Nos:
Deuxième année, Numéro 87
VENDREDI 21 JUIN 1907
  SOMMAIRE:
BULLETIN POLITIQUE
BULLETIN POLITIQUE


















NOTRE PROGRAMME






















Jean LIONNET . . . . . . . . La Religion de J.-K. Huysmans 
Auguste CHOLAT . . . . .
 Les Catholiques et la politique
J. LEMIRE . . . . . . . . . . . .
  Les Fonctionnaires civils
INFORMATIONS ET DOCUMENTS
     Lettre épiscopale à Pie X. - La Culture morale. - Le Rinnovamento. - Un discours de Mgr BaudrilIart. -
    LETTRES A L'ÉDITEUR .
Paul LEJAY: A propos de M. Le Roy. - Henry du Roure ; J. Minssieux: Le Sillon.
    REVUE DES PERIODIQUES:
..La puissance du Mensonge (Journal des Débats°. - L'Isolement des Catholiques (Ami du Clergé). - L'Evolution sociale de Lamennais (Annales de Philosophie chrétienne.)


BULLETIN POLITIQUE
  Une question est - impérieusement posée en France, celle de l'ordre, car le désordre est partout: il est dans la commune, à la caserne, chez les fonctionnaires, dans les champs et dans les rues; lentement descendu d'en haut, il s'est infiltré, de couche en couche, jusqu'au sédiment populaire où il exerce, aujourd'hui, ses ravages en toute simplicité. Cette anarchie qui se généralise a eu pour cause première et principale l'iniquité du Pouvoir. On ne connut pas ces maux sous le gouvernement des modérés. Car il y .avait alors quelque justice en politique. Du jour où le jacobinisme violent, on sait grâce à quelles complicités électorales, prit en mains l'autorité, l'ordre fut vraiment renversé chez nous et l'équilibre rompu. Des appétits malsains se développèrent, des ambitions légitimes furent entravées. La loi se fit la servante des uns et la marâtre des autres. Le délégué villageois terrorisa le pouvoir municipal La justice maçonnique fut d'une inépuisable indulgence pour les amis ou les clients de César, et sans entrailles pour des hommes libres. Quoi d'étonnant que le désordre, cyniquement pratiqué par un Pouvoir injuste, ait engendré le désordre ! Il en sera ainsi tant que la politique restera le lot des sectaires ou des aventuriers, tant que la partie la plus raisonnable et la plus équitable de la nation n'aura pas retiré l'autorité de la main des violents. En attendant, quel que soit le Pouvoir, il importe que force reste à la Ici, que l'autorité publique se décide enfin à faire respecter. Oui, certes, la question de l'ordre est bien posée. Mais n'ayons aucune inquiétude, elle se résoudra par la positive la plus absolue. Tout rentrera dans cet ordre perpétuellement instable, mais toujours assuré, contre lequel les anarchistes regimbent vainement. Auguste Comte, ce grand incompris, de la pensée duquel révolutionnaires et contré-révolutionnaires abusent indistinctement, l'écrivait naguère: "L'ordre triomphera sur la terre comme dans les cieux. »
    Les accords conclus entre l'Espagne et l'Angleterre d'une part,
l'Espagne et la France de l'autre, et ayant pour but la garantie mutuelle des possessions maritimes actuelles de ces trois puissances dans l''Atlantique et la Méditerranée,  provoquent naturellement quelque émotion dans le sein de la Triple-Alliance. A Rome, quelques-uns semblent s'en réjouir pour le motif sans doute que l'Italie ayant présentement de bonnes relations avec les parties contractantes, il lui serait, le cas échéant, facile de bénéficier de tels accords, en y intervenant comme quatrième facteur, à supposer, comme d'aucuns le disent, que son alliance avec l'Allemagne et l'Autriche soit de pure raison, pour ne pas dire de nécessité. En conséquence, il ne déplairait probablement point aux diplomates italiens d'un tel sentiment d'avoir proche de la main un parti présentement solide, dont on puisse au besoin faire état, si les exigences de la principale associée, l'Allemagne, devenaient intolérables. Il faut ajouter, par contre, que les partisans les plus sincères de la Triplice classique envisagent l'événement sous un tout autre jour et voient, dans la conclusion des nouveaux traités méditerranéens, un motif de plus pour l'Italie de se solidement serrer contre l'Allemagne. Telle est, entre autres, l'opinion de la Perseveranza de Milan. A Berlin et à Vienne, on se demande avec quelque peu d'impatience contre qui la nouvelle Triplice est dirigée. La nouvelle Triple-Alliance, si triple-alliance il y a, n'est dirigée contre personne. Seulement, elle existe. Et c'est de son existence même que tout le monde, bien entendu, n'est point satisfait.
    La dissolution de la Douma, annoncée depuis quelques jours, était prévue depuis bien plus longtemps. Le premier prétexte venu, pourvu qu'il fût plausible et qu'il justifiât d'une suffisante apparence de raison, devait servir à l'exécution de cette mesure. Les termes du dernier oukase laissent assez clairement voir que le manifeste impérial du 30 octobre J905, qui restera quand même un fait et une date historiques, est amèrement regretté par son auteur. Le souci avec lequel sont affirmés des droits autocratiques, qui avaient été virtuellement partagés avec la nation, montre qu'il existe aujourd'hui entre la pensée intime du czar et celle de la Russie intelligente et libéral; une équivoque qui ne pourra aller qu'en s'accentuant de révolutions partielles en répressions plus ou moins violentes, jusqu'à ce qu'elle se dissipe dans des ruisseaux ou dans une flaque de sang. Pour nous, bien persuadés que le peuple russe n'échappera pas à l'évolution qui précipite les nations vers le parlementarisme démocratique, les unes après les autres, nous devons déplorer de semblables événements. Non seulement ils ne font que retarder l'inévitable, ce qui est peu de chose au point de vue historique, mais ils l'aggravent bénévolement de toutes sortes de douleurs et de tragédies. En modifiant la loi électorale de façon à éliminer de la future Douma certains éléments hétérogènes, le Gouvernement. russe n'arrivera certainement point, pour cela, à constituer une Chambre d'enregistrement pur et simple de ses volontés. Y réussirait-il qu'une telle assemblée, en vertu d'une loi bien connue, ne tarderait pas à devenir un Parlement d'opposition. Aussi, les amis de la Russie ne peuvent-ils souhaiter à ce malheureux empire que de s'épargner à lui-même toute révolution inutile, qu'elle vienne d'en bas ou d'en haut.



