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Le Dogme et la
Libre-Pensée.
Les
déceptions les plus
inattendues ne sont pas toujours les moins naturelles ni les moins
instructives. .Quand les libres penseurs, comme ils se nomment
eux-mêmes, !e sont donc réunis à Rome, cette
année, auprès du Vatican,
pour y tenir un Congres dont l'unique intention n'était que
d'insulter
le Souverain Pontife, ils nous avaient promis qu'ils y
démontreraient.
entre autres choses nouvelles, non seulement l'opposition mais
1'incompatibilité du dogme et de la science, et l'ayant promis,
nous
avions cru qu'ils essaieraient de tenir leur promesse, Nous allions
donc apprendre enfin ce qu'il y avait d'incompatible entre les lois de
la chute des corps et le dogme de l'Incarnation, ou encore entre
celui
de la Création et les lois de l'embryogénie. L'un des
présidents
d'honneur du Congrès, le professeur Haekel, illustre pour avoir
écrit
une Monographie des éponges calcaires, semblait être tout
à fait
qualifié pour cette besogne, et, pour l'assister dans sa
tâche, nous
comptions sur les citoyen Ferdinand Buisson et Gustave-Adolphe Hubbard.
Mais, malheureusement, ils s'y sont dérobés l'un et
l'autre et la
question qu'ils devaient principalement traiter, ils ne l'ont pas
effleurée seulement.
C'est donc
à nous, Messieurs!
qu'il appartient de le taire en leur place. Puisqu'ils revendiquent
sans droit ni raison le monopole de la pensée libre, c'est donc
à nous
de montrer qu'il n'y a pas de pensée plus esclave que la leur du
plus
inintelligent fanatisme et de préjugés les plus
vulgaires. De la
religion qu'ils attaquent, - avec quelle violence et quelle
grossièreté, vous le savez, c'est à nous de
montrer qu'ils ne
connaissent rien ni rien de la science dont ils se réclament
avec tant
d'emphase et d'ostentation. C'est à nous de montrer que le dogme
ne
contraint ni ne gêne en rien la liberté de la
pensée, à moins que ce ne
soit en matière dogmatique, ce qui est sans doute assez naturel;
et
c'est à nous de montrer que la liberté de penser telle
qu'ils
l'entendent et qu'ils la pratiquent, n'est qu'un contre-dogmatisme sans
substance ni fondement. Non. Messieurs, ni dans !' étude. ni
dans la
connaissance et l'appréciation du passé,
c'est-à-dire dans l'histoire,
notre liberté de penser n'est empêchée par le
dogme; elle ne l'est pas
davantage dans le présent, c'est-à-dire dans l'ordre de
l'action
politique ou sociale; et elle ne l'est pas non plus dans l'avenir, si
je puis ainsi parler, c'est-à-dire dans l'ordre de la recherche
ou de
la spéculation scientifique. C'est ce que je propose
d'établir d'abord
dans ce discours. J'essaierai de vous dire alors, ou plutôt.
j'essaierai de dire à nos libres-penseurs, à ceux du
moins qui sont de
bonne foi ce que c'est pour un chrétien convaincu, que ce dogme
dont
ils se font un monstre. Et j'examinerai enfin, à ces dogmes qui
sont
l'objet de notre croyance, quels sont ceux qu'on essaie de leur
substituer, et au nom de quel idéal.
Il n'y a
pas, je crois, de
besogne plis urgente s'il n'y a pas de sophisme plus répandu de
nos
jours que celui qui consiste à prétendre qu'un
catholique, ou un
chrétien, en tant que tels, ne sauraient penser librement. C'est
pourquoi, Messieurs, j'ai choisi ce sujet. Je vous ai parlé
naguère des
Raisons actuelles de croire, je voudrais examiner avec vous aujourd'hui
ce que pèsent les raisons que nos libres-penseurs croient avoir
de ne
pas croire, et notamment la plus commune de toutes, qui est de croire
qu'en croyant on abdiquerait sa liberté, son indépendance
et son
autonomie.
