Nos:
Deuxième année, Numéro 84
VENDREDI 31 MAI 1907
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE


















NOTRE PROGRAMME






















Ferdinand BRUNETIÈRE   Le Dogme et la Libre-Pensée
Pierre LORETTE . . . . . . .
  Le Système historique de Renan
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
    A l'Institut catholique de Paris. - Les Associations cultuelles et l'Episcopat. -  Le Sillon et la Politique. - Les papiers Montagnini, etc. .
    LETTRE A l'EDITEUR
Maurice DESLANDRES : A propos du Sillon.
    REVUE DES PÊRIODIQUES
M. de Lapparent (La Liberté de Fribourg). - L'Union des Eglises (L'Univers).
    Dernières Publications

BULLETIN POLITIQUE
       La part des laïcs dans l'administration des biens cultuels vient de se préciser. Les conseils paroissiaux qui vont être créés dans les diocèses ne comprendront qu'un nombre très restreint de membres, nommés par l'évêque et chargés d'aider le curé dans l'administration des biens de la paroisse. Si ces organismes nouveaux devaient devenir définitifs, il est probable qu'un statut plus fixe leur serait donné par une Assemblée épiscopale. Ils semblent plutôt devoir être considérés comme provisoires, en attendant qu'une solution plus stable de la question des églises ait été trouvée et acceptée de part et d'autre. On ne saurait oublier, en effet, malgré le calme apparent de l'heure présente, que cette question reste pendante, grosse de difficultés pour l'avenir et il est maintenant certain qu'on en est très persuadé au Vatican. En demandant de préférer pour le moment les conseils paroissiaux aux associations de la loi de 1901, Pie X a très nettement réservé l'avenir.
    L'élection de Bergame continue à faire l'objet de commentaires nombreux et significatifs. Tandis qu'à gauche beaucoup y voient la condamnation de la politique conciliante: du ministère actuel à l'égard des catholiques, ceux-ci, de leur côté, s'interrogent anxieusement sur la conduite à suivre désormais. Les uns pensent que les modérés reconnaîtront bientôt qu'ils ont besoin dans trop de circonscriptions des voix catholiques pour ne pas faire les concessions nécessaires et il est bien certain, comme nous l'avons noté, que peu de députés sont en face d'une situation aussi nettement tranchée qu'à Bergame. Dans un très grand nombre de collèges, malgré les « directions électorales diocésaines", le parti catholique n'existe pas et la lutte politique se présente autrement. Les questions de personnalités et les intérêts locaux en sont très souvent la base. Les élus se trouvent alors obligés, sous peine de blesser de nombreux électeurs, d'entretenir de
bonnes relations avec le clergé local et de mettra une sourdine à leur anticléricalisme.
     
Le jour au contraire où la situation serait partout ce qu'elle est à Bergame, une majorité de gauche élue contre les catholiques serait inévitablement amenée à une politique de représailles et d'hostilité à leur égard. C'est ce que semblent craindre d'autres catholiques, devenus tout à coup des partisans plus tièdes des candidatures confessionnelles. La Difesa, par exemple, dont on connaît les attaches avec le Pape Pie X, vient de donner un avertissement aux modérés et de déclarer très net que si l'attitude qu'ils viennent d'avoir à Bergame doit se généraliser, les catholiques devront choisir entre ces deux lignes de conduite: revenir purement et simplement au non expedit, ou bien « se tourner de plus en plus efficacement vers ces éléments démocratiques vers lesquels bon nombre de catholiques se sentent attirés». Ces commentaires de la Difesa suffiraient à montrer la gravité de la question que vient de poser devant les catholiques italiens l'incident de Bergame.