Page 3

La Religion de J.-K. Huysmans
    Lorsque, dégoûté de l'existence bête et laide, assoiffé de purification et de paix, Huysmans se convertit, il ne renonça, comme il le devait, qu'au péché.
    Il garda intact son tempérament d'artiste; il ne voulut pas, tel Origène, se châtrer; et il était d'ailleurs guidé par un prêtre d'esprit aussi large que mystique à qui l'idée ne serait jamais venue de lui conseiller des mutilations coupables ou même des concessions inutiles.
    Cependant on pouvait craindre un peu, en religion, les tendances de Huysmans. Son pessimisme foncier engendrait nécessairement la misanthropie, au moins théorique; cette misanthropie, unie à son sens exacerbé de l'art, ,dans un milieu où l'art est si peu compris ne devait-elle pas l'isoler, le réduire à une sorte de catholicisme aristocratique, le cloîtrer dans la parnassienne tour d'ivoire transformée en chapelle?
    D'autre part, il avait toujours eu l'habitude d'exprimer ses sentiments avec une hyperbolique violence; son style n'était jamais si frénétiquement pittoresque que dans les  "éreintements". Et même, avouons-le, ce style presque trop vigoureux exagérait tout. On pourrait dire, - excusez cette bizarre métaphore, - qu'appliqué sur la pensée comme une loupe, il la grossissait dix fois.
    En Route fut donc terrible: Huysmans y sabrait le clergé séculier, les prédicateurs, les fidèles, tout le monde, sauf quelques religieux et quelques saints. Felices culpae! On n'aime guère les rengaines, aujourd'hui; les admirations naïves ou convenues ne rencontrent que scepticisme (1); on en croit mieux ceux qui voient et montrent le revers de toutes les pieuses médailles.
    Huysmans, bien entendu, le savait. Il répondit à l'envoi de mon premier volume de critique (2) :
    "Ce qui est profondément vrai, - et vous êtes le seul à l'avoir dit, - c'est que le succès d'En Route a beaucoup tenu à sa franchise. J'ai vu bien des gens convertis par ce livre et qui me le disaient très nettement. Si j'avais fait l'éloge du clergé, ils ne m'auraient pas cru, le sachant par eux-mêmes médiocre, et ils se seraient défiés du reste. Le plus grand service à rendre, à l'heure actuelle, est de dégager l'Eglise de ses servants et de ses fidèles. »
    Apologétique singulière, mais efficace! Il ne s'agissait pas, comprenez-le bien, d'édifier des dévots, mais de prouver à des incroyants qu'on peut être sincèrement, pleinement religieux, sans rien perdre de son indépendance intellectuelle ni de sa sincérité, sans rien  "gober".
    Pourtant les dangers que j'ai signalés n'étaient pas illusoires. On les vit poindre, dans l'Oblat( surtout. L'ombre du monastère est-elle parfois trop isolante? Je ne sais. En tout cas, "l'aristocratisme" mystique qui pouvait si bien résulter des tendances naturelles de Huysmans, commençait à s'esquisser dans Sainte Lydwine, composée aussi à Ligugé, et dans cet Oblat.
    C'était peu de chose, si vous voulez, mais c'était quelque chose. 11 semblait, par exemple, qu'un curé de campagne dût s'occuper de liturgie d'abord et négliger les âmes vulgaires. A celui du Val-des-Saints, qui voulait lui parler des petites affaires de ses paroissiens, Durtal déclarait sèchement: "...Je n'ai aucun rapport avec la population du pays que je sais libidineuse et cupide, ainsi que celle de toutes les campagnes, du reste." Dans Sainte Lydwine, ayant dépeint, - avec quelles couleurs! - la situation actuelle, il s'écriait, peu chrétiennement: "Dans un tel désarroi, il eût peut-
(MANQUE DEMI-PAGE,)
... Que si les préceptes du Christ étaient suivis, l'existence pourrait être clémente à tous; mais c'est ici que l'utopie commence; personne ne se
soucie d'un prochain qui ne cherche, la plupart du temps, 
  Page 4