On a dit,
et avec raison -
c'est Pascal dans ses Pensées, - que la moitié de l'art
de parler et
par conséquent de l'art d'écrire, ne consistait que dans
la précision
des définitions. Précisons donc, et disons, Messieurs,
qu'en parlant du
dogme, le dogme que nous aurons présent à l'esprit. c'est
en quelque
manière le dogme des dogmes, celui qui résume tous les
autres, et dont
découlent tous les autres, et ce dogme, c'est le dogme de
l'Incarnation. En quoi le dogme de l'Incarnation gêne-t-il ou
contraint-il, à quelque degré que ce soit, la
liberté de nos recherches
ou de nos appréciations dans l'ordre historique? En quoi
gêne-t-il la
liberté de nos opinons sur la guerre de succession d'Espagne,
par
exemple, ou sur le système économique de Colbert? En quoi
notre
jugement sur Charlemagne ou sur l'impératrice Irène? En
quoi,
Messieurs, notre jugement sur Léon X ou sur Boniface VIII? Je
vous
avoue que je ne le vois pas. On me dira peut-être, et même
certainement: « Et sur Moïse? ou sur David? et
généralement en tout ce
qui touche au domaine de l'histoire sainte, est-ce que nous sommes
libres de penser ce que nous voulons ? Je viendrai tout à
l'heure à
cette objection. et je n'aurai pas, je crois, de peine à y
répondre.
Mais, en attendant, pour nous assurer de la liberté que le dogme
nous
laisse dans l'appréciation du passé, il suffit de poser
la question sur
l'histoire de la Grèce ou de la Chine. Nous voyons alors avec
une
évidence entière que de Confucius ou de Lao-Tsé,
comme d'Alcibiade ou
de Périclès, nous sommes aussi libres que M. Hubbard ou
que M. Buisson
de penser ce que nous voulons.
Je dirai
plus: et nous sommes
plus libres. Oui, plus libres, en vérité, parce que
l'histoire
universelle qui ne serait sans cela qu'un chaos, s'éclaire et en
quelque sorte s'ordonne à la lumière du dogme
chrétien. Lux temporum,
disait Cicéron de l'histoire. Le dogme est la colonne de feu qui
nous
guide à travers l'obscurité des temps. L'histoire n'a de
sens qu'en
Dieu! Strauss lui. même n'a-t-il pas reconnu que les choses
s'étaient
passées comme si l'histoire de l'antiquité tout
entière n'avait eu pour
but que la préparation et l'établissement du
christianisme? Et c'est
pourquoi, non seulement, dans l'histoire, la liberté de notre
appréciation n'est pas gênée par le dogme, mais le
dogme l'éclaire, et
d'un entassement inutile de faits, c'est lui qui la, transforme en une
leçon pour nous.
En tout
cas, et sans autrement
insister sur ce point, ce que nous voyons évidemment, ce que
nous
pouvons dire et ce que j'ose affirmer avec une certitude
entière, c'est
qu'aucun chrétien n'a lieu de se sentir gêné
par son dogme dans la
liberté de ses jugements sur les choses et les
hommes du passé et
encore bien moins dans la liberté de ses recherches. Ai-je
besoin à ce
propos de vous rappeler ce que le pape Léon XIII a fait,
dès l'origine
de son pontificat, pour encourager les études historiques et la
générosité singulière avec laquelle, plus
largement peut-être qu'aucun
autre gouvernement, il a ouvert aux chercheurs les archives du Vatican
? C'est qu'il savait bien, selon son expression, que la
vérité ne
saurait s'opposer à la vérité. Le dogme ne craint
rien de l'histoire.
Nous sommes donc libres, absolument libres d'apprécier
à notre manière
la politique de Jules II et celle de Sixte-Quint. Nous le sommes de
maudire la révocation de l'Edit de Nantes et la
Saint-Barthélemy.
Messieurs,
je ne reprendrai pas
une fois de plus les arguments de Montaigne et de Pascal contre la
raison ; vous les connaissez, et je n'ai pas besoin de vous dire la
part d'exagération qui s'y mêle à la
vérité. Mais ce que je vous ferai
remarquer, et nous l'avons bien vu dans les récents
Congrès,
l'idolâtrie de la raison, c'est l'idolâtrie de
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soi-même. En
réalité, et
surtout de nos jours, à Rome, à Amiens, à Paris
comme à Toulouse, la.
raison n'est, que le vocable trompeur dont on essaie de couvrir
l'indépendance ou, .comme on dit,. l'autonomie du sens
Individuel. Ma
raison, c'est Moi Ce qui. est « rationnel. ou même.
raisonnable »,
c'est ce qui m'a paru tel, et, en vérité, Messieurs, pour
quelle raison
la. raison d'un autre aurait-elle raison contre ma raison ? Là
est le
grand danger de ce mot dont on abuse depuis cent cinquante ans. Il nous
fait illusion à nous-mêmes sur l'origine de nos propres
idées. Tandis
que nous croyons penser "conformément à la raison" nous
pensons
conformément à notre éducation, à nos
préjugés, à nos intérêts, à
nos
sympathies ou à nos haines, ce qui, sans doute, est une
manière de
penser librement, mais sans doute aussi ce qui n'en est pas une.
Prenons bien garde à ce sophisme: les meilleurs d'entre nous ne
sont
pas à l'abri de ses surprises, et si nous voulons être
prudents, nous
nous défierons toujours non de la « raison - , mais de
notre tendance à
nommer du nom de « raison - ce qui en est souvent le contraire,
Si la
souveraineté de la raison, telle qu'on l'entend de nos jours,
s'établissait parmi les hommes, ce serait le contraire de la
souveraineté, puisque ce serait l'anarchisme pur. Et sans doute,
ce
n'est pas ce que veulent ceux qui se réclament d'elle, ou du
moins
quelques-uns d'entre eux, car pour les autres, j'en suis moins
sûr;
mais que ce soit le terme où ils doivent aboutir, c'est ce qui
me
paraît évident.
C'est ici,
Messieurs, que
reparaît l'objection que nous avons, non pas
écartée ni négligée tout à
1 'heure, mais réservée plutôt, et à
laquelle il est temps de répondre.
« Vous prétendez, nous dit-elle en substance, que notre
liberté de
penser n'est gênée ni en histoire, ni en politique, ni
même en matière
scientifique par l'autorité du dogme. En. êtes-vous bien
sûr? Et
Galilée, - puisque enfin c'est toujours Galilée qu'on
invoque, - qu'en
faites-vous? Nous sommes libres aujourd'hui de croire que c'est bien la
terre qui tourne autour du soleil, mais l'avons-nous toujours
été? Le
dogme nous permet-il de croire que nous descendons du singe, ou le
singe et nous d'un ancêtre commun? Nous permet-il de
révoquer en .doute
l'histoire, et au besoin l'existence du peuple de Dieu? Pouvons-nous
seulement traiter la Bible comme un autre livre, comme une Iliade ou
comme une Odyssée.' Pouvons-nous donner raison à Luther
ou à Calvin
contre le Concile de Trente, à Pascal ou à
Jansénius contre les papes
qui les ont condamnés, à Lamennais contre Grégoire
XVI? - Et je
n'éprouve aucun embarras à répondre: « Non!
nous ne le pouvons pas! -
Mais pourquoi ne le pouvons-nous pas? Nous ne le pouvons pas,
Messieurs, parce que dans toutes ces questions,. il ne s'agit ni de
critique ni d'histoire, ni de physiologie ni d'astronomie, mais de
dogme. C'est sur une question de dogme que Pascal ou Jansénius
ont été
condamnés. Si la Bible est un livre comme un autre, elle n'est
plus la
Bible. Et quand on affirme la réalité de notre
descendance animale,
quand on affirme, entendez-moi bien, non pas qu'il y a
d'étroites
ressemblances entre l'animai et l'homme, mais que le second descend du
premier, par voie de génération ou de filiation purement
naturelle, je
ne sais pas et je ne veux pas rechercher ce qu'il y a de scientifique
dans l'affirmation, ce que valent où ce que ne valent pas les
preuves
qu'on en donne, mais ce qui n'est pas douteux, c'est que l'on oppose
l'hypothèse au dogme, et même je pourrais penser qu'on ne
l'a inventée
que pour cela. Ce qui revient à dire, Messieurs, qu'en
matière
doctrinale ou dogmatique, :oui, le dogme gêne en effet notre
liberté de
penser; ~ qu'y a-t-il de plus naturel? Car cette assertion que
veut-elle dire elle-même, que le « dogme gêne et
limite en matière
dogmatique notre liberté de penser»? Est-ce que par
hasard, Messieurs,
nous serions libres en histoire de crotte que César a ou n'a pas
existé? Le sommes-nous d'expulser Alexandre de l'histoire de la
Grèce
ou de nier l'existence de la grande muraille de Chine? Sommes-nous
libres Messieurs, de croire qu'à la surface de notre globe la
vie se
soit engendrée d'elle-même et, en dépit des
conclusions de la science,
sommes-nous libres de croire aux générations
spontanées? !
Je pourrais multiplier les
exemples
à l'infini, nous ne sommes pas libres de croire que c'est le
soleil qui
tourne autour de la terre et nous ne le sommes pas de ne pas
croire à
l'objectivité des lois de Képler et de Copernic! Nous ne
le sommes pas
de croire que les corps simples
De la chimie soient
transmutables
les uns aux autres !Nous ne le sommes pas de croire que deux et deux
font ciné! Ou, en d'autres termes encore, notre liberté
de penser, la
liberté de nous représenter les choses comme aimerions
peut-être
qu'elles fussent, la liberté de les figurer autrement qu'elles
ne sont,
1a liberté d'en appeler du témoignage de la science
acquise aux
fantaisies de notre imagination ou de notre sens individuel,
cette
liberté n'est pas gênée seulement, elle nous est
interdite, et si nous
la revendiquions, c'est alors, comme dit Pascal, que nous serions
purement et simplement des « sots". En tout ordre de choses, la
liberté
de penser est gênée, elle est empêchée par la
connaissance que nous
avons des conditions de la choie ou de sa nature. La
vérité nous
presse, elle nous contraint pour ainsi dire de toutes parts. Nous ne
pouvons méconnaître ni son autorité, ni
l'obligation que cette autorité
porte pour nous de nous y soumettre. Et il est d'ailleurs possible, il
est fréquent qu'on nous propose en histoire comme en physiologie
des «
Vérités", qui ne sont aujourd'hui que des suppositions,
et qui seront
demain des « erreur".; mais en attendant, elles ne nous
gênent pas
moins, et il y en a quelques-unes qui nous gêneront toujours,
parce
qu'il y en a quelques-unes d'acquises, de certaines et de
démontrées.
C'est ce
que sont pour un
chrétien les vérités de sa religion. Pour un
chrétien, les dogmes de la
religion ont exactement la même autorité que pour un
savant les vérités
fondamentales de la science, ou pour un historien, pour un
érudit, pour
un critique, les faits avérés qui servent de base ou de
support à ses
généralisations. Hypotheses non fingimus. Nos dogmes ne
sont pas, comme
ceux de la métaphysique, des suppositions toujours arbitraires
en tant
qu'individuelles. Nous ne le. tenons pas à titre d'inductions de
l'expérience ou de
conclusions d'un
raisonnement. Ils
sont pour nous des « vérités"; et comme les
vérités de la science, cet
« vérités" sont ou ne sont pas. Si l'expression en
est parfois obscure,
ce n'est pas ce qui les distingue des vérités
scientifiques. Dites-moi,
si vous le savez, ce que c'est que "l'attraction"? «
L'affinité. des
chimistes"? La « sélection. des naturalistes"? Mais
dites-moi surtout,
si vous le pouvez, ce que c'est que la « nature"! tous ces mots
cependant expriment des vérités. Il en est ainsi de nos
dogmes. Les
mots qui les expriment n'en épuisent pas la profondeur et nous
n'en
comprenons pas toujours toute la portée! C'est ce qui se
voit
également en matière de science. Mais une
vérité ne perd pas de son
caractère pour être plus riche qu'on ne l'avait crue de
sens et
d'application. Les géomètres sont-ils sûrs de
connaître toutes les
propriétés de la sphère, les chimistes toutes
celles du radium ou les
physiologistes tous les effets des fermentation? Et doutent-ils pour
cela de la vérité de leur science?..
Ferdinand
BRUNETIÈRE.
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LETTRES
A L'EDITEUR: A propos du
« Sillon »
.Dijon, 16 mai 1907.
Monsieur,
La nouvelle lettre de M,
Laurentie,
publiée dans le numéro du 17 mai, me cause un réel
embarras, La première de la série est du 5 mars, celle
que j'écris est la huitième; que doivent penser nos
lecteurs de ce déluge de prose à propos du Sillon? Ne
vont-ils pas, comme
tant d'autres, trouver ce
Sillon
bien encombrant?
Je ne puis
vraiment pas dans ces circonstances leur infliger une réponse de
plusieurs colonnes. Et que de colonnes ne faudrait-il pas pourtant pour
satisfaire mon interlocuteur! A chaque lettre, ses questions se
multiplient et prennent plus d'ampleur; et tout ce que j'ai pu dire semble non avenu,
Donc,
malgré mes explications sur l'importance et la
spontanéité de l'action des groupes du Sillon en province
et sur les ruptures même possibles en cas de désaccords
définitifs au sein du Sillon, M. Laurentie «
considère comme acquis que le Sillon, c'est M. Marc Sangnier".
Malgré
que j'ai dit de la précision du programme du programme, qui,
s'il ne rédige pas des projets de réformes
législatives, n'en il pas moins une doctrine très ferme
sur l'orientation et les conditions de l'évolution
démocratique, M. Laurentie nous dit: « Il s'agissait de
savoir si les idées du Sillon tiennent debout et pour cela de
les connaître d'abord », et sans doute il estime que c'est
ce que nous ne sommes pas en mesure de faire. .
Malgré
les précisions que j'ai cherché à apporter sur le
plus grand Sillon et la collaboration avec des «
hétérodoxes », M. Laurentie écrit.. «
Sur le chapitre des idées, projets, tendances du Sillon, M.
Deslandres a esquivé la question aujourd'hui capitale,
»
Voilà
vraiment une façon singulière de recevoir les
éclaircissements que l'on a demandés. Et j'avoue qu'elle
ne, m'encourage guère à continuer la conversation,
qu'elle me ferait plutôt regretter de l'avoir entreprise et
entretenue, si M. Laurentie avait dû être mon seul
interlocuteur, si je ne savais aussi. par de nombreux
témoignages, que beaucoup, dans le Sillon ou au dehors, ont au
contraire compris et approuvé mes explications. .
... Pour
comprendre la question, il s'agit, à mon avis, de saisir les
diverses formes et les différences extensions que peut prendre
l'action du Sillon.
Elle
comporte
certainement et essentiellement tout d'abord une formation d'une
élite démocratique par la vie intime de groupes,
composés de sillonnistes, c'est-à-dire de personnes
partageant l'idéal démocratique du Sillon et convaincues
que cet idéal suppose pour sa réalisation le
développement de vertus morales que le christianisme seul peut
développer et entretenir. La formation de la conscients
religieuse, l'étude des questions sociales, l'entraînement
au dévouement par la propagande sillonniste, collaboration au
journal et à la revue, vente de l'Eveil, conférences,
œuvres positives correspondant à l'idéal
silloniste, sont les moyens de formation de ce qui doit tendre à
être « l'élite démocratique".
Elle
comporte
ensuite une collaboration momentanée ou constante avec des
hommes qui, sans être intégralement sillonnistes, parce.
qu'ils ne partagent "pas complètement soit notre foi religieuse,
soit notre idéal démocratique sont pourtant
désireux .de réaliser un certain nombre de
réformes, dans les lois ou dans les mœurs qui rentrent dans
notre programme général, Lutte contre la violation du
repos dominical, contre le duel; contre l'alcoolisme, contre
l'indécence croissante des affiches et des étalages de
libraires, efforts pour l'affranchissement des syndicats au regard des
politiciens ou des patrons, pour le développement de
l'action professionnelle, etc., interminable serait la liste des
efforts pour lesquels le Sillon peut trouver en dehors de lui, en
dehors des catholiques même, d'utiles collaborateurs, Et
j'espère, laissez-moi le dire en passant qu'après qu'on a
vu le Saint-Père recevoir des institutrices anglaises
protestantes et les entretenir de leur mission d'éducatrices
religieuses, et l'archevêque de Westminster, primat de l'Eglise
catholique romaine, signer avec l'archevêque de
Cantorbéry, primat de Eglise anglicane, et le président
du Conseil national des Eglises évangéliques libres, un
mandement pour une meilleure utilisation de la loi du dimanche,
on ne sera plus sévère pour cette collaboration du
Sillon et d'hétérodoxes qu'on voudra bien ne plue
en tirer argument pour démontrer que le Sillon devient
protestant.
Donc
l'action du
Sillon concentrée pour la formation de ses membres dans
l'intégrité de sa doctrine, peut et doit être
extériorisée en quelque sorte dans la collaboration avec
d'autres pour des œuvres et des efforts répondant à son
idéal, Et c'est de cette collaboration, qui peut devenir
habituelle avec ceux qui se rapprochent et se rapprocheront sans doute
de plus en plus de lui, que peut être le plus grand Sillon, dont
je serais fort en peine, d'ailleurs, de faire le portrait ou d'analyser
la structure, puisque aussi bien c'est de la vie, non
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encore
vécue, et non de nos arbitraires imaginations qu'il recevra sa
constituons intime et sa forme,
Mais sans
doute
l'action du Sillon ne s'arrêtera pas là encore.
Si sa
doctrine,
comme c'est notre conviction profonde, est capable, je ne dis pas de
transformer demain la société et de se transcrire
intégralement en des réformes positives
immédiates, mais de fournir à ce besoin de progrès
dont les hommes à tous les âges de l'histoire ont
été tourmentés un aliment qui l'apaise, si
elle est capable d'orienter les générations
présentes vers un état plus conforme à la
dignité humaine et à la justice, si elle peut pour cela
unir les énergies à tendance jusqu'ici
révolutionnaires et les forces morales d'inspiration religieuses
jadis dissociées ou hostiles, il est évident qu'elle sera
un ferment dont les partis politiques eux-mêmes seront
travaillés...
C'est ce
que
Sangnier proclame en parlant du déclassement des partis. C'est
ce que l'allure nettement démocratique d'une fraction du parti
catholique belge, attitude du Centre allemand, refusant de se coaliser
avec les partis bourgeois contre les socialistes, les succès des
chrétiens sociaux d'Autriche, évitant l'échec des
partis bourgeois dans les instructives élections, début
du suffrage universel en Autriche, nous font entrevoir comme
l'orientation de demain.
Le nouveau
parti
n'est donc pas une chimère. Les partis actuels sont assez
fourbus et démonétisés pour que, d'ailleurs, un
travail de reconstitution s'impose à eux, que l'esprit du Sillon
pourra inspirer.
Comment ce
parti
nouveau peut naître de l'action sillonniste, c'est tout ce que je
veux indiquer.
On voit
assez,
d'ailleurs, les conditions nécessaires pour être du parti
nouveau, et il est inutile, je crois, de les énumérer
comme semble le demander M. Laurentie, puisqu'elles se résument,
en somme, à l'adaptation à l'action politique de l'esprit
sillonniste,
On voit
assez
aussi que le parti nouveau n'est pas le plus grand Sillon, qui se
comprend très bien sans action politique, sans
pénétration du sillonnisme dans la politique proprement
dite.
Quant
à
répondre à ces questions, le parti nouveau, peut-on en
être? doit-on en être? c'est, il me semble, affaire de
conscience personnelle, Oui, si l'on est sillonniste et si, en effet,
un mouvement politique correspondant à l'idéal
sillonniste se produit, A vrai dire, si ces conditions existent, on ne
se posera même pas la question,
Quant,
à
dire comment le parti sera organisé, c'est, il me semble, bien
inutile, car il n'y a pas mille manières pour un parti politique
de se constituer, et ce n'est pas, du reste, pas un décret de
Moscou promulgué d'en haut qu'un parti politique s'organise,
à l'instar de la Comédie-française.
Il reste,
il est
vrai, une question, qui est à mon sens la plus délicate,
c'est de savoir si le Sillon pour ce nouveau parti désirable
doit être seulement un organe inspirateur ou s'il doit être
l'organe organisateur, si j'ose ainsi parler, je veux dire si le Sillon
doit borner son rôle à l'élaboration de cette
doctrine, à la propagation de cet esprit qui deviendraient le
ferment du parti nouveau, celui se constituant par ailleurs
spontanément sous le souffle sillonniste simplement, ou si le
Sillon doit prendre la tête de ce parti entrant directement dans
l'action politique proprement dite, suscitant des mouvements, des
groupements politiques nouveaux, organisant lui-même un parti
national.
C'est
là,
à l'heure actuelle, une question qui se débat au sein du
Sillon et sur laquelle des idées divergentes se produisent.
J'estime donc, quelque précise que soit l'opinion que l'on
puisse avoir sur ce point, qu'il est opportun d'en réserver la
manifestation pour des réunions sillonnistes et qu'il vaut mieux
ne pas jeter cette question encore pendante dans le domaine des
discussions publiques.
Peut-être
M. Laurentie va-t-il trouver que «j'esquive la question
aujourd'hui capitale», que j'observe « une prudence dont je
ne veux pas me départir ». je ne fuis pas la
difficulté (je la précise), mais j'en réserve la
discussion pour le milieu qui me paraît lui convenir ayant par
ailleurs cherché à dégager toutes les formes
possibles et toutes les extensions aujourd'hui discernables de l'action
sillonniste.
J'espère,
cher Monsieur, que vos lecteurs me pardonneront cette nouvelle lettre.
C'est la dernière que je consente à leur infliger. Nous
ne pouvons songer à porter dans Demain toutes les questions qui
concernent le Sillon, idées, organisation, rôle respectif
des groupes divers et de son protagoniste, projets et extensions de
l'avenir. Laissez-moi vous remercier, en terminant, de votre inlassable
hospitalité, et remercier de leurs sympathies, dont
l'écho n'est souvent revenu indirectement, beaucoup de vos
lecteurs. Laissez-moi remercier également M. Laurentie d'avoir
suscité cette occasion d'examen de conscience en public. J'ai
bien peur de l'avoir peu converti, je souhaite de ne pas l'avoir
blessé et d'avoir, malgré tout, réveillé en
lui quelque chose de l'état d'âme sillonniste.
Agréez, avec mes
remerciements, l'expression de mes sentiments tout
dévoués.
Maurice DESLANDRES.
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