
distingués et les plus compétents. De là, par
vingt canaux, leur flot
fécondant descend pour rafraîchir et alimenter la
conscience des
maîtres qui parlent directement à la jeunesse et à
l'enfance» (5).
Puisqu'il
considère cette
doctrine dans les milieux où sa formulation s'élabore,
c'est son aspect
idéologique que nous montrera d'abord M. Bouglé, et,
recherchant les
origines de la. «nouvelle école", il se demandera d'abord
quels
théoriciens en ont de près ou de loin
préparé la formation. Le premier
« manifeste", (le petit livre de M. Bourgeois: Solidarité)
date bien de
1897, mais c'est plus loin, c'est à l'économiste Gide, au
psychologue
Marion, au philosophe Fouillée, au sociologue Durkheim qu'il
convient
de faire remonter le solidarisme. N'est-ce pas plus loin encore,
à
Comte, à Lamarck, Darwin, Van Baer et Milne Edwards, à
Fourier et
Leroux? Plus loin encore... à Bonald et Maistre..., et,
finalement, à
Jésus? « On sait combien il est difficile de trancher ces
questions de
filiation» (6), et c'est décidément à un
autre point de vue que M.
Bouglé se placera pour établir à. la fois les
origines et l'originalité
du solidarisme.
Certes, la
doctrine chrétienne
est la plus "solidariste » qui soit au monde, puisque le
christianisme
est essentiellement la victoire de la solidarité dans le bien
sur la
solidarité dans le mal, de l'amour libérateur sur le
déterminisme du
péché. Pourtant, le solidarisme est « l'une des
formes de l'effort
commencé par la démocratie pour laïciser
intégralement, à son tour la
morale elle-même» (6). C'est qu'il semble aux solidaristes
que le
christianisme est pessimiste, qu'il insiste trop sur la nécessité de
considérer la terre comme une vallée de larmes et la
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vie comme une
épreuve. Eux, au contraire, sont résolument optimistes.
.Il leur semble
aussi que le chrétien se replie volontiers sur lui, dans la
préoccupation de son salut individuel, et, naturellement,
néglige
autrui, tandis que le solidarisme veut « éclairer»
le sens social du
citoyen et l'amener, par une combinaison formes sociales, à se
considérer sub specie societatis, à se sentir comme une
partie d'un
tout dont le bien est son bien (7). Il leur semble enfin que, par
dessus tout, le christianisme attache du prix à la
liberté du bien , le
solidarisme, au contraire, tend à substituer aux devoirs larges
les
devoirs stricts, aux devoirs des privilégiés les droits
des hommes qui
souffrent et à organiser, vu l'insuffisance pratique de la
charité, un
régime juridique qui définisse ces droits. .
Dans le
désir de se soustraire
à toute influence religieuse, même à celle qui
pourrait se faire sentir
indirectement sous le couvert de la philosophie, et d'élaborer
un
régime juridique précis, les solidaristes cherchent un
appui, à la fois
dans la science et dans le droit. Mais l'essentiel de ce qu'ils leur
demandent est mis en œuvre et éclairci par la sociologie.
Comment le
solidarisme se développe-t-il sur cette double base et que nous
apporte-toit de nouveau?
Le
progrès scientifique a. mis
en lumière l'interdépendance de tous les êtres.
Pour nous borner à
l'humanité, toutes les sciences sociales nous ont montré
l'étroite
solidarité de ses membres. Solidarité de pur fait,
s'écrie-t-on
Solidarité imposée, solidarité souvent injuste et.
mauvaise. L'hérédité
pathologique et les épidémies en sont peut-être les
formes les plus
apparentes. La science, simple constatation des faits, ne noua
inclinera-t-elle pas à leur acceptation globale, au conformisme?
Pas
nécessairement; répond le solidariste. La science
ancienne pouvait voir
dans les lois naturelles ou sociales l'expression d'une volonté
sacrée
et immuable, la science moderne ne prétend nous
révéler que des
rapports constants, des couples de phénomènes entre
lesquels peut
intervenir notre libre volonté. Or, les solidaristes n'entendent
pas se
contenter de constater la solidarité « objective »
et « fatale ). De
plus en plus, ils distinguent de celle-là la solidarité
"subjective" et
«consentie". « Ils proclament que les conséquences
de la solidarité de
fait doivent être rectifiées selon les exigences de la
conscience (8).
