Nos:
Deuxième année, Numéro 83
VENDREDI 24 MAI 1907
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE



















NOTRE PROGRAMME























Paul OLIVIER-LACROYE   Le Solidarisme (d'après un livre récent)
Pierre LORETIE   Le Système historique de Renan
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
    A l'Institut catholique de Paris. - Une lettre de Mm. Ollé-Laprune;- M. Marc Sangnier à Rome.
    LETTRES A L'EDITEUR
.G.-G. 'COULION. - Les Romans d'un converti.
    REVUE DES PÉRIODIQUES
      Mgr Darboy et le Saint-Siège (Revue d'histoire et de littérature religieuse). - le Rinnovamento (Bulletin de la Semaine). - Le problème social de la liberté (Revue hebdomadaire),
    Dernières Publications.

BULLETIN POLITIQUE
       Le voyage de M. le Président de la République à Lyon a fourni aux gardiens les plus exigeants et les plus vigilants du principe d'autorité l'occasion d'injurier de leur mieux le chef de l'Etat. Les journaux qui ont le légitime souci de donner au pouvoir des fondements religieux se sont principalement distingués dans ce concert de propos désobligeants, pour ne pas dire de grossiers outrages. M. Fallières n'est pas seulement à leurs yeux un homme dépourvu de toutes les vertus et de tous les dons, c'est le soliveau boueux,. au-dessous duquel rien ne peut être désormais atteint dans le domaine de l'odieux et du vulgaire. Certes, nous ne prétendons point qu'il faille entourer le représentant élu d'un Etat moderne du respect idolâtre et tremblant naguère exigé par les monarques de droit divin. Il y a cependant un minimum de convenance dont, à défaut de tout autre sentiment, un Français qui a simplement le respect de la France ne doit point se départir à son égard. Toutes les autorités légitimes sont solidaires. En vertu de quelle logique ou de quelle honnête bonne foi, les journaux auxquels nous faisons allusion flétriront-ils les outrages adressés par quelque Lanterne à la personne du Pape, si l'on en peut relever d'analogues aujourd'hui, dans leurs propres colonnes, à l'adresse du président de la République française? Si ces journaux n'avaient pas du moins la prétention de représenter quelques principes nécessaires, il n'y aurait certes point lieu de relever leurs écrits. Mais la cause catholique qu'ils défendent si mal n'a pas besoin chez nous d'un surcroît de cette impopularité que de telles mœurs ont préparée en partie en attendant qu'elles la consomment.
    Une élection législative vient d'avoir lieu à Bergame, qui comporte de précieux enseignements. Dans cette ville que les cathodiques considèrent depuis longtemps comme leur, le candidat catholique
Bonomi a été mis en ballottage par le candidat modéré Rota et un socialiste. L'alliance clérico-modérée a donc été nettement rompue à Bergame et il n'y a pas lieu de s'en étonner puisque le parti catholique ailleurs conservateur, a ici des tendances démocratiques qui auraient dû le conduire logiquement à faire alliance avec les démocrates de gauche. On voit  aussi par là qu'il faut se garder de généraliser, et il est probable que, pendant quelque temps encore, spécialement dans le Sud, l'alliance clérico-modérée se maintiendra, étant conforme à la fois aux idées qui prévalent actuellement au Vatican, et à la politique du Gouvernement actuel. Ce qui paraît avoir dans l'élection de Bergame une plus grande signification, c'est la dépêche envoyée à M. Rota par quelques députés de la Droite, héritiers de la pensée de Cavour, tels que MM. di Rudini et Luzzatti, et félicitant le candidat modéré d'avoir eu le courage de représenter à Bergame « la doctrine des religions libres dans l'Etat Souverain ». Autour de cette doctrine se grouperont dimanche en une sorte de bloc anticlérical tous les partis de gauche, les socialistes étant résolu à voter pour M. Rota. La lutte, d'ailleurs, semble devoir être sans grand intérêt, le candidat catholique ayant décidé de retirer sa candidature pour éviter à celle-ci un caractère d'hostilité à l'égard de l'Italie moderne. Ainsi ce n'est pas sur la question sociale qu'aura été faite l'élection de Bergame, c'est sur la question des rapports de l'Eglise et de l'Etat, désormais très nettement posée à la base même de notre civilisation.