    La lent évolution de la Russie vers la pratique constitutionnelle ne va pas sans heurts. On a l'impression que la Douma est tenue, à l'égard de l'autocratie jalouse, constamment portée à revenir sur sa partielle abdication, à un besoin de se faire pardonner qui paralyse la plupart de ses efforts aux yeux des logiciens trop impatients. Mais pour ceux qui comptent avec la durée, la position de l'autorité nouvelle et parallèle est bien meilleure. C'est dans le silence et l'immobilité qu'on prend racine. De jour en jour s'accroît pour le gouvernement russe la nécessité de compter avec le réformisme. Mais de quelle possession de soi-même ne faut-il pas que se cuirasse ce dernier pour en arriver à constituer le phénomène irrésistible avec lequel on compte. Une trentaine de membres de l'extrême-gauche viennent d'être accusés, comme on le sait, de pactiser avec les terroristes et d'avoir notamment d'étroites relations avec l'Union militaire, dont l'objet est de fomenter la révolte dans les rangs de l'armée. A la suite des perquisitions domiciliaires auxquelles cette découverte a donné lieu, une interpellation a été adressée à M. Stolypine. Les révolutionnaires de l'assemblée se sont laissé aller à de telles violences de langage, qu'il a été question, une fois de plus, de dissoudre la Douma. Les révolutionnaires seraient à la solde de l'extrême-droite qui travaille, de son côté, à provoquer cette mesure, qu'ils ne se fussent pas autrement conduits. Les réactionnaires russes font valoir que la présence de terroristes à l'Assemblée est une raison plus que suffisante de dissoudre cette dernière. Les octobristes et les cadets objectent justement que le prétexte serait d'autant plus dangereux que les révolutionnaires s'en prévaudraient pour la justification même de leur attitude. En votant sur ce point un ordre du jour de réprobation également désagréable à l'extrême-droite et à l'extrême-gauche, le Centre de la Douma a démontré le loyalisme de sa position constitutionnelle et prouvé que le terrorisme était justiciable de la nation aussi bien que du gouvernement.




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Le Dogme et la Libre-Pensée.
    Les déceptions les plus inattendues ne sont pas toujours les moins naturelles ni les moins instructives. .Quand les libres penseurs, comme ils se nomment eux-mêmes, !e sont donc réunis à Rome, cette année, auprès du Vatican, pour y tenir un Congres dont l'unique intention n'était que d'insulter le Souverain Pontife, ils nous avaient promis qu'ils y démontreraient. entre autres choses nouvelles, non seulement l'opposition mais 1'incompatibilité du dogme et de la science, et l'ayant promis, nous avions cru qu'ils essaieraient de tenir leur promesse, Nous allions donc apprendre enfin ce qu'il y avait d'incompatible entre les lois de la chute des corps et le dogme de l'Incarnation, ou encore entre  celui de la Création et les lois de l'embryogénie. L'un des présidents d'honneur du Congrès, le professeur Haekel, illustre pour avoir écrit une Monographie des éponges calcaires, semblait être tout à fait qualifié pour cette besogne, et, pour l'assister dans sa tâche, nous comptions sur les citoyen Ferdinand Buisson et Gustave-Adolphe Hubbard. Mais, malheureusement, ils s'y sont dérobés l'un et l'autre  et la question qu'ils devaient principalement traiter, ils ne l'ont pas effleurée seulement.
    C'est donc à nous, Messieurs! qu'il appartient de le taire en leur place. Puisqu'ils revendiquent sans droit ni raison le monopole de la pensée libre, c'est donc à nous de montrer qu'il n'y a pas de pensée plus esclave que la leur du plus inintelligent fanatisme et de préjugés les plus vulgaires. De la religion qu'ils attaquent, - avec quelle violence et quelle grossièreté, vous le savez, c'est à nous de montrer qu'ils ne connaissent rien ni rien de la science dont ils se réclament avec tant d'emphase et d'ostentation. C'est à nous de montrer que le dogme ne contraint ni ne gêne en rien la liberté de la pensée, à moins que ce ne soit en matière dogmatique, ce qui est sans doute assez naturel; et c'est à nous de montrer que la liberté de penser telle qu'ils l'entendent et qu'ils la pratiquent, n'est qu'un contre-dogmatisme sans substance ni fondement. Non. Messieurs, ni dans !' étude. ni dans la connaissance et l'appréciation du passé, c'est-à-dire dans l'histoire, notre liberté de penser n'est empêchée par le dogme; elle ne l'est pas davantage dans le présent, c'est-à-dire dans l'ordre de l'action politique ou sociale; et elle ne l'est pas non plus dans l'avenir, si je puis ainsi parler, c'est-à-dire dans l'ordre de la recherche ou de la spéculation scientifique. C'est ce que je  propose d'établir d'abord dans ce discours. J'essaierai de vous dire alors, ou plutôt. j'essaierai de dire à nos libres-penseurs, à ceux du moins qui sont de bonne foi ce que c'est pour un chrétien convaincu, que ce dogme dont ils se font un monstre. Et j'examinerai enfin, à ces dogmes qui sont l'objet de notre croyance, quels sont ceux qu'on essaie de leur substituer, et au nom de quel idéal.