) "Il faut que la justice soit. » « Il serait aisé,
derrière ce
sentiment de la justice, d'en découvrir d'autres, ceux-là
même que les
philosophies morales les plus anti-natura1istes ont le plus nettement
formulés (9). »
Il ne
s'ensuit pu, d'ailleurs,
que la science se trouve ainsi supplantée par la conscience.
Elle
tempère d'abord notre idéalisme en lui faisant pressentir
soit les
résistances qu'il rencontrera, soit les contre-coups lointains
de ses
décisions. D'autre part, elle l'avive, au contraire, en nous
montrant
soit les bienfaits que nous avons reçus, soit les maux que
nous avons
causés. Elle le guide enfin, en lui indiquant les moyens d'agir
sur la
réalité et, plus précisément, le rôle
que l'entr'aide joue jusque dans
les sociétés animales..
En face de
la solidarité de
fait, M. Bouglé a donc dressé la solidarité de
droit, qui doit être la
pièce maîtresse du solidarisme. Où, comment et sous
quelle forme
celle-ci se développe-t-elle? C'est ce que nous apprendra sans
doute un
mouvement juridique qui, parti de la notion de contrat, doit, par celle
de quasi-contrat, aboutir à une législation sociale.
L'idée d'un
contrat social, bien que dégagée des erreurs
d'interprétation qui
l'avaient d'abord défigurée (10), évoque trop
fortement celle d'une
société artificielle pour être aisément
admise après les découvertes de
la sociologie. Pour donner une base à la législation
nouvelle, il
faudra donc recourir à une notion qui marque nettement le
passage de la
solidarité de fait à la solidarité de droit...
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Le
système historique de Renan
Il ne sera
sans
doute pas sans intérêt, pour les lecteurs de Demain, de
voir comment l'un des docteurs du 'socialisme français
apprécie tout ensemble l'œuvre historique de Renan et, - ce qui
importe sans doute davantage, - le problème des origines
chrétiennes. M. G. Sorel s'est essayé à cette
double tâche dans une récente étude (1), et son
attente serait trompée si nous ne nous y arrêtions
quelques instants. L'auteur prend soin, en effet, dans son
Avertissement, de rappeler d'abord aux socialistes qu'ils auraient
beaucoup à gagner au spectacle de la conquête
chrétienne, puisqu'elle leur fournit le type classique de la
formation d'un monde. Mais il porte plus loin son effort et se propose
de montrer aux croyants comment l'immense tentative de Renan, pour
reconstruire les origines juives et chrétiennes, a abouti
à un échec lamentable. « C'est disait M.
Brunetière, que cette histoire ne saurait être rabattue
sur le plan des autres. » u C'est, réplique M. Sorel, que
les études religieuses se doivent inspirer de principes
nouveaux. » En se mettant à la recherche ou à
l'application de ces principes, M. Sorel sait bien qu'il paraîtra
aux républicains du Bloc servir la réaction; il n'ignore
pas qu'il évitera moins encore les critiques acerbes des
catholiques, mais il se fonde sur le progrès actuel des
études cléricales pour compter que nombre de
prêtres éclairés le liront et sauront faire entrer
plus d'une de ses idées dans la pensée catholique.
N'avons-nous pas raison de ne point vouloir tromper dans son espoir un
auteur si averti des "crises" de la pensée catholique (2) et si
curieux, d'ailleurs, de la plus récente et savante
littérature chrétienne, à en juger par les noms de
MM. Brunetière, Batiffol, Duchesne Allard, Rose, Lagrange,
Turmel, Loisy, etc., qui sont appelés souvent à l'appui
des idées de M. Sorel et doivent nous garder de toute
répugnance préventive à admettre ces idées
u dans la pensée catholique»?