    La brusque irruption du socialisme à la Chambre autrichienne à la suite de l'enlèvement de la barrière électorale qui l'avait jusqu'ici maintenu hors du Parlement, semble donner un démenti aux observateurs qui notaient, de toute part, la régression de l'utopie collectiviste et aux événements eux-mêmes qui avaient sanctionné cette remarque sur tant de points du monde à la fois. Le socialisme opère, en effet, une double entrée au Reichsrath; il y arrive sous la forme chrétienne et sous la forme payenne, avec les énergies de l'amour et celles de la haine et de la révolte. Le socialisme révolutionnaire seul a réalisé de tels gains sur les partis nationalistes, bourgeois et libéraux qu'il constituera probablement le groupe homogène le plus fort de la Chambre et qu'il faudra lui faire place au bureau. On prétend que l'empereur François-Joseph qui a souscrit aux exigences populaires et fait don à la vieille monarchie de ce suffrage universel intégral qu'elle eût fini par prendre si on avait continué de le lui refuser, n'est pas trop mécontent de ce résultat. Cela prouverait qu'il est un sage et cela non seulement, comme on pourrait l'observer de suite, parce qu'il se contente de peu, mais pour des raisons plus profondes et tout naturellement accessibles au souverain expérimenté à qui nulle des leçons de la vie n'a fait défaut. La transposition sur un terrain plus rationnel de l'ancienne querelle des nationalités qui fut pour la monarchie habsbourgeoise une perpétuelle menace d'effondrement ne lui a, bien entendu, pas été insensible. Quant au danger d'une révolution légale apparue aux esprits superficiels sous les espèces du triomphe socialiste, il est purement illusoire. Le péril révolutionnaire s'évanouit au fur et à mesure que l'idéal collectiviste se réalise dans ce qu'il a de successivement possible et d'utilisable.



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LE SOLIDARISME  (D'après un livre récent)
M. C. Bouglé, professeur de philosophie sociale à l'Université de Toulouse et rédacteur à la Dépêche de Toulouse, vient de publier sur le Solidarisme un petit livre (1) divisé en deux parties. La première est consacrée à un exposé méthodique de la nouvelle doctrine. La table des matières nous apprend qu'elle a des "origines » - ce qui est de bon ton, - et deux bases, une scientifique, une juridique, - ce qui est tout à fait rassurant. Elle nous promet une. rectification de l'individualisme, glisse sur "la pente socialiste" et fonde « l'éducation sociale» nouvelle. Comme on le voit, le nouveau venu a rapidement fait ses preuves! La seconde partie étale d'ailleurs coquettement sous nos yeux toute « une campagne solidariste .sur le Réformisme, le Patriotisme, le Syndicalisme, le Christianisme social. Résumons d'abord le petit livre; nous nous en tiendrons à la première partie, la seconde étant faite d'articles parus dans la Revue Bleue et la Dépêche de Toulouse et qui ne sont que des applications de la «doctrine solidariste".
    Dès l'abord, nous sommes émerveillés. Le solidarisme semble en passe de devenir, pour la troisième République, une manière de philosophie officielle. Il est le fournisseur attitré de ces grands thèmes moraux qui font l'accord des consciences et que le moindre personnage public se sent obligé de répéter aux occasions solennelles (2). » Depuis l'Exposition de 1900, « le prestige de cette figure nouvelle n'a fait que croître. Elle siège au plafond du Parlement, comme la patronne désignée des lois d'hygiène sociale et d'assistance
mutuelle. (3). Les conquêtes des théories solidaristes ne sont pas moindres dans "les milieux enseignants » que dans les « milieux parlementaires" (4). sous la présidence de M. Léon Bourgeois, qui veille dans l'ombre avec un soin paternel à leurs progrès..., à l'Ecole des Hautes Etudes sociales, à la Société d'Education sociale, elles sont examinées, tournées et retournées, développées et remaniées par les esprits les plus distingués et les plus compétents. De là, par vingt canaux, leur flot fécondant descend pour rafraîchir et alimenter la conscience des maîtres qui parlent directement à la jeunesse et à l'enfance» (5).