d'ailleurs, qu'à vous exploiter et, d'autre part, les mécréants n'ont qu'un but,  persécuter les catholiques, lesquels regrettent de ne pas disposer du pouvoir pour persécuter, à leur tour, les impies, oubliant que, s'ils ont le droit d'avoir des martyrs, leur religion, à eux, leur défend d'en faire. .Le pessimisme reparaît dans la dernière phrase. Mais remarquez la réflexion que j'ai soulignée: nous n'en sommes plus à ces chemises soufrées souhaitées, dans Sainte Lydwine, aux francs-maçons!
    Entre temps, Huysmans se plaît à voir les ecclésiastiques hollandais mêlés aux fidèles, familiers, gais, sans dignité exagérée: « De jeunes prêtres, bien découplés,  aux figures limpides, forment le cercle autour de leurs chefs et de leurs ouailles et sirotent du genièvre, en fumant. On devine une placidité d'âme, une absence de bourrasques nerveuses dans ce clergé qui vit comme les fidèles, ne constitue pas une caste à part, une espèce de parias ignorant tout de la vie, ainsi que notre clergé déprimé par la peureuse éducation des séminaires. .Et nous voilà fort loin de la retraite dédaigneuse, presque conseillée au curé du Val-des-Saints!
Mais ce qui domine cette œuvre, c'est, décidément, la vision à peu près constante de la communauté chrétienne. Comme on devait s'y attendre chez Huysmans, cela monte, pour ainsi parler, au degré mystique. Et il écrit à propos des cierges de la Grotte: "Evidemment, il en est de plus éloquents que d'autres auprès de Dieu; et, à n'en pas douter, les plus humbles sont les plus persuasifs; ces prétentieuses colonnes de stéarine, achetées sur place ou envoyées par des gens riches, ont, en raison même du faste qu'elles affirment, le moins de chance, tout en priant plus longuement, d'être accueillies, et certainement la pitié divine va à ces pauvres petits lumignons qu'on allume en bottes, qui confondent les désirs et leurs flammes, qui s'unissent, ainsi qu'à l'église même, en une supplique commune. Ils sont bien l'image des miséreux, des gens du peuple qui s'entraident, alors que les cierges aristocratiques vivent seuls, à l'écart. Et Huysmans, poète, ainsi qu'il sut l'être souvent, ajoute que le "feutier", qui n'envisage que la propreté de ses herses et de ses ifs, opère inconsciemment l'œuvre magnifique de la communion des âmes... Il bouleverse les conditions ordinaires de la vie en confondant les classes; il les ramène aux préceptes des Evangiles; il adjuve, en amalgamant les racines des gros cierges aux radicelles des petits qui achèvent de se liquéfier, les instances des riches, les. unissant à celles des pauvres devant le Seigneur... ici, c est la Société retournée, le monde à l'envers; ce sont les indigents qui font l'aumône aux riches. »
Faut-il que le catholicisme soit irrésistiblement social pour avoir amené à de tels sentiments ce prédestiné de l'individualisme!
* * *
    La religion combla Huysmans.
Pessimiste, misanthrope, doué d'un talent intoléramment original qui le séparait du vulgaire, il pouvait, non converti, aboutir à l'isolement volontaire et quasi-satanique de son des Esseintes. En fait, parce qu'il était bon, il aurait gardé quelques amis; et, parce qu'il était un écrivain rare, il aurait eu toujours des admirateurs. Mais combien étroit le cercle des uns, combien sec, au fond, l'hommage des autres! La religion, au contraire, l'a jeté en pleine action, dans le sens profond lu mot. Elle lui a donné autre chose encore que l'inappréciable paix des certitudes intérieures (4). Dès En Route, de nombreuses âmes en désarroi l'appelèrent à l'aide: il les accueillit et les orienta. Et ses parmi lecteurs, beaucoup n'appréciait seulement le talent: Ils communiaient avec l'âme. Ils ne demandaient pas aux livres du maître rien que des sensations artistiques: ils y cherchaient et y trouvaient un réconfort moral, un secours spirituel.
    Sans la foi, Huysmans aurait été une lumière froide, dans la nuit, quelque chose comme une très belle et très précieuse luciole. Atteint par la grande flamme chrétienne, il devint un foyer de vie.
.Jean LIONNET.

Page 5
<<<
Page 6
<<<
Page 7
<<<
  Page 8
<<<
Page 9
 <<<
  Page 10
<<<
Page 11

 <<<
  Page 12
<<<
Page13

 <<<
Page 14
<<<