    Il n'y a pas, je crois, de besogne plis urgente s'il n'y a pas de sophisme plus répandu de nos jours que celui qui consiste à prétendre qu'un catholique, ou un chrétien, en tant que tels, ne sauraient penser librement. C'est pourquoi, Messieurs, j'ai choisi ce sujet. Je vous ai parlé naguère des Raisons actuelles de croire, je voudrais examiner avec vous aujourd'hui ce que pèsent les raisons que nos libres-penseurs croient avoir de ne pas croire, et notamment la plus commune de toutes, qui est de croire qu'en croyant on abdiquerait sa liberté, son indépendance et son autonomie.
    On a dit, et avec raison - c'est Pascal dans ses Pensées, - que la moitié de l'art de parler et par conséquent de l'art d'écrire, ne consistait que dans la précision des définitions. Précisons donc, et disons, Messieurs, qu'en parlant du dogme, le dogme que nous aurons présent à l'esprit. c'est en quelque manière le dogme des dogmes, celui qui résume tous les autres, et dont découlent tous les autres, et ce dogme, c'est le dogme de l'Incarnation. En quoi le dogme de l'Incarnation gêne-t-il ou contraint-il, à quelque degré que ce soit, la liberté de nos recherches ou de nos appréciations dans l'ordre historique? En quoi gêne-t-il la liberté de nos opinons sur la guerre de succession d'Espagne, par exemple, ou sur le système économique de Colbert? En quoi notre jugement sur Charlemagne ou sur l'impératrice Irène? En quoi, Messieurs, notre jugement sur Léon X ou sur Boniface VIII? Je vous avoue que je ne le vois pas. On me dira peut-être, et même certainement: « Et sur Moïse? ou sur David? et généralement en tout ce qui touche au domaine de l'histoire sainte, est-ce que nous sommes libres de penser ce que nous voulons ? Je viendrai tout à l'heure à cette objection. et je n'aurai pas, je crois, de peine à y répondre. Mais, en attendant, pour nous assurer de la liberté que le dogme nous laisse dans l'appréciation du passé, il suffit de poser la question sur l'histoire de la Grèce ou de la Chine. Nous voyons alors avec une évidence entière que de Confucius ou de Lao-Tsé, comme d'Alcibiade ou de Périclès, nous sommes aussi libres que M. Hubbard ou que M. Buisson de penser ce que nous voulons.
    Je dirai plus: et nous sommes plus libres. Oui, plus libres, en vérité, parce que l'histoire universelle qui ne serait sans cela qu'un chaos, s'éclaire et en quelque sorte s'ordonne à la lumière du dogme chrétien. Lux temporum, disait Cicéron de l'histoire. Le dogme est la colonne de feu qui nous guide à travers l'obscurité des temps. L'histoire n'a de sens qu'en Dieu! Strauss lui. même n'a-t-il pas reconnu que les choses s'étaient passées comme si l'histoire de l'antiquité tout entière n'avait eu pour but que la préparation et l'établissement du christianisme? Et c'est pourquoi, non seulement, dans l'histoire, la liberté de notre appréciation n'est pas gênée par le dogme, mais le dogme l'éclaire, et d'un entassement inutile de faits, c'est lui qui la, transforme en une leçon pour nous.
    En tout cas, et sans autrement insister sur ce point, ce que nous voyons évidemment, ce que nous pouvons dire et ce que j'ose affirmer avec une certitude entière, c'est qu'aucun chrétien n'a lieu de se sentir  gêné par son dogme dans la liberté de ses jugements sur les choses et   les hommes du passé et encore bien moins dans la liberté de ses recherches. Ai-je besoin à ce propos de vous rappeler ce que le pape Léon XIII a fait, dès l'origine de son pontificat, pour encourager les études historiques et la générosité singulière avec laquelle, plus largement peut-être qu'aucun autre gouvernement, il a ouvert aux chercheurs les archives du Vatican ? C'est qu'il savait bien, selon son expression, que la vérité ne saurait s'opposer à la vérité. Le dogme ne craint rien de l'histoire. Nous sommes donc libres, absolument libres  d'apprécier à notre manière la politique de Jules II et celle de Sixte-Quint. Nous le sommes de maudire la révocation de l'Edit de Nantes et la Saint-Barthélemy.
    Messieurs, je ne reprendrai pas une fois de plus les arguments de Montaigne et de Pascal contre la raison ; vous les connaissez, et je n'ai pas besoin de vous dire la part d'exagération qui s'y mêle à la vérité. Mais ce que je vous ferai remarquer, et nous l'avons bien vu dans les récents Congrès, l'idolâtrie de la raison, c'est l'idolâtrie de
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soi-même. En réalité, et surtout de nos jours, à Rome, à Amiens, à Paris comme à Toulouse, la. raison n'est, que le vocable trompeur dont on essaie de couvrir l'indépendance ou, .comme on dit,. l'autonomie du sens Individuel. Ma raison, c'est Moi Ce qui. est « rationnel. ou même. raisonnable », c'est ce qui m'a paru tel, et, en vérité, Messieurs, pour quelle raison la. raison d'un autre aurait-elle raison contre ma raison ? Là est le grand danger de ce mot dont on abuse depuis cent cinquante ans. Il nous fait illusion à nous-mêmes sur l'origine de nos propres idées. Tandis que nous croyons penser "conformément à la raison" nous pensons conformément à notre éducation, à nos préjugés, à nos intérêts, à nos sympathies ou à nos haines, ce qui, sans doute, est une manière de penser librement, mais sans doute aussi ce qui n'en est pas une. Prenons bien garde à ce sophisme: les meilleurs d'entre nous ne sont pas à l'abri de ses surprises, et si nous voulons être prudents, nous nous défierons toujours non de la « raison - , mais de notre tendance à nommer du nom de « raison - ce qui en est souvent le contraire, Si la souveraineté de la raison, telle qu'on l'entend de nos jours, s'établissait parmi les hommes, ce serait le contraire de la souveraineté, puisque ce serait l'anarchisme pur. Et sans doute, ce n'est pas ce que veulent ceux qui se réclament d'elle, ou du moins quelques-uns d'entre eux, car pour les autres, j'en suis moins sûr; mais que ce soit le terme où ils doivent aboutir, c'est ce qui me paraît évident.
    C'est ici, Messieurs, que reparaît l'objection que nous avons, non pas écartée ni négligée tout à 1 'heure, mais réservée plutôt, et à laquelle il est temps de répondre. « Vous prétendez, nous dit-elle en substance, que notre liberté de penser n'est gênée ni en histoire, ni en politique, ni même en matière scientifique par l'autorité du dogme. En. êtes-vous bien sûr? Et Galilée, - puisque enfin c'est toujours Galilée qu'on invoque, - qu'en faites-vous? Nous sommes libres aujourd'hui de croire que c'est bien la terre qui tourne autour du soleil, mais l'avons-nous toujours été? Le dogme nous permet-il de croire que nous descendons du singe, ou le singe et nous d'un ancêtre commun? Nous permet-il de révoquer en .doute l'histoire, et au besoin l'existence du peuple de Dieu? Pouvons-nous seulement traiter la Bible comme un autre livre, comme une Iliade ou comme une Odyssée.' Pouvons-nous donner raison à Luther ou à Calvin contre le Concile de Trente, à Pascal ou à Jansénius contre les papes qui les ont condamnés, à Lamennais contre Grégoire XVI? - Et je n'éprouve aucun embarras à répondre: « Non! nous ne le pouvons pas! - Mais pourquoi ne le pouvons-nous pas? Nous ne le pouvons pas, Messieurs, parce que dans toutes ces questions,. il ne s'agit ni de critique ni d'histoire, ni de physiologie ni d'astronomie, mais de dogme. C'est sur une question de dogme que Pascal ou Jansénius ont été condamnés. Si la Bible est un livre comme un autre, elle n'est plus la Bible. Et quand on affirme la réalité de notre descendance animale, quand on affirme, entendez-moi bien, non pas qu'il y a d'étroites ressemblances entre l'animai et l'homme, mais que le second descend du premier, par voie de génération ou de filiation purement naturelle, je ne sais pas et je ne veux pas rechercher ce qu'il y a de scientifique dans l'affirmation, ce que valent où ce que ne valent pas les preuves qu'on en donne, mais ce qui n'est pas douteux, c'est que l'on oppose l'hypothèse au dogme, et même je pourrais penser qu'on ne l'a inventée que pour cela. Ce qui revient à dire, Messieurs, qu'en matière doctrinale ou dogmatique, :oui, le dogme gêne en effet notre liberté de penser; ~ qu'y a-t-il de plus naturel? Car cette assertion que veut-elle dire elle-même, que le « dogme gêne et limite en matière dogmatique notre liberté de penser»? Est-ce que par hasard, Messieurs, nous serions libres en histoire de crotte que César a ou n'a pas existé? Le sommes-nous d'expulser Alexandre de l'histoire de la Grèce ou de nier l'existence de la grande muraille de Chine? Sommes-nous libres Messieurs, de croire qu'à la surface de notre globe la vie se soit engendrée d'elle-même et, en dépit des conclusions de la science, sommes-nous libres de croire aux générations spontanées? !
Je pourrais multiplier les exemples à l'infini, nous ne sommes pas libres de croire que c'est le soleil qui tourne autour de la terre et nous ne le sommes pas de ne pas  croire à l'objectivité des lois de Képler et de Copernic! Nous ne le sommes pas de croire que les corps simples
De la chimie soient transmutables les uns aux autres !Nous ne le sommes pas de croire que deux et deux font ciné! Ou, en d'autres termes encore, notre liberté de penser, la liberté de nous représenter les choses comme aimerions peut-être qu'elles fussent, la liberté de les figurer autrement qu'elles ne sont, 1a liberté d'en appeler du témoignage de la science acquise aux fantaisies de notre  imagination ou de notre sens individuel, cette liberté n'est pas gênée seulement, elle nous est interdite, et si nous la revendiquions, c'est alors, comme dit Pascal, que nous serions purement et simplement des « sots". En tout ordre de choses, la liberté de penser est gênée, elle est empêchée par la connaissance que nous avons des conditions de la choie ou de sa nature. La vérité nous presse, elle nous contraint pour ainsi dire de toutes parts. Nous ne pouvons méconnaître ni son autorité, ni l'obligation que cette autorité porte pour nous de nous y soumettre. Et il est d'ailleurs possible, il est fréquent qu'on nous propose en histoire comme en physiologie des « Vérités", qui ne sont aujourd'hui que des suppositions, et qui seront demain des « erreur".; mais en attendant, elles ne nous gênent pas moins, et il y en a quelques-unes qui nous gêneront toujours, parce qu'il y en a quelques-unes d'acquises, de certaines et de démontrées.
    C'est ce que sont pour un chrétien les vérités de sa religion. Pour un chrétien, les dogmes de la religion ont exactement la même autorité que pour un savant les vérités fondamentales de la science, ou pour un historien, pour un érudit, pour un critique, les faits avérés qui servent de base ou de support à ses généralisations. Hypotheses non fingimus. Nos dogmes ne sont pas, comme ceux de la métaphysique, des suppositions toujours arbitraires en tant qu'individuelles. Nous ne le. tenons pas à titre d'inductions de l'expérience ou de
conclusions d'un raisonnement. Ils sont pour nous des « vérités"; et comme les vérités de la science, cet « vérités" sont ou ne sont pas. Si l'expression en est parfois obscure, ce n'est pas ce qui les distingue des vérités scientifiques. Dites-moi, si vous le savez, ce que c'est que "l'attraction"?  « L'affinité. des chimistes"? La « sélection. des naturalistes"? Mais dites-moi surtout, si vous le pouvez, ce que c'est que la « nature"! tous ces mots cependant expriment des vérités. Il en est ainsi de nos dogmes. Les mots qui les expriment n'en épuisent pas la profondeur et nous n'en comprenons  pas toujours toute la portée! C'est ce qui se voit également en matière de science. Mais une vérité ne perd pas de son caractère pour être plus riche qu'on ne l'avait crue de sens et d'application. Les géomètres sont-ils sûrs de connaître toutes les propriétés de la sphère, les chimistes toutes celles du radium ou les physiologistes tous les effets des fermentation? Et doutent-ils pour cela de la vérité de leur science?..
                    Ferdinand BRUNETIÈRE.
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LETTRES A L'EDITEUR: A propos du « Sillon »
.Dijon, 16 mai 1907.
Monsieur,
La nouvelle lettre de M, Laurentie, publiée dans le numéro du 17 mai, me cause un réel embarras, La première de la série est du 5 mars, celle que j'écris est la huitième; que doivent penser nos lecteurs de ce déluge de prose à propos du Sillon? Ne vont-ils pas, comme
tant d'autres, trouver ce Sillon bien encombrant?
    Je ne puis vraiment pas dans ces circonstances leur infliger une réponse de plusieurs colonnes. Et que de colonnes ne faudrait-il pas pourtant pour satisfaire mon interlocuteur! A chaque lettre, ses questions se multiplient et prennent plus d'ampleur; et tout ce que j'ai pu dire semble non avenu,
    Donc, malgré mes explications sur l'importance et la spontanéité de l'action des groupes du Sillon en province et sur les ruptures même possibles en cas de désaccords définitifs au sein du Sillon, M. Laurentie « considère comme acquis que le Sillon, c'est M. Marc Sangnier".
    Malgré que j'ai dit de la précision du programme du programme, qui, s'il ne rédige pas des projets de réformes législatives, n'en il pas moins une doctrine très ferme sur l'orientation et les conditions de l'évolution démocratique, M. Laurentie nous dit: « Il s'agissait de savoir si les idées du Sillon tiennent debout et pour cela de les connaître d'abord », et sans doute il estime que c'est ce que nous ne sommes pas en mesure de faire. .
    Malgré les précisions que j'ai cherché à apporter sur le plus grand Sillon et la collaboration avec des « hétérodoxes », M. Laurentie écrit.. « Sur le chapitre des idées, projets, tendances du Sillon, M. Deslandres a esquivé la question aujourd'hui capitale, »   
    Voilà vraiment une façon singulière de recevoir les éclaircissements que l'on a demandés. Et j'avoue qu'elle ne, m'encourage guère à continuer la conversation, qu'elle me ferait plutôt regretter de l'avoir entreprise et entretenue, si M. Laurentie avait dû être mon seul interlocuteur, si je ne savais aussi. par de nombreux témoignages, que beaucoup, dans le Sillon ou au dehors, ont au contraire compris et approuvé mes explications. .
...    Pour comprendre la question, il s'agit, à mon avis, de saisir les diverses formes et les différences extensions que peut prendre l'action du Sillon.
    Elle comporte certainement et essentiellement tout d'abord une formation d'une élite démocratique par la vie intime de groupes, composés de sillonnistes, c'est-à-dire de personnes partageant l'idéal démocratique du Sillon et convaincues que cet idéal suppose pour sa réalisation le développement de vertus morales que le christianisme seul peut développer et entretenir. La formation de la conscients religieuse, l'étude des questions sociales, l'entraînement au dévouement par la propagande sillonniste, collaboration au journal et à la revue, vente de l'Eveil, conférences, œuvres positives correspondant à l'idéal  silloniste, sont les moyens de formation de ce qui doit tendre à être « l'élite démocratique".
    Elle comporte ensuite une collaboration momentanée ou constante avec des hommes qui, sans être intégralement sillonnistes, parce. qu'ils ne partagent "pas complètement soit notre foi religieuse, soit notre idéal démocratique sont pourtant désireux .de réaliser un certain nombre de réformes, dans les lois ou dans les mœurs qui rentrent dans notre programme général, Lutte contre la violation du repos dominical, contre le duel; contre l'alcoolisme, contre l'indécence croissante des affiches et des étalages de libraires, efforts pour l'affranchissement des syndicats au regard des politiciens ou des patrons,  pour le  développement de l'action professionnelle, etc., interminable serait la liste des efforts pour lesquels le Sillon peut trouver en dehors de lui, en dehors des catholiques même, d'utiles  collaborateurs, Et j'espère, laissez-moi le dire en passant qu'après qu'on a vu le Saint-Père recevoir des institutrices anglaises protestantes et les entretenir de leur mission d'éducatrices religieuses, et l'archevêque de Westminster, primat de l'Eglise catholique romaine, signer avec l'archevêque de Cantorbéry, primat de Eglise anglicane, et le président du Conseil national des Eglises évangéliques libres, un mandement  pour une meilleure utilisation de la loi du dimanche, on ne sera plus sévère pour cette collaboration du Sillon  et d'hétérodoxes qu'on voudra bien ne plue en tirer argument pour démontrer que le Sillon devient protestant.
    Donc l'action du Sillon concentrée pour la formation de  ses membres dans l'intégrité de sa doctrine, peut et doit être extériorisée en quelque sorte dans la collaboration avec d'autres pour des œuvres et des efforts répondant à son idéal, Et c'est de cette collaboration, qui peut devenir habituelle avec ceux qui se rapprochent et se rapprocheront sans doute de plus en plus de lui, que peut être le plus grand Sillon, dont je serais fort en peine, d'ailleurs, de faire le portrait ou d'analyser la structure, puisque aussi bien c'est de la vie, non 
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encore vécue, et non de nos arbitraires imaginations qu'il recevra sa constituons intime et sa forme,
    Mais sans doute l'action du Sillon ne s'arrêtera pas là encore.
    Si sa doctrine, comme c'est notre conviction profonde, est capable, je ne dis pas de transformer demain la société et de se transcrire intégralement en des réformes positives immédiates, mais de fournir à ce besoin de progrès dont les hommes à tous les âges de l'histoire ont été  tourmentés un aliment qui l'apaise, si elle est capable d'orienter les générations présentes vers un état plus conforme à la dignité humaine et à la justice, si elle peut pour cela unir les énergies à tendance jusqu'ici révolutionnaires et les forces morales d'inspiration religieuses jadis dissociées ou hostiles, il est évident qu'elle sera un ferment dont les partis politiques eux-mêmes seront travaillés...
    C'est ce que Sangnier proclame en parlant du déclassement des partis. C'est ce que l'allure nettement démocratique d'une fraction du parti catholique belge, attitude du Centre allemand, refusant de se coaliser avec les partis bourgeois contre les socialistes, les succès des chrétiens sociaux d'Autriche, évitant l'échec des partis bourgeois dans les instructives élections, début du suffrage universel en Autriche, nous font entrevoir comme l'orientation de demain.
    Le nouveau parti n'est donc pas une chimère. Les partis actuels sont assez fourbus et démonétisés pour que, d'ailleurs, un travail de reconstitution s'impose à eux, que l'esprit du Sillon pourra inspirer.
    Comment ce parti nouveau peut naître de l'action sillonniste, c'est tout ce que je veux indiquer.
    On voit assez, d'ailleurs, les conditions nécessaires pour être du parti nouveau, et il est inutile, je crois, de les énumérer comme semble le demander M. Laurentie, puisqu'elles se résument, en somme, à l'adaptation à l'action politique de l'esprit sillonniste,
    On voit assez aussi que le parti nouveau n'est pas le plus grand Sillon, qui se comprend très bien sans action politique, sans pénétration du sillonnisme dans la politique proprement dite.
    Quant à répondre à ces questions, le parti nouveau, peut-on en être? doit-on en être? c'est, il me semble, affaire de conscience personnelle, Oui, si l'on est sillonniste et si, en effet, un mouvement politique correspondant à l'idéal sillonniste se produit, A vrai dire, si ces conditions existent, on ne se posera même pas la question,
    Quant, à dire comment le parti sera organisé, c'est, il me semble, bien inutile, car il n'y a pas mille manières pour un parti politique de se constituer, et ce n'est pas, du reste, pas un décret de Moscou promulgué d'en haut qu'un parti politique s'organise, à l'instar de la Comédie-française.
    Il reste, il est vrai, une question, qui est à mon sens la plus délicate, c'est de savoir si le Sillon pour ce nouveau parti désirable doit être seulement un organe inspirateur ou s'il doit être l'organe organisateur, si j'ose ainsi parler, je veux dire si le Sillon doit borner son rôle à l'élaboration de cette doctrine, à la propagation de cet esprit qui deviendraient le ferment du parti nouveau, celui se constituant par ailleurs spontanément sous le souffle sillonniste simplement, ou si le Sillon doit prendre la tête de ce parti entrant directement dans l'action politique proprement dite, suscitant des mouvements, des groupements politiques nouveaux, organisant lui-même un parti national.
    C'est là, à l'heure actuelle, une question qui se débat au sein du Sillon et sur laquelle des idées divergentes se produisent. J'estime donc, quelque précise que soit l'opinion que l'on puisse avoir sur ce point, qu'il est opportun d'en réserver la manifestation pour des réunions sillonnistes et qu'il vaut mieux ne pas jeter cette question encore pendante dans le domaine des discussions publiques.
    Peut-être M. Laurentie va-t-il trouver que «j'esquive la question aujourd'hui capitale», que j'observe « une prudence dont je ne veux pas me départir ». je ne fuis pas la difficulté (je la précise), mais j'en réserve la discussion pour le milieu qui me paraît lui convenir ayant par ailleurs cherché à dégager toutes les formes possibles et toutes les extensions aujourd'hui discernables de l'action sillonniste.
    J'espère, cher Monsieur, que vos lecteurs me pardonneront cette nouvelle lettre. C'est la dernière que je consente à leur infliger. Nous ne pouvons songer à porter dans Demain toutes les questions qui concernent le Sillon, idées, organisation, rôle respectif des groupes divers et de son protagoniste, projets et extensions de l'avenir. Laissez-moi vous remercier, en terminant, de votre inlassable hospitalité, et remercier de leurs sympathies, dont l'écho n'est souvent revenu indirectement, beaucoup de vos lecteurs. Laissez-moi remercier également M. Laurentie d'avoir suscité cette occasion d'examen de conscience en public. J'ai bien peur de l'avoir peu converti, je souhaite de ne pas l'avoir blessé et d'avoir, malgré tout, réveillé en lui quelque chose de l'état d'âme sillonniste.
              Agréez, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments tout dévoués.
                    Maurice DESLANDRES.

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CHRONIQUE:
Le système historique de Renan, (SUITE)
                III
Les Evangiles, les Apôtres, les Martyrs, ce sont les trois sortes de témoins avec qui  Sorel veut confronter Renan pour faire plus de lumière sur les origines chrétiennes.
    Les catholiques, sur ce point, M. Sorel le reconnaît, ont la bonne méthode, qui est de remonter du plus connu au moins connu; ils obtiennent ainsi un résultat très supérieur à celui des protestants privés du sens de la Tradition. Renan se trouvait avoir commencé par la Vie de Jésus, il lui fallut donc suivre l'ordre chronologique dans ses recherches ultérieures et là gît son infériorité.
    Quelles ténèbres, en effet, enveloppent, les hérésies du second siècle, le temps des Pères apostoliques et des, écrits johanniques! Sans doute, archéologie fournit, depuis peu, des renseignements sur cette période. Elle a même établi, contrairement aux dires de Renan, que le christianisme eut bientôt de nombreux adeptes dans la société aristocratique et lettrée de Rome. Mais cette époque reste obscure et pourtant on découvre à son terme la pleine lumière des Evangiles : 
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lumière d'enthousiasme lyrique, romantique et romanesque où l'on ne saurait chercher conséquemment les garanties d'un témoignage historique.
    Le problème synoptique reçoit de M. Sorel une solution neuve et originale. On n'a pas assez pris garde, selon lui, à la relation des trois premiers évangiles avec les trois grandes fractions du monde chrétien primitif: le premier fut destiné à la Syrie, milieu très préoccupé, parait-il, de discipline ecclésiastique; le troisième fut écrit pour les Romains; on y voit des égards pour l'autorité impériale, surtout dans le récit de la Passion qui ne dépend pas de Marc; le second évangile s'adresse à des lecteurs bien peu occupés de Jérusalem et l'activité surnaturelle de Jésus y revêt, d'après M. Sorel, un caractère magique très adapté à l'Egypte. Mais toute cette hypothèse se confirme encore si on veut bien voir, avec M. Sorel, dans les synoptiques des compilations de morceaux liturgiques. Ainsi s'expliquent l'absence d'ordre rédactionnel et l'invraisemblance des discours, coupés d'après les nécessités de la récitation. Les morceaux eschatologiques ne sont plus étrangers à qui veut y reconnaître l'expression lyrique de l'assemblée chrétienne attendant le retour du Sauveur. Quant au récit de la Passion....
(A RESCANNER)
                    Pierre LORETTE.
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