    Puisqu'il considère cette doctrine dans les milieux où sa formulation s'élabore, c'est son aspect idéologique que nous montrera d'abord M. Bouglé, et, recherchant les origines de la. «nouvelle école", il se demandera d'abord quels théoriciens en ont de près ou de loin préparé la formation. Le premier « manifeste", (le petit livre de M. Bourgeois: Solidarité) date bien de 1897, mais c'est plus loin, c'est à l'économiste Gide, au psychologue Marion, au philosophe Fouillée, au sociologue Durkheim qu'il convient de faire remonter le solidarisme. N'est-ce pas plus loin encore, à Comte, à Lamarck, Darwin, Van Baer et Milne Edwards, à Fourier et Leroux? Plus loin encore... à Bonald et Maistre..., et, finalement, à Jésus? « On sait combien il est difficile de trancher ces questions de filiation» (6), et c'est décidément à un autre point de vue que M. Bouglé se placera pour établir à. la fois les origines et l'originalité du solidarisme.
    Certes, la doctrine chrétienne est la plus "solidariste » qui soit au monde, puisque le christianisme est essentiellement la victoire de la solidarité dans le bien sur la solidarité dans le mal, de l'amour libérateur sur le déterminisme du péché. Pourtant, le solidarisme est « l'une des formes de l'effort commencé par la démocratie pour laïciser intégralement, à son tour la morale elle-même» (6). C'est qu'il semble aux solidaristes que le christianisme est pessimiste, qu'il insiste trop
sur la nécessité de considérer la terre comme une vallée de larmes et la
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 vie comme une épreuve. Eux, au contraire, sont résolument optimistes. .Il leur semble aussi que le chrétien se replie volontiers sur lui, dans la préoccupation de son salut individuel, et, naturellement, néglige autrui, tandis que le solidarisme veut « éclairer» le sens social du citoyen et l'amener, par une combinaison formes sociales, à se considérer sub specie societatis, à se sentir comme une partie d'un  tout dont le bien est son bien  (7). Il leur semble enfin que, par dessus tout, le christianisme attache du prix à la liberté du bien , le solidarisme, au contraire, tend à substituer aux devoirs larges les devoirs stricts, aux devoirs des privilégiés les droits des hommes qui souffrent et à organiser, vu l'insuffisance pratique de la charité, un régime juridique qui définisse ces droits. .
    Dans le désir de se soustraire à toute influence religieuse, même à celle qui pourrait se faire sentir indirectement sous le couvert de la philosophie, et d'élaborer un régime juridique précis, les solidaristes cherchent un appui, à la fois dans la science et dans le droit. Mais l'essentiel de ce qu'ils leur demandent est mis en œuvre et éclairci par la sociologie. Comment le solidarisme se développe-t-il sur cette double base et que nous apporte-toit de nouveau?
    Le progrès scientifique a. mis en lumière l'interdépendance de tous les êtres. Pour nous borner à l'humanité, toutes les sciences sociales nous ont montré l'étroite solidarité de ses membres. Solidarité de pur fait, s'écrie-t-on  Solidarité imposée, solidarité souvent injuste et. mauvaise. L'hérédité pathologique et les épidémies en sont peut-être les formes les plus apparentes. La science, simple constatation des faits, ne noua inclinera-t-elle pas à leur acceptation globale, au conformisme? Pas nécessairement; répond le solidariste. La science ancienne pouvait voir dans les lois naturelles ou sociales l'expression d'une volonté sacrée et immuable, la science moderne ne prétend nous révéler que des rapports constants, des couples de phénomènes entre lesquels peut intervenir notre libre volonté. Or, les solidaristes n'entendent pas se contenter de constater la solidarité « objective » et « fatale ). De plus en plus, ils distinguent de celle-là la solidarité "subjective" et «consentie". « Ils proclament que les conséquences de la solidarité de fait doivent être rectifiées selon les exigences de la conscience (8). ) "Il faut que la justice soit. » « Il serait aisé, derrière ce sentiment de la justice, d'en découvrir d'autres, ceux-là même que les philosophies morales les plus anti-natura1istes ont le plus nettement formulés (9). »
    Il ne s'ensuit pu, d'ailleurs, que la science se trouve ainsi supplantée par la conscience. Elle tempère d'abord notre idéalisme en lui faisant pressentir soit les résistances qu'il rencontrera, soit les contre-coups lointains de ses décisions. D'autre part, elle l'avive, au contraire, en nous montrant soit les bienfaits que nous avons reçus,  soit les maux que nous avons causés. Elle le guide enfin, en lui indiquant les moyens d'agir sur la réalité et, plus précisément, le rôle que l'entr'aide joue jusque dans les sociétés animales..
    En face de la solidarité de fait, M. Bouglé a donc dressé la solidarité de droit, qui doit être la pièce maîtresse du solidarisme. Où, comment et sous quelle forme celle-ci se développe-t-elle? C'est ce que nous apprendra sans doute un mouvement juridique qui, parti de la notion de contrat, doit, par celle de quasi-contrat, aboutir à une législation sociale. L'idée d'un contrat social, bien que dégagée des erreurs d'interprétation qui l'avaient d'abord défigurée (10), évoque trop fortement celle d'une société artificielle pour être aisément admise après les découvertes de la sociologie. Pour donner une base à la législation nouvelle, il faudra donc recourir à une notion qui marque nettement le passage de la solidarité de fait à la solidarité de droit...
 
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Le système historique de Renan
    Il ne sera sans doute pas sans intérêt, pour les lecteurs de Demain, de voir comment l'un des docteurs du 'socialisme français apprécie tout ensemble l'œuvre historique de Renan et, - ce qui importe sans doute davantage, - le problème des origines chrétiennes. M. G. Sorel s'est essayé à cette double tâche dans une récente étude (1), et son attente serait trompée si nous ne nous y arrêtions quelques instants. L'auteur prend soin, en effet, dans son Avertissement, de rappeler d'abord aux socialistes qu'ils auraient beaucoup à gagner au spectacle de la conquête chrétienne, puisqu'elle leur fournit le type classique de la formation d'un monde. Mais il porte plus loin son effort et se propose de montrer aux croyants comment l'immense tentative de Renan, pour reconstruire les origines juives et chrétiennes, a abouti à un échec lamentable. « C'est disait M. Brunetière, que cette histoire ne saurait être rabattue sur le plan des autres. » u C'est, réplique M. Sorel, que les études religieuses se doivent inspirer de principes nouveaux. » En se mettant à la recherche ou à l'application de ces principes, M. Sorel sait bien qu'il paraîtra aux républicains du Bloc servir la réaction; il n'ignore pas qu'il évitera moins encore les critiques acerbes des catholiques, mais il se fonde sur le progrès actuel des études cléricales pour compter que nombre de prêtres éclairés le liront et sauront faire entrer plus d'une de ses idées dans la pensée catholique. N'avons-nous pas raison de ne point vouloir tromper dans son espoir un auteur si averti des "crises" de la pensée catholique (2) et si curieux, d'ailleurs, de la plus récente et savante littérature chrétienne, à en juger par les noms de MM. Brunetière, Batiffol, Duchesne Allard, Rose, Lagrange, Turmel, Loisy, etc., qui sont appelés souvent à l'appui des idées de M. Sorel et doivent nous garder de toute répugnance préventive à admettre ces idées u dans la pensée catholique»?
    L'introduction de M. Sorel pose d'abord les deux systèmes historiques, entre lesquels se doit résoudre la question de principe. On peut appeler l'un de ces systèmes psychologique, parce qu'il prétend expliquer les faits et les institutions par l'activité personnelle d'hommes supérieurs. L'autre système est le scientifique, et pour lui les hommes sont moins des créateurs que des symboles, parce qu'il vise à une restitution de ce qui a été, par l'examen de certains aspects des choses, sans vouloir fournir la raison de tout.
    Or, le système psychologique satisfait notre curiosité, comme aussi notre confiance en l'application des lois scientifiques à l'histoire. L'historien ne semble-t-il pas traiter ses documents comme le physicien ses matériaux? Mais cette analogie n'est qu'illusoire, tant les documents sont incomplets et de valeur mal discernable. D'autre part, rien de moins scientifique que la sélection, parmi les faits, de ceux qui ont été doués d'activité causale; cette sélection n'est jamais fondée que sur des hypothèses et sur ce que chaque historien veut bien appeler son sens historique. Toutefois et par ce champ même qu'elle laisse aux hypothèses, cette méthode convient naturellement aux moralistes, prédicateurs et apologètes, ainsi qu'aux auteurs dramatiques, car elle permet aux uns et aux autres de donner aux choses un sens moral-religieux-dramatique; et, s'il s'agit de l'Eglise chrétienne, plaçant en relief la physionomie et l'action de. certains hommes, elle présente en eux, tout ensemble, des modèles pour notre imitation et des instruments manifestes de la providence divine.