L'introduction
de M. Sorel pose d'abord les deux systèmes historiques, entre
lesquels se doit résoudre la question de principe. On peut
appeler l'un de ces systèmes psychologique, parce qu'il
prétend expliquer les faits et les institutions par
l'activité personnelle d'hommes supérieurs. L'autre
système est le scientifique, et pour lui les hommes sont moins
des créateurs que des symboles, parce qu'il vise à une
restitution de ce qui a été, par l'examen de certains
aspects des choses, sans vouloir fournir la raison de tout.
Or, le
système psychologique satisfait notre curiosité, comme
aussi notre confiance en l'application des lois scientifiques à
l'histoire. L'historien ne semble-t-il pas traiter ses documents comme
le physicien ses matériaux? Mais cette analogie n'est
qu'illusoire, tant les documents sont incomplets et de valeur mal
discernable. D'autre part, rien de moins scientifique que la
sélection, parmi les faits, de ceux qui ont été
doués d'activité causale; cette sélection n'est
jamais fondée que sur des hypothèses et sur ce que chaque
historien veut bien appeler son sens historique. Toutefois et par ce
champ même qu'elle laisse aux hypothèses, cette
méthode convient naturellement aux moralistes,
prédicateurs et apologètes, ainsi qu'aux auteurs
dramatiques, car elle permet aux uns et aux autres de donner aux choses
un sens moral-religieux-dramatique; et, s'il s'agit de l'Eglise
chrétienne, plaçant en relief la physionomie et l'action
de. certains hommes, elle présente en eux, tout ensemble, des
modèles pour notre imitation et des instruments manifestes de la
providence divine.
On
comprend donc
que les protestants libéraux aient adopté cette
méthode, puisqu'il s'agissait pour eux et pour leur
théologie de placer à la base du christianisme, au lieu
et place de saint Paul, docteur de l'orthodoxie, la personne du Christ
et son enseignement "vidé de tout contenu dogmatique". Renan
devait suivre la même voie, pour établir à son tour
que la fondation du christianisme revenait bien à un homme, mais
indépendamment de tout surnaturel. « Son entreprise,
déclare M. Sorel, a échoué: son Christ est toute
la cause du christianisme, ce qui est trop pour un homme et laisse trop
peu à l'avenir. Si Renan a pu donner à son système
quelque aspect de vraisemblance, c'est-grâce aux ressources de
son art littéraire et, plus encore, à sa philosophie
vaguement panthéiste, qui réintégrait adroitement
le divin dans le Christ. « N'est-ce pas, croit devoir
ajouter M. Sorel, ce même panthéisme qui permet
aujourd'hui à la jeune école catholique de concevoir
aussi avec une certaine vraisemblance l'histoire de Jésus par la
vertu d'un Dieu immanent au progrès religieux du monde? »
Voyons
maintenant le système dit scientifique. Il ne peut porter
évidemment que sur une phase de l'histoire où se fondent
en un aspect général les menus faits et les actes des
grands hommes, pour manifester surtout des mœurs, des institutions et
des idées. Les relations causales deviennent, dès
là, secondaires et n'importent qu'au théologien ou au
sociologue. Or, le théologien sait joindre aux données
historiques, pour la reconstruction du passé, le
témoignage spécifique de sa foi. Quant au sociologue,
à qui manque cette précieuse garantie, il lui faut la
remplacer par on ne sait quelles forces occultes: le Progrès de
l'esprit humain, l'Evolution démocratique, la Justice immanente.
Pauvres marionnettes auprès de la Providence du Discours sur
l'histoire universelle, et celui-ci, du moins, est un chef-d'œuvre
littéraire!
En fait,
l'histoire moderne emprunte communément aux deux systèmes
et produit ainsi des romans historiques où le choix des faits
dominants dépend nécessairement du goût du jour et
des exigences contemporaines. Renan voyait tout à fait dans
l'histoire un art d'invention, mais cet art est étroitement
conditionné par l'esthétique en vogue. C'est son art
d'invention qui a conduit Renan à écrire la Vie de
Jésus et surtout à la concevoir sur le plan d'un roman.
La difficulté qu'il y a trouvée (comme tous les
écrivains pour qui les faits
sont des causes), c'est la
présence des miracles et leur apparente valeur
génératrice. Si on se place, au contraire, dans
l'attitude « scientifique» (et cet exemple illustre bien la
thèse de M. Sorel), on ne cherche plus à expliquer ni ce
qu'ont été les miracles, ni comment on a pu en avoir
l'illusion; il reste seulement à déterminer quelle place
le miracle tenait dans les conceptions contemporaines des origines
chrétiennes et quelle fécondité cette croyance aux
miracles a gardée dans l'histoire du christianisme.
Renan
songea
bien à rechercher l'origine du christianisme dans le monde juif.
Mais il partit de ce principe spécieux que les légendes
revêtent une réalité historique à
découvrir. Il s'appliqua, par suite, à
l'interprétation de la littérature apocalyptique pour y
trouver :les faits or, selon M. Sorel, il fallait bien
plutôt y voir des symboles, empruntés à des
conceptions mythiques anciennes, que des allusions à des
événements contemporains. Si Renan, d'ailleurs, ne s'est
pas donné à l'étude, fort instructive pourtant, du
Talmud, c'est que le Talmud « ne l'amusait pas» et que ce
dilettante, très attentif à se donner les attitudes d'un
érudit, l'était bien peu, à en juger par ses
nombreuses fantaisies historiques, dont M. Sorel nous livre plus d'un
échantillon.
A tout
prendre,
Renan ne comprenait pas le christianisme. La notion historique du dogme
et de son développement lui faisait totalement défaut: il
a quitté l'Eglise à l'heure où Newman y entrait!
Renan jugeait le christianisme en « homme de lettres »,
comme Lamennais (qui ne fut jamais autre chose) et comme Chateaubriand,
d'ailleurs. A Renan, il a toujours manqué, pour être
chrétien, le sentiment du péché, l'estime de la
chasteté et le sens du prix de la souffrance. Il croyait que les
légendes sont la base de la religion chrétienne, avec les
institutions de pur dévouement. La pauvreté monastique
lui apparaissait comme un moyen honorable de vivre aux frais du public,
sans avoir à y penser, par une sorte de féodalité
intellectuelle, établie au profit des « surhommes ».
Mais qui ne voit que tout cela ne revêt l'Eglise
qu'extérieurement, lui est très souvent dommageable et ne
la constitue nullement dans son être?
Lorsqu'on
fait
l'histoire des origines du christianisme, c'est toujours pour supputer,
par cette étude, ses chances actuelles de durée. Renan se
proposait de discréditer le christianisme en lui donnant pour
cause et origine le judaïsme amoindri et méprisé. En
réalité, du judaïsme au christianisme, la rupture
est on ne peut plus complète, tant pour l'estime donnée
aux biens terrestres que pour l'attente du jugement de Dieu et
l'importance du judaïsme aux. chrétiens,
c'est-à-dire les Livres sacrés et l'histoire
sainte, la sévère discipline des mœurs,
l'économie
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de l'apostolat et de l'orthodoxie.
~ M. Sorel
n'hésite pas à dire que la mise en œuvre de ces
éléments par l'Eglise a été tout à
fait originale et singulièrement féconde. L'historien
doit le constater en laissant aux théologiens le souci d'en
déterminer les causes. Pour lui, c'est assez de la grande loi de
Vico: "L'humanité a des suites et des recommencements". De
là, cette persistance remarquable de l'Eglise; quant à sa
mystérieuse unité, elle est maintenue par la largeur de
compréhension des formules, apparemment immuables, mais assez
pauvres et imprécises en elles-mêmes pour affecter des
sens variables. L'autorité orthodoxe est une force, elle aussi,
et jalouse d'assurer à sa doctrine l'aspect de la fixité.
Au fond de tout cela, dit M. Sorel, réside le noyau fondamental
chrétien, ce qui s'est appelé le royaume de Dieu,
principe toujours actif de renaissance au sein de l'Eglise
chrétienne; principe dont il faut placer la formation aux
soixante années qui ont suivi la mort de Jésus et
fermé l'ère de la révélation canonique.
Telles
sont les
considérations d'ordre général après
lesquelles M. Sorel considère successivement, dans la seconde et
dans la troisième partie de son étude, Renan historien du
judaïsme et Renan historien du christianisme,
II
Le
judaïsme, c'est la foi monothéiste, l'œuvre des
prophètes et l'espérance messianique. M. Sorel
examine ces divers éléments en Israël, puis
dans leur rencontre, après la Diaspora, avec la pensée et
la littérature grecques.
La
formation du
monothéisme est bief pour M. Sorel le grand fait de l'histoire
d'Israël. Renan considérait cette doctrine comme une
prérogative de la race sémite, en ce qu'elle se serait
élaborée, depuis la vague mythologie primitive, en
passant par la notion du dieu national, grâce surtout à
l'action des prophètes. M. Sorel applique ici son
système scientifique et demande aux idées et
institutions l'influence causale qu'il mesure étroitement
aux hommes et aux faits : aussi l'activité des
prophètes lui apparaît-elle bien moins efficace dans
l'histoire du monothéisme que celle de la religion et du temple
de Jérusalem, C'est la royauté, c'est la ville de
Jérusalem qui, pour M. Sorel, ' ont transformé la
religion primitive, toute inspirée par le droit rural et
la magie, comme le montre assez le Livre de l'Alliance rapproché
du Deutéronome. Qu'était-ce donc que les
prophètes? Apparemment, nous dit-on, des trouvères
à qui Iahveh servit de génie protecteur, jusqu'au jour
où David le prit pour patron et le pourvut d'un culte et d'un
sacerdoce à Jérusalem. On exagère leur influence
parce qu'on exagère l'importance de l'idolâtrie dans le
pays du nord. A Jérusalem, :d'ailleurs, l'idolâtrie dut
régner assez longtemps, et M. Sorel ne doute pas que l'arche en
ait été un vestige. La légende d'Elie contribua
puissamment au triomphe de Iahveh et symbolisa heureusement la victoire
des marabouts du nord sur le parti. des prêtres de Tyr :
victoire qui entraîna 1a doctrine iconoclaste et établit
la notion du Dieu invisible. De là aussi le
discrédit jeté sur les sanctuaires par le culte du Dieu
inaccessible qui réside au Sinaï. La sorcellerie et la
magie durent disparaître du même coup et les "marabouts"
parvinrent, malgré l'influence des rois venus du dehors,
à placer dans le culte exclusif de Iahveh le signé de
reconnaissance du parti national.
Conforme
en cela
à son système, M. Sorel donne un rôle important,
dans la formation de la religion juive, aux institutions salomoniennes.
La prospérité de Jérusalem était surtout
commerciale. Son temple même attirait les Orientaux, fort
éclectiques dans leur piété. La dynastie royale se
consolida par ses attaches avec le temple, la force de son armée
mercenaire et l'appui des corporations chargées de certains
travaux publics. Or, la permanence de la dynastie ne manqua pas de
rejaillir sur le personnage de Iahveh et conduisit naturellement
à la notion du Dieu éternel.
Les
malheurs du
royaume d'Israël entraînèrent l'immigration des gens
du Nord, et, du même coup, la concentration autour du temple des
esprits cultivés. .Alors parut une nouvelle sorte de
prophètes, plus littéraires, mais beaucoup moins
inspirés que les « marabouts» du Nord. Leurs oracles
ne visaient en rien à une réalisation prochaine, mais
avaient pour but. d'exciter les passions d'un parti, comme font
aujourd'hui les journalistes, auxquels Renan les a justement
comparés. Ces prophètes vivaient de l'autel et du
trône; d'où leur optimisme religieux et leur loyalisme
théocratique. « Et ici, pense M. Sorel, nous
découvrons l'origine du messianisme, qui naquit, on le voit, du
spectacle de l'autorité royale en exercice, comme de
l'expérience d'une vie cléricale, pacifique et sûre
près du temple.
Après
l'exil, la littérature prophétique disparaît en
même temps que la cour de Jérusalem, les « amis du
peuple» n'ayant plus contre qui lancer leurs invectives. Un
néo-prophétisme sembla bien surgir, lors de la domination
des Séleucides, mais fut sans lendemain. Les prophètes de
la période assyro-babylonienne furent toujours les partisans de
la paix, dans l'intérêt du temple de Jérusalem et
de son culte. Ils montrèrent dans la guerre le châtiment
de Iahveh pour les crimes des rois impies. « Le fléau de
Dieu, dit M. Sorel, est le mercenaire barbare qu'un dieu
civilisé envoie faire des expéditions et auquel il donne
une prime proportionnée à ses fatigues. » Quant aux
juifs babyloniens, .ils se firent les serviteurs de la noblesse
chaldéenne, tout en restant fidèles au culte le plus
orthodoxe et le plus rigoriste, maintenu à Jérusalem. On
connut alors que la dynastie davidique n'était pas indispensable
à la religion de Iahveh: la dynastie davidique avait
vécu, - mais aussi, avec elle, la nation juive;
Après la
conquête macédonienne, le judaïsme s'installa
décidément dans la Dispersion. Il lui fallait se
constituer un culte indépendant du temple: ce fut l'œuvre, -
excellente dans son principe, - du pharisaïsme. Le spectacle des
pratiques immorales en honneur dans les rites païens,
l'instabilité du pouvoir chez les dominateurs politiques ne
purent que renforcer en Israël le mépris du paganisme et
l'idée de la puissance de son Dieu. En même temps, et par
la force des choses, la religion juive se laïcisait, exigeant de
tous la pureté requise naguère du sacerdoce. Mais
l'excès; en tout est un défaut: le légalisme
outré jeta le discrédit sur les pharisiens; le sacerdoce
fit place à la magie, et la notion de Dieu alla
s'évanouissant dans un ultra-spiritualisme dont le formulaire
admettait toutes les expressions sans nul souci de précision
dogmatique. La morale n'avait d'autre fondement que le profit
matériel et prochain. Alors s'opéra la rencontre du
judaïsme avec la théologie grecque.
Le conflit des deux doctrines
s'est
produit dans le christianisme et fit tout l'intérêt de la
lutte entre l'orthodoxie bientôt victorieuse et la Gnose. Le
judaïsme se présentait comme « une
expérimentation du divin qui va se déterminant»; la
pensée grecque n'était qu'un résidu rationaliste
et abstrait de croyances mythologiques : interpréter
l'héritage juif à la méthode grecque, tel fut
l'objet et l'origine de la théologie. On a beaucoup surfait,
dans cette œuvre, l'influence de Philon « sorte de Rothschild
apologiste pour gens du monde - .Au vrai, sa méthode
allégorisante était destructive des faits dogmatiques, et
les docteurs d'Occident n'ont eu nul besoin de Philon pour contruire la
théorie de la divinité de Jésus. C'est au IVe
siècle qu'on se préoccupa de découvrir, au
christianisme d'illustres patrons parmi les philosophes et on
réussit à christianiser Philon, parce que sa doctrine est
dénuée de toute originalité.
La
littérature apocalyptique nous révèle les
préoccupations religieuses de la pensée populaire: les
fins dernières (Hénoch) et le Fils de l'homme (Daniel) y
figurent au premier plan. On peut constater ici comme un changement
d'idiome a conditionné l'élaboration dogmatique du
christianisme. Les termes emphatiques de l'Orient revêtirent pour
la logique grecque un sens doctrinal qui ne leur était pas
originel. Les écrits de saint Paul reçurent ainsi une
valeur juridique très étrangère à la
pensée de l'Apôtre. « L 'histoire religieuse de
l'humanité, a pu dire Renan, se fait à force de
contresens. » Le transfert, dans le grec, tout nuancé et
précis, du langage hébreu fait de contrastes
heurtés et violents devait altérer le sens primitif.
Ainsi s'est formée cette langue de la Vulgate et de l'Eglise, si
puissante dans son outrance oratoire et si féconde aussi en
effets religieux.
(à suivre.)
Pierre LORETTE.
(1) Le Système
historique de Renan, Paris, Jacques,
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Mgr DARBOY ET LE
SAINT-SIÈGE
Revue d'histoire et de
littérature religieuse, mai-juin.
La Revue publie quelques
lettres
inédites ':e Mgr Darboy. On y peut voir que déjà
à cette époque les dénonciations et les calomnies
étaient en usage et on ne saurait lire sans émotion la
défense si chrétienne et si digne de l'archevêque
de Paris. Voici des extraits d'une lettre de Mgr Darboy, du 1er
septembre 1864:
...Votre
Sainteté me fait l'honneur d'appeler mon attention sur certaines
choses qui lui causent de la peine et qui intéressent mon
diocèse: il s'agit d'abord des Jeunes catholiques
libéraux, ensuite de la secte des spirites, enfin de la visite
de mon grand-vicaire chez les Jésuites et les Capucins.
1°
Votre
Sainteté dit avoir appris que presque toute la Jeunesse
catholique de mon diocèse est imbue de doctrines contraires
à la doctrine de l'Eglise, qu'elle ne tient pas compte des actes
et des droits du Saint-Siège, qu'il y a notamment une
Conférence, une assemblée de Jeunes gens, sous la
présidence d'un prêtre appelé Perreyve, où
l'on aurait prétendu que le livre de M. Godard sur les opinions
de 89, condamné par l'Index, ne contenait rien qui
méritât le blâme.
La
première partie de cette accusation est bien vague, Très
Saint Père, et je ne puis y répondre que d'une
manière générale, en affirmant que la jeunesse
catholique de mon diocèse ne paraît pas mériter la
triste réputation qu'on lui a créée auprès
de Votre Sainteté. Si des faits étaient articulés,
j'ai lieu de croire que j'en montrerais l'exagération, et
peut-être la fausseté. Je suis d'autant plus fondé
à le dire, que le seul fait allégué dans votre
lettre est nié comme inexact.
Un an
avant que
je fusse nommé archevêque de Paris, M. l'abbé
Perreyve a présidé l'assemblée ou la
Conférence dont il s'agit, du 18 décembre 1861 au ler mai
1862, c'est-à-dire environ quatre mois; depuis cette
époque, il ne l'a plus présidée. En tout cas, ni
avant, ni pendant,
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ni après sa présidence,
l'assemblée n'a prononcé sur l'ouvrage de M. Godard les
paroles que cite Votre Sainteté. C'est du moins ce que semblent
établir les procès-verbaux des séances, où
tout est rapporté sommairement et où l'on ne trouve pas
un mot de M. Godard et de son livre. C'est ce que semblent prouver
encore les dénégations de M. Perreyve et des membres les
plus autorisés de la Conférence, surpris et
douloureusement affectés de voir que leur conduite est travestie
de la sorte et que la calomnie puisse si facilement arriver si haut.
Catholiques très dévoués au Saint-Siège et
à votre personne, ayant donné en toute circonstance des
témoignages non équivoques de leurs religieux sentiments,
ils ne attendaient pas au genre de récompense qui leur arrive;
2°
Votre
Sainteté dit savoir aussi que le spiritisme fait chaque jour des
progrès, qu'il a depuis 1858 une organisation, des
assemblées nocturnes, des publications périodiques, et
l'on semble avoir fait comprendre à Votre sainteté que je
peux empêcher tout cela.
11 appartient certainement
à
Votre Sainteté d'accorder à ceux qui la renseignent sur
mon diocèse tout le crédit qu'Elle voudra, et je
m'abstiens de prétendre qu'Elle doive au moins une égale
confiance à l'archevêque de Paris. Toutefois, je n'ai
aucune raison de croire ces personnes plus éclairées que
moi sur l'étendue et l'intensité du mal dont il s'agit,
ni aucune raison de préférer pour le choix et
l'application du remède leur sagesse plus ou moins
avérée à ma conscience responsable devant Dieu.
J'avoue que si j'avais
à
signaler les principaux périls du moment, l'idée ne me
viendrait pas de nommer la secte des spirites, composée de
quelques charlatans et de quelques dupes, têtes exaltées
ou faibles, gens oisifs ou ridicules, qui perdent leur temps au milieu
occupations frivoles et puériles. Quant au public, il ne prend
pas ces choses au sérieux; son bon sens les avait
dédaignées comme des inepties, avant que l'Index les ait
condamnées...
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