    On comprend donc que les protestants libéraux aient adopté cette méthode, puisqu'il s'agissait pour eux et pour leur théologie de placer à la base du christianisme, au lieu et place de saint Paul, docteur de l'orthodoxie, la personne du Christ et son enseignement "vidé de tout contenu dogmatique". Renan devait suivre la même voie, pour établir à son tour que la fondation du christianisme revenait bien à un homme, mais indépendamment de tout surnaturel. « Son entreprise, déclare M. Sorel, a échoué: son Christ est toute la cause du christianisme, ce qui est trop pour un homme et laisse trop peu à l'avenir. Si Renan a pu donner à son système quelque aspect de vraisemblance, c'est-grâce aux ressources de son art littéraire et, plus encore, à sa philosophie vaguement panthéiste, qui réintégrait adroitement le divin dans le Christ.  « N'est-ce pas, croit devoir ajouter M. Sorel, ce même panthéisme qui permet aujourd'hui à la jeune école catholique de concevoir aussi avec une certaine vraisemblance l'histoire de Jésus par la vertu d'un Dieu immanent au progrès religieux du monde? »
    Voyons maintenant le système dit scientifique. Il ne peut porter évidemment que sur une phase de l'histoire où se fondent en un aspect général les menus faits et les actes des grands hommes, pour manifester surtout des mœurs, des institutions et des idées. Les relations causales deviennent, dès là, secondaires et n'importent qu'au théologien ou au sociologue. Or, le théologien sait joindre aux données historiques, pour la reconstruction du passé, le témoignage spécifique de sa foi. Quant au sociologue, à qui manque cette précieuse garantie, il lui faut la remplacer par on ne sait quelles forces occultes: le Progrès de l'esprit humain, l'Evolution démocratique, la Justice immanente. Pauvres marionnettes auprès de la Providence du Discours sur l'histoire universelle, et celui-ci, du moins, est un chef-d'œuvre littéraire!
    En fait, l'histoire moderne emprunte communément aux deux systèmes et produit ainsi des romans historiques où le choix des faits dominants dépend nécessairement du goût du jour et des exigences contemporaines. Renan voyait tout à fait dans l'histoire un art d'invention, mais cet art est étroitement conditionné par l'esthétique en vogue. C'est son art d'invention qui a conduit Renan à écrire la Vie de Jésus et surtout à la concevoir sur le plan d'un roman. La difficulté qu'il y a trouvée (comme tous les écrivains pour qui les faits
sont des causes), c'est la présence des miracles et leur apparente valeur génératrice. Si on se place, au contraire, dans l'attitude « scientifique» (et cet exemple illustre bien la thèse de M. Sorel), on ne cherche plus à expliquer ni ce qu'ont été les miracles, ni comment on a pu en avoir l'illusion; il reste seulement à déterminer quelle place le miracle tenait dans les conceptions contemporaines des origines chrétiennes et quelle fécondité cette croyance aux miracles a gardée dans l'histoire du christianisme.
    Renan songea bien à rechercher l'origine du christianisme dans le monde juif. Mais il partit de ce principe spécieux que les légendes revêtent une réalité historique à découvrir. Il s'appliqua, par suite, à l'interprétation de la littérature apocalyptique pour y trouver :les faits  or, selon M. Sorel, il fallait bien plutôt y voir des symboles, empruntés à des conceptions mythiques anciennes, que des allusions à des événements contemporains. Si Renan, d'ailleurs, ne s'est pas donné à l'étude, fort instructive pourtant, du Talmud, c'est que le Talmud « ne l'amusait pas» et que ce dilettante, très attentif à se donner les attitudes d'un érudit, l'était bien peu, à en juger par ses nombreuses fantaisies historiques, dont M. Sorel nous livre plus d'un échantillon.
    A tout prendre, Renan ne comprenait pas le christianisme. La notion historique du dogme et de son développement lui faisait totalement défaut: il a quitté l'Eglise à l'heure où Newman y entrait! Renan jugeait le christianisme en « homme de lettres », comme Lamennais (qui ne fut jamais autre chose) et comme Chateaubriand, d'ailleurs. A Renan, il a toujours manqué, pour être chrétien, le sentiment du péché, l'estime de la chasteté et le sens du prix de la souffrance. Il croyait que les légendes sont la base de la religion chrétienne, avec les institutions de pur dévouement. La pauvreté monastique lui apparaissait comme un moyen honorable de vivre aux frais du public, sans avoir à y penser, par une sorte de féodalité intellectuelle, établie au profit des « surhommes ». Mais qui ne voit que tout cela ne revêt l'Eglise qu'extérieurement, lui est très souvent dommageable et ne la constitue nullement dans son être?
    Lorsqu'on fait l'histoire des origines du christianisme, c'est toujours pour supputer, par cette étude, ses chances actuelles de durée. Renan se proposait de discréditer le christianisme en lui donnant pour cause et origine le judaïsme amoindri et méprisé. En réalité, du judaïsme au christianisme, la rupture est on ne peut plus complète, tant pour l'estime donnée aux biens terrestres que pour l'attente du jugement de 
Dieu et l'importance du judaïsme aux. chrétiens, c'est-à-dire les Livres  sacrés et l'histoire sainte, la sévère discipline des  mœurs, l'économie
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 de l'apostolat et de l'orthodoxie. ~ M. Sorel n'hésite pas à dire que la mise en œuvre de  ces éléments par l'Eglise a été tout à fait originale et singulièrement féconde. L'historien doit le constater en laissant aux théologiens le souci d'en déterminer les causes. Pour lui, c'est assez de la grande loi de Vico: "L'humanité a des suites et des recommencements".  De là, cette persistance remarquable de l'Eglise; quant à sa mystérieuse unité, elle est maintenue par la largeur de compréhension des formules, apparemment immuables, mais assez pauvres et imprécises en elles-mêmes pour affecter des sens variables. L'autorité orthodoxe est une force, elle aussi, et jalouse d'assurer à sa doctrine l'aspect de la fixité. Au fond de tout cela, dit M. Sorel, réside le noyau fondamental chrétien, ce qui s'est appelé le royaume de Dieu, principe toujours actif de renaissance au sein de l'Eglise chrétienne; principe dont il faut placer la formation aux soixante années qui ont suivi la mort de Jésus et fermé l'ère de la révélation canonique.
    Telles sont les considérations d'ordre général après lesquelles M. Sorel considère successivement, dans la seconde et dans la troisième partie de son étude, Renan historien du judaïsme et Renan historien du christianisme,
                        II
    Le judaïsme, c'est la foi monothéiste, l'œuvre des  prophètes et l'espérance messianique. M. Sorel examine  ces divers éléments en Israël, puis dans leur rencontre, après la Diaspora, avec la pensée et la littérature grecques.
    La formation du monothéisme est bief pour M. Sorel le grand fait de l'histoire d'Israël. Renan considérait  cette doctrine comme une prérogative de la race sémite, en ce qu'elle se serait élaborée, depuis la vague mythologie primitive, en passant par la notion du dieu national, grâce surtout à l'action des prophètes. M. Sorel applique ici son système  scientifique et  demande aux idées et institutions l'influence causale  qu'il mesure étroitement aux hommes et aux faits :  aussi l'activité des prophètes lui apparaît-elle bien  moins efficace dans l'histoire du monothéisme que celle de la religion et du temple de Jérusalem, C'est la royauté, c'est la ville de Jérusalem qui, pour M. Sorel, ' ont transformé la religion primitive, toute inspirée par  le droit rural et la magie, comme le montre assez le Livre de l'Alliance rapproché du Deutéronome. Qu'était-ce donc que les prophètes? Apparemment, nous dit-on, des trouvères à qui Iahveh servit de génie protecteur, jusqu'au jour où David le prit pour patron et le pourvut d'un culte et d'un sacerdoce à Jérusalem. On exagère leur influence parce qu'on exagère l'importance de l'idolâtrie dans le pays du nord. A Jérusalem, :d'ailleurs, l'idolâtrie dut régner assez longtemps, et M. Sorel ne doute pas que l'arche en ait été un vestige. La légende d'Elie contribua puissamment au triomphe de Iahveh et symbolisa heureusement la victoire des marabouts du nord sur le parti. des prêtres de Tyr  : victoire qui entraîna 1a doctrine iconoclaste et établit la  notion du Dieu invisible. De là aussi le discrédit jeté sur les sanctuaires par le culte du Dieu inaccessible qui réside au Sinaï. La sorcellerie et la magie durent disparaître du même coup et les "marabouts" parvinrent, malgré l'influence des rois venus du dehors, à placer dans le culte exclusif de Iahveh le signé de reconnaissance du parti national.
    Conforme en cela à son système, M. Sorel donne un rôle important, dans la formation de la religion juive, aux institutions salomoniennes. La prospérité de Jérusalem était surtout commerciale. Son temple même attirait les Orientaux, fort éclectiques dans leur piété. La dynastie royale se consolida par ses attaches avec le temple, la force de son armée mercenaire et l'appui des corporations chargées de certains travaux publics. Or, la permanence de la dynastie ne manqua pas de rejaillir sur le personnage de Iahveh et conduisit naturellement à la notion du Dieu éternel.
    Les malheurs du royaume d'Israël entraînèrent l'immigration des gens du Nord, et, du même coup, la concentration autour du temple des esprits cultivés. .Alors parut une nouvelle sorte de prophètes, plus littéraires, mais beaucoup moins inspirés que les « marabouts» du Nord. Leurs oracles ne visaient en rien à une réalisation prochaine, mais avaient pour but. d'exciter les passions d'un parti, comme font aujourd'hui les journalistes, auxquels Renan les a justement comparés. Ces prophètes vivaient de l'autel et du trône; d'où leur optimisme religieux et leur loyalisme théocratique. « Et ici, pense M. Sorel, nous découvrons l'origine du messianisme, qui naquit, on le voit, du spectacle de l'autorité royale en exercice, comme de l'expérience d'une vie cléricale, pacifique et sûre près du temple.
    Après l'exil, la littérature prophétique disparaît en même temps que la cour de Jérusalem, les « amis du peuple» n'ayant plus contre qui lancer leurs invectives. Un néo-prophétisme sembla bien surgir, lors de la domination des Séleucides, mais fut sans lendemain. Les prophètes de la période assyro-babylonienne furent toujours les partisans de la paix, dans l'intérêt du temple de Jérusalem et de son culte. Ils montrèrent dans la guerre le châtiment de Iahveh pour les crimes des rois impies. « Le fléau de Dieu, dit M. Sorel, est le mercenaire barbare qu'un dieu civilisé envoie faire des expéditions et auquel il donne une prime proportionnée à ses fatigues. » Quant aux juifs babyloniens, .ils se firent les serviteurs de la noblesse chaldéenne, tout en restant fidèles au culte le plus orthodoxe et le plus rigoriste, maintenu à Jérusalem. On connut alors que la dynastie davidique n'était pas indispensable à la religion de Iahveh: la dynastie davidique avait vécu, - mais aussi, avec elle, la nation juive;
    Après la conquête macédonienne, le judaïsme s'installa décidément dans la Dispersion. Il lui fallait se constituer un culte indépendant du temple: ce fut l'œuvre, - excellente dans son principe, - du pharisaïsme. Le spectacle des pratiques immorales en honneur dans les rites païens, l'instabilité du pouvoir chez les dominateurs politiques ne purent que renforcer en Israël le mépris du paganisme et l'idée de la puissance de son Dieu. En même temps, et par la force des choses, la religion juive se laïcisait, exigeant de tous la pureté requise naguère du sacerdoce. Mais l'excès; en tout est un défaut: le légalisme outré jeta le discrédit sur les pharisiens; le sacerdoce fit place à la magie, et la notion de Dieu alla s'évanouissant dans un ultra-spiritualisme dont le formulaire admettait toutes les expressions sans nul souci de précision dogmatique. La morale n'avait d'autre fondement que le profit matériel et prochain. Alors s'opéra la rencontre du judaïsme avec la théologie grecque.
Le conflit des deux doctrines s'est produit dans le christianisme et fit tout l'intérêt de la lutte entre l'orthodoxie bientôt victorieuse et la Gnose. Le judaïsme se présentait comme « une expérimentation du divin qui va se déterminant»; la pensée grecque n'était qu'un résidu rationaliste et abstrait de croyances mythologiques : interpréter l'héritage juif à la méthode grecque, tel fut l'objet et l'origine de la théologie. On a beaucoup surfait, dans cette œuvre, l'influence de Philon « sorte de Rothschild apologiste pour gens du monde - .Au vrai, sa méthode allégorisante était destructive des faits dogmatiques, et les docteurs d'Occident n'ont eu nul besoin de Philon pour contruire la théorie de la divinité de Jésus. C'est au IVe siècle qu'on se préoccupa de découvrir, au christianisme d'illustres patrons parmi les philosophes et on réussit à christianiser Philon, parce que sa doctrine est dénuée de toute originalité.
    La littérature apocalyptique nous révèle les préoccupations religieuses de la pensée populaire: les fins dernières (Hénoch) et le Fils de l'homme (Daniel) y figurent au premier plan. On peut constater ici comme un changement d'idiome a conditionné l'élaboration dogmatique du christianisme. Les termes emphatiques de l'Orient revêtirent pour la logique grecque un sens doctrinal qui ne leur était pas originel. Les écrits de saint Paul reçurent ainsi une valeur juridique très étrangère à la pensée de l'Apôtre. « L 'histoire religieuse de l'humanité, a pu dire Renan, se fait à force de contresens. » Le transfert, dans le grec, tout nuancé et précis, du langage hébreu fait de contrastes heurtés et violents devait altérer le sens primitif. Ainsi s'est formée cette langue de la Vulgate et de l'Eglise, si puissante dans son outrance oratoire et si féconde aussi en effets religieux.
(à suivre.)
                Pierre LORETTE.

(1) Le Système historique de Renan, Paris, Jacques,
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Mgr DARBOY ET LE SAINT-SIÈGE
Revue d'histoire et de littérature religieuse, mai-juin.
La Revue publie quelques lettres inédites ':e Mgr Darboy. On y peut voir que déjà à cette époque les dénonciations et les calomnies étaient en usage et on ne saurait lire sans émotion la défense si chrétienne et si digne de l'archevêque de Paris. Voici des extraits d'une lettre de Mgr Darboy, du 1er septembre 1864:   
    ...Votre Sainteté me fait l'honneur d'appeler mon attention sur certaines choses qui lui causent de la peine et qui intéressent mon diocèse: il s'agit d'abord des Jeunes catholiques libéraux, ensuite de la secte des spirites, enfin de la visite de mon grand-vicaire chez les Jésuites et les Capucins.
    1° Votre Sainteté dit avoir appris que presque toute la Jeunesse catholique de mon diocèse est imbue de doctrines contraires à la doctrine de l'Eglise, qu'elle ne tient pas compte des actes et des droits du Saint-Siège, qu'il y a notamment une Conférence, une assemblée de Jeunes gens, sous la présidence d'un prêtre appelé Perreyve, où l'on aurait prétendu que le livre de M. Godard sur les opinions de 89, condamné par l'Index, ne contenait rien qui méritât le blâme.
    La première partie de cette accusation est bien vague, Très Saint Père, et je ne puis y répondre que d'une manière générale, en affirmant que la jeunesse catholique de mon diocèse ne paraît pas mériter la triste réputation qu'on lui a créée auprès de Votre Sainteté. Si des faits étaient articulés, j'ai lieu de croire que j'en montrerais l'exagération, et peut-être la fausseté. Je suis d'autant plus fondé à le dire, que le seul fait allégué dans votre lettre est nié comme inexact.
    Un an avant que je fusse nommé archevêque de Paris, M. l'abbé Perreyve a présidé l'assemblée ou la Conférence dont il s'agit, du 18 décembre 1861 au ler mai 1862, c'est-à-dire environ quatre mois; depuis cette époque, il ne l'a plus présidée. En tout cas, ni avant, ni pendant, 
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ni après sa présidence, l'assemblée n'a prononcé sur l'ouvrage de M. Godard les paroles que cite Votre Sainteté. C'est du moins ce que semblent établir les procès-verbaux des séances, où tout est rapporté sommairement et où l'on ne trouve pas un mot de M. Godard et de son livre. C'est ce que semblent prouver encore les dénégations de M. Perreyve et des membres les plus autorisés de la Conférence, surpris et douloureusement affectés de voir que leur conduite est travestie de la sorte et que la calomnie puisse si facilement arriver si haut. Catholiques très dévoués au Saint-Siège et à votre personne, ayant donné en toute circonstance des témoignages non équivoques de leurs religieux sentiments, ils ne attendaient pas au genre de récompense qui leur arrive;
    2° Votre Sainteté dit savoir aussi que le spiritisme fait chaque jour des progrès, qu'il a depuis 1858 une organisation, des assemblées nocturnes, des publications périodiques, et l'on semble avoir fait comprendre à Votre sainteté que je peux empêcher tout cela.
11 appartient certainement à Votre Sainteté d'accorder à ceux qui la renseignent sur mon diocèse tout le crédit qu'Elle voudra, et je m'abstiens de prétendre qu'Elle doive au moins une égale confiance à l'archevêque de Paris. Toutefois, je n'ai aucune raison de croire ces personnes plus éclairées que moi sur l'étendue et l'intensité du mal dont il s'agit, ni aucune raison de préférer pour le choix et l'application du remède leur sagesse plus ou moins avérée à ma conscience responsable devant Dieu.
J'avoue que si j'avais à signaler les principaux périls du moment, l'idée ne me viendrait pas de nommer la secte des spirites, composée de quelques charlatans et de quelques dupes, têtes exaltées ou faibles, gens oisifs ou ridicules, qui perdent leur temps au milieu occupations frivoles et puériles. Quant au public, il ne prend pas ces choses au sérieux; son bon sens les avait dédaignées comme des inepties, avant que l'Index les ait condamnées